1Le sentiment de vieillir découle fréquemment de désajustements objectifs et subjectifs dans divers domaines de l’existence (Caradec, 2008). Ces désajustements sont relatifs à des changements des conditions d’existence, quelquefois à des modifications des réseaux de sociabilité, à des maladies, à des deuils et à divers renoncements matériels ou affectifs qui déstabilisent le rapport au monde et à l’avenir des personnes avançant en âge. Cet article s’intéresse à celles qui y font face en ayant recours à des pratiques qui, disent-elles, donnent ou redonnent un sens à leur vie. Pour ce faire, elles s’engagent dans la méditation, le yoga, le taï-chi ; adhèrent à des philosophies existentialistes issues de « traditions » non occidentales, à celles (découlant du religieux) de la « purification », allant parfois jusqu’à adopter des formes d’alimentation très strictes (jeûne, crudivorisme). Au-delà de leur souci de maintenir leur vitalité, ces personnes ont ainsi la volonté de faire face à leurs déprises subjectives, en construisant de nouvelles formes d’identification et/ou en reconstituant une partie de leurs supports existentiels (Mallon, 2014).
2Pour comprendre les modes d’appropriation des pratiques à connotation spirituelle dans les périodes d’émergence de questions existentielles liées au sentiment de vieillir, cet article s’appuie sur des terrains d’enquête qui mettent en exergue deux grandes formes de pratique ayant trait à ce que Françoise Champion a nommé la « nébuleuse mystique-ésotérique » (Champion, 1994). Ces pratiques font appel à la culture somatique et aux dispositions morales des pratiquants.
3La première, dite « holiste » (Jonveaux, 2019) implique une philosophie prônant l’articulation « corps-esprit-âme ». Les représentants de cette forme parmi nos enquêté·es sont celle·eux qui s’investissent durablement dans le taï-chi, le yoga ou la méditation zen. Ces pratiquants sont recrutés principalement parmi les professions intermédiaires ou supérieures situées du côté du pôle culturel de l’espace social. Cette forme de pratique nourrit principalement leurs aspirations au mieux-être spirituel et corporel en privilégiant des activités susceptibles d’harmoniser le corps, les pensées et les émotions (Jonveaux, 2019), tendant aussi à penser l’« interdépendance de tous les êtres » (humains, animaux), de la nature, voire du cosmos : de ce fait, le mieux-être recherché est personnel tout en ayant une visée morale de respect de soi, de son corps, des autres, des animaux et de l’environnement écologique.
4La seconde forme de pratique, que nous dénommerons « individualiste », découle d’une mise en réseaux de différents acteurs qui se réclament des mouvements contestataires des années 1970 (Champion, 1994), faisant de leur corps le lieu privilégié d’une transformation performative de soi. Les enquêtés crudivores en sont des témoins, et les plus militants du « manger cru » font une critique radicale de ce qu’ils appellent la « société moderne » en s’opposant à ce qu’ils considèrent comme étant du contrôle institutionnel s’exerçant en particulier par le biais des politiques publiques de solidarité et celles de la santé. Par ailleurs, ils rejettent clairement la médecine allopathique. Ces crudivores conçoivent l’individu comme le seul responsable de sa destinée et de sa santé, se devant de cultiver une autonomie radicale dans un monde qui n’est pas vu comme structuré par des inégalités sociales, mais par des rapports de force entre les forts et les faibles. Ainsi pensent-ils pouvoir s’auto-transformer, se développer personnellement et de là transcender la souffrance et les maladies par leur discipline alimentaire. Leur style de vie participe en outre de ce qu’ils considèrent comme une élévation spirituelle et beaucoup perçoivent leur conversion dans le cru comme une « renaissance » et une opportunité de « sortir de la société ». Dans l’enquête, ils sont surreprésentés dans les activités libérales ou exercées en indépendant, ce qui les situe plutôt du côté économique de l’espace social. Ils sont en quête d’une (supposée) autonomie individuelle maximale et suivent le principe que si « on veut, on peut ».
5Ainsi, selon la forme de pratiques entreprise par les individus s’observent des modes différenciés d’engagement moral dans le travail de soi et « par corps » (Darmon, 2006), qui renvoient également à des rapports politiques au monde que nous proposons d’examiner.
Peut-on parler de spiritualité(s) ?
Chargé de significations disparates, le terme de spiritualité appartient au langage ordinaire qui, selon le contexte, relève du religieux, de l’émotivité (Obadia, 2023) ou de la réalisation de soi (Mossière, 2023). Ce terme, qui n’est donc pas un concept savant, renvoie à une hybridation de catégories de langage et de pensée mobilisées par les enquêté·es pour parler de leurs pratiques. C’est ainsi que des représentations anti-sciences et anti-institution issues des années 1970 font sens pour certaines personnes ; d’autres catégories renvoient à la gestion des émotions (Mossière, 2023). À cela s’ajoutent diverses notions psycho-philo-spirituelles (Garnoussi, 2007) très présentes sur le marché actuel du bien-être et du développement personnel (Mossière, 2023, p. 3-4 ; Obadia, 2023, p. 75). Les formes d’appropriation de ces catégories de langage et de pensée ne se distribuent pas par hasard dans l’espace social et peuvent être considérées comme des marqueurs d’appartenance sociale.
- 1 En effet, on peut par exemple faire du yoga ou du taï-chi sans adhérer à des approches spirituelles (...)
6L’approche adoptée dans cet article est issue de la comparaison de parcours biographiques de personnes avançant en âge et optant pour des activités qu’elles associent à une quête spirituelle. Notre démarche a consisté à confronter deux de nos recherches, l’une portant sur les pratiques de méditation, l’autre sur le crudivorisme, en vue de répondre à une question de départ commune : quelles sont les façons dont s’exprime un sentiment de vieillir par des personnes engagées dans des pratiques corporelles qu’elles « spiritualisent1 » ? Comment s’y prennent-elles en la matière, notamment en vue de réguler ce sentiment ?
7L’une des recherches (2020-2025) s’intéresse aux pratiques de méditation chez les enquêté·es qui y accèdent soit par une pratique bouddhiste, de yoga ou de taï-chi, soit par le biais d’un programme thérapeutique ou de coaching en développement personnel, ceci dans le contexte français. L’enquête, qui questionne les logiques socialisatrices de différents dispositifs et contextes méditatifs, s’appuie sur un corpus de 30 entretiens biographiques (plusieurs ayant été réitérés) et sur de nombreuses observations participantes. Elle a débuté par l’examen de 109 questionnaires envoyés durant le premier confinement lié à la covid-19. Les propriétés sociodémographiques du corpus ont été comparées avec celles issues d’enquêtes quantitatives portant sur le bien-être, le yoga et les approches spirituelles (Routier, Vignal & Bodet, 2023 ; Garcia, Fraysse, Bataille & Lefèvre, 2023 ; Barbier-Bouvet, 2014). Il en ressort que ces pratiques sont adoptées très largement par des femmes diplômées de l’enseignement supérieur, exerçant dans des professions intermédiaires et supérieures (Faure & Tralongo, 2023).
8La seconde recherche (2014-2018), menée dans le cadre d’une thèse de sociologie, analyse 58 parcours biographiques de crudivores (dont dix suivis sur deux ans), en France, aux États-Unis et au Canada. Elle a d’abord exploré l’impact des réseaux sociaux dans la diffusion du crudivorisme et de la naturopathie qui lui est généralement associée (Thircuir, 2019, 2020, 2021) pour ensuite interroger des pratiquant·es débutant une carrière dans le cru jusqu’aux plus aguerri·es. Les enquêté·es sont surrepresenté·es dans les professions libérales ou exercées en indépendant·e.
Tableau 1. Caractéristiques sociodémographiques des enquêté·es : enquête sur les pratiquant·es de méditation
| Catégories |
Modalités |
Nombre |
| Sexe |
Hommes |
8 |
|
Femmes |
22 |
| Professions |
Employé·es |
3 |
|
Professions intermédiaires |
11 |
|
Catégories socioprofessionnelles supérieures (salariat) |
7 |
|
En exercice libéral ou indépendant |
8 |
|
Sans profession (n’ayant pas eu d’emploi) |
1 |
| Âge |
30-39 ans |
5 |
|
De 40 à 50 ans |
9 |
|
De 51 à 60 ans |
7 |
|
61 ans et plus |
9 |
Crédits : Faure, Tralongo (2023) ; Thircuir (2019)
Tableau 2. Caractéristiques sociodémographiques des enquêté·es : enquête auprès des adeptes du crudivorisme
| Catégories |
Modalités |
Nombre |
| Sexe |
Hommes |
29 |
|
Femmes |
28 |
| Profession |
Employé·es |
3 |
|
Professions intermédiaires |
7 |
|
Cadres/professions supérieures |
14 |
|
En exercice libéral ou indépendant |
21 |
|
Sans profession (dont 2 pour raison de handicap et 5 étudiant·es) |
12 |
| Âge |
Moins de 39 ans |
22 |
|
De 40 à 50 ans |
11 |
|
De 51 à 60 ans |
14 |
|
61 ans et plus |
10 |
9Crédits : Faure, Tralongo (2023) ; Thircuir (2019)
10Les pratiques à connotation spirituelle que relatent les enquêtés·es n’entrent pas en contradiction avec certaines recommandations des institutions nationales et internationales de santé, du fait que ces dernières incitent les individus à se gouverner eux-mêmes, notamment en adoptant des habitudes dites de bien-être (Santé publique France, 2025). Or, les politiques de bien-être en viennent dans certains discours publics à mettre en exergue la quête d’un « équilibre » entre les aspects « physiques, mentaux, émotionnels, spirituels et sociaux » (OMS, 2022) de l’existence, qui favoriserait une « bonne santé ». Par ailleurs, des établissements de santé ou des équipes hospitalières tendent à admettre les soins « complémentaires » et « alternatifs », ainsi que des techniques du corps non dépourvues de pensée magique (Fischler, 1996). Il semble falloir en déduire que les activités pratiquées par les personnes interrogées participent de préoccupations de soi jugées légitimes par les politiques publiques de santé actuelles (Dalgalarrondo & Fournier, 2019).
11Aussi observe-t-on, en milieu hospitalier, l’introduction de soins hétérodoxes visant à l’équilibre moral et affectif des individus (Obadia, 2023), bien que d’autres autorités de régulation, telles que la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes, 2021) en France, y prêtent une attention circonspecte. Malgré ces défiances institutionnelles, diverses pratiques de soins ou de gestions des émotions s’insinuent aujourd’hui dans différentes institutions publiques ou privées (EHPAD, services hospitaliers, mais aussi au sein des écoles, universités et entreprises, notamment pour lutter contre le stress). Elles sont en outre relayées par les médias et sur les réseaux sociaux. Cela ne signifie pas qu’elles soient légitimées par la recherche scientifique. Leur acceptation (relative) est principalement institutionnelle et à situer en rapport avec les normes sociales libérales du self-help (Heelas, 2009) qui réclament de la part des individus, et d’autant plus quand ils vieillissent, qu’ils s’assurent de leur sécurité sanitaire de manière autonome (Van de Velde, 2015) et qu’ils renforcent leur autocontrôle par un examen attentif de leurs modes de vie – en vue de prévenir ou d’atténuer les problèmes de santé physique ou psychique. En outre, admettre ou tolérer ces pratiques en contexte hospitalier permet d’en contrôler les usages et de vérifier si les patients ne s’éloignent pas des protocoles médicaux en y ayant recours par eux-mêmes. Plus largement, introduire à l’hôpital (avec plus ou moins de réticences selon les lieux d’exercice et les équipes médicales) des pratiques « supposées avoir des effets prophylactiques et curatifs » (Obadia, 2023, p. 85 ; Foster, 2015 ; McGee, 2005), telles que des « médecines complémentaires et alternatives » (MCA), les « coupeurs de feu » (pour accompagner des séances de radiothérapie), des séances de méditation de « pleine conscience » ou d’autres techniques de gestion de la pensée et des émotions faisant appel à un imaginaire de la régénération (Fischler, 1996) peut faciliter le consentement de certains patients réfractaires aux traitements, détourner leur attention des souffrances, apaiser possiblement leur anxiété et prévenir les risques de l’auto-médicalisation.
12Autrement dit, un large éventail d’activités de gestion de soi, de bien-être émotionnel et de représentations alternatives à la santé allopathique se présente aux individus, au sein de diverses institutions. Les enquêté·es y sont d’autant plus réceptifs qu’ils et elles vivent des moments biographiques préoccupants, notamment quand la question sociale du vieillissement s’impose à elle·eux et génère (ou accentue) des inquiétudes existentielles.
13La question sociale du vieillissement est largement posée, dans les discours officiels, sous la forme d’une pathologisation s’adressant surtout aux femmes. Associé à des risques sanitaires (Rennes, 2019) dont il s’agit de se prémunir autant que possible en prenant « soin de soi », le vieillissement devient alors un problème public de santé, et ce même en dehors d’un état de maladie. De manière plus significative encore, les injonctions faites aux femmes vieillissantes ne sont pas dépourvues de stéréotypes de genre, bien au contraire. Par exemple, les périodes de vie dites de préménopause et de ménopause sont nommées, et, de là, définies comme des moments critiques à anticiper, associés à des risques préjugés quasi inéluctables (prise de poids, perte de libido, dépression, cancer, etc.) (Charlap, 2022). Mais, comme le remarque Cécile Charlap, le corps masculin ne fait pas l’objet d’une telle pathologisation, ou nettement moins : pour le sens commun et le corps médical, à mesure que l’on avance en âge, les hommes « mûrissent », tandis que les femmes « vieillissent », rappelle-t-elle, c’est-à-dire qu’elles s’affaiblissent, voire perdent leur supposée « féminité ».
14Ces préjugés sociaux et sanitaires de l’ordre du genre agissent au « corps défendant » des personnes, ce qui conduit les femmes répondant à l’enquête à manifester clairement le sentiment de vieillir de manière désagréable, à évoquer des craintes de déclin parfois tôt dans le cycle de vie (autour de la quarantaine), tandis que les hommes se soucient davantage de leurs performances et de leur maîtrise de soi « quoi qu’il arrive ».
À 40 ans, je m’étais dit : bon, je vais vieillir, j’ai peur, il faut que je trouve une pratique qui va m’élever, parce que le reste va décliner. (Elle se met à pratiquer la méditation zen) Ça m’a apporté de moins flipper de vieillir, de me sentir mieux dans la vie, plus confiante… (Sophie, 59 ans, artiste et employée libraire, niveau d’étude master 2 en arts, vingt ans de pratique zen et huit ans de yoga)
Vieillir, je ne trouve pas ça marrant […]. Je pense qu’il y a un âge où tu peux accepter ces petits trucs, mais c’est dur […]. (Marie, 67 ans, retraitée, documentaliste, niveau d’étude master en langues étrangères, pratique le taï-chi, le qi gong, la méditation et la bio-danse)
Il y a des moments où il faut couper, et sans avoir peur de la douleur, et sans avoir peur de la solitude […]. Je suis quelqu’un de très volontaire, mais je me rends compte maintenant avec la vieillesse, que la volonté, elle ne m’a pas forcément aidée […]. Et avec la nonne (zen), on a parlé du vieillissement lors du dernier entretien, parce que je n’assumais pas le fait d’être vieille (sourires) […]. J’y pense beaucoup, à la mort. (Nicole, 78 ans, retraitée, directrice de formations, pratiquante du Zen depuis huit ans, niveau master en philosophie)
(À propos de « faiblesses » présentées par l’enquêté) Ce n’est pas vu comme quelque chose qui est contre moi, mais quelque chose qui me permet de me développer, même si c’est difficile, (et ça permet) d’apprendre des choses nouvelles. Voilà, donc tout va bien ! (Sami, 67 ans, retraité, psychothérapeute, cinquante ans de pratiques méditatives)
Je peux utiliser les sens pour effectuer des ajustements entre le corps et le biotique dans lequel il se trouve. […] Ce sont des outils que j’ai en moi. Les difficultés sont une possibilité de se recentrer sur soi-même. C’est formateur. À partir de ce constat, je me suis mis à solutionner toutes les situations. (Gérard, 62 ans, retraité, ingénieur agronome, adepte du crudivorisme depuis une vingtaine d’années)
15En conséquence, les enquêté·es manifestent des perceptions différentes du vieillissement, en lien avec les représentations sociales et genrées de l’avancement en âge. Si les hommes tendent à ne pas parler de sentiment de vieillir (au mieux parlent-ils de « faiblesses » ou de « difficultés »), les femmes en revanche emploient le terme « vieillir » de façon très explicite. De fait, pour Sophie, « vieillir » implique une nécessité de « s’élever » spirituellement pour compenser des sentiments de déclin narcissique. D’autres, comme Marie, trouvent dans des activités de taï-chi et de qi gong des façons de lutter contre « l’avachissement ». Pour Nicole, la vieillesse, associée aux maladies et à l’idée de la mort, est une réalité difficile à affronter, sinon au prix d’une discipline de soi exercée dans le cadre d’une communauté bouddhiste venant en soutien moral de son existence. En revanche, les hommes, comme Sami ou Gérard, voient, dans les activités méditatives pour l’un, dans le crudivorisme pour l’autre, des espaces de lutte quasi sportive leur permettant de mettre à l’épreuve leur force mentale et leurs capacités d’adaptation face aux aléas de l’existence et de leur condition physique.
16Les manières de vivre le vieillissement s’appuient plus largement sur des cultures somatiques genrées et socialement situées (Boltanski, 1971). Or, les cultures somatiques des personnes interrogées sont marquées par une adhésion forte à un imaginaire de la purification religieuse du corps, pour lequel l’alimentation joue un rôle clé (Jonveaux, 2019). Leurs schèmes de pensée se concentrent plus largement sur l’idée de nettoyer et d’entretenir le corps par le souffle, par l’alimentation, en faisant circuler les « énergies ».
Moi, je pense que c’est protecteur (de faire du qi gong, de la bio-danse et de la méditation), c’est très bénéfique […], ce sont des trucs doux […]. Je pense aussi que ça nettoie des trucs. Et ça peut servir dans la vie courante, pour s’arrêter de s’avachir […]. Je ne crois pas en Dieu, mais je pense qu’il y a une force. Les êtres vivants, les pierres aussi, tout l’univers a son énergie. C’est ma spiritualité. (Marie, 67 ans, retraitée, documentaliste, niveau d’étude master en Langues Étrangères, pratique le taï-chi, le qi gong, la méditation et la bio-danse)
Là, avec le yoga, c’est le gros nettoyage, où tu te délestes de tout […]. (Sophie, 59 ans, artiste et employée libraire, niveau d’étude master 2 en Arts, vingt ans de pratique zen et huit ans de yoga)
17Ces conceptions de la purification tendent à se focaliser sur le fonctionnement des organes qui métabolisent les nutriments et éliminent les déchets : les maladies et les sensations de manquer de vitalité sont alors largement associées à des dysfonctionnements organiques, ainsi qu’à des polluants (alimentaires, environnementaux, vaccinaux) « attaquant » et affaiblissant les corps.
18Nicole a par exemple fait une semaine de jeûne afin de se sortir de problèmes de santé, pensait-elle (ce qui n’a pas répondu à ses attentes de guérison ni même de mieux-être). Sophie ne mange que de manière végane après avoir été végétarienne à la fois pour avoir un corps « sain » et pour ne pas contribuer à la maltraitance animale. Marie est très soucieuse de son foie (souffrant fréquemment de migraines qu’elle associe à un mauvais fonctionnement de celui-ci) et consulte différents praticiens de médecine dite alternative. Elle se montre aussi défiante envers la médecine conventionnelle, accusée de corrompre le corps à coups de médicaments (elle a notamment refusé les vaccins contre le virus de la covid-19), mais a recours à la médecine allopathique quand elle le juge nécessaire. Par ailleurs, elle s’étonne que des personnes qui pratiquent sérieusement et durablement des approches comme le taï-chi, jugées protectrices, décèdent de maladies comme le cancer. Face à cette contradiction, elle invoque la génétique :
L’acupuncture… Oui… l’ostéopathie… Mais oui, effectivement, je me soigne plutôt avec ces médecines-là, quoi […]. Cela étant, je suis… parfois sceptique quand je vois des gens qui pratiquaient tellement bien (diverses techniques de taï-chi et de qi gong) et qui sont morts de cancers… Je me dis : comment c’est possible ? Comme Patricia (sa professeure de qi gong) : elle était super jeune, elle avait 36 ans ! Et vraiment, sa pratique c’était tellement impeccable […]. Mais moi, je pense… y’a un côté ouais, qui me semblait protecteur. Mais après, tu as aussi la génétique… (Marie, déjà citée)
19Les crudivores rejettent radicalement la médecine conventionnelle et la science, même en cas de maladie grave. Ils voient le corps comme un temple à purifier des « erreurs alimentaires » impliquées dans la cuisson des aliments et qui provoqueraient les diverses affections. Leur régime se limite donc aux fruits, légumes, noix, graines, viande non cuite et jus. Solange (52 ans), autrefois actrice, est aujourd’hui cheffe dans un restaurant crudivore. Elle ressent, grâce à la pratique du crudivorisme, un renforcement de ses « capacités » : « Je ne sais pas si j’aurais survécu à toutes ces batailles (professionnelles et personnelles) sans le cru ; je récupère et, en vieillissant, je vois augmenter mes capacités. » Francine (73 ans, ancienne institutrice qui a tenu un restaurant crudivore, mariée trois fois à des hommes de catégorie socioprofessionnelle supérieure) estime qu’être crudivore protège des maladies. Elle associe la mort de ses époux, décédés de cancers, à leurs « erreurs passées » en termes d’alimentation cuite. Comme les autres crudivores, elle croit en l’auto-guérison du corps, y compris face au cancer, à condition de mener un mode de vie en accord avec « les lois naturelles » (impliquant donc de manger cru). Ainsi, une alimentation stricte et crue régénérait le corps, restaurerait la vitalité et permettrait de lutter contre le vieillissement et les maladies : « L’individu a tout pouvoir, s’il le veut bien, et s’il a confiance en la vie. » (Francine, déjà citée).
- 2 Ces idées ont été particulièrement diffusées sur les réseaux sociaux durant les périodes de confine (...)
20Cependant, le style de vie et d’alimentation des crudivores les isole socialement, d’autant qu’ils manifestent une critique des structures sociales vues comme contraires à la « nature humaine ». Regroupés en petites communautés sur les réseaux sociaux, au sein desquelles ils partagent et renforcent mutuellement leurs convictions, ils diffusent également leur « vérité » via la publication de livres et l’animation de conférences. Les entrepreneurs les plus férus de la morale crudivore en viennent à revendiquer un individualisme radical, celui-là même qui participe de ce que des auteurs appellent le « Next Age » (à la suite du « New Age » des années 1960-1970), invoquant l’idée que le monde court à la catastrophe et que seul l’individu peut compter sur lui-même pour assurer sa propre santé, son autonomie et sa prospérité (Introvigne, 2005). De là, ces adeptes ne font pas que refuser la médecine allopathique et les vaccins : ils en appellent à la fin des politiques publiques en matière de santé, d’éducation et de protections sociales, lesquelles, jugent-ils, perpétueraient la souffrance en empêchant l’autonomie des individus ainsi que les possibilités de régénération « naturelle » du corps ; ce par quoi ils se rapprochent des positions libertariennes (ils sont aussi fréquemment complotistes), tout en se réclamant de la contre-culture et des mouvements contestataires des années 1960 (Thircuir, 2021). Précisons que ces idées sont largement répandues dans les milieux naturopathes et que certaines d’entre elles sont aussi relayées par des thérapeutes de médecines dites complémentaires et alternatives2 :
Je me pose en rassembleur. Un nouveau peuple est en train de naître […]. Il y a 80 % de naturopathes dans mes stages […]. (L’engagement dans le cru) attaque la culture… pose la question sur notre société : pourquoi la souffrance est-elle considérée comme normale ? (François, 62 ans, crudivore depuis trente ans, auteur d’ouvrages sur le cru et conférencier en la matière)
21Francine (déjà citée) nous confie : « Au début, je faisais du prosélytisme sur le cancer. Peu m’écoutaient… J’ai dû apprendre à me la boucler ». Elle a publié un livre dans lequel elle prône les bienfaits du manger cru, affirmant que ce régime aide à éviter les maladies, tout en prolongeant la vie. À 73 ans, elle s’étonne de sa vitalité, qu’elle attribue à son régime : « Je n’imaginais pas vieillir aussi bien. Il faut avoir confiance en la vie. Peu de gens sont prêts à changer. Ma façon de manger cru est radicale. (Cela passe par) la perte du lien traditionnel conformiste de la famille et de la convivialité. » Son parcours a débuté avec l’instinctothérapie, à la suite d’un voyage en Inde dont elle revient malade, elle a alors 43 ans. Elle explique avoir eu ensuite « la terreur d’être malade ». Pour surmonter cette peur, elle adopte les préceptes du crudivorisme et adhère aux conceptions proposées par R. G. Hamer, qui cherche à décoder les maladies dans ce qu’il appelle les « désordres psychosomatiques ». Elle se détourne de la médecine conventionnelle qu’elle juge néfaste et s’identifie aux mouvements antisciences et antivaccins.
22Moins extrêmes que les adeptes du cru en termes de purification du corps, les enquêté·es proches de la forme « holiste » mettent l’accent sur un entretien du corps en mobilisant des idées romantiques de la nature et de ce qui serait « naturel » (des produits associés au « sain », au « bio ») mais également de « l’harmonie ».
(Aujourd’hui) tout ce qui est important dans ma vie, ce serait de respirer vraiment […] et de faire un beau yoga. (Sophie, 59 ans, artiste et employée libraire, niveau d’étude master 2 en arts, vingt ans de pratique zen et huit ans de yoga)
(Avec le zen) j’ai découvert aussi une chose extraordinaire, c’est le Sangha, et cette espèce d’union. […] Un lieu de l’harmonie. […] là tu vis dans un monde complètement harmonieux et protégé. (Nicole, 78 ans, retraitée, directrice de formations, pratiquante du Zen depuis huit ans, niveau master en philosophie)
23Plus largement, ces personnes, dotées d’un capital culturel élevé (diplômes de l’enseignement supérieur, pratiques culturelles légitimes), témoignent de certaines dispositions analysées par Pierre Bourdieu à propos de la « petite bourgeoisie culturelle » des années 1970 (Bourdieu, 1979), et partagées de nos jours par des fractions culturelles dominantes dans l’espace social (Caveng et al., 2018). Pierre Bourdieu repérait en effet des logiques de distinction sociale parmi ces fractions sociales cultivées, notamment à travers la psychologisation du rapport à soi et aux autres qu’il associait à une « recherche de salut religieux » (Bourdieu, op. cit., p. 425). Il rendait compte de leurs dispositions à l’expression personnelle, à la communication, au refus d’être « rangé » dans les catégories du classement social ; montrait leur goût pour la créativité et leur intérêt pour le yoga, le zen, la diététique, la gestalt-thérapie, l’agriculture biologique et les médecines alternatives (Bourdieu, 1979). Au sein des structures sociales actuelles, de telles dispositions s’actualisent sous forme de stratégies de distinction personnelle (Lahire, 2016) et se manifestent par la revendication de l’autonomie et de la liberté personnelles (Wouters & Pontcharral, 2010).
24Sami (67 ans, retraité, psychothérapeute, cinquante ans de pratiques méditatives) a exercé comme psychanalyste, mais en prenant ses distances vis-à-vis des écoles psychanalytiques dominantes. Il a notamment développé des cures corporelles et émotionnelles dans les années 1980-1990. Lors de l’entretien, il contourne les questions de positionnement social, mais l’on apprend que son père a été cadre supérieur commercial, sa mère « poétesse » ; qu’il serait issu d’une famille de « grands médecins » mais aussi de « grands mystiques ». Il a eu plusieurs compagnes, est père de deux enfants, et en a élevés « bien d’autres ». Il refuse d’en dire davantage. Il se présente comme un compositeur créant des musiques par improvisation. Il s’est intéressé très jeune aux spiritualités orientales et a entrepris des voyages pour se former auprès des plus « grands guérisseurs » de divers pays. Il médite « à sa façon », en précisant que méditer est, pour lui, une aptitude ordinaire, qu’il réalise sans effort. Il se place à distance de ceux qui écrivent des livres sur la méditation et sur des pratiques de développement personnel. Il explique que ces derniers font « vitrine » et qu’il n’« aime pas les vitrines ». D’ailleurs, ces autres jamais nommés « ne sont pas des aventuriers », « n’ont pas de bouteille ». Ses expériences méditatives quant à elles se réalisent « quand il le veut », en toutes situations et de manière non conventionnelle, notamment en écoutant des musiques pop et rock. Il ressent alors sa « conscience vacante », où n’existent ni maîtres, ni guides spirituels, ni représentations mentales, et par laquelle il se sent en communion avec « ce qui l’entoure et bien au-delà », ainsi que libre.
25Ces enquêté·es mettent également en jeu leur propension à l’autodiscipline, laquelle intervient dans la manière de s’engager avec sérieux dans les activités, toutefois pondérée par la recherche du plaisir. Manger végan devient un plaisir, tout comme pratiquer le yoga, le taï-chi ou la méditation chaque jour, du fait que les personnes sont convaincues de « se faire du bien » et de « se retrouver en soi-même » en marge des obligations de la vie quotidienne.
26C’est pour cela, et malgré ses contraintes professionnelles, que Sophie tient à faire du yoga chaque matin avant de commencer sa journée, et constate qu’elle est plus en forme depuis la mise en place de cette « routine » ; elle ne rompt jamais son régime végan sauf si elle est invitée par des amis non végans (ils font cependant attention à ce qu’ils lui proposent) ; elle maintient une même régularité dans sa pratique d’écriture littéraire, ainsi que dans la production quotidienne de plats cuisinés selon les principes du véganisme. Marie travaille son « taï-chi » quitte à devoir apprendre des styles différents auprès de nouveaux professeurs (quand les précédents cessent de donner des cours). Elle renforce sa pratique par des séances de qi gong, et suit aussi des cours d’assouplissement et de bio-danse, médite un peu. Nicole qui a découvre le zen à l’âge de 70 ans fait de régulières retraites de plusieurs jours dans un temple, pratique la méditation chez elle avec régularité, aux mêmes heures (« quoi qu’il arrive », précise-t-elle) et suit des enseignements sur le bouddhisme.
27L’engagement dans une pratique régulière va donc de pair avec la mise en place d’un temps et d’un espace à soi (Faure, 2017), autrement dit d’un « espace de recomposition de soi » (Schwartz, 1990) agrégé au sentiment de reprendre de la liberté sur leurs obligations sociales. Par exemple, le sentiment de liberté s’exprime dans l’entretien réalisé avec Sophie, lorsqu’elle narre sa découverte du zen au tournant de la quarantaine et la perçoit comme quelque chose qu’elle cherchait depuis longtemps, par laquelle elle a eu le sentiment d’être « à sa place » :
Dès que je me suis assise sur le coussin, j’ai senti que j’avais trouvé quelque chose que j’attendais depuis longtemps. […] J’ai eu l’impression que c’était évident, que j’étais arrivée au bon endroit, à la bonne place.
À cette période (au tournant de la quarantaine, donc), il s’agissait de dépasser ses craintes de déprises de la féminité :
C’est très reposant d’être sans le truc de l’apparence sociale, de la féminité, de la séduction… sortir du monde où on attend plein de choses de toi, où il faut être comme-ci, comme ça. J’avais l’impression d’être libre, d’être comme je veux.
28De son côté, et dans le temple où elle fait des retraites zen, Nicole perçoit la vie en communauté comme un espace « d’harmonie », comme nous l’avons déjà évoqué. Cette harmonie implique de suivre la règle impersonnelle qui s’applique à tous·tes dans l’organisation stricte de la vie commune (des repas, des méditations, des rituels) : « Alors au début ça me bousculait énormément […] et puis (tu te rends compte) que les contraintes en fait, elles te libèrent quelque part […] ».
29Reprendre du pouvoir sur soi et sur les choses comme l’écrit O. Schwartz, que les personnes interviewées expriment en employant le mot de « liberté », s’appuie ainsi sur l’incorporation de l’idée d’être un « soi » soumis à des contraintes sociales considérées comme faisant souffrir ou empêchant d’agir. Les pratiquant·es de yoga, de taï-chi ou de méditation zen acceptent donc d’autres contraintes, celles générées par l’organisation sociale de leurs pratiques (mais pas considérées comme des obligations) en incorporant des idées socio-cosmiques (de « vol social » comme l’écrit Pierre Bourdieu) en vue de « s’arracher à la force d’attraction du champ social de gravitation » (Bourdieu, 1979, p. 429). Cela passe par l’élaboration d’une théorie du soi relié à des « énergies » et « souffles cosmiques », à une « conscience plus grande que soi », ou en se référant à des philosophies prônant le non-attachement, l’amour universel, l’interdépendance de toutes choses et de tous les êtres.
Tu rejoins quelque chose de plus fondamental, que les bouddhistes appellent le petit Bouddha en toi […], c’est le soi universel. (Nicole, déjà citée)
En yoga, c’est cette ouverture à l’Amour, se connecter à l’amour, réveiller son centre qui est là, le centre du cœur, de l’amour. (Sophie, déjà citée)
Une des méthodes de méditation consiste à monter… au-dessus de soi… une montée en différentes étapes. (Sami, déjà cité)
Pour les crudivoristes, il est davantage question d’une affirmation du « moi » sûr d’être dans la vérité : « Je suis devenu un être originel, plongé dans un monde de fous ». (François, déjà cité)
30Ces manières différenciées de se concevoir comme des « soi » ont trait à des positionnements politiques, comme évoqué dans l’introduction : une recherche de transcendance du « soi », la volonté de « se grandir soi-même » mais en connexion « avec le monde » (chez les enquêté·es du zen, du yoga ou du taï-chi ayant de forts capitaux culturels) ; versus une vision radicale de l’individualisme chez les adeptes du crudivorisme, proches du pôle économique et de l’esprit de la libre entreprise : une vision axée sur l’idée de « se forger soi-même » et « contre le monde » (contre la « culture », contre la « société » et ses politiques publiques).
31Ainsi, les enquêté·es de la forme « holiste » s’inscrivent plutôt dans des logiques de participation au monde : il s’agit d’une certaine façon de manifester des goûts pour une spiritualité prônant l’interdépendance des êtres humains, des animaux (qu’on évite donc de manger), de la nature, voire du cosmos. Dans leur vie quotidienne, elles sont soucieuses des droits humains et des droits sociaux, se revendiquent aussi comme féministes et elles défendent les politiques de solidarité entre les groupes sociaux et les générations. à l’inverse, les enquêté·es crudivores (forme « individualiste ») témoignent de dispositions fondées sur une conception de soi et du corps « bastion » à protéger contre le reste du monde, quitte à se couper des institutions, voire des réseaux de sociabilités ordinaires qui engendreraient un « monde de fous » (comme le dit un enquêté cité précédemment).
32à partir de ces conceptions de soi, les personnes en viennent à renégocier leur rapport à elles-mêmes en modifiant leur récit biographique, ceci principalement quand le passé est entaché de heurts émotionnels qui ne passent pas, voire de troubles dépressifs. Il en est ainsi de l’une d’elles, non exposée dans cet article (62 ans, professeure dans un collège, niveau de diplôme de master 2 en sociologie) qui, découvrant des « cercles de paroles » mobilisant un imaginaire amérindien et un féminisme valorisant les femmes par la maternité, a reconsidéré son passé à partir de son statut de mère et parle aujourd’hui de « pouvoir féminin » (Faure & Tralongo, 2023). Dans une autre perspective, Nicole relie son appétence actuelle pour le zen à une vocation spirituelle de jeunesse contrariée : « Je suis convaincue que la spiritualité, c’est une dimension essentielle de l’être humain […], c’est ce qui constitue l’être humain sage. J’en ai toujours été convaincue ». C’est encore le cas de Solange qui, lors d’un second entretien, élabore un nouveau récit plus conforme que le premier à son engagement crudivore, s’affirmant désormais comme naturopathe (rappelons qu’elle travaille dans un restaurant crudivore) tout en effaçant explicitement son parcours en tant qu’actrice mariée à un réalisateur réputé (période rattachée à beaucoup de souffrances psychiques).
33L’analyse comparée de deux grandes formes de pratiques à connotation spirituelle met au jour des régimes moraux et politiques concernant des personnes appartenant aux catégories intermédiaires et supérieures, avec des variations selon que les individus se situent du côté du pôle culturel ou du côté du pôle économique de l’espace social. Elle rend compte de leurs cultures somatiques, que leur pratique nourrit de nouvelles ressources symboliques et morales, lesquelles les soutiennent face au sentiment de vieillir. Ainsi, certain·es enquêté·es s’efforcent de développer les qualités morales valorisées dans leur activité à connotation spirituelle, telles que « cultiver » des attitudes de bienveillance, de joie, combattre celles que l’on considère comme négatives : il s’agit par exemple de « lutter contre [s]es démons » (émotions), de se contraindre à ne plus « s’emporter trop rapidement », d’éviter des « erreurs » alimentaires et, si elles se produisent, d’y remédier en redoublant d’efforts ascétiques. Les pratiques étudiées qui nécessitent de l’autocontrôle et un travail sur ses propres propensions émotionnelles, procèdent alors d’une lutte de soi contre soi (Lahire, 1996) dans des moments biographiques plutôt malaisés.
34Enfin, si elles visent à se gouverner soi-même face aux peurs existentielles et aux insatisfactions, les pratiques à connotation spirituelle observées concordent paradoxalement avec les recommandations des politiques publiques sanitaires portées par les schèmes de pensée néolibéraux faisant de l’autonomie individuelle – et de la volonté de s’entreprendre pour son propre bien-être et sa santé – des valeurs normatives d’individualisation, et cela même pour les individus les plus opposés aux politiques nationales et internationales de santé et voulant « échapper » à ce qu’ils appellent la « société », ou à la médecine allopathique.