1Cet article s’appuie sur deux initiatives de l’économie sociale et solidaire (ESS), une plateforme d’entraide (JobbyCat) et une crypto-monnaie sociale (la MonedaPAR), présentées comme des alternatives au capitalisme financiarisé ou de plateforme. Plutôt que de les appréhender comme des contre-modèles au marché, nous montrons qu’elles participent d’un travestissement solidaire du lien marchand, concept élaboré à partir de la mise en regard de ces deux terrains d’enquête distincts. Cette comparaison, menée dans une perspective interdisciplinaire, met au jour une dynamique commune : la centralité, au moins dans les discours, de l’« entraide » et de la « recréation du lien social », catégories ordinaires dont il s’agit d’interroger les usages et les effets.
Encadré : un concept, deux enquêtes
JobbyCat est une plateformea de services de proximité (jobbing) qui met en relation des individus qui voudraient faire réaliser une tâche et des jobbers, environ mille individus qui s’engagent à répondre à cette demande contre rémunérationb. Il s’agit d’une plateforme exclusivement parisienne, qui se positionne comme une entreprise sociale et solidaire. Grâce aux technologies de l’information, elle prétend faire la promotion de la solidarité et du lien social à l’échelle de Paris, ce qui constitue sa spécificité par rapport aux autres plateformes de jobbing. Cette recherche s’appuie sur une enquête de terrain effectuée entre 2018 et 2021 auprès d’une quarantaine de jobbers et d’une vingtaine de salariés de la plateforme, couplés à des observations au siège ou au cours d’événement collectifs (conventions, réunions).
La MonedaPAR est une crypto-monnaie sociale argentinec : système de crédit mutuel généraliste orienté vers les particuliers, elle repose sur la blockchain de Bitshares, nettement moins énergivore que celle du Bitcoind. Les quelque 3 000 membres de cette communauté monétaire alternative sont des « pairs » (pares) ou encore « prosommateurs » (prosumidores). Fondée en 2017 comme projet de crédit interentreprises à destination des entreprises récupérées en particulier et du coopérativisme argentin en général (Quijoux, 2011), elle a évolué vers une réédition crypto du Trueque, du nom de ces réseaux d’échange utilisant une monnaie ni étatique ni bancaire, le crédito, qui se sont développés pendant la crise de la Convertibilité en 2001 en Argentine, et qui, avec plus de 2,5 millions d’utilisateurs à leur pic, représentent la plus grande expérience récente de monnaie sociale (Saiag, 2016). Cette enquête s’appuie sur 28 entretiens effectués entre 2018 et 2021, des séances d’observation participante durant neuf mois à l’occasion de foires (ferias) et réunions et une participation au long cours de la coordination économique de la communauté, en charge de la production de statistiques permettant d’objectiver la trajectoire de la MonedaPAR.
a. Les plateformes de jobbing ont été peu étudiées. Les rares enquêtes qui s’y intéressent portent le plus souvent sur un aspect spécifique du jobbing, comme le bricolage (Dujarier, 2021), ou n’en traitent que partiellement, parmi d’autres objets d’analyse (Beauvisage, Beuscart & Mellet, 2018 ; Flichy, 2017 ; Schor et al., 2020). À notre connaissance, l’étude académique la plus complète sur ce sujet est celle de Marine Snape (2023a).
b. Les transactions se font ici en euros et transitent via la plateforme.
c. Parmi les quelques travaux universitaires sur cette expérience, on peut citer Orzi, Porcherot et Valdecantos (2021) ; Valdecantos et al. (2024).
d. La blockchain est une technologie de stockage et de sécurisation des données décentralisée, fondée sur l’enchaînement de blocs validés par un mécanisme de consensus. Deux grands types existent : la preuve de travail (Proof of Work), énergivore car basée sur des calculs complexes, et la preuve de participation (Proof of Stake). Cette dernière, dont MonedaPAR utilise une variante déléguée, repose sur des validateurs élus et nécessite beaucoup moins d’énergie.
2Ce que partagent MonedaPAR et JobbyCat, malgré leurs différences, c’est la promesse d’un réencastrement du marché via des plateformes reconduisant des mécanismes marchands : il s’agit pour les acteurs de ces systèmes de réinventer une expérience, qui, pour être toujours marchande, devient inclusive, solidaire, et attribuer sa « juste » valeur aux choses par rapport à un lien marchand « pur » qui exclut, qui individualise et qui survalorise des activités « nocives » (à l’instar de la création de titres financiers spéculatifs) et sous-valorise celles qui sont pourtant « utiles » (l’enseignement secondaire, par exemple). Ces expériences illustrent ainsi un paradoxe déjà identifié dans l’économie collaborative, entre critique du capitalisme et perpétuation de ses logiques. Borel, Massé et Demailly (2015) décrivent cet écart entre « utopie » et « big business », structuré par des tensions durables : désintermédiation/ré-intermédiation, marchand/non marchand, local/global. L’économie collaborative et l’économie sociale et solidaire se rejoignent dans cette ambivalence, à la fois « diffusion de l’idéal de travail solidaire » (Hély & Moulévrier, 2013, p. 129) et « instrument de légitimation de l’ordre économique capitaliste » (ibid., p. 37). Dans leur analyse des plateformes, Trespeuch et al. (2019) soulignent ce même paradoxe : la promesse d’une « sociabilité enrichissante » s’accompagne d’une « tension entre différentes approches du lien marchand » (ibid., p. 127), reposant sur un « fort travail d’euphémisation des rapports marchands » et la mise en scène d’une convivialité destinée à invisibiliser la nature mercantile de l’échange (ibid., p. 145).
3À partir de ce constat, il s’agit d’interroger les effets de l’euphémisation des liens marchands numériques : transforme-t-elle réellement les relations marchandes ou reconduit-elle les mêmes schémas ? Cette contribution défend une conception du lien marchand où l’enjeu n’est pas de trancher entre illusion et réalité, mais de saisir le rôle constitutif des apparences. Le lien marchand ne fonctionne qu’à travers son travestissement, qui masque les inégalités des échanges tout en rendant possibles les comportements assurant leur reproduction. Les expériences dites « alternatives » étudiées ici relèvent ainsi de modalités spécifiquement solidaires de ce travestissement.
4Il ne s’agit pas d’opposer la promesse du lien social à la réalité capitaliste, mais d’analyser sa performativité, c’est-à-dire sa capacité à mobiliser les acteurs. Dans les deux cas étudiés, le lien marchand est d’abord euphémisé, puis déformé en étant présenté comme autre chose que lui-même, avant d’être finalement rejoué sous forme parodique. Ainsi, la tentative de travestissement solidaire du lien marchand conduit moins à sa transformation qu’à sa reproduction caricaturale.
5En premier lieu se donne à voir une euphémisation du lien marchand. L’euphémisation est ici envisagée comme l’opération dont le réencastrement du lien marchand est le résultat. Elle consiste à attribuer au lien marchand « pur » des caractéristiques qu’il ne possède pas en propre.
6Le jobbing consiste à permettre à un·e consommateur·rice de « bénéficier des compétences ponctuelles d’une autre personne sans qu’il connaisse nécessairement cette dernière au préalable » (Baecher et al., 2015, p. 166). Si les modèles varient, leur point commun est la mise en relation dématérialisée via le numérique. La MonedaPAR, une crypto-monnaie sociale, s’inscrit dans l’héritage du Trueque réseau de monnaie sociale qui permit à près de 2,5 millions d’Argentin·es de faire face à la crise des années 2000. Alors que les clubs de Trueque utilisaient des crédits papier, les pares sont des crypto-unités échangées par application mobile. Grâce à la blockchain, la MonedaPAR entend éviter la falsification – cause supposée de l’échec du Trueque – et assurer la traçabilité publique des échanges via un explorateur de blocs. Théoriquement, les échanges peuvent donc être entièrement dématérialisés.
- 1 MercadoPAR était une plateforme en ligne permettant aux membres de la communauté MonedaPAR d’achete (...)
- 2 En Argentine, une feria désigne un marché, souvent de vêtements d’occasion, de produits frais ou ar (...)
7Mais dans les faits, les prestations impliquent souvent la coprésence. Le jobbing repose sur des tâches nécessitant un contact entre client·e et jobber. De même, la page MercadoPAR1, censée faciliter les échanges virtuels, est peu utilisée : comme son prédécesseur, le Trueque, la MonedaPAR repose sur des groupes locaux appelés « nœuds », organisant des assemblées et des foires (ferias)2. La monnaie circule mieux dans des réseaux de sociabilité préexistants, qu’elle renforce en retour. JobbyCat adopte une logique proche puisque la plateforme permet d’accéder aux services via site, téléphone, contact direct avec un·e jobber ou passage en kiosque. Ses kiosques, équivalents physiques des nœuds, illustrent son ancrage territorial où un·e « concierge de quartier », salarié·e de la plateforme, prend la commande. Ces dix kiosques remplissent plusieurs fonctions : prospection, médiation, et entretien des liens physiques entre jobbers, client·es et plateforme.
- 3 En espagnol, par désigne le pair. La MonedaPAR doit être un système monétaire alternatif entre « ég (...)
- 4 De façon similaire, les « pairs » de la MonedaPAR sont parfois des voisin·es (vecinos).
8Dans les deux cas, le paiement ne clôt pas la relation marchande mais la prolonge. Dans la MonedaPAR, les paiements sont souvent différés ou partiels, reposant sur une confiance fondée sur une forte sociabilité, qui remplace les garanties techniques ou algorithmiques. Dans le jobbing, si le paiement suit immédiatement la prestation et marque la fin de la coprésence, il vise néanmoins à ouvrir sur d’autres interactions, économiques ou sociales : pour le fondateur de JobbyCat, il s’agit que « les gens se connaissent et se reconnaissent ». La MonedaPAR se présente ainsi non comme un simple marché, mais comme une « comun-unidad », une « unité commune » pensée comme une communauté recréée par l’échange. Cette volonté de relocalisation et de rematérialisation s’oppose au caractère anonyme du lien marchand « pur » : les échanges s’y font entre pairs3 (MonedaPAR) ou entre voisin·es4 (JobbyCat). La MonedaPAR cherche également à contourner l’industrie financière, perçue comme entravant la circulation monétaire et la cohésion sociale. De manière parallèle, les jobbers valorisent leur activité comme une manière de « rendre service » plutôt que de « se mettre au service ». Cette dimension sociale, qui dépasse la seule logique économique, s’incarne enfin dans des rencontres physiques entre jobbers et plateforme (entretiens, formations, conventions, réunions collectives).
9Ainsi, même si la monnaie est crypto et la plateforme numérique, le lien marchand reste matérialisé et territorialisé. Il ne s’agit pas d’abolir l’argent ou le travail comme formes sociales, mais de transformer leur usage : opposer aux logiques financières les communs monétaires, aux services marchands l’entraide de proximité. Le but n’est pas de sortir du monde marchand, mais de réenchanter les échanges pour limiter les excès du capitalisme contemporain.
- 5 En espagnol, « uno no se debe aprovechar del otro », c’est-à-dire « on ne doit pas profiter de l’au (...)
10Parallèlement à la rematérialisation des échanges (qui pourraient cependant, du strict point de vue technologique, être réalisés de façon entièrement virtuelle) les deux dispositifs procèdent à un réenchantement du marché. MonedaPAR et JobbyCat intègrent une forte dimension sociale et communautaire, promouvant des formes d’organisation économique alternatives. Le recours au terme « voisin » dans le jobbing illustre cette volonté d’ancrer les échanges dans l’entraide, en euphémisant la logique marchande. Cette critique de l’échange marchand, centrale dans l’économie collaborative (Borel, Massé & Demailly, 2015), transparaît aussi dans les termes choisis pour désigner les activités : entraide, service rendu. JobbyCat appelle ses jobbers les « cats », terme repris par les acteur·rices dans les entretiens. De même, les prosommateur·rices de la MonedaPAR parlent d’« appréciation » (aprecio) plutôt que de « prix » (precio). Le néologisme prosommateur·rice, fusion de producteur et consommateur, vise à dépasser ces rôles figés. Le lien marchand réencastré dans la communauté ne doit plus impliquer domination5 ni statuts fixes, mais réciprocité.
11Au-delà de la prestation, la convivialité devient un outil de création de liens de voisinage. Les kiosques JobbyCat servent aussi de relais entre la plateforme et le quartier, notamment via des événements comme les « apéros de quartier » (concerts, kermesses, distributions) ou jobbers et voisins se rencontrent. L’esprit d’entraide est affirmé dès la réunion d’entrée dans la plateforme et inscrit dans la charte que signent les jobbers. Il est également central dans leurs discours, où les cats sont décrits comme un « nous », une communauté d’intérêt et de valeurs.
12Cette logique communautaire, fondement de la MonedaPAR, est renforcée par elle : « la MonedaPAR nous unit », disent ses membres. C’est ce qui donne sa « saveur » (sabor) à l’unité monétaire, transmise aux marchandises échangées :
Ce n’est pas la même chose de manger des légumes que quelqu’un a fait pousser dans sa maison et qui te les a vendus en échange de PAR, ou qui te les a échangés contre des PAR ; ils ont une autre saveur qu’aller au magasin de fruits et légumes pour les acheter à un commerçant. (Natalia, 57 ans, prosommatrice et référente de la feria des Franciscanos à Moreno, entretien du 19 novembre 2019)
Ni monnaie classique, ni simple marchandise, la MonedaPAR est un « objet utile » doté de qualités matérielles et symboliques liées à ce contre quoi elle s’échange. C’est précisément parce qu’elle n’est pas reconnue comme monnaie officielle qu’elle acquiert cette « saveur ». De même, les prestations de JobbyCat sont perçues comme des services rendus entre pairs, leur conférant un supplément d’âme.
13Les enchères solidaires, prix planchers ou grilles tarifaires montrent que rematérialisation et réenchantement passent par une moralisation du lien marchand. Sur les plateformes classiques de jobbing, les prix sont généralement négociés par enchères « libres » entre client·es et jobbers. À l’inverse, JobbyCat encadre les tarifs pour la plupart des tâches : le·la client·e paie un prix horaire fixé à l’avance (20 € pour le ménage, 40 € pour un déménagement, etc.), la variable d’ajustement étant le temps réellement effectué. La durée annoncée peut ainsi évoluer selon les conditions d’exécution, seules les prestations nécessitant un devis (bricolage complexe, création sur mesure) échappant à cette grille.
14Dans certains nœuds de la MonedaPAR, des enchères (subastas) 100 % en pares sont organisées lors des ferias afin de démontrer le gain de pouvoir d’achat pour vendeur·ses et acheteur·ses. Les prix y font l’objet d’une régulation informelle : les organisateur·rices se réfèrent aux prix pratiqués localement et fixent un plafond afin de se rapprocher d’un prix jugé « juste » pour les deux parties. Les prix en pares restent ainsi inférieurs ou, au maximum, équivalents à ceux des commerces de la zone. L’absence de spéculation sur le taux de change, contrairement au Trueque (Saiag, 2016), ainsi que l’interdiction de la revente, renforcent le désancrage par rapport au marché classique.
15Cette moralisation ne concerne pas que les prix, mais aussi les limites éthiques du marché. Si le jobbing prétend tout rendre échangeable, chaque plateforme modère les annonces (interdiction de prostitution, pornographie, produits illicites, etc.). Plus encore, elle adopte une stratégie de rationalisation des catégories proposées pour communiquer autour des catégories les plus lucratives (ménage et bricolage). Dans la MonedaPAR, drogues et services sexuels sont exclus, tout comme les aliments issus de l’agriculture intensive. Certaines chartes locales exigent même une provenance biologique pour valider la vente d’aliments.
16Les règles d’échange sont aussi formalisées. Chez JobbyCat, le contrat de mandat impose la légalité, la qualité de la relation client·e et interdit le paiement hors plateforme. Des contrôles sont assurés via les notations, les appels aux client·es, et des sanctions (rappel à l’ordre ou exclusion) peuvent être décidées lors de commissions regroupant les responsables. Ces cas sont rares mais bien réels. De même, la MonedaPAR n’hésite pas à exclure certain·es participant·es : un travailleur offrant des prestations sexuelles a été définitivement écarté pour avoir proposé ses services sur MercadoPAR ; à Boedo, La Plata et Luján, des hommes ont été suspendus pour comportements sexistes « contraires aux valeurs de la MonedaPAR ».
17Ainsi, à travers trois modalités – rematérialisation, réenchantement, moralisation – MonedaPAR et JobbyCat participent d’un réencastrement communautaire du marché. Comme l’ensemble de l’économie collaborative, elles s’inscrivent dans une remise en cause de l’échange marchand (Borel, Massé & Demailly, 2015).
18En second lieu, cette euphémisation ouvre la voie à une tentative de déformation du lien marchand, passant par sa réinscription dans un ensemble de valeurs solidaires, de coopération plutôt que de concurrence : on déforme cette norme en lui donnant un caractère qu’elle n’a pas.
- 6 Toutes les catégories socioprofessionnelles étaient représentées dans les entretiens, à l’exception (...)
19La MonedaPAR vise explicitement à soutenir l’économie populaire et ses organisations dans un contexte où le travail informel et de subsistance est très développé (Collectif Rosa Bonheur, 2019). JobbyCat cherche quant à elle à réintégrer des personnes exclues du marché du travail, en leur permettant une reprise progressive d’activité. C’est le cas de Maxime, ancien sans-abri, pour qui le jobbing est une « bouée de sauvetage ». Les deux projets impliquent des retraité·es, des personnes éloignées de l’emploi, souffrant de pathologies chroniques, ou précaires. Chez JobbyCat en 2020, 28 % des cats sont étranger·ères (notamment dans le ménage, les travaux ou les « gros bras »), 29 % perçoivent le RSA, et 33 % sont demandeur·ses d’emploi de longue durée. L’activité est accessible aux personnes sans diplôme. La plateforme affiche une certaine mixité avec 58 % d’hommes (609) et 42 % de femmes6 (433).
20On ne dispose pas de données précises sur le profil socio-économique des utilisateur·rices de la MonedaPAR, mais deux tiers des 3 000 usager·ères ayant effectué au moins une transaction sont des femmes, qui forment aussi la majorité des utilisateur·rices mensuel·les. Tout se passe comme si la MonedaPAR était pensée et portée par des hommes mais utilisée par des femmes : la maintenance du système technique et l’équipe initiale sont majoritairement masculines, alors que les prosommateur·rices sont essentiellement des prosommatrices.
- 7 La Canasta Básica Alimentaria correspond aux revenus nécessaires pour garantir un apport nutritionn (...)
21Les jobbers de JobbyCat perçoivent des revenus très variables, allant de quelques dizaines à plusieurs milliers d’euros par mois. En moyenne, ils réalisent davantage de missions que sur d’autres plateformes, pour une rémunération mensuelle moyenne (après commission) de 730 €. À l’inverse, la MonedaPAR améliore peu les conditions de vie : sur cinq ans, trois usager·ères sur quatre ayant vendu au moins une fois dans l’année tirent de leur activité moins de 10 % de la Canasta Básica Alimentaria7 (CBA) annuelle, seuil que seuls 25 % des membres dépassent. Par ailleurs, les hommes disposent globalement d’un pouvoir d’achat supérieur (5 927 contre 3 997 unités de MonedaPAR), bien que les femmes soient plus nombreuses, plus régulières, réalisent davantage de transactions et vendent des volumes plus importants. L’analyse du dernier quartile – les 25 % de membres tirant le plus de bénéfices du système, dont les revenus dépassent 10 % de la CBA – révèle qu’à partir de 2019, les femmes y ont réalisé plus de ventes que d’achats, tandis que les hommes ont acheté plus qu’ils n’ont vendu. Autrement dit, les hommes qui tirent le plus de profit de la MonedaPAR apparaissent comme « subventionnés » par le reste de la communauté, et en particulier par les femmes, qui contribuent davantage à l’approvisionnement du système.
Fig. 1. Distribution de la différence entre les achats et les ventes en % de la Canasta Básica Alimentaria selon le genre dans la MonedaPAR
Clés de lecture : On a représenté uniquement les individus du dernier quartile de la distribution de l’ensemble de l’année. Les lignes au sein des violons donnent les quartiles tandis que le losange noir indique la moyenne sur la population considérée.
Source : élaboration propre à partir des données de transactions de la MonedaPAR disponible ainsi que des séries de l’Indec, accessibles à l’adresse suivante ;https://www.indec.gob.ar/indec/web/Nivel3-Tem, août 2022)
22Au total, la MonedaPAR est une initiative masculine par son origine, une communauté féminine par sa composition, une structure dominée par les hommes dans son fonctionnement, et un projet qui profite davantage aux hommes réellement actifs qu’aux femmes. L’émancipation budgétaire des membres reste partielle – effective pour une minorité d’usager·ères – et paradoxale : malgré la surreprésentation féminine, ce sont les hommes qui, en valeur de transaction, en tirent le plus de bénéfices. À l’inverse, les jobbers de JobbyCat parviennent à retirer des sommes substantielles de leurs activités sur la plateforme, tant en valeur absolue que relativement aux autres plateformes collaboratives similaires. Toutefois, les femmes y offrent moins de prestations et restent cantonnées aux catégories les moins rémunératrices (petits boulots, ménage).
23Le jobbing vise à connecter des individus autour de tâches quotidiennes. Toutes les plateformes affirment s’occuper de services trop « petits » pour relever du commerce classique (changer une tringle, nettoyer un appartement pour un état des lieux), ce qui les distingue des entreprises. Bien que ces tâches puissent se régler dans les cercles de proximité, la rhétorique urbaine du lien social rompu et de la mobilité géographique renforce l’idée que certain·es ne peuvent mobiliser leur entourage. Et même s’ils le pouvaient, les client·es manquent souvent de temps ou de compétences. JobbyCat s’inscrit alors comme fer de lance de la réinvention des petits métiers de proximité, à l’image d’un homme à tout faire au village. Pour son fondateur, c’est par la multiplication d’activités marginales qu’on redonne un revenu à des personnes précaires, tout en légitimant des compétences non reconnues sur le marché du travail. Relevant du travail domestique et de ses marges (Roy, 2012), le jobbing déborde la sphère des services à la personne, en intégrant des activités marginalisées. De même, avec la MonedaPAR, les prosommatrices (plutôt que prosommateurs) cherchent à « rediscuter de la valeur des choses » et à valoriser ces activités marginales. Les biens échangés prolongent les tâches domestiques réalisées par les femmes (plats cuisinés, artisanat). À Boedo, une femme crée le nœud ; à Moreno, trois femmes maintiennent la MonedaPAR, après le retrait des militants politiques l’ayant lancée. Si l’on considère qu’une monnaie se définit par ses usages, la MonedaPAR peut être vue comme une « monnaie féminine », à l’instar du Trueque (Pereyra, 2007), ou du moins comme une monnaie alternative sexuée (Guérin, Hillenkamp & Verschuur, 2019).
24Cela soulève la question de l’opposition entre économie réelle et économie financière, présente tant dans la MonedaPAR que chez JobbyCat. Pour les fondateur·rices de la MonedaPAR, cette opposition fonde le caractère « anti-banques » du projet. Le fondateur de JobbyCat y voit un outil de résistance au capitalisme financiarisé, pour « humaniser » la production. Mais dans les pratiques, une autre opposition émerge : celle entre économie formelle et activités subalternes frappées de « déni de travail » (Simonet, 2018), donc exclues de toute reconnaissance productive. Le changement apporté par JobbyCat et la MonedaPAR tient à la valorisation de ce qui n’en avait pas, voire pas du tout. Ils ne se contentent pas de défendre l’économie réelle : ils donnent une valeur économique à des activités exclues par les conventions dominantes. Ils interrogent ainsi les limites de la forme-valeur du travail, historiquement construite sur ces exclusions (Scholz, 2019). La « marchandisation de(s) productions domestiques [...] où la personne devient productrice directe de biens ou services marchands en complément d’une activité salariée ou à défaut de celle-ci » (Blanc, 2018, p. 112) apparaît comme une réponse à l’absence de reconnaissance du travail féminin, facteur de reproduction des inégalités de genre selon les féministes matérialistes. Par ailleurs, le maintien de liens communautaires dans un contexte de monétisation permet de contenir la concurrence et, donc, de limiter la loi de la valeur. L’euphémisation du marché devient alors une tentative de déformation.
25JobbyCat se distingue des plateformes traditionnelles par l’absence d’avis ou de notes. Les profils des jobbers ne sont pas visibles des client·es : « Nous avons fait le choix de ne pas le rendre public, ni de l’utiliser dans l’algorithme, mais il existe. Puis, nous faisons des retours à nos cats sur les besoins d’évolution et d’amélioration » (Pôle marketing de JobbyCat). Cette opacité est appréciée par les jobbers, car elle réduit les risques réputationnels. Les notes, si elles existent pour un contrôle interne, ne sont pas accessibles aux consommateur·rices. Pour réduire la concurrence, l’algorithme repose sur la géolocalisation, non sur la performance ou les notes. À chaque requête, cinq jobbers proches sont contactés. Sans réponse, la demande est envoyée à cinq autres plus éloigné·es. La prestation dépend alors non plus du meilleur prix ou rendement, mais du premier ou de la première à répondre. Une logique similaire de régulation communautaire émerge dans la MonedaPAR. À Moreno, Natalia et Yolanda, deux prosommatrices aux compétences proches, se partagent les ferias : l’une propose des services de manucure que l’autre pourrait aussi offrir, évitant ainsi une concurrence frontale.
26En troisième lieu, parce que l’horizon de la transformation sociale reste une simple réinvention du marché, cette déformation est nécessairement incomplète. Cela donne finalement lieu à une parodie du lien marchand, dans la mesure où malgré tout sont reconduites les lois de la circulation marchande dont il s’agissait pourtant de faire la critique (Hély & Moulevrier, 2013). Cette parodie se repère dans le modèle effectivement mis en place par la structure et qui, loin de bousculer le capitalisme de plateforme, le rejoue, voire le surjoue. Faire passer le lien marchand pour de l’entraide alors même qu’il s’agit précisément de monétiser des activités par ailleurs non-marchandes mène à une parodie dont les acteurs sont conscients mais sur laquelle ils s’appuient, faisant de l’entraide et du lien social leur propre registre de justification.
27On assiste à un retour des tâches, soit une extension du marché au-delà du salariat, évoquant le louage d’ouvrage du Code civil (Cottereau, 2002 ; Didry, 2019). Chez les jobbers, les statuts varient (salarié CESU, auto-entrepreneur, entreprise), mais c’est moins l’indépendance que le retour de la tâche qui prévaut. Là où le contrat de travail avait instauré le passage du travail aux pièces au travail à l’heure, l’économie de plateforme réactive des formes anciennes : le domestic system pré-industriel (Acquier, 2017) ou le tâcheronnat (Barraud de Lagerie & Sigalo Santos, 2019). Elle introduit aussi un nouvel intermédiaire sur le marché du travail, renouant avec les bureaux de placement ouvrier (Bureau & Marchal, 2005). La MonedaPAR, quant à elle, revendique un modèle de petite production marchande où les producteur·rices perçoivent l’intégralité de la valeur produite, sans déduction de profits ou d’intérêts financiers. Les individus deviennent ainsi de petit·es marchand·es rémunéré·es à la tâche. Ce retour des tâches, dans JobbyCat comme dans la MonedaPAR, manifeste un retour à la forme pure du rapport salarial, c’est-à-dire un rapport marchand déguisé. L’absence de patron identifiable complique la reconnaissance de ces formes de travail par le droit. Or, l’échange monétaire d’équivalents n’exclut pas des transferts de valeur, puisque le même prix recouvre des durées de travail différentes.
28C’est d’ailleurs cette spécificité du prix comme forme sociale des travaux humains qui rend possible l’économie marchande, c’est-à-dire une économie fondée sur l’absence de coordination entre producteurs en amont de l’échange des produits du travail. L’égalité marchande masque alors des inégalités réelles : l’échange cache l’extraction de surtravail entre participant·es. En déployant un lien marchand « pur » via le retour des tâches, dépourvues de tout rapport salarial apparent, on escamote ce qui permettrait de faire la critique de l’inégalité réelle derrière l’égalité marchande. Des formes d’auto-exploitation peuvent alors s’intensifier au milieu de pratiques « solidaires » (Gomes, 2018).
29Contrairement à la MonedaPAR, largement féminine, les plateformes de jobbing sont relativement mixtes. Toutefois, la répartition par catégorie révèle une nette division sexuée des tâches. Comme le montre la figure 2, les catégories « travaux », « bricolage », « gros bras » et « informatique » sont composées à plus de 90 % d’hommes, tandis que les « petits coups de pouce » et « ménage » regroupent l’essentiel des jobbeuses. Ainsi, loin de démocratiser les tâches, le jobbing reproduit une segmentation où les femmes occupent des postes peu qualifiés et perçus comme peu prestigieux car « accessibles à tous », tandis que les hommes investissent des domaines techniques jugés plus qualifiés. Cette division se reflète dans les hiérarchies indigènes des jobbers, qui opposent les « tâches que tout le monde peut faire » (féminines) aux « tâches requérant des compétences spécifiques » (masculines).
Fig. 2. Répartition genrée des cats selon l’activité principale dans JobbyCat
Champ : ensemble des inscrit·es. Lecture : 98 % des inscrit·es dans la catégorie « travaux » sont des hommes.
Source : base de données fournie par JobbyCat en mars 2018
30Dans la MonedaPAR, que les femmes soient majoritaires ne suffit pas à estomper les effets de cette division genrée des travaux en termes de divergences des rémunérations. La valeur unitaire d’une transaction masculine est supérieure à celles des femmes ; les hommes retirent « plus » de valeur des échanges que les femmes ; ceux d’entre eux qui en bénéficient le plus réalisent moins de ventes que d’achats, et sont ainsi, en quelque sorte, « subventionnés » par le reste de la communauté. Néanmoins, compte tenu de la faiblesse du pouvoir d’achat moyen par individu, cet « avantage » se retourne partiellement contre eux : Hernan, du nœud très masculin de Guernica, s’est fait le fer de lance d’une politique beaucoup plus expansive de création monétaire, car il ne trouve pas de débouchés pour ses activités de mécanique et de ferronnerie. Les productions « féminines » trouvent à l’inverse bien plus facilement preneur·se en raison de leur coût unitaire plus faible. Derrière l’apparence d’échanges d’équivalents stricts propre au lien marchand « pur » se dissimule ainsi des échanges inégaux de quantités de travail selon le genre.
- 8 Saiag (2016, p. 119) montre que ces disjonctions se reflètent dans des structures de prix relatifs (...)
31Ces socialisations genrées dépassent la seule sphère productive. Elles influencent aussi les comportements dans la circulation. À Guernica, les productions masculines, plus « coûteuses », freinent les échanges. Son fondateur, très mobile et familier de la revente (reventa), souhaite élargir les échanges inter-nœuds ou accéder à plus de ferias. De cette façon, il pourrait profiter des opportunités de gains découlant des « disjonctions » entre échelles de valeurs8 (Guyer, 2004).
32En l’absence de dispositifs visant explicitement à réduire les inégalités de genre et de classe dans la valorisation des heures de travail, les échanges restent globalement inégaux. La communauté monétaire soutient financièrement les hommes les plus actifs, et, même en cas d’échanges monétaires équivalents, les heures de travail féminines valent moins. De même, les femmes du jobbing sont cantonnées aux tâches les moins rémunératrices. En outre, nos enquêtées disposent globalement de moins de temps que les hommes, nombre d’entre elles ayant aussi la charge du foyer. Les mères, en particulier, ne peuvent travailler que durant le temps scolaire, limitant leurs revenus à l’équivalent d’un temps partiel.
33En adoptant une forme marchande, JobbyCat et la MonedaPAR ne font pas que reconduire les inégalités de genre : elles génèrent également des différenciations internes entre participant·es. Dans toute production marchande, l’exploitation « en-deçà » du contrat de travail est structurelle (Didry, 2003, p. 64) : l’échange d’équivalents monétaires apparents peut masquer un échange inégal d’heures de travail, en l’absence de mécanisme garantissant la même valorisation pour chaque heure. Le retour à un lien marchand « pur », sans subordination explicite, n’élimine pas l’exploitation ; il la transforme.
- 9 Cela se reflète dans le type de marchandises proposées, puisque si l’on trouve des services de cons (...)
34Dans la MonedaPAR, l’accent mis sur la circulation plutôt que sur l’accumulation s’incarne dans des dispositifs d’incitation à la dépense ou à la mise à disposition solidaire des pares excédentaires (via des prêts à taux zéro). Mais ces mécanismes, agissant ex post, ne garantissent pas l’émergence d’une réelle égalité. Cela se reflète notamment dans la structure des prix, variable selon la composition sociale des nœuds. À titre d’exemple, les plantes vendues à Moreno (nœud populaire)9 sont nettement moins chères que celles de Boedo ou La Plata (nœuds de classes moyennes), comme l’indiquent aussi les prix relevés pour un même produit, l’alfajor, friandise typique en Argentine, dans les groupes WhatsApp. Ces différences ne s’expliquent ni par la taille du produit, ni uniquement par l’origine biologique ou l’inflation. Elles révèlent plutôt une structuration différenciée des prix en fonction de la classe sociale des membres.
Fig. 3. Prix unitaire de quatre produits dans différents nœuds de la MonedaPAR (2019-2021)
Source : élaboration propre à partir des prix accessibles sur les groupes WhatsApp des différents nœuds
35Sur JobbyCat, cette différenciation se manifeste dans les trajectoires professionnelles. Les jobbers perçoivent le jobbing comme une solution temporaire, un « tremplin » permettant de compléter des revenus d’assistance (chômage, RSA) ou d’appoint (second emploi). Pour les chômeurs de longue durée, il s’agit d’une période transitoire pour améliorer leur situation avant retour à l’inactivité ou bascule vers le RSA, du fait de l’arrêt des indemnités chômage et de la hausse des cotisations. Ainsi, plus qu’un levier de réinsertion durable, la plateforme agit comme une parenthèse de court terme (Snape, 2023b).
36La MonedaPAR demeure une initiative de faible ampleur (neuf nœuds actifs, environ 2 000 personnes ayant réalisé au moins une transaction, dont 500 participantes régulières), tandis que Jobbycat compte près de 1 000 membres, dont une minorité réellement active. Si ces projets n’ont pas atteint leurs objectifs initiaux, ils constituent néanmoins des terrains d’expérimentation de pratiques monétaires et d’emploi alternatives.
37Partageant le constat d’une euphémisation des liens marchands numériques (Trespeuch et al., 2019), nous avons interrogé les effets produits par ce mécanisme. À partir de deux expériences se présentant comme des alternatives à la crypto-monnaie et au capitalisme de plateforme, nous avons montré que l’euphémisation du lien marchand, nécessaire à leur positionnement, en déjoue certains mécanismes tout en en rejouant les modalités centrales. Malgré leurs différences, MonedaPAR et Jobbycat relèvent d’un même « travestissement solidaire » du lien marchand, qui ne dépasse pas le stade de la parodie.
38À la croisée de l’économie sociale et solidaire et de l’économie collaborative, ces initiatives incarnent ce que Hély et Moulévrier (2013, p. 125) identifient comme des formes intégrées au capitalisme, partageant avec le néolibéralisme des subjectivités (l’individu marchand) et des objectivités (la marchandise). Pour ces auteurs, une expérience n’est véritablement alternative que si elle fait émerger et se généraliser des principes régulateurs non marchands, qu’il s’agisse de la validation sociale d’activités jugées utiles, de modalités alternatives de comparaison quantitative ou de mécanismes de répartition des biens et services.
39Or, dans les deux cas étudiés, le principe marchand – la loi de la valeur – demeure dominant : il est encadré par des pratiques solidaires sans perdre son efficacité. Ces initiatives relèvent ainsi moins d’une alternative post-capitaliste que de formes « alter-capitalistes », qui revisitent le lien marchand sans en rompre les logiques. Plus que de véritables alternatives à un travail aliénant ou à un lien marchand comme mode privilégié de sociabilité, elles apparaissent comme des pseudo-alternatives qui, sous l’habillage collaboratif, contribuent à humaniser et à pérenniser les mécanismes de profit et les inégalités internes.