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Dossier : Hériter du patrimoine ou patrimonialiser l’héritage ?

L’antipatrimoine : pour un nouvel usage stratégique du patrimoine en anthropocène

Antiheritage: towards a new strategic use of heritage in the Anthropocene
Antipatrimonio: hacia un nuevo uso estrategico del patrimonio en el Antropoceno
Diego Landivar

Résumés

Cet article propose une grille de lecture des stratégies patrimoniales face à l’anthropocène et le poids insoutenable de nos infrastructures matérielles, ce que la géologie nomme la technosphère, à partir d’une réflexion ontologique. À rebours d’une conception hyper-critique du patrimoine (un anti-patrimoine), nous cherchons à définir les contours d’une nouvelle stratégie qualifiée d’antipatrimoine où de nouvelles institutions et techniques patrimoniales organisent, planifient et réglementent l’amincissement de la technosphère pour rendre à notre monde son habitabilité. Nous illustrons cette proposition théorique à partir de deux instruments que sont le décommissionnement et l’aliénation écologiques.

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Texte intégral

Introduction

1La notion d’anthropocène a été suggérée par une partie des géologues pour signifier le nouveau régime climatique et écologique qui se dessine depuis que les actions du monde industriel, urbanistique, extractiviste sont devenues si impactantes qu’elles laisseraient des traces stratigraphiques tangibles et mesurables. Si ce concept est encore fortement débattu au sein de la discipline, il offre une hypothèse de départ qui renvoie pleinement à cette idée que les conditions d’existence et de reproduction de notre monde vivant se transforment avec une intensité et une rapidité inédite dans l’Histoire humaine. Dans des travaux précédents (Landivar, 2021 ; Bonnet, Landivar & Monnin, 2021 ; Landivar & Monnin, 2022), nous avons essayé de démontrer que la situation écologique actuelle ne peut être réduite et assimilée à une crise. Ainsi, des travaux en SHS ont permis d’analyser en quoi un nouveau régime climatique bouscule nos conceptions du temps (Caye, 2020). Mais le changement climatique se traduit aussi par des transformations de nos échelles spatiales, renvoyant nos problèmes politiques à des échelles « totalisantes » (Maniglier, 2024), « planétarisantes » (Chakrabarty, 2009) ou à des « hyper-objets » (Morton, 2013). Parmi ces entités massives qui éclosent avec l’anthropocène, il y en a une qui nous intéresse plus particulièrement : celle que les géologues appellent « technosphère » (Zalasziewicz et al., 2017). Elle se définit comme la somme des objets, artefacts, infrastructures, équipements, qui composent notre monde matériel. Elle est la démonstration que nos artefacts matériels trament, soutiennent et composent notre monde contemporain. Ils sont devenus les paysages installés, « naturels » (au sens d’une présence dominante et évidente) de notre monde. Désormais, notre monde est une atmosphère, des montagnes, de la biomasse, des océans, et… une immense technosphère où usines, entrepôts, routes, bâtiments, réseaux d’infrastructures, moyens de transport et bien d’autres objets ou infrastructures composent des milieux où nos existences quotidiennes se lovent.

  • 1 Le patrimoine immatériel, pour pouvoir circuler, transmettre ou conserver des savoirs par exemple, (...)

2Cette notion permet de mieux saisir ce qui se joue derrière la confrontation entre patrimoine et anthropocène. Notre hypothèse de départ est que la technosphère n’est pas uniquement le fruit d’une prolifération infinie de nos projets matériels modernes (développement, urbanisme, aménagement). Elle est aussi le fruit d’une volonté moderne de vouloir perpétuer, maintenir, ou encore conserver nos œuvres matérielles et immatérielles1.

3Cet article entend contribuer à préciser les différences fondamentales entre deux attitudes attentionnelles du patrimoine. Après avoir cartographié les grandes tendances patrimoniales face à l’anthropocène et à l’effondrement écologique, nous chercherons à démontrer que la plupart de ces stratégies concernent un patrimoine-projet, soit un patrimoine de « l’imagination moderne » (Rubio, 2020) qui ne peut s’activer que depuis une perspective moderne, où des sujets souverains agencent un projet de conservation, de protection, d’attention et de soin. Ceci nous permettra, alors, de suggérer une nouvelle orientation stratégique du patrimoine que nous proposons d’appeler « Antipatrimoine ».

Stratégies patrimoniales face à l’anthropocène

Le Patrimoine comme stratégie écologique : protéger le Monde face aux emprises de la technosphère

4Discutons d’une première attitude patrimoniale relativement classique, mais qui occupe une place prépondérante aujourd’hui. Cette première stratégie consiste à solliciter le patrimoine comme une réserve d’initiatives politiques pour maintenir le monde face à une double agression inédite du capitalisme : une agression écologique qui menace notre habitabilité et une agression épistémique qui menace l’existence des savoirs qui assurent quotidiennement son habitabilité. On cherchera, alors, à utiliser le patrimoine comme un levier de conservation, de protection et de préservation. La dimension ontologique repose ici sur l’idée que les entités naturelles ne peuvent, à elles seules, défendre leurs périmètres d’existence. Effondrements écologiques, pollutions, zoonoses sont autant de figures d’une dimension invasive excessive de la technosphère sur les autres sphères du monde. Le patrimoine apporte, alors, une assistance à ce monde naturel agressé et diminué. On retrouve ici des initiatives patrimoniales telles que les conventions internationales protégeant le patrimoine immatériel (Convention no 169 sur les peuples indigènes) portées par l’Organisation Internationale du Travail et qui mentionnent expressément la nécessité de préserver des savoirs autochtones qui maintiennent l’habitabilité du monde. Pensons aussi à l’initiative du Half Earth Project porté par le célèbre biologiste américain E. O. Wilson et qui ambitionne de libérer de grands espaces géographiques de toute emprise humaine, urbanistique ou industrielle afin de préserver la biodiversité grâce à des outils sophistiqués de cartographie, de comptabilité biologique, de monitoring et d’IA (Wilson, 2018).

Patrimoinocène ?

5La seconde stratégie consiste à remettre en cause le patrimoine en tant qu’activité moderne et impactante. Le patrimoine étant une activité typiquement moderne, à la fois sa matérialité et sa philosophie seraient en crise. Par sa capacité à préserver les œuvres de l’esprit humain, il contribue à densifier une technosphère devenue aujourd’hui insoutenable. La technosphère patrimoniale renvoie à l’impossibilité de pouvoir « décorréler » les intentions patrimoniales du réseau d’infrastructures, d’organisations, de chaînes logistiques… qui soutiennent leurs existences. Un musée, un bâtiment, une sculpture, une peinture sont des entités qui réclament un travail de maintenance minutieux nécessitant beaucoup de ressources énergétiques et matérielles. Le travail de Fernando Dominguez Rubio au sein du MoMA est un exemple qui met en lumière cette écologie matérielle à partir d’une analyse précise des infrastructures, des pratiques de travail et des techniques de conservation des œuvres dans les musées (Rubio, 2020). La très grande partie des œuvres détenues par les grands musées mondiaux sont ainsi stockées dans des entrepôts à grande emprise foncière, nécessitant un contrôle rigoureux de leur taux d’humidité, de ventilation, de température et mobilisant, donc, une diversité de ressources énergétiques et matérielles. C’est ce que Dominguez Rubio appelle les « atmosphères de l’éternité » (Rubio, 2020, p. 158) pour qualifier les différents paramètres bio-physiques qu’il s’agit de piloter pour rendre les œuvres artistiques éternelles. Sans parler de tous les impacts qui soutiennent l’activité touristique, éducative, professionnelle derrière les projets patrimoniaux. Nos « grandes œuvres de l’esprit » dépendent donc, dans leurs modes d’existence, de ces infrastructures et contribuent à marquer géologiquement la Terre en Anthropocène. La situation écologique actuelle, en rendant manifestes ces entités, dévoile les dépendances inhérentes à nos projets qui cherchent à faire perdurer tout ce que nous faisons, produisons ou créons. Faut-il alors tout conserver ? Et si oui, à quel prix, pour qui et pour quelles fonctions dans le nouveau régime climatique ? Le patrimoinocène ne se définirait, donc, pas seulement comme le marqueur géologique (à l’image d’une grande diversité de « cènes » – on parle de plantationocène, capitalocène, etc.) du patrimoine, mais renverrait aussi à la capacité de nos collectifs et organisations modernes à faire perdurer les œuvres de l’esprit humain face aux effritements temporels. Le patrimoinocène correspond à l’impact terrestre de ce que Rubio appelle « l’imagination moderne » (Rubio, 2020).

Quand une partie de la technosphère permet de se protéger de la technosphère

6Le patrimoinocène nous enjoint à porter une attention aux matérialités qui assurent sa perpétuation et sa maintenance. Mais il serait réducteur de penser le patrimoine comme une « énième » activité à impact. En effet, certaines versions du patrimoine peuvent produire des effets écologiques complexes et indéterminés. Pensons ainsi aux logiques du patrimoine remarquable dans les projets d’aménagement ou de réglementations urbanistiques. Dans ces dispositifs légaux, le patrimoine agit comme une limitation face aux logiques cumulatives, extractives et non durables de l’aménagement contemporain. Le patrimoine remarquable dans les PLU protège des œuvres bâties, défend une cohérence urbanistique, mais érige aussi des barricades face aux projets euphoriques de la technosphère architecturale. Plutôt que de construire/déconstruire/reconstruire, ce patrimoine nous invite à rénover ou requalifier les héritages architecturaux. Ici, deux versions s’opposent : une technosphère héritée, à la mémoire longue, qu’il s’agit d’assumer et de faire perdurer pour nous éviter d’avoir à recréer sans cesse, et à l’infini, de nouveaux projets ; et une technosphère euphorique, à la mémoire courte, schumpétérienne, pourrions-nous dire, qui ne cesse de créer/détruire/créer de nouveaux habitats sociaux. Dans ce patrimoine, la dimension ontologique fait penser à cet anti-relationnisme ou à cette inconstructibilité qui ont été défendus par certains auteurs (Piette, 2014 ; Neyrat, 2016 ; Maris, 2018) qui ont suggéré que la crise écologique actuelle (au sens large du terme, une crise de la nature mais aussi une crise ontologique de nos relations à la nature) était intimement liée à la capacité du monde moderne à mettre tout en relation, à produire sans cesse des continuités. Or, en levant toutes les barrières ontologiques entre entités du monde, la modernité aurait ainsi facilité la constructibilité du monde. Ce patrimoine agirait donc comme une barricade ontologique (Landivar, 2021), défendant une inconstructibilité du monde (Neyrat, 2016) face au néo-libéralisme tardif et sa capacité à constamment redesigner le monde à grands coups d’innovations et de projets.

7Ces réflexions rappellent le travail que Jérôme Denis et David Pontille, et les Maintenance Studies en général, réalisent sur les pratiques de maintenance (Denis & Pontille, 2020). Leurs enquêtes ethnographiques permettent, en effet, de dévoiler une écologie de la maintenance dans laquelle gestes, interventions et compétences permettent au monde moderne de ne pas avoir à tout reconstruire, produire ou innover à chaque instant. Cette manière de porter « soin aux choses » dessine alors une écologie politique depuis les entrailles de la technosphère.

Radicaliser le pluralisme patrimonial

8Une autre stratégie écologique liée au patrimoine réside dans la revendication d’un pluralisme patrimonial. Cette voie consiste à trouver un patrimoine plus juste, capable d’affirmer son bon mode d’existence face à l’anthropocène. Cette conception suppose non seulement que le patrimoine soit réformable, mais exige aussi que l’on puisse distinguer le bon patrimoine d’un patrimoine devenu caduc. Ici, le patrimoine, en s’ouvrant à des perspectives plurielles, décoloniales, féministes, populaires, se déconstruit, s’affine, clarifie ses composantes, pour mieux répondre aux enjeux contemporains. Cette conception implique de politiser la conservation et la protection pour que le patrimoine ne soit plus un résultat historique indéniable ni un registre qui objective la mémoire naturelle et culturelle du monde. En ce sens, le patrimoine est une affaire de patrimoines pluriels (souvent deux patrimoines, comme défendu par Michel Rautenberg) qui coexistent et qui sont en constante tension. Il y a un patrimoine institutionnel et un patrimoine populaire et situé, un patrimoine piloté et un patrimoine spontané ou pragmatique, ou encore un patrimoine masculiniste et un matrimoine. Ces patrimoines peuvent se combiner. Ici, le patrimoine se réfère à une politique des alternatives : l’enjeu consiste à assumer l’impossibilité, dans un contexte de crise écologique, d’une réconciliation unique du patrimoine. Ces lignes de rupture finissent par rendre manifestes les distances critiques entre modèles de patrimoine et accentuent la nécessité de trouver une bonne tonalité patrimoniale comme résolution au conflit dialectique entre différentes formes politiques du patrimoine. Cet alter-patrimoine permettrait, alors, de démontrer que toute politique de la conservation n’est pas mauvaise en soi, mais que l’enjeu consiste à créer des décalages durables et clairs avec les politiques orthodoxes du patrimoine. La problématique écologique du patrimoine réside plus dans la fonction et les garanties écologiques que l’on peut exiger du patrimoine.

Un fonds ontologique commun : le patrimoine comme perpétuation

9Ces différentes options offrent bien des perspectives stratégiques face à l’anthropocène, mais partagent des fonds ontologiques que nous allons essayer de décrire ici. Ces fonds ontologiques communs consistent à penser la conservation sous les auspices d’un patrimoine de la perpétuation. Que ce soit le patrimoine culturel, dont la mission consiste à perpétuer et exploiter la valeur (historique, politique mais aussi économique) de nos œuvres humaines ; qu’il s’agisse du patrimoine naturel qui cherche à conserver des entités du monde auxquelles nous tenons ; que ce soit, enfin, dans les alternatives patrimoniales plus ou moins radicales, le patrimoine reste, d’abord, un projet de classification et de stabilisation du monde. Fruit d’une « imagination moderne » en perpétuelle quête d’éternité (Rubio, 2020), il tire sa valeur de cette capacité à rendre les choses les plus persistantes possible. Il y a, donc, bien une pragmatique du patrimoine qui nous invite à comprendre ces manières d’attribuer plus ou moins d’attachements aux productions modernes, qu’elles soient matérielles ou immatérielles. Certes, cette « valuation » rapproche le patrimoine d’une pragmatique (Tornatore, 2019) permettant, alors, de pluraliser le patrimoine. De nombreux travaux en sociologie ou en anthropologie du patrimoine ont démontré que ce travail de valuation était là aussi nécessairement pluriel, nous engageant à être attentifs aux formes hétérogènes du patrimoine (Rautenberg, 2003 ; Hertz et al., 2018 ; Tornatore, 2019). Mais cette valuation, aussi populaire, vernaculaire, située ou alternative qu’elle puisse être, est malgré tout une politique de la classification/catégorisation du monde et tend à placer immédiatement le patrimoine comme un projet moderne. À l’image de nombreuses opérations typiquement modernes, le patrimoine est une opération d’ordonnancement ontologique, où des sujets (État, société, ministère, fondation, musée, organisation internationale) sont placés, ou s’autorisent à l’être, dans une posture qui leur permet de (i) décider d’intensifier ou, au contraire, de désintensifier des entités du monde et (ii) de leur assigner un mode d’existence spécifique (fonction, mission, orientation stratégique).

10Plusieurs éléments permettent de suggérer que le patrimoine correspond bien à cette définition. En premier, l’opération patrimoniale moderne est souvent portée par un sujet (collectivité, ministère, mécène…) agentif capable d’assigner une valeur patrimoniale à des objets passifs : entités naturelles, culturelles, matérielles ou immatérielles. C’est ce sujet qui, à un moment donné, décide d’activer un projet patrimonial l’amenant à décider de l’existence, de la maintenance, de la rénovation, ou de la nouvelle fonction d’une œuvre, d’un bâtiment ou d’une friche industrielle.

11Il s’agit aussi d’assigner un mode d’existence aux choses à partir d’un travail de définition, de stabilisation, de catégorisation et de classification où l’on décidera que telle ou telle entité du monde est tantôt une entité naturelle, tantôt un savoir ou une œuvre. Le travail précurseur conduit par Geoffrey C. Bowker et Susan L. Star sur la classification et l’ordonnancement a permis de comprendre que ceux-ci étaient indissociables d’une forme de stabilisation ontologique du monde (Bowker & Star, 2023). Ce travail n’interdit pas les réinterprétations ou réappropriations qu’une entité aura à subir dans sa vie patrimoniale. Néanmoins, la catégorisation patrimoniale tend à trancher là où persistent des situations d’indétermination ontologique.

12Cependant, l’erreur ici, il me semble, consisterait à basculer sur un mode hyper-critique du patrimoine. L’Anti-patrimoine (avec le trait qui marque la mise à l’écart, la discontinuité critique) correspond à cette réaction. Ici, le Patrimoine, emprisonné dans son ADN moderne serait condamné à être un Patrimoinocène ou, au mieux, une tactique mineure de régulation face à l’Anthropocène. L’Anti-patrimoine nous condamne à nous réfugier dans le monde des alternatives patrimoniales en espérant qu’un jour celles-ci s’imposent d’elles-mêmes. Mais une autre erreur consisterait à considérer la critique patrimoniale comme inutile, dans la mesure où elle aurait déjà tout dit. Nous pensons, au contraire, qu’il y a bien quelque chose encore à activer dans le patrimoine face à l’anthropocène, mais que cela implique de repenser une nouvelle orientation stratégique et de nouvelles méthodes d’intervention.

Ce que pourrait être un antipatrimoine

13Notre contribution cherche à dessiner les contours d’une nouvelle stratégie patrimoniale qu’on voudrait qualifier d’antipatrimoine et non d’anti-patrimoine. Il existe une tradition intellectuelle que je propose de prolonger ici pour signifier ce que l’antipatrimoine voudrait dire. D’un point de vue linguistique, le préfixe « anti » renvoie le plus souvent à deux significations principales que sont :

  • une forme d’opposition lexicale (un marqueur d’hostilité à l’égard d’une chose, un adjectif, une entité) ;
  • une forme de remède ou (un marqueur de protection) vis-à-vis de quelque chose.

14Dans cette seconde « tradition », présente aussi bien en littérature (Malraux, 1967), en anthropologie (Lepri, 2005 ; Cusicanqui, 2015) ou en biologie (pensons ici aux antibiotiques), on suggère que le préfixe « anti » renvoie tout aussi bien à une posture critique, hostile et contestataire, qu’à son évacuation, à sa prise en charge pour dessiner de nouvelles issues. Dans ses Antimémoires, Malraux avertit que des antimémoires ne sont ni un pamphlet contre le format du mémoire, ni une simple variante de cette forme de récit littéraire. Un antimémoire est à la fois une contestation et une réinvention pour se prémunir contre les problématiques mémorielles. De même, le concept d’antisocial qu’Isabella Lepri associe à certaines cosmologies boliviennes n’est pas synonyme d’individualisme exacerbé ou de conservatisme social, mais plutôt d’un refus de la prolifération cosmologique pour maintenir des relations cosmologiques fortes et durables. Enfin, l’anticapitalisme andin que décrit Silvia Rivera Cusicanqui n’est pas un anti-capitalisme occidental, fondamentalement critique et revendicatif. L’économie populaire des communautés de l’Alto est une économie de « marchés » : une économie intrinsèquement intégrée aux chaînes logistiques du capitalisme globalisé. Mais les marchés sont réappropriés, tordus et surtout mis au service de stratégies de rupture avec le capitalisme. C’est dans cette manière de domestiquer les dépendances néolibérales que se joue la survie des cosmologies autochtones et leurs modes de vie dans un contexte hypercolonial. Comme l’explique Cusicanqui, ces économies de marchés (avec un m minuscule et au pluriel pour se différencier du système marchand néolibéral), où les biens du commerce international changent de mode d’existence grâce à une informalité radicale, sont utilisées comme des « vaccins » face aux agressions politiques du néo-libéralisme. Les communautés indiennes contemporaines assument ainsi le fait, malgré elles, qu’il leur est devenu compliqué de vivre en dehors du capitalisme et ne peuvent donc se décréter hors-capitalisme. C’est cette attitude qui, à la fois, assume une continuité et permet son dépassement, qui nous semble correspondre à la posture de l’héritage plutôt qu’à celle du patrimoine.

15Je définis l’antipatrimoine comme une stratégie qui consiste à hériter et à utiliser le champ d’action patrimonial (ses interventions, ses méthodes, ses portages institutionnels) dans un objectif de diminution, de soustraction, de rétrécissement de la technosphère. Il se définit par trois attributs principaux : une attitude qui consiste à savoir hériter de nos dépendances à la technosphère ; une clarification stratégique ; et une créativité méthodologique et institutionnelle.

16Une attitude d’abord : ici, il s’agit de s’inspirer de l’attitude indianiste présentée brièvement en amont et qui consiste à savoir hériter de situations d’hypercolonialité qui menacent tangiblement nos modes de vie et d’habitabilité. Ici, la posture critique est dépassée, non pas pour revenir à des compromis négociés, mais pour prendre acte du caractère inédit de ce qui fait télescoper une situation de dépendance hypercoloniale à une échelle de la technosphère devenue insupportable pour les milieux écologiques. Cette situation exige beaucoup de froideur et beaucoup d’attention à ce que permet la technosphère dont on hérite, tout en étant conscient que celle-ci est, sans conteste, le déterminant central de l’anthropocène.

17Une clarification stratégique : l’enjeu conservationniste est transformé. Il ne s’agit plus simplement de conserver les œuvres de l’esprit moderne, des espaces naturels ou des savoirs menacés, mais de conserver le monde en tant que monde : la planète, le climat, le système-terre, la biosphère, la cryosphère, l’hydrosphère, etc. L’enjeu conservationniste doit également clarifier son rôle vis-à-vis de la technosphère moderne. Radicaliser les gestes qui consistent à conserver un patrimoine bâti, par exemple, se doit d’intégrer des objectifs de non-prolifération par ailleurs. Conserver des esthétiques architecturales n’a jamais réussi à contrecarrer l’urbanisation ou l’artificialisation des terres. À ce jeu, toute constructibilité du monde pourrait être amenée à être suffisamment « remarquable » pour devenir un patrimoine collectif. L’enjeu patrimonial devrait pouvoir également penser sa symétrie (ou prendre conscience de son asymétrie moderne) ; conserver n’a jamais été possible sans fermeture et sans renoncement. Or, cette question est souvent évacuée (en tout cas, peu assumée) par les instances patrimoniales institutionnelles.

18L’antipatrimoine, en tant que politique de l’héritage (et non plus du patrimoine en tant que tel), a le mérite de placer l’anthropocène non plus comme un phénomène qui s’érige face à nous, mais comme derrière nous, comme un héritage géologique de la modernité. L’antipatrimoine est, donc, une stratégie pleinement active dans l’anthropocène et évite d’être tétanisé par l’enjeu. Il stipule qu’il y a bien un enjeu de conservation global et générique qui dépasse les projets patrimoniaux. Également Par ailleurs, cet enjeu conservationniste a toujours été un art de la décision publique propre au patrimoine, mais qu’on choisit ici de généraliser et d’adapter aux enjeux de l’anthropocène. C’est comme si l’antipatrimoine choisissait de pousser la logique patrimoniale jusqu’au bout, afin que les décisions et les arbitrages sur ce qui compte, ce qui mérite d’être soutenu et maintenu, composent la matrice politique de notre temps (et pas simplement un outil de régulation mémorielle ou écologique d’appoint). L’antipatrimoine invite, donc, à célébrer le patrimoine à condition que celui-ci clarifie son adresse stratégique. Il privilégie la conservation du monde en tant que monde : la préservation des milieux écologiques, des entités matérielles de la technosphère ou des savoirs menacés n’a de sens que si elle est rapportée au maintien global de l’habitabilité sur Terre. Dès lors, tout enjeu de conservation intègre symétriquement l’enjeu de la non-conservation. Chaque choix de conservation doit aussi porter sur ce que l’on choisit de ne plus conserver. Chaque choix de conservation mesure ce que cela implique (sur le plan écologique, mais aussi sur le plan des conséquences et dépendances sociales et économiques que l’on produit lorsque l’on conserve quelque chose) de conserver. En antipatrimoine, la non-conservation n’est pas un renoncement au patrimoine, c’est une composante pleine et entière du patrimoine. C’est elle qui décide, planifie et rend possibles les conditions institutionnelles, économiques et techniques du démantèlement de la technosphère. De même, la valeur patrimoniale ne réside plus uniquement dans la conservation, dans ce qui est protégé. L’antipatrimoine érige un nouveau régime de valeur dans lequel l’amincissement, le rétrécissement, la fermeture, le démantèlement, le décommissionnement, la déconservation (l’acte qui consisterait à ne plus conserver quelque chose auparavant conservé) deviennent aussi des sources de valeur patrimoniale. C’est, d’ailleurs, dans ses nouvelles formes de valuation que le champ patrimonial peut trouver les moyens lui permettant de contester les formes « collection », « actif » ou « tendance » que le capitalisme tend à lui assigner (Boltanski & Esquerre, 2017).

19L’antipatrimoine entend non pas réguler ni renverser le patrimoinocène, mais le déprogrammer dans un sens proche de celui qui est utilisé en informatique. C’est ce qui se passe dans le décommissionnement numérique : des pratiques informatiques assez spécifiques sont sollicitées pour éteindre progressivement les programmes et applications numériques devenus désuets et qui encombrent les organisations (et continuent à consommer de l’énergie). La déprogrammation patrimoniale consisterait, donc, à penser les protocoles, les étapes, les référentiels et autres guides méthodologiques qui permettent à une entité patrimoniale de ne plus conserver, de ne plus maintenir ou de transformer les modes d’existence des objets de la technosphère que l’on hérite. Ici, la déprogrammation se fait depuis le patrimoine lui-même, en généralisant et en intensifiant l’enjeu de la conservation, en le poussant à son paroxysme, en quelque sorte. Si le patrimoine excelle par son art sophistiqué de la conservation, l’antipatrimoine inaugure un art tout aussi raffiné de la conservation/non-conservation.

La question du portage institutionnel et technique de l’antipatrimoine

20Quelle place pour les institutions patrimoniales dans l’antipatrimoine ? La facilité consisterait à se défaire des institutions patrimoniales en les accusant d’avoir contribué à rendre le monde moderne ce qu’il est, voire à être la nouvelle source de valeur capitaliste (Boltanski & Esquerre, 2017) responsable de l’empilement de la technosphère au fur et à mesure que nos inventions, projets, innovations devenaient des entités légitimes à sauvegarder. Si le patrimoine ne produit pas inlassablement de la technosphère, il tend à le faire perdurer, à lui donner un statut et une place dans le monde. Avec l’antipatrimoine, nous avertissons que le monde des alternatives patrimoniales, aussi fécondes, justes et écologiques soient-elles, ne suffira pas à s’occuper des milliards d’entités pour lesquelles il va falloir statuer sur leur statut ontologique et politique. Il faut, donc, que l’antipatrimoine s’occupe de cet héritage que nous le voulions ou pas. Ici, le patrimoine se retourne sur lui-même, ce qui veut dire que nous aurons sûrement besoin d’échelles (Debarbieux & Hertz, 2020) d’interventions publiques, étatiques, gouvernementales, ministérielles et non uniquement des expérimentations spontanées. Non que celles-ci ne soient pas essentielles. Il est fort probable que celles-ci soient les refuges d’habitabilité pour de nombreux collectifs face aux effondrements en cours. Mais aussi parce que nous héritons non seulement de ces institutions (par exemple que faire des musées, des collections, des millions d’œuvres qui dorment dans des entrepôts, des travailleurs invisibles du patrimoine ?), mais aussi de dimensions et d’échelles qui, à un moment donné, exigent une réponse autre que celle d’imaginer trop facilement un monde tramé par des friches et des ruines.

21Avec l’antipatrimoine, la conservation ne peut être que négociée, elle doit même devenir la matrice de la négociation politique par excellence. Cette refonte ne consiste plus seulement à mettre plus de démocratie dans le patrimoine, mais à faire que le patrimoine devienne la question démocratique centrale. Au début de cet article, nous avons insisté sur la nécessité de penser la question patrimoniale comme indissociable de la question ontologique. Or, il s’avère que les institutions politiques contemporaines n’offrent que peu de possibilités pour penser cette jonction qui paraît fondamentale face à l’anthropocène. Quelle densité résiduelle donner aux choses ? Quoi conserver si on ne peut plus tout conserver ? Comment bien faire pour non-conserver les choses ? Ces questions peuvent-elles être portées par les institutions politiques habituelles ?

22Mais, créer de nouveaux contrats sociaux, de nouvelles institutions calibrées pour l’anthropocène, ne suffira pas. Pour que l’antipatrimoine puisse devenir une réalité tangible, il faut que ses orientations soient traduisibles dans une pragmatique quotidienne. L’antipatrimoine est, en ce sens, une redirection des pratiques, des métiers, des compétences, mais aussi des instruments techniques qui fabriquent concrètement le patrimoine. Déprogrammer la technosphère n’est pas simplement une opération philosophique (ou en termes d’imaginaires comme on l’entend souvent), c’est une opération compliquée qui exige des méthodes précises pour désintensifier des œuvres, leur rendre leur caducité, leurs fragilités, leur donner de nouvelles missions publiques et de nouvelles inscriptions temporelles aussi.

Deux illustrations de pratiques patrimoniales soustractives

23J’illustre mon propos à partir de deux terrains exploratoires sur lesquels je suis engagé et qui consistent à étudier les « pratiques patrimoniales soustractives », soit des pratiques, méthodes ou techniques qui cherchent à déplacer les interventions professionnelles vers des logiques de non-conservation ou de redirection. Cette enquête n’étant pas encore terminée, les éléments présentés ici n’ont pas vocation à narrer une ethnographie aboutie, mais plutôt à rendre visibles les actions patrimoniales observées qui vont dans le sens d’une politique de l’antipatrimoine.

Le Deaccessioning

24Dans le monde de la conservation muséale, il y a une activité particulière et marginale qui mérite une attention particulière et que nous avons eu la chance d’étudier. Il s’agit du « Deaccessioning » (ou « aliénation »), un protocole qui consiste à se défaire ou renoncer à la conservation d’une œuvre. Ce protocole, populaire et utilisé aux États-Unis, est fortement critiqué en Europe dans la mesure où, pour beaucoup d’observateurs, il est le mécanisme de gestion précis qui permet la privatisation de l’art. Les musées européens ont tendance à défendre l’inaliénabilité des œuvres d’art, garantissant que celles-ci puissent circuler sans altérer leur mode d’existence public et accessible. Certes, dans la grande majorité des cas, le Deaccessioning est utilisé dans une logique commerciale et financière. Ce qui nous intéresse ici est le protocole technique, les étapes administratives, l’expertise qui y est associée. Le Deaccessioning suit une diversité de méthodes correspondant à plusieurs cas de figure lorsque : l’œuvre est physiquement détériorée, elle ne correspond plus au champ couvert par le musée, elle est devenue redondante, elle n’a pas d’intérêt remarquable, elle pourrait gagner en visibilité ou en cohérence dans une autre institution, elle est revendiquée par des collectifs ou des individus qui réclament sa propriété. Tous ces cas de figure ont permis à l’International Council of Museum d’établir un protocole précis permettant la gestion de ces transformations. Chaque cas se doit de respecter de nombreuses règles précises : des règles éthiques consistant, par exemple, à vérifier que ces œuvres n’appartiennent pas à des communautés indigènes, des règles techniques quant à la conservation transitoire des œuvres, des règles d’authenticité, des règles de propriété et des règles relatives aux dons, etc. Le programme « Redirection Écologique des Établissements Culturels » a pour ambition de proposer une extension de l’aliénation à des enjeux écologiques.

Le Décommissionnement écologique

25Pour illustrer comment l’antipatrimoine pourrait intervenir sur des espaces, évoquons une expérimentation conduite dans un Musée Scientifique en Colombie, le Parque Explora de Medellin. Cet établissement a décidé, il y a quelques années, de requalifier la destination stratégique d’un de ces espaces les plus populaires : son aquarium. En effet, de nombreux aquariums à travers le monde ont été conçus afin de faire découvrir la biodiversité marine aux publics. Ils ont longtemps été le socle de la promotion d’une culture scientifique populaire. Avec les effondrements écologiques contemporains, de nombreux aquariums ont été sommés de devoir répondre sur leurs bien-fondés, leurs matérialités écologiques (eau, énergie). Ces aquariums ont, alors, enclenché une transition en agissant sur une optimisation technologique de leurs infrastructures (rénovation, économies d’eau, nouveaux systèmes énergétiques plus sobres). L’originalité du Parque Explora tient à ce que la décision ne portait pas uniquement sur une optimisation technique de l’aquarium, mais sur une reconfiguration de sa finalité. Ainsi, il a été décidé d’hériter de l’ancien aquarium, mais pour un usage radicalement différent de l’initial (promouvoir une culture scientifique marine). L’aquarium sert dorénavant à protéger les espaces menacées et à faire en sorte que l’horizon de vie de l’aquarium soit dans une diminution de son activité. Il s’agit, donc, dans un même mouvement, de planifier la fermeture de l’aquarium progressivement, tout en requalifiant la fonction et l’usage en tant que refuge transitoire pour des espèces menacées. Le décommissionnement devient une composante, parmi d’autres, des techniques de dépatrimonialisation (Deschepper 2021 ; Bertrand & Bialewski, 2022) écologique.

Conclusion

26Le concept d’antipatrimoine cherche à dépasser une certaine stérilité de la critique patrimoniale (l’anti-patrimoine) pour soumettre pleinement le patrimoine aux effondrements écologiques en cours. Cette proposition ne prétend aucunement annuler le pluralisme patrimonial et sa capacité à contester le patrimoine institutionnel. L’antipatrimoine libère de la place pour ce pluralisme patrimonial, dans la mesure où il s’attèle à amincir la technosphère. Le patrimoine est un monde de pratiques, de savoirs, d’expériences et de méthodes de travail animées par des personnes qui le soutiennent à bout de bras. L’antipatrimoine prend soin de ces peuples en leur proposant de radicaliser et de clarifier l’adresse stratégique de leurs savoirs patrimoniaux.

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Notes

1 Le patrimoine immatériel, pour pouvoir circuler, transmettre ou conserver des savoirs par exemple, dépend lui aussi d’une série d’entités impactantes sur le plan terrestre ou écologiques (archives, systèmes d’information, technologies de conservation et de transmission, etc.).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Diego Landivar, « L’antipatrimoine : pour un nouvel usage stratégique du patrimoine en anthropocène »SociologieS [En ligne], 3|1 | 2026, mis en ligne le 31 mars 2026, consulté le 10 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/sociologies/27150 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16fn5

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Auteur

Diego Landivar

Économiste et anthropologue, Institut d’Études Avancées de Nantes et Clermont SB, Origens Medialab, Clermont-Ferrand, France. Email : diegolandivar@gmail.com

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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