- 1 Ce texte s’appuie principalement sur un travail de terrain réalisé en 2019/2020 par Juliette George (...)
- 2 Alors qu’elle n’en est que la 11e ville par la taille de sa population.
- 3 Expression, utilisée par la direction de Steel, qu’on peut traduire par « parc d’activités commerci (...)
- 4 La légende voudrait que la première mosquée édifiée en Grande-Bretagne ait été la mosquée yéménite (...)
1Cardiff1, capitale du pays de Galles, se glorifiait, dans les années 2000-2010, d’être devenue le 4e pôle commercial de Grande-Bretagne2 grâce à deux grands projets urbains et commerciaux. Le premier, en centre-ville, était un complexe commercial labyrinthique et aux espaces de circulation soignés, le Saint’ David’s shopping centre. Il était relié aux rues commerçantes par des passages d’ambiance patrimoniale ; il abritait boutiques et lieux de restauration où le client-passant était appelé à flâner et à consommer. Le second était installé dans le nouveau quartier de Cardiff Bay, édifié à partir des années 1990 à l’emplacement de l’ancien Tiger Bay, où se trouvait le port charbonnier qui fit la fortune de la ville au tournant des xixe et xxe siècles, bien connu des Britanniques par les films qui y ont été tournés et les romans dont il a été le cadre. Devenu le premier waterfront d’Europe, d’après les textes promotionnels, les bâtiments très contemporains y voisinaient avec des édifices plus que centenaires construits pendant les années prospères de l’exploitation charbonnière, les lieux culturels et de loisirs jouxtant des espaces commerciaux, comme le Cardiff Bay retail park3. Entre Cardiff Bay et le centre-ville se tenait le quartier de Butetown, où s’installèrent les communautés yéménite et somalilandaise, repérable par le South Wales Islamic Centre et sa mosquée, dont le minaret dépassait des toits des petits immeubles où logent ces communautés. Depuis plus d’un siècle, leurs ancêtres étaient venus travailler ici à charger le charbon dans les soutes des bateaux ; ils furent ensuite nombreux à s’y installer pendant la Seconde Guerre mondiale et les années qui suivirent. Dans les années 1980 arrivèrent des réfugiés fuyant la guerre opposant le Somaliland à la Somalie voisine. Présents dans la mémoire des lieux (Akli & Jordan, 2004), dans la littérature, le cinéma et le music-hall des années 1950, acteurs importants de la vie économique, sociale et culturelle de l’ancien Tiger Bay4, Yéménites et surtout Somalilandais étaient pourtant invisibilisés à Cardiff Bay.
- 5 Nous évoquerons les « sentiments patrimoniaux » plus que les « émotions patrimoniales » popularisée (...)
2Cardiff Bay est un produit de la ville néolibérale qui envisage d’abord l’individu comme un acteur économique et un consommateur. Elle contribue à exacerber l’exclusion et la fragmentation sociale sans créer de véritables opportunités économiques pour les habitants (Punter, 2007). Ainsi, s’interroger sur le patrimoine dans ces lieux, c’est s’interroger sur le capitalisme de consommation, en considérant qu’il impacte nos manières de concevoir et de produire le patrimoine en l’associant à un bien de consommation. C’est chercher à comprendre comment des pratiques de consommation en extension perpétuelle rencontrent un imaginaire patrimonial dans un espace urbanisé, c’est-à-dire un imaginaire qui donne une large part aux traces matérielles et paysagères, articulées à des récits et à une imagerie singulière, et comment l’ensemble contribue à transformer la ville (Rautenberg, 2024). C’est se demander comment les sentiments patrimoniaux5 sont sollicités afin de construire la « magie » qui poussera le consommateur à dépenser son argent. C’est chercher à décrypter les indices de cette « fantasmagorie » (Berdet, 2013) qu’illustrent shopping centers et retail parks qui, en entremêlant images et références patrimoniales, c’est-à-dire des notations qui évoquent le patrimoine, avec biens et services de consommation, participent à la production d’un imaginaire hybride dans lequel, sous couvert de culture et de loisirs, règne la marchandise. Dans ces lieux clos de commerce, saturés de caméras et de vigiles, temples de la « ville marchandise », pour reprendre l’expression de Berdet, qui ont par ailleurs bien des caractères de l’espace public, ne se joue pas seulement l’avenir de boutiques, de lieux de restauration ou d’enseignes de chaînes commerciales : il s’y déploie de nouveaux modèles urbains qui participent à la déshérence des centres-villes, en contribuant à dissocier centralité marchande et centralité urbaine (Lebrun, 2024), de nouvelles interactions sociales, des subjectivités plus attachées à la consommation, une mise en scène des rapports de race et de classe (Assaf & Camelin, 2017), mais aussi de genre et de génération, bref l’expérimentation d’un nouvel ordre urbain.
3Alors que le débat sur l’avenir des shopping malls divisait chercheurs et professionnels de l’urbain, entre les défenseurs d’une expansion du modèle et ceux qui soulignaient la croissance du phénomène des dead malls, ces shopping centers désaffectés qui se multipliaient aux États-Unis (ibid.), la ville de Saint-Étienne se lançait dans un projet ambitieux de parc commercial ouvert de nouvelle génération visant rien moins que de relancer son attractivité commerciale et de redessiner la carte de ses dynamiques urbaines internes et au sein de son agglomération. L’élément qui est censé faire la différence, aux dires des responsables du projet eux-mêmes, c’est l’importance accordée à l’intégration du projet dans l’identité stéphanoise à travers une série de références patrimoniales et paysagères, associée à un souci écologique proclamé. Toutes choses égales par ailleurs, ce que nous avions observé à Cardiff se reproduit, dans une dimension plus modeste. Nous nous intéresserons particulièrement à l’argumentation mise en avant par les promoteurs et aménageurs du projet pour expliquer leurs choix d’inclure dans leur projet des références explicites ou indirectes à l’histoire et à la culture locale. Après un point général sur l’utilisation du patrimoine dans les projets urbains et commerciaux, qui pourrait préfigurer une nouvelle conception de la ville, nous développerons à partir d’un centre commercial ouvert récemment à Saint-Étienne qui illustre la transformation des notions d’urbanité et de patrimonialité de l’espace urbain.
4La place du centre commercial dans l’espace et l’aménagement urbains a fait l’objet d’une littérature abondante, particulièrement en urbanisme et en géographie, depuis que l’architecte étatsunien Victor Gruen lança dans les années 1950 un nouveau type d’équipement, le mall, qui révolutionna l’urbanisme commercial. Il en fit un véritable lieu de vie et de sociabilité urbaines, associant aux commerces, restaurants et espaces de service et de loisirs où le client était appelé à déambuler. Importé en France à la fin des années 1960, le modèle s’essouffla trois décennies plus tard et lui succéda celui du parc d’activités commerciales à ciel ouvert. Celui-ci émergea alors que la mobilité urbaine et la déprise des centres-villes accéléraient. Il sera lui-même rapidement concurrencé par le e-commerce qui pousse à l’extrême l’individualisation de l’acte d’achat. Depuis, le centre commercial cherche à inventer des formes nouvelles destinées à favoriser son attractivité.
- 6 Sharon Zukin consacre un chapitre entier de son ouvrage Naked City (2010) à ce sujet, sans toutefoi (...)
- 7 La notion de « bonne ville » a été développée par le géographe Ash Amin (2006).
5Parallèlement s’affirmait une autre tendance lourde des politiques urbaines. À partir des années 1980, dans toute l’Europe occidentale les élites urbaines ont accédé à une plus grande participation dans les politiques d’aménagement. Elles ont défendu une action publique qui prendrait mieux en considération les contextes locaux en privilégiant les projets urbains aux « plans » qu’affectionnaient les États, particulièrement en France (Pinson, 2009). Le patrimoine en devint alors un instrument important, particulièrement dans les projets de gentrification et de développement touristique où il faisait figure de caution de l’authenticité des lieux6 (Zukin, 2010) en contribuant à la mise en scène d’une urbanité bien souvent aussi nostalgique que factice (Rautenberg, 2024). On semble loin des formes plus démocratiques qui associent des communautés et collectifs d’habitants mobilisés dans la sauvegarde de leur patrimoine à l’élaboration du projet urbain, permettant alors au patrimoine de devenir l’un des critères permettant de définir une « bonne ville7 » (Rautenberg, 2020).
6L’utilisation et l’emphase des sentiments patrimoniaux par le capitalisme s’inscrivent dans une plus large marchandisation des émotions (Illouz, dir., 2019) qui, dans le cas qui nous occupe ici, joue sur l’attachement du consommateur à des produits commerciaux. Présents dans les slogans promotionnels et publicitaires, ils sont sollicités pour l’essentiel par des gadgets, des décorations, des clins d’œil destinés à fabriquer une ambiance, à produire une image et des récits de proximité. Ils colorent aussi l’acte d’achat d’un verni localiste sur des produits issus d’une économie mondialisée. On peut alors dire que le patrimoine est mobilisé/utilisé pour favoriser et réorienter la consommation (de produit, d’espaces…) dans un objectif d’associer à l’acte d’achat un sentiment de proximité. Le centre commercial devient un élément important de cette stratégie en suggérant une ambiance, en mêlant dans un même lieu moments de sociabilité, loisirs et commerce. En outre, cette utilisation commerciale du patrimoine peut passer par la monumentalité qui va agir comme signal dans le paysage urbain (Djament-Tran, 2020).
- 8 Références au sens « qui réfère à ».
7Ce modèle commercial et urbain a été proposé à Saint-Étienne avec le retail park Steel qui fut inauguré le 16 septembre 2020 entre deux phases de confinement dues à l’épidémie de Covid-19. Ce qui le caractérise serait d’associer le patrimoine local et la nature – ou ce qui est qualifié comme tel par les responsables – au commerce, à la déambulation, et aux loisirs. Il est parsemé de références8 à l’histoire de Saint-Étienne, sa culture et le paysage qui l’entoure. Elles sont là pour servir la promotion commerciale des boutiques installées dans le lieu. Les initiateurs du projet ne cachent pas que les consommateurs devraient aller de plus en plus vers des consommations « qui ont du sens », et que cette présence d’éléments qu’ils qualifient eux-mêmes de patrimoniaux dans l’enceinte du parc d’activité commerciale est destinée à favoriser leur attachement au lieu. Mais est-ce que ce sont de simples artifices commerciaux ? Jouant sur les sentiments de nostalgie, de fierté patriotique pour la ville, ou d’attirance pour la nature environnante, le marketing les intrique à nos émotions afin de rendre le lieu plus désirable et que le client y passe plus de temps. On ne peut que noter que cette stratégie commerciale arrive à une période clé de l’histoire du commerce de détail : alors que certains observateurs affirmaient, au début du millénaire, que le commerce de détail constituait la dernière véritable activité publique (Chung et al., dir., 2001), son déclin était annoncé dès 2005 avec l’essor du commerce en ligne par Amazon. C’est dans le contexte de cette double crise du commerce et de la vie publique urbaine qu’on peut prendre au sérieux l’hypothèse, évoquée par certains de nos interlocuteurs, que le projet Steel a été envisagé pour répondre à l’un et l’autre des deux enjeux. Dans ce sens, les idées parfois qualifiées d’utopistes de Victor Gruen (Gruen, 1954) nous offrent une clé d’interprétation de leurs propos : les références patrimoniales utilisées par les initiateurs de Steel auraient pour objet de favoriser l’attractivité commerciale et la reconversion d’une entrée de ville largement délaissée. On peut les envisager non seulement comme des gestes de marketing, mais aussi comme des éléments de décor destinés à accompagner une déambulation plus récréative dans les allées et les mini-squares du centre commercial. Leur fonction serait autant urbaine que commerciale, ou plutôt à la fois urbaine et commerciale. Il ne s’agirait plus seulement de produire de l’authenticité, imaginée comme argument favorisant l’acte d’achat, mais de construire un autre modèle urbain passant par une urbanité faite de consommation « intelligente », de déambulation, de loisirs et de conscience patrimoniale/environnementale. En témoignent les entretiens avec les responsables du projet ainsi qu’avec son directeur : « On est un élément de la ville de plus tard et là on a peut-être mis le satellite avant la planète quoi, je pense vraiment qu’on s’intègre dans un modèle de dynamique et de progrès d’urbanisme commercial qui est peut-être légèrement, encore une fois, un pas en avance ».
8Comment cela fonctionne-t-il, que ce soit dans la mise en œuvre des références patrimoniales dans l’espace public marchand et dans les représentations de l’urbanité qu’elles suscitent ? Ces références patrimoniales ne participent-elles pas à transformer le centre commercial en un simulacre de ville ? Une ville paradoxalement « moderne » dans laquelle le loisir, la nature et le patrimoine se conjugueraient pour favoriser l’acte commercial ? Sommes-nous face à l’émergence de quelque chose qui pourrait évoquer une transformation profonde de l’urbanité ?
9Saint-Étienne, qui fut le centre de la première grande région industrielle française durant les premières décennies du xixe siècle, fut aussi l’une des villes les plus brutalement blessées par la désindustrialisation des années 1970-1980 qui fit des dizaines de milliers de chômeurs. Les vestiges architecturaux et paysagers des industries passées sont encore nombreux : puits Couriot transformé en musée de la mine, terrils appelé ici crassiers, nombreuses rues dont les noms évoquent les dizaines de puits qui ont fleuri au sein même de la ville ou la mémoire de militants ouvriers, ateliers d’armuriers et bâtiments d’usines métallurgiques désaffectés dont les plus imposants, ceux de la Manufacture nationale d’armes de Saint-Étienne où ont travaillé jusqu’à plus de 10 000 ouvriers dans les années 1890, abritent désormais l’école d’art et de design de Saint-Étienne, bassin du Janon à Terrenoire, dernier vestige d’une industrie sidérurgique qui fut florissante, nombreuses maisons de passementiers en particulier dans les quartiers centraux de la ville, qui marquent fortement le paysage urbain avec leurs façades de grès houiller et leurs hautes baies. Mais aussi les souvenirs encore vifs d’une sociabilité qui reste marquée par des formes populaires de vie sociale. Les friches sont nombreuses qui attirent artistes et urbexers, les amicales laïques sont encore bien vivantes dans certains quartiers et la quarantaine de jardins ouvriers/familiaux est toujours recherchée, y compris par les nouveaux habitants. Entre 1970 et 2010 la ville a perdu environ 25 % de sa population, principalement parmi les classes moyennes et classes moyennes supérieures. Elle est aujourd’hui stabilisée aux alentours de 170 000 habitants, mais conserve un taux élevé de chômeurs (environ 20 % en 2019) malgré un tissu dense de PME ; Saint-Étienne est en outre l’une des grandes villes les plus pauvres de France et elle a l’un des plus forts taux d’habitants d’origine étrangère (17,6 % en 2019). Elle a pu être présentée comme un exemple de ville en déclin (Béal, Dormois & Pinson, 2010).
10La déprise urbaine, industrielle, démographique et sociale qui semble l’accabler est particulièrement visible à depuis le quartier Pont de l’Âne-Monthieu, la principale entrée de ville depuis Lyon et la vallée du Gier. Véritable « archétype de la ville moche » selon l’architecte et urbaniste David Mangin9, maître d’œuvre urbain du projet entre 2009 et 2018, cette zone, autrefois minière et industrielle, fut ensuite encombrée d’entrepôts avant que ne fût décidé d’y construire un vaste complexe commercial. Projeté par les techniciens et les urbanistes de l’EPASE10 pour relancer l’attractivité commerciale et économique de la ville dans une perspective d’aménagement du territoire métropolitain, Steel est conçu par une entreprise spécialisée dans la création de retail parks, APSIS. Pour l’entreprise, cette opération représente l’une des plus abouties du fait de l’étroite intrication proposée entre le commerce, le loisir et la culture. Steel serait le maillon d’une ville future, une synthèse entre l’identité du territoire, son passé industriel et les besoins d’une économie marchande contemporaine. Il peut ainsi être vu comme la projection d’un imaginaire de la ville à venir, un projet de rupture destiné à doter Saint-Étienne d’un instrument urbanistique, social, culturel et économique pour assurer son développement futur. Le retail park est envisagé comme un instrument de régénération urbaine qui favoriserait le développement de la civilisation urbaine et la liberté individuelle dans un environnement sécurisant et attractif. Aux dires de ses concepteurs, Steel serait aussi une interface d’un genre nouveau entre acheteurs et vendeurs, une forme innovante de marché dans lequel l’acte d’acheter s’accompagnerait de divers services (loisirs, sports, spectacles de rue, animations et jeux pour enfants…). Enfin, il apporterait à ces deux fonctions traditionnelles de la ville – la ville civilisatrice et la ville marché – une troisième dimension, plus moderne, celle de la ville loisir, la ville promenade, la ville du flâneur. En fait ce sont des spécificités qui sont promues localement mais qu’on retrouve fréquemment dans la nouvelle génération des parcs d’activités commerciales conçus depuis une vingtaine d’années. C’est ici que les références patrimoniales ont vocation à jouer un rôle spécifique en favorisant les sentiments de familiarité et de connivence.
11Toutes proportions gardées, on attend du client de Steel qu’il se comporte comme le flâneur de Benjamin « qui s’abandonne aux fantasmagories du marché » (Benjamin, 1989, p. 291), qu’il subisse « l’immédiateté de la présence sensible » (id.) pour se précipiter dans les boutiques. Dans les allées sans mémoire du retail park on appose ici une fresque rappelant les heures glorieuses de l’histoire footballistique de la ville, là une autre qui synthétise son histoire industrielle, une dernière qui évoque la verte montagne du Pilat tout proche. En plusieurs endroits sont installés des points de vue sur le paysage environnant, inscrivant la modernité du centre commercial dans un paysage patrimonial fantasmé, par exemple une ouverture faite dans la paroi située derrière le Pavillon d’Accueil d’où on peut admirer, derrière l’autoroute, le crassier de l’Épare, l’un des trois terrils conservés qui témoignent de l’ancienne activité minière de la ville. Les marchandises qui emplissent les vitrines des enseignes voisines sont mises en spectacle dans cette illusion d’une modernité technique matérielle et hors-sol qui trouverait une attache locale par la médiation de clichés souvenirs en trois dimensions.
- 11 Soulignons que depuis 2010 Saint-Étienne a intégré le réseau des Villes créatives de design de l’Un (...)
12Les références au territoire et à son patrimoine naturel, paysager, historique sont explicites, comme celles que nous venons de voir, ou plus indirectes. La principale, la plus commentée aussi par les architectes et les aménageurs, est la toiture du centre commercial. Elle a vocation à être l’emblème du retail park. C’est une longue mantille métallique en aluminium, monumentale, rappelant à la fois le ruban et la métallurgie, deux des principales activités industrielles historiques du bassin stéphanois, mais aussi le site de la ville avec ses sept collines (qui n’est cependant plus guère évoqué par les Stéphanois). La mantille est également présentée comme correspondant à la « tradition » (récemment inventée) du design qui est depuis une vingtaine d’années le fer de lance de la communication municipale et de sa politique de rénovation économique et culturelle11. Elle monte jusqu’à 32 mètres de hauteur, a une surface de 30 000 m2 et une longueur totale (dépliée) de 500 mètres. « Acte colossal côté autoroute », elle est là « pour afficher Saint-Étienne », elle est un signal visuel fort pour les automobilistes de passage. Elle passe aussi, dans les propos des aménageurs, pour être le symbole de la coopération des architectes et de APSYS avec les acteurs économiques du territoire :
- 12 Franck Venutolo, architecte, entretien du 11/06/2021 par Juliette Georges et Nevil Choffat.
Donc ils nous ont dit (L’EPASE) attention aux entreprises que vous sélectionnez, il faut que ces mecs-là soient capables de faire le projet et surtout de faire un projet qui soit emblématique pour la ville. À partir de là, on sait qu’on allait le faire en charpente métallique, qu’on allait faire en charpente béton et il nous fallait cet habillage cet événement de design en fait qu’on avait créé. On a fait des rubans, on a trouvé la société Gagne qui fait du métal et de l’aluminium, on a travaillé avec le designer sur plusieurs mois de développement pour arriver à faire cette conception […]. Je l’ai fait avec plein de sociétés stéphanoises, avec plein de gars qui sont venus sur le chantier pour travailler sur un projet où chacun a fait une petite chose de plus, où chacun a fait quelque chose qui a eu une valeur ajoutée de plus sur ce projet12.
Steel se visite comme une balade urbaine. Le parcours a pour but de faire vivre aux usagers une expérience sensorielle, notamment grâce aux différentes œuvres réparties dans le retail park réalisées par l’artiste Zdey. Ce sont principalement des fresques décorant les murs de l’allée des boutiques ainsi que les peintures du Trottipark et des escaliers en anamorphose. L’artiste explique avoir travaillé selon les directives d’APSYS mais en y ajoutant son interprétation créative :
La fresque de là-bas, « Qui est Sainté ? », c’est vraiment raconter Saint-Étienne avec des symboles forts et avec mes jeux de volume, d’ombres et en fait ce grand ruban ça fait penser à cette tradition de ruban à Saint-Étienne, la passementerie, pour retracer un petit peu tout ça.
13Ces œuvres sont accompagnées d’autres symboles qui ont été jugés emblématiques de la ville par l’équipe d’architectes. Ce sont des pavés garnis de clous en métal qui dessinent des mots en gaga, le patois stéphanois (on les retrouve également peints sur un mur conduisant aux toilettes publiques) ; disséminés sur le sol à plusieurs endroits du site, ils sont là pour que les usagers « en prennent plein les yeux même lorsqu’ils regardent leurs chaussures ». Ce sont aussi de très nombreux arbres et arbustes qui sont censés représenter la végétation abondante et diversifiée de la région, notamment du parc naturel régional du Pilat dont Saint-Étienne est une porte. Enfin, une grande statue du sculpteur David Mesguich trône à l’entrée principale : elle représente une petite fille tenant une pomme de pin, un « babet » dans le parler stéphanois. Cette statue, baptisée Lucie, représenterait la fille de l’artiste et commence à devenir un autre emblème de Steel. Elle est un point de repère, le lieu où l’on se donne rendez-vous : « on se voit devant Lucie » entend-on. Elle est aussi souvent évoquée sur les réseaux sociaux et notamment la page Facebook de Steel : « Un jeu concours a été organisé avant l’ouverture afin que les futurs usagers puissent choisir le nom de la statue. L’un d’entre eux a retenu notre attention : Lucie l’héritière du babet au cœur vert couvert de suie ». Disons cependant que cette statue n’est pas unique, puisque le centre commercial Posnania d’APSYS, en Pologne, possède aussi la sienne, mais sans le babet.
- 13 Frank Venutolo, entretien cité.
14Ainsi l’expérience sensorielle sensée être vécue à Steel a été pensée autour de l’idée d’une réappropriation du territoire par les usagers, notamment grâce à des citations historiques et culturelles déjà évoquées, et en tenant compte d’une certaine insertion dans le site. L’idée était de ne pas cloisonner l’usager dans un lieu sans contexte, de favoriser l’intégration du centre commercial dans son environnement paysager et urbain. Il s’agissait de montrer que Steel n’est pas un élément architectural de plus, exogène au territoire, mais participait d’un paysage qui ne se résume pas aux limites de l’aire urbaine : « On a un territoire, on a un site qu’on voit en arrière-plan, avec des collines stéphanoises qui découpent un peu le ciel. Et nous, on vient un peu retravailler avec le passé stéphanois, le ruban, l’aluminium, tisser un nouveau territoire13 ».
15Comme souvent, à Steel et ailleurs, les références patrimoniales sont à interpréter selon les contextes dans lesquels elles sont utilisées. Sharon Zukin rappelle que la vogue de la notion d’authenticité qui fait florès dans l’aménagement et les politiques urbaines au début du xxie siècle va s’appliquer d’abord aux objets, puis aux expériences vécues. En 2007, le magazine Times plaçait cette notion parmi les dix les plus importantes de l’année, sous l’influence en particulier de gourous des médias qui s’inspiraient d’une relecture des travaux de Walter Benjamin et de Jean Baudrillard : l’idée était de contrecarrer la profusion des objets reproductibles sans fin qui conduisait les consommateurs à privilégier les apparences de l’expérience sur l’expérience elle-même.
16Tout cela est bien connu. L’argument commercial de l’authenticité sonne faux. La prétendue nouveauté que propose Steel qui est d’associer des éléments patrimoniaux à la nature et au loisir n’a rien de bien originale puisqu’on retrouve cela dans plusieurs des centres commerciaux ouverts depuis vingt ans. Ce qui semble le plus intéressant dans le cas de Steel, sous réserve d’un tableau plus complet des centres d’activité commerciale en France et dans le monde, est qu’on retrouve ces artefacts culturels et de loisirs mêlés à des éléments de nature reconstitués, le tout dans un ensemble qui prétend défendre le local et se présenter comme une expérimentation d’un nouveau modèle d’urbanisme et d’urbanité. Dans l’imagination de ses promoteurs, patrimoine (qui pour eux s’apparenterait plutôt à un attachement au local), nature et loisirs participent de la mise en place d’un modèle urbain qui associe le mercantilisme à de supposées valeurs qui seraient celles de la ville de demain : le plaisir, le loisir, la détente, la disponibilité maximale des services. Le consumérisme n’est pas remis en question, mais on l’adapte à de nouvelles conditions et à de nouvelles contraintes imposées par les réglementations : souci de l’environnement, attachement supposé de la clientèle au local, création d’une ambiance urbaine qui soit sécurisante (par opposition à la « vraie » ville réputée dangereuse, en particulier pour les enfants), ludique avec l’installation d’aires de jeux et de commerces spécialisés, ainsi que culturelle avec l’installation d’un micro musée numérique et des fresques accompagnées de panneaux expliquant quelques-uns des traits singuliers de la culture locale. Quitte à passer par-dessus quelques contradictions : la concentration des boutiques entraîne la création de vastes parkings destinés en particulier à la clientèle venant de loin, contredisant l’argument écologique avancé.
17En ce qui concerne le patrimoine, si les références en sont bien présentes pour évoquer le territoire et son histoire, elles ne contribuent pas à donner de la valeur aux choses comme on l’envisage habituellement dans les processus de patrimonialisation. Il ne s’agit ni de les enrichir, ni de les promouvoir. Elles sont là pour agrémenter la déambulation commerciale, pour rendre le lieu plus agréable, plus attractif. Elles expriment dans l’espace commercial une forme de connivence entre le lieu et les sentiments et valeurs supposées de la clientèle. Nous ne sommes pas dans une quête d’authenticité destinée à redonner du sens à l’espace urbain, nous sommes dans une démarche promotionnelle qui s’adapte aux exigences d’un cahier des charges et à l’interprétation qu’en ont eus les constructeurs et les architectes. Les références patrimoniales et la manière dont elles sont traitées peuvent être vues comme des indices de transformations en cours dans les conceptions de la ville portées par les aménageurs et de la place que prend le patrimoine, de manière plus générale, dans la smart city et la « ville ludique » évoquée, par exemple, dans certains travaux du Cresson (Curnier, 2014). Steel apparaît comme un aveu de la déshérence de la ville et de l’urbanité traditionnelles au profit d’un mercantilisme qui toucherait des pans toujours plus larges de la vie urbaine. On est invité à y pratiquer une forme dénaturée de balade urbaine dont la vraie finalité est l’augmentation du chiffre d’affaires des commerces, un pastiche d’urbanité qui aurait évacué toutes les tensions de la ville contemporaine.