1Le renouveau des débats sur la restitution du patrimoine culturel africain retrace l’histoire et ses combats (Savoy, 2021), les débats juridiques autour des terminologies, des modalités de transferts ou des régimes de propriété (Paquette, 2023), les épistémologies du retour (Lwanzo Kasongo, 2021 ; Auque-Pallez, 2022 ; Cousin, Doquet & Galitzine-Loumpet, 2023) et leurs significations (Quashie, 2022) en même temps que fleurissent événements culturels et artistiques. Ceux-ci accompagnent colloques, conférences et interventions d’universitaires dans les médias. Si les anciennes métropoles s’accrochent au droit du plus fort qui a prévalu jusque-là pour freiner toute restitution et préserver divers intérêts économiques et symboliques, les victimes n’ont jamais fait le deuil de leurs « objets », dont le retour, sous le dénominateur du patrimoine, constitue une étape essentielle dans le processus de reconquête d’elles-mêmes. La revue Jahazi (2022) offre un intéressant panorama des dynamiques en cours sur le continent africain, y compris celles des résistances à la déferlante discursive de la restitution orchestrée depuis les anciennes métropoles. Par quelles modalités concrètes la restitution produit-elle le patrimoine ? Dans quelle mesure sa gouvernance éclaire-t-elle des logiques politiques et mémorielles à l’œuvre dans les univers postcoloniaux de réception ?
2Inscrite dans une longue histoire de revendications africaines ignorées ou très peu satisfaites, la restitution, par la France, d’une partie du patrimoine du royaume du Danxomè, a constitué un moment clé de la vie politique, sociale et patrimoniale au Bénin. Ceci s’effectue dans le contexte d’une critique globale, puis nationale, de l’histoire coloniale depuis quelques décennies. Cette histoire, qui réémerge dans l’espace public, n’en a jamais totalement disparu. Questionnant les dynamiques politiques, sociales et culturelles de la restitution au Bénin, cet article interroge les mécanismes et narratifs nationaux d’une construction patrimoniale en train de se faire dans les Suds. Consécutivement à son engagement à Ouagadougou, de restituer à l’Afrique, c’est-à-dire aux anciennes colonies, les biens culturels et cultuels pillés par les troupes françaises aidées de leurs supplétifs issus d’horizons divers, Emmanuel Macron a commandité un rapport sur la question. Le rapport Sarr et Savoy (2018) préconise un retour intégral, avec, en guise de bonne volonté, la restitution initiale de certains biens. Le président français se retrouve alors rapidement au cœur d’antagonismes dans son propre espace. Professionnels et marchands, vivant du commerce de biens désormais patrimonialisés et juridiquement couverts en France, s’inquiètent ; divers pontes institutionnels craignent qu’un précédent ne déclenche un séisme. Les débats sont tranchés : chef de l’armée, Emmanuel Macron choisit de rendre 26 objets issus du sac d’Agbome (Abomey), capitale du royaume du Danxomè, par le colonel Alfred Amédée Dodds. Le mulâtre franco-sénégalais avait été dépêché, en 1892, de Saint-Louis du Sénégal pour mater le roi Gbêhanzin (ou Béhanzin) et ses troupes, dont l’unité féminine des Agoojié, lors de la Seconde guerre du Dahomey. Le puissant royaume du Golfe de Guinée est alors défait, et la conquête des espaces socioculturels et géographiques adjacents engagée pour former la colonie du Dahomey (1894-1958), de l’océan Atlantique au fleuve Niger. L’entreprise de dépossession, dont l’extraction massive de ce qu’on appellera œuvres d’art, biens culturels, objets ou artefacts est un composant clé, s’intensifie. Elle suit divers gestes : dons avec ou sans contraintes, acquisitions, mais aussi plusieurs formes de violence plus ou moins brutale et structurée. Les premières revendications ne tardent pas non plus (Savoy, 2021). Si Mobutu Sese Seko obtient, à l’Assemblée générale des Nations Unies, l’adoption de la résolution 3187 du 18 décembre 1973 sur la « restitution des œuvres d’art aux pays victimes d’expropriation », les pays concernés s’organisent pour en rendre ineffective toute mise en œuvre.
3Or, le choix des terminologies pèse lourdement dans les relations entre colonisateurs et colonisés (Murphy & Tillier, 2019). La résurgence de la restitution est rapidement réinscrite dans une logique dite de la circulation des objets. On parle de rendre et de faire circuler, oblitérant la charge de rédemption que revêt tout acte de restitution. On ne restitue que ce qui ne vous appartient pas. Rendre, c’est reconnaître implicitement ou non s’être approprié quelque chose qui finit par créer une gêne. Le contexte est exceptionnel : une convergence des luttes s’opère au cœur des anciennes puissances coloniales. Le malaise est général dans les opinions publiques européennes. Ne pas rendre, et le dire, devient passé de mode. Les errements de François Hollande, rejetant sec les demandes du Bénin ne sont plus de mise. Une frénésie à rendre émerge, mais entend se structurer aux conditions des anciens vainqueurs, déterminés à garder la main. Sur plusieurs milliers d’objets, le président français décide d’en rendre unilatéralement 27 (26 au Bénin et 1 au Sénégal). Les conditionnalités (in)directes demeurent présentes et les requérants doivent montrer patte blanche, voire justifier des mesures prises pour accueillir leurs propres biens. Émerge aussi un intérêt pragmatique et politique pour les études dites de provenance, au motif de la nécessité d’identifier la provenance des objets en exil dans les musées, familles et églises des anciennes métropoles occidentales, mais aussi de ceux restés dans leurs milieux d’origine. La restitution soulève d’énormes enjeux politiques, économiques et stratégiques, parfois contradictoires, et paradoxalement aux antipodes quelquefois des préoccupations des classes sociales peu instruites.
4Malgré le nouvel alignement des astres, la restitution n’échappe pas au désir des anciennes métropoles de maintenir leur emprise sur les anciennes colonies à l’aide de divers accords au fonctionnement peu éloigné des traditions de la coopération au développement. De plus, la restitution offre l’occasion à certains gouvernements de montrer leur capacité, ou leur ambition, à participer au débat postcolonial à travers leurs propres rationalités. Et ceci même lorsque celles-ci empruntent à la matrice coloniale de pensée et d’actions, illustrant leur difficulté à se décoloniser.
- 1 Armements supposés protéger les infrastructures gazières et pétrolières offshore du Sénégal, lutter (...)
5Seule une poignée de privilégiés et d’élites encastrés dans les mondes politiques (gouvernements, associations, diasporas ou encore ensembles régionaux comme la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest -Cedeao) et culturels (musées, musique, arts), et une partie du monde académique à travers divers projets de recherche, s’emparent d’un débat essentiellement urbain. Ces dynamiques dévoilent une hiérarchisation des préoccupations au sein des populations, un intérêt manifeste d’une partie des classes de lettrés pour la restitution, mais aussi de nouvelles dynamiques qui prolongent celles postcoloniales. Le retour des objets sur le continent africain est rapidement inséré dans un carcan de conditionnalités : établissement de musées (aux normes européennes) pour conserver le patrimoine à restituer, programmes dits de formation, nouvelles recherches sur les terrains des anciennes colonies, etc. La restitution entérine une mise à jour des accords de coopération culturelle avec la visite de Franck Riester le 16 décembre 2019, au Bénin (Kerlogot, 2020), ou coïncide avec la signature, en novembre 2019, des contrats d’armement (Philippe, 2021) destinés à vendre au Sénégal des missiles et trois patrouilleurs1 OPV58 construits dans le Finistère. Cet article s’appuie sur une enquête qualitative menée entre décembre 2020 et janvier 2022. Elle a consisté à suivre les dynamiques discursives dans le métavers autour de la restitution et mener des entretiens avec diverses parties prenantes au Bénin afin d’étudier les perceptions locales de la restitution. J’y examine quelques enchevêtrements et contraintes autour de la restitution au Bénin pour soutenir que la restitution est le moment processuel de la production d’un nouvel imaginaire patrimonial basé, d’une part, sur l’acte de restituer et, d’autre part, sur la monumentalisation, toutes choses dont les répercussions sur la société restent à mesurer.
6Le xixe siècle a été celui d’annexions patrimoniales à la fois de grandes ampleurs et ciblées, et le moment de leur codification juridique par les États conquérants (Sarr & Savoy, 2018, P. 7), assignant à l’entreprise militaire une fonction d’extraction culturelle, cultuelle et patrimoniale sans précédent. Bien que normalisée par les vainqueurs, la tragédie est restée dans la mémoire des vaincus. Ceux-ci n’auront de cesse de réclamer leurs biens. Si certaines restitutions ont eu lieu, comme ce fut le cas du corps de Sawtche (Zami, 2019) en 2002 à l’Afrique du Sud, la France a toujours opposé à ces réclamations le droit (patrimonial) à travers le caractère inaliénable des collections françaises dans lesquelles est intégré l’essentiel des prises réclamées par les anciennes colonies. Le discours d’Emmanuel Macron, le 28 novembre 2017, à l’université Joseph Ki-Zerbo de Ouagadougou, le rapport Sarr et Savoy, ainsi qu’un environnement labouré par divers mouvements associatifs et diasporiques ont imposé le débat sur la restitution au début des années 2020. Mise à l’agenda, la restitution des objets engendre une course entre anciennes puissances coloniales. Certains musées européens, excepté en France, envisagent des restitutions unilatérales afin de se débarrasser d’objets qui faisaient autrefois leur prestige, mais sont désormais encombrants d’un point de vue moral et éthique.
7Fait social, la restitution se construit en s’imposant aux anciens colonisateurs au moment même où le retour des choses est susceptible de nourrir l’économie des pays de provenance. Ceux-ci agitent la fierté nationale, la nécessité morale de rapatrier leurs biens, objets d’extraction coloniale, et le besoin de les faire fructifier à l’instar des anciennes puissances coloniales accusées d’en avoir fait le moteur de l’économie de leurs musées. Au Bénin, la restitution nourrit une stratégie globale destinée à développer le tourisme. Elle est aussi l’occasion, pour les anciennes métropoles en déshérence face aux nouvelles puissances géostratégiques, de renforcer leurs conditionnalités sur les anciennes colonies et de tenter d’en imposer de nouvelles.
- 2 Voir l’article de Morgane Le Cam, publié dans la rubrique Culture du Monde en ligne, le 12 novembre (...)
- 3 Cf. Loi no 2020-1673 du 24 décembre 2020 relative à la restitution de biens culturels à la Républiq (...)
8On ne le dira jamais assez : le retour des objets a donné lieu à une grande mobilisation politique, sociale et culturelle au Bénin. Le gouvernement a voulu célébrer le succès que constitue le retour d’une partie du patrimoine, pillé durant les guerres de conquête dont furent victimes la plupart des pouvoirs locaux dans leur rencontre avec l’Europe. Par ailleurs, le retour des objets le 10 novembre 2021 avait fait suite à plusieurs refus des gouvernements précédents en France (d’abord en décembre 2016, au motif de l’inaliénabilité des collections nationales françaises, ensuite par François Hollande2). Obtenir, ce quel qu’en soit le prix, le retour de « nos choses », comme me l’ont dit plusieurs interviewés, est présenté comme une fierté et une réussite nourrissant l’ambition gouvernementale de faire du tourisme un élément moteur de la croissance. Le tourisme représente un pilier majeur du programme d’actions du gouvernement. Le régime a engagé un ambitieux projet de construction de routes urbaines (programme dit d’asphaltage) et de musées dans certaines villes méridionales destinées à la « mise en tourisme » de l’économie du vaudou et de la traite négrière. Une agence française de scénographie est commise pour l’ensemble des projets muséaux du pays. Balbutiante depuis le festival Ouidah 92 et le projet de la route de l’Esclave, la dynamique gouvernementale tente de transcender les débats politiques des années 1990 autour de la mémoire de la traite négrière pour largement engager la marchandisation de la culture, de la mémoire et du patrimoine. Calqué sur les desiderata internationaux, et la matrice de pensée occidentale de la valorisation financière de la culture, le projet de touristification avait besoin d’objets symboliques forts. Les 26 pièces sorties du musée de l’armée, au titre de la loi dite de restitution3 votée par l’Assemblée française, offrent une première étoffe à cette ambition patrimoniale. On comprendra toute l’énergie qu’a déployée le Bénin pour récupérer « ses » biens. Mais il ne suffit pas de récupérer des biens, pris au royaume du Danxomè qui, s’il a disparu en tant qu’entité politique, demeure à travers ses us et coutumes, ses symboles et ses mythes, ses membres et ses vestiges.
- 4 Restitué le 13 mai 2025 par la Finlande, le Kataklê, également pillé en 1892, avait intégré les col (...)
9Par ailleurs, les groupes d’intérêts français opposés à la restitution ont avancé l’argument d’un risque de conflit communautaire, voire de propriété entre les descendants du Danxomè qui eurent pu se réclamer propriétaires de ce qu’on appelle en France le Trésor de Béhanzin et l’État béninois, duquel émane la demande de restitution du 27 juillet 2016 et à qui, seul, sera rendu ce qui devra l’être. De sources locales, on apprend qu’il manque du lot au moins deux autres objets non restitués, le Kataklê inclus, dont la trace sera retrouvée en 2024 dans les réserves d’un musée en Finlande4. La France reçoit des demandes de restitution issues exclusivement des États et non des communautés. Selon d’autres voix, les pays africains en général ne seraient pas en mesure d’offrir les meilleures conditions de conservation desdits objets. Or, si les États actuels sont effectivement le produit de la colonisation, et quelque part celui de la volonté du colonisateur tant dans l’assemblage des espaces conquis que des populations fixées de force, l’œuvre du temps en a fait des entités hybrides qui ne peuvent être exclusivement considérées de nos jours comme de simples produits coloniaux figés dans le temps. Les espaces coloniaux sont devenus des territoires configurés par des dynamiques sociales, politiques et culturelles sédimentaires complexes qui transcendent l’objectalisation inhérente à toute analyse figée de la restitution. Au Bénin, l’État a usé du monopole de la violence juridique en incorporant les objets restitués dans son patrimoine. Partis comme étant du Danxomè, dont les structures royales et territoriales sont reléguées dans l’ordre du symbolique, les biens de retour reviennent dans le patrimoine de l’entité politique qui a entre-temps absorbé le royaume originel. Le mode de gouvernance choisi par l’État a été une incorporation pure et simple par la législation.
10J’émets l’hypothèse selon laquelle le processus de patrimonialisation en cours s’inscrit dans une continuité dont le point de départ reste la restitution, et le prolongement une politique de monumentalisation, le tout s’inscrivant dans un contexte de mise en marché du tourisme. On assiste ainsi à un arrimage entre une vision néolibérale du patrimoine, nourrissant la volonté d’attirer des devises sur la base de musées (à construire) et une stratégie de monumentalisation inspirée à la fois du gigantisme soviétique et de la volonté de construire un imaginaire populaire capable d’aviver le sentiment national à partir de la restitution de fragments d’une histoire coloniale encore peu débattue. À l’occidentale, la fabrique patrimoniale légifère pour s’enraciner.
- 5 Loi du 24 décembre 2020 relative à la restitution de biens culturels à la République du Bénin et à (...)
- 6 Elle abroge la Loi 2007-20 du 23 août 2007 portant protection du patrimoine naturel à caractère cul (...)
11La patrimonialisation des objets de retour repose sur deux piliers. D’abord, la législation française5 qui permit, de sortir des collections françaises ces objets appropriés durant la conquête coloniale. Ensuite, la loi no 2021-09 du 22 octobre 2021 portant protection du Patrimoine culturel en République du Bénin, par laquelle lesdits objets sont érigés au statut de patrimoine national6, puis le décret 2023-257 du 10 mai 2023 portant création, organisation, gestion et contrôle des musées. Outre le fait de fixer unilatéralement et donc arbitrairement, selon les principaux négociateurs du Bénin, la liste des 26 objets à rendre, la France conditionne leur retour à la construction d’un musée capable d’accueillir et de valoriser les « œuvres d’art » au Bénin. En l’espèce, et ce sera à bas bruits le reproche fait par certains détracteurs, l’ancien colonisateur entend (in)directement participer à la gouvernance immédiate ou future des biens restitués. La loi béninoise entérine l’appropriation étatique des biens rendus, dessaisissant les collectivités (et les familles) qui auraient pu légitimement prétendre à un droit de regard. Ainsi entend-elle éteindre en amont toute velléité discursive, juridique et politique, tant des acteurs communautaires locaux, que de ceux opposés à la restitution en France. Ces derniers, essentiellement européens, sont liés aux intérêts des marchands d’art et des collectionneurs, et aux milieux politiques qui présageaient des conflits communautaires en cas de restitution.
12Les stratégies de monumentalisation ne sont pas nouvelles au Bénin. La période révolutionnaire a connu l’érection de plusieurs monuments, dont la statue de Lénine sur la place éponyme. Plus récemment, la porte du non-retour a matérialisé le tragique passé esclavagiste encore faiblement discuté par l’historiographie au Bénin. Après quelques décennies d’hibernation, la politique culturelle et de monumentalisation est ressuscitée par le régime en place pour prolonger la restitution, appuyant la volonté politique de faire décoller une économie touristique et en même temps de re-créer un récit national. Le 1er août 2022, à l’occasion de la célébration de l’accession à l’indépendance, le chef de l’État dévoile trois monuments : la statue du résistant à la conquête coloniale Bio Guera ; la statue de l’Amazone, symbole des troupes féminines du Danxomè, les Agoojie, lesquelles ont combattu le colonisateur et dont l’histoire s’imbrique avec celle des objets restitués ; enfin, le monument aux Dévoués érigé dans les Jardins de Mathieu. La concentration spatiale de ces trois monuments illustre l’obsession des régimes qui se succèdent : faire de Cotonou, qui abrite le port, l’aéroport et presque toutes les institutions politiques et économiques, la vitrine du pays.
- 7 Cf. Archives dahoméennes, Départ lettres Dakar, 1er sem. 1915, rapport no 208, 7 juin 1915.
13Le royaume du Danxomè vaincu, le roi Gbêhanzin fut déporté en Martinique et les troupes coloniales françaises gagnèrent le Haut-Dahomey dans le septentrion du Bénin actuel. Les problèmes relatifs à la présence coloniale s’exacerbèrent dans le Borgou : l’exaspération, liée au travail forcé, aux impôts élevés et aux humiliations, n’avait cessé de monter, en particulier avec le recrutement militaire de quelque 900 hommes enrôlés pour la Première Guerre mondiale. Les populations du Dahomey abhorrent les enrôlements coloniaux. Très peu d’individus se sont engagés comme tirailleurs sénégalais jusqu’en 1914. Les enjeux géostratégiques avec l’Allemagne, qui contrôlait le Togo, poussent à l’élaboration du plan Mangin visant à : constituer une force noire (Mangin, 1910), déployer des hommes et des cavaliers le long de la frontière avec le Togo et harceler les postes allemands. La prise du pont de Khra, le 23 août 1914, et la bataille de Kamina entérinent la capitulation allemande au Togo7.
- 8 Cf. Archives nationales, S.O.M., Affaires politiques, 574/3, rapport du gouverneur général au minis (...)
- 9 Cf. Récit du Siège de Bimbéréké par l’administrateur en chef des Colonies, LeFilliâtre, in Bulletin (...)
14Au Borgou, le chef local de Bécou est accusé d’avoir « vendu des recrues au Blanc8 » (d’Almeida-Topor, 1973, P. 224-225). Appuyées par Chabi Prouka, roi de Nikki, et menées par Bio Guera, les populations Bariba s’insurgent. L’administrateur Ferlus s’enfuit. Depuis son quartier général de Ouaratou, Bio Guera organise une poignée de résistants, armés de flèches empoisonnées et enflammées, et dirige les opérations : coupure de la ligne télégraphique, démolition de ponts, contrôle de points d’eau, combats, siège de la garnison de Bimbéréké (ou Bembéréké), etc.9 L’insurrection est matée en décembre 1917 par la supériorité des armes à feu coloniales, et Bio Guera, tué le 19 décembre 1918 (Decalo, 1995, p. 90). Chabi Prouka, exilé en Guinée, mourra au bagne de Fotoba (Midiohouan, 1998). Un collège d’enseignement général et un camp militaire seront baptisés du nom de Bio Guera durant la période révolutionnaire. Avec Béhanzin (Gbêhanzin) et Kaba, Bio Guera est l’une des trois figures officielles du panthéon de la résistance anticoloniale au Bénin. Le gouvernement ne peut faire l’impasse sur son importance : on lui érigera une massive structure, haute de 10 mètres, laquelle accueille les visiteurs débarquant à l’aéroport international Cardinal Bernardin Gantin de Cotonou, en remplacement de l’ancien monument de bienvenue dit Akwaba.
Figure 1. Monument Bio Guera
Photo : © E. Eyebiyi, 2026
15Implantée non loin du palais de la Marina, sur une place éponyme, l’Amazone domine les alentours avec ses 30 mètres hors socle. La statue est destinée à rendre hommage aux Agoojie, unités féminines du royaume du Danxomè. Puisant dans les ressources de la même histoire coloniale ayant vu l’extraction d’objets désormais de retour, l’Amazone veut symboliser la vaillance de ces femmes combattantes – dotées de pouvoirs magiques et à la bravoure reconnue par les troupes coloniales –, et plus largement des femmes béninoises.
Figure 2. Monument Amazone
Photo : © E. Eyebiyi, 2026
16À l’instar d’autres capitales occidentales, le Bénin se dote de son obélisque : 15 mètres hors sol, surmonté d’un pyramidion recouvert de feuille d’or. Ce monument est érigé sur l’ancien domaine Les filaos ayant abrité la résidence de Mathieu Kérékou, président du Bénin pendant 17 ans sous la période révolutionnaire et 10 ans sous le renouveau démocratique. La destruction du bâtiment suscita quelques levées de voix, rapidement tues. Feu Mathieu Kérékou est resté très populaire dans l’imaginaire national, tant auprès de la génération qui n’a pas vécu les affres de la révolution, que de la classe politique et financière qui a pu alors éclore sous ses ors. Cette polémique rappelle celle qui a eu cours au Sénégal, sous le régime d’Abdoulaye Wade, à propos de la maison de Léopold S. Senghor, transformée en musée à Dakar. L’effacement de cette résidence éclaire la voie prise par les autorités béninoises. Ces dernières créent les Jardins de Mathieu sur les lieux et y installent l’obélisque baptisé « monument aux Dévoués ». Un processus de substitution patrimoniale se déploie entre, d’une part, l’effacement des traces matérielles du passé (la résidence des filaos, qui abrita le chef de l’État ayant le plus longtemps gouverné le pays) et, d’autre part, l’érection des Jardins de Mathieu accueillant le monument aux Dévoués.
Figure 3. Monument aux Dévoués
Photo : © E. Eyebiyi, 2026
- 10 Intervention du président de la République, Patrice Talon, lors de la cérémonie de dévoilement du m (...)
17L’obélisque porte un narratif particulier. Le chef de l’État rappelle que l’ancien Monument aux morts, institué sur la base de la Loi française du 25 octobre 1919 ordonnant l’édification des monuments aux morts, célébrait plutôt « les Français tombés face à l’ennemi », donc tombés précisément face aux troupes du royaume du Danxomè. La pratique perdura malgré les indépendances et l’épitaphe devint, en 1960 : « Aux enfants du Dahomey morts pour la patrie », puis en 1975 : « Aux enfants du Bénin, morts pour la patrie » tout en honorant de facto l’« envahisseur ». Depuis le 1er août 2022, afin de gommer cette curieuse cosmétique et de changer le sens de cette commémoration, le dépôt de gerbe en mémoire des héros morts pour la patrie béninoise se fait au pied de l’obélisque érigé dans les Jardins de Mathieu. Sur cette structure, haute de quinze mètres, recouverte de pierre de granit noir, est inscrit : « En mémoire des enfants du Bénin dévoués à la patrie ». Patrice Talon parle d’une cérémonie de « translation, du transfert des reliques immatérielles de nos héros, de l’ancien monument aux morts [de Plakondji] à ici, au Jardin de Mathieu ». Cette geste, patrimoniale, « étape majeure dans la vie de notre pays10 » selon Patrice Talon, suit un double mouvement idéologique : l’extinction de vestiges susceptibles de nourrir l’histoire et la production d’un nouveau récit (national), médiatisé par la monumentalisation. L’effacement de traces physiques anciennes laisse place à la fabrique de nouveaux symboles, destinés à re-créer un sentiment national.
18La fabrique patrimoniale en cours est tributaire d’une hypermédiatisation qui lui donne vie et intègre les nouveaux espaces de délibération que sont les médias sociaux. Le retour des objets a été mis en scène à travers l’organisation d’une série d‘événements.
19La restitution a donné lieu à une intense activité sur les deux rives de la Méditerranée. Ballets diplomatiques, voyages d’équipes techniques et administratives, signature de conventions de coopération ou de contrats d’armement (Sénégal) et débats passionnés dont je fais l’économie ici, sont mis en scène. Au-delà des clivages entre pro et anti, le premier cadre d’opérationnalisation de la restitution a été le monde culturel. Plusieurs événements culturels sont initiés, d’abord en France, à travers la semaine culturelle du Bénin. Les objets sont exposés à nouveau au Quai Branly, et visités par Emmanuel Macron et des officiels des deux pays. Un aréopage d’officiels, de politiques et d’acteurs culturels venus du Bénin, de curieux et de membres de la diaspora africaine se presse autour de ce qui s’apprêtait à « partir » pour les uns, et à « rentrer » pour les autres.
20La semaine culturelle du Bénin devient un symbole dans les milieux diasporiques, en tant que concrétisation du vieux rêve de voir rentrer sur le continent des objets spoliés par la geste coloniale, dont la violence est parfois submergée par le caractère festif et culturel de l’opération. Le documentaire indépendant de Nora Philippe, occulté dans la foulée, évoque le tabou du coût réel, pour les pays dominés, de ce type de restitution. Ainsi, à Dakar, au moment de la restitution officielle du Sabre d’El Hadj Oumar Tall (lequel s’y trouvait déjà dans le cadre d’une exposition), un contrat d’armement est signé avec l’ancien colonisateur.
21Le retour des objets est salué par une cérémonie officielle dans les jardins de la présidence devant autorités, têtes couronnées, invités internationaux et diverses personnalités. La cérémonie connaît un important retentissement médiatique. Ensuite, se tient du 20 février 2022 au 22 mai 2022, sur 2 000 m² in situ, l’exposition en diptyque « Art du Bénin d’hier et d’aujourd’hui : de la restitution à la révélation » : la monstration des objets de retour, au public béninois, est actée en association avec une centaine d’œuvres issues de l’art contemporain. Corps constitués et citoyens saisissent l’opportunité d’entrer dans le Saint des saints, le palais de la république. À l’université d’Abomey-Calavi, des visites en groupes sont organisées pour les enseignants ; les écoles ne sont pas du reste. Officiellement 190 000 visiteurs sont enregistrés du 20 février au 15 juillet 2022 et 34 000 en 45 jours au cours de la deuxième phase (Agblaka, 2023). Les médias internationaux sont mobilisés et les visiteurs inondent le métavers avec les photos prises avec les œuvres.
22La beauté n’appartient pas qu’aux blancs, me dira l’un de mes interlocuteurs après être sorti du lieu d’exposition. Les dignitaires des cultes dits endogènes, pour lesquels plusieurs des objets ont une valeur spirituelle, passent aussi dans les mêmes lieux vénérer et se reconnecter aux objets restitués. L’effervescence est à son comble malgré les restrictions liées à la Covid-19. La beauté (Savoy, 2024) des objets est saluée, l’ingéniosité de ceux qui les ont réalisés, soulignée. On tente de tisser un lien, d’établir une passerelle entre le particulier et le général, sans laisser le passé s’exprimer seul sa plénitude ; d’étatiser le particulier, ledit Trésor de Béhanzin, et de valoriser l’art contemporain. L’ancien ne revient pas seul à la vie, il n’existe(ra) plus sans le nouveau, le contemporain.
23Le retour des objets suscite une importante mobilisation communicationnelle sur les médias sociaux et favorise une prise de parole consacrée par de vifs débats (et polémiques) autour, par exemple, de la statue de l’Amazone. L’inauguration des monuments au Bénin offre une respiration aux espaces de délibération sur les médias sociaux. Portés par une communication gouvernementale très active sur les réseaux sociaux depuis 2016, deux polémiques nourrissent ces arènes. La première concerne l’identité de la statue progressivement dévoilée : l’Amazone. Dès les premiers jours, les populations sont surprises de voir émerger cette tête et ce buste de femme dans les encablures de la présidence de la République. En dehors de l’Étoile rouge, aucun autre monument n’était aussi haut ni imposant à Cotonou. Fraîchement élargie et bitumée, la route de l’aéroport conférait à ce monument le prestige de la nouveauté dans un environnement refaçonné. Supputations et interrogations se mirent à croître. On évoqua Tassi Hangbe, reine du Danxomè peu connue selon l’historiographie officielle, à qui est attribuée la constitution du corps militaire des Agoojie, cri de guerre devenu dans la littérature contemporaine leur dénomination. Des photomontages mettent en scène la statue sur les réseaux sociaux. Le buzz se crée.
Nous avons la figure de l’héroïsme féminin béninois, du courage, de la splendeur, de la bravoure de Béninoises d’hier qui ont su défendre les frontières d’un royaume et qui aujourd’hui continuent de défendre les frontières d’une République à travers le marché, à travers leur engagement citoyen, qui continuent de nous montrer cette figure du courage. Chacun de nous peut se retrouver à travers cette figure11. (J.-M. Abimbola, ministre en charge de la Culture)
24Au dévoilement du monument, le 30 juillet 2022, le chef de l’État explique que la statue rend hommage aux amazones et aux femmes. Cependant, des erreurs de typographie dans le texte qui l’accompagne mettent les pratiquants de la langue française au travail. C’est au Quartier latin de l’Afrique de déterminer l’erreur et de souligner l’incompétence des pilotes du projet. La plaque corrigée, la polémique de la syntaxe retombe. La mobilisation des canaux digitaux de la présidence, le déchaînement des foules et l’engouement des internautes entretiennent la fierté nationale, et ce au-delà des frontières, malgré le contexte de crise politique. Ce qui est présenté comme un succès pour le Bénin ravive les espoirs des autres pays africains engagés dans de pénibles processus de demande de restitution de biens pillés durant l’époque coloniale. Les promesses des Belges ou des Allemands de prendre le train en marche consolident l’espace international. Un tabou est brisé : demander le retour de biens pillés. Le vocabulaire employé par les États des Suds (restitution, retour, circulations) tend à l’apaisement et oblitère la violence liée à l’extraction et à la déportation de ces objets, mais n’occulte pas la réalité de la tragédie coloniale rappelée par certains activistes. Un mythe est tombé : populations (et dirigeants) des anciennes colonies peuvent parler du sujet.
25Restitution et monumentalisation participent d’une vaste entreprise de sens : re-créer un récit national à partir de fragments historiques dont les 26 objets dits du Trésor de Béhanzin sont une illustration, et de l’ambition du développement par la valorisation du patrimoine culturel et le tourisme, symbolisé par la patrimonialisation rapide desdites œuvres de retour. En dessaisissant, voire désappropriant les communautés, la geste de l’État nationalise les objets de retour. Elle conforte une vision occidentale (coloniale) qui en a fait des « œuvres d’art », même si ces « objets » peuvent être parfois tout sauf des œuvres d’art : leur requalification par le colonisateur est conservée. L’imposition à l’État, et par lui, de la forme Musée est moins douloureusement vécue par la référence à l’ambition de développer le tourisme afin d’engranger des ressources monétaires. La patrimonialisation reste rarement éloignée des formes manifestes de marchandisation de la mémoire, des souvenirs et du récit national escompté.
26Par ailleurs, l’exhibition gratuite des biens de retour au palais de la Marina permet aux visiteurs d’aller à leur contact sur leur propre territoire sans devoir se rendre en France, au musée du Quai Branly. Présenté ou vécu comme une victoire, ce phénomène historique attire au palais de la Marina la classe politique, y compris l’opposition, dans un contexte où le régime est accusé d’une dérive autoritaire, voire dictatoriale, et un climat politique délétère marqué par une assemblée nationale ne comptant alors que des parlementaires proches du pouvoir. Paradoxalement, la clôture de l’espace politique, accompagnée de violences électorales et postélectorales depuis 2019, une première depuis 1990, s’est superposée à un ambitieux programme de modernisation routière et de réformes structurelles engagées tous azimuts.
27L’événement mémoriel a contribué à décrisper l’atmosphère politique. Le palais de la République devient un passage obligé pour tout politicien curieux ou désireux de montrer sa communion avec un événement national, supposé apolitique, quand bien même celui-ci se déroulait au palais occupé par un chef d’État à qui tout semblait jusque-là les opposer. Le patrimoine témoigne d’une forte capacité à réunir les acteurs et éteindre ou mettre en sommeil les antagonismes. Cette dimension intégrative est éclairée par les mobilisations qui structurent le retour des objets et la monumentalisation en déploiement. En insérant ces trois monuments dans le contexte du retour des œuvres d’art, le gouvernement tente d’exhumer un imaginaire historique qu’il recentre par son discours (voire sa propagande) en l’arrimant au narratif de la marchandisation des espaces. Si la quête de ressources par le tourisme est objectivée et explicitement formulée, l’implicite est une tentative de construction d’une fierté nationale qui tresse des lauriers aux gouvernants actuels et entend résorber les effets de la dépossession culturelle.
28La restitution au Bénin de 26 pièces pillées durant la conquête coloniale éclaire les modalités d’une fabrique patrimoniale en cours. Celle-ci s’inscrit dans une logique destinée à faire de l’économie touristique et culturelle un socle pour le développement et re-créer un récit national. La restitution s’est ainsi vue prolongée par une stratégie de monumentalisation soutenue par une intense médiatisation. Ceci advient dans le contexte de l’effacement de certaines traces et symboles du passé.
29La résurgence de l’histoire coloniale et son adaptation aux besoins du moment cultivent dans l’espace public une fabrique patrimoniale située entre une conception néolibérale et occidentale à laquelle est assignée une fonction productive, et une idée de conservation de la mémoire destinée à nourrir le récit national. La restitution a généré le recours à la législation en tant que modalité de modernisation d’une pensée de la conservation, prolongée par l’érection de trois monuments, dans la ville vitrine de Cotonou, destinés à renforcer la visibilité et l’attractivité touristique en même temps qu’ils proposent une réappropriation mémorielle. Nourri de paradoxes, le nouvel imaginaire en production s’ancre sur des fragments du passé, en efface d’autres et produit de nouveaux narratifs. Ces enchevêtrements montrent combien la gouvernance de la restitution des objets spoliés plonge la patrimonialisation dans un triple mouvement d’appropriation d’objets et d’histoires (par l’État), de réappropriations (par les communautés) et de désappropriations (par l’État).