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Dossier : Hériter du patrimoine ou patrimonialiser l’héritage ?

Les dimensions patrimoniales d’un grand ensemble HLM essonnien : de la tour 27 au programme immobilier « L’Aparté », un cas limite de la gentrification ?

The heritage issues of a social high-density housing complex in Essonne: From Tower 27 to the “L’Aparté” real estate program, a borderline case of gentrification?
Las cuestiones patrimoniales de un complejo de viviendas sociales de alta densidad en Essonne: de la Torre 27 al programa inmobiliario “L’Aparté”, ¿un caso límite de gentrificación?
Yannick Hascoët

Résumés

Cet article est relatif à une monographie en cours de rédaction portant sur le grand ensemble HLM de la Croix-Blanche (Vigneux-sur-Seine, Essonne, France). L’enquête examine une problématique articulant, au long cours, rénovation urbaine, patrimonialisation et gentrification. Dans ce quartier, la dernière tour rescapée du nouveau projet urbain, la tour 27, est l’objet d’une réhabilitation. Privatisée, transfigurée, la tour 27 est dotée, par une coalition publique-privée, d’une valeur iconique et mobilise quelques « traces » relatives au « passé ». Les nouveaux ménages sont attendus pour 2026. Dans l’intervalle, nous présentons le cadre de l’étude, les questionnements afférents et saisissons, pour les analyser, les dimensions patrimoniales de la tour 27, dans le contexte épistémologique d’une mise à l’épreuve des théories de la gentrification à partir d’un cas apparenté à un « cas limite » (Hamidi, 2012).

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Édouard Denis est le fondateur d’un groupe de promotion immobilière éponyme, établi en 1996 au Touq (...)

1Cet article porte sur un grand ensemble d’habitat social essonnien initialement caractérisé par sept tours de grande hauteur (construites en 1967) dont six ont été démolies dans le cadre de la rénovation urbaine de ce quartier depuis 2008. Cette rénovation se caractérise par la démolition-reconstruction d’une partie du parc social, la production d’une offre résidentielle privée et la requalification des espaces publics et commerciaux. Dans ce cadre, la tour 27 a été conservée au titre d’un emblème de l’urbanisme moderne et de symbole de la mémoire locale. « Patrimonialisée », réhabilitée, cette tour cristallise les enjeux du changement social et urbain souhaité par la municipalité, les bailleurs sociaux, l’Agence nationale de la rénovation urbaine (ANRU) et un promoteur immobilier, Édouard Denis1. Cette filiale de Nexity est servie par une grande signature de l’architecture : l’Atelier Roland Castro. La tour 27, à l’origine constituée de 120 logements sociaux, désigne désormais un programme immobilier, « L’Aparté », dont la valeur iconique guide la commercialisation. Les nouveaux ménages sont attendus début 2026. Nous explorons dans cet article les dimensions patrimoniales de ce projet urbain et architectural appliqué au quartier de la Croix-Blanche et à la tour 27 en particulier. La patrimonialisation est ici entendue comme un processus social d’appropriation de l’espace, fondé sur la conservation de traces (Veschambre, 2008) et nous questionnons le processus en tant que donnée intégrante de la reconfiguration en cours.

Démarche et enjeux de l’enquête

2Le matériau a été collecté pour l’essentiel durant un terrain effectué en 2024. Une série d’entretiens ethnographiques a été réalisée. Certains de ces entretiens ont été formalisés avec des acteurs collectifs centraux pour le projet urbain étudié (mairie de Vigneux-sur-Seine, principal bailleur social du quartier, propriétaire-bailleur de la tour 27, l’ANRU, l’association patrimoniale locale, l’atelier d’urbanisme chargé du projet, le promoteur-acquéreur de la tour 27, la communauté d’agglomération). D’autres ont été menés auprès des habitants du quartier et prennent généralement la forme d’entretiens à usage exploratoire, quoiqu’ils aient pu conduire, en aval du terrain, à la réalisation d’entretiens à usage principal. Une analyse documentaire (de la publicité immobilière, notamment) complète le dispositif méthodologique. Le questionnement général porte sur les articulations entre rénovation urbaine des grands ensembles d’habitat social, patrimonialisation et gentrification, historiquement entendue comme le processus suivant lequel des ménages des couches moyennes et supérieures s’installent dans de vieux quartiers populaires de centre-ville, en réhabilitent l’habitat vétuste et dégradé et remplacent progressivement les primo-habitants (Glass, 1964). La dynamique de ce quartier (de logement social à tour privatisée et « iconique ») constitue en quelque sorte un « cas limite » : le quartier monographié permet de « mettre la théorie (ici, de la gentrification) à l’épreuve dans ses marges afin de spécifier ses conditions de validité » (Hamidi, 2012). Car si le lien gentrification-patrimonialisation est attesté dans les espaces des centres anciens, populaires et anciennement industriels (Authier, 1995), nous formons l’hypothèse, au regard des premiers matériaux accumulés, que les fronts pionniers (Smith, 1996) opèrent désormais dans des quartiers d’habitat populaires périphériques (Clerval & Wojcik, 2024), qui ont éventuellement perdu leur vocation sociale, comme dans le cas étudié ici. Pour l’heure, nous montrons dans cet article que le motif patrimonial initial attaché au propriétaire-bailleur de la tour 27 masque mal une opération comptable, et soulignons l’ambivalence de la valeur prise par le bien, chahuté entre revalorisation symbolique, mémorielle et affective et logique effective d’enrichissement d’un foncier jusqu’ici dévalué.

Un ensemble d’habitat social en grande couronne

Situation et éléments de la sociologie de peuplement : localisation du terrain et sociologie de peuplement

3La tour 27 est située dans le quartier de la Croix-Blanche à Vigneux-sur-Seine, dans l’Essonne, en région Île-de-France. Vigneux-sur-Seine comptait 31 495 habitants en 2021. Les personnes employées (21,7 %), additionnées aux ouvriers et ouvrières (13,3 %) constituent les groupes majoritaires. En matière de logement, les locataires dominent (51, 8 %) et sont logés dans le parc social à hauteur de 36,4 %. Historiquement, les populations immigrées et issues de l’immigration y résident. La médiane du revenu disponible par unité de consommation s’élève à 20 770 euros (contre 22 040 à l’échelle nationale), et le taux de pauvreté s’élève à 19 % contre 14,6 % à l’échelle nationale (Insee, 2020).

Le grand ensemble de la Croix-Blanche : historique et morphologie urbaine : un quartier bâti sur d’anciennes sablières

  • 2 Notre propos est ici redevable de l’inventaire topographique mené par la région Ile-de-France en 20 (...)

4Le grand ensemble occupe un terrain de 44 hectares (ha) issu du remblayage de sablières exploitées jusque dans les années 1930. Le plan-masse a été étudié pour intégrer, à la composition, des terrains voués à la construction du centre administratif et du groupe d’habitation des Briques Rouges en 1964. L’opération a été réalisée entre 1963 et 1967. Elle est caractérisée par la construction de 2 648 logements et de bâtiments annexes constituant les équipements sociaux, commerciaux et techniques. Tous les logements sont des Logecos (logements économiques et familiaux), exceptés ceux qui composent les tours (aux normes HLM). La construction de ce grand ensemble a bouleversé le paysage urbain (Fig. 1) et participe du mouvement général d’urbanisation des banlieues françaises caractéristique des années 1960 et rapidement décriée pour des raisons économiques, sociales et esthétiques2.

Figure 1. Les tours vues de la commune de Montgeron

Figure 1. Les tours vues de la commune de Montgeron

Crédits : Matériau d’enquête Hascoët Yannick, photographie © Philippe Ayrault, Région Ile-de-France, 2008

Rénovation, patrimonialisation et spectacularisation d’une tour

L’économie de la tour 27 : opération comptable, discours patrimonial et création

  • 3 I3F, Compagnie de Phalsbourg, Castro Denissof Associé, Communiqué de presse du 20 juillet 2018.

5Dans le cadre de la rénovation urbaine, il a été établi que l’ANRU finance la démolition de six tours sur sept. La tour restante – la 27 – demeurant à la charge de son propriétaire-bailleur Immobilière 3F. Or, ce dernier a rapidement compris que le coût d’une telle opération de désamiantage, puis de « grignotage » était de l’ordre de plusieurs millions d’euros. C’est à la lumière de cette donnée qu’il faut lire le communiqué de presse de 3F3, se félicitant, en 2018, que la tour 27 ait trouvé acquéreur pour 1 euro symbolique. On y lit que 3F salue les conclusions d’un « comité d’experts » réunissant architectes, géographes, sociologues. Mobilisé à son initiative, le comité reconnaît la valeur emblématique de l’urbanisme de la Croix-Blanche. La tour 27 est ainsi « le témoin d’un passé où la verticalité était à l’honneur ». Ce témoin est d’autant plus précieux que la tour est présentée, dans le même communiqué, comme « la dernière » rescapée de la refonte urbaine locale. Érigée en « repère historique particulièrement intéressant dans le nouveau paysage urbain », la tour est « représentative de l’urbanisme vertical des années 1960 et possède de réelles qualités sculpturales et esthétiques ». Le communiqué justifie la recherche menée quelques années plus tôt pour identifier des opérateurs intéressés pour « y développer un projet de reconversion participant à l’objectif de mixité sociale et fonctionnelle défendu dans le projet de renouvellement urbain souhaité par la ville ». La municipalité est présentée comme actrice d’un « urbanisme à visage humain » qui, en s’alliant avec un promoteur immobilier et l’atelier Castro, « permet une totale métamorphose de l’ultime tour », posée en « véritable signal urbain du nouveau quartier ». Le communiqué insiste sur l’articulation entre « pari architectural » et « conservation des ensembles qui ont fait la ville d’hier ». Il se trouve que dans le contexte du Covid-19, la Compagnie de Phalsbourg s’est finalement rétractée et le groupe Édouard Denis lui a succédé de concert avec l’atelier Castro. Cet atelier a été lauréat d’un concours initié par 3F et la municipalité, avec un projet intitulé « Big Babel – les Cabanes de Vigneux ». Les images du projet conçu comme le souhait de réancrer la tour héritée des années 1960 dans la rue, en contradiction flagrante avec le projet urbanistique moderne, laisse penser que le projet architectural fait en pratique peu cas du passé. La création architecturale, spectaculaire, éclipse largement l’authenticité historique du bien de ce point de vue.

Une patrimonialisation ambiguë entre expertise, attachement habitant et supplément d’âme au projet urbain

Une légitimation culturelle du parc immobilier des années 1960-1970

6La légitimation culturelle du parc immobilier de grands ensembles des années 1950 et 1960 on observe, et, quoique les signaux apparaissent faibles au regard de la persistance du thème de la « crise des banlieues » (Berthaut, 2013), ils méritent d’être pointés. Dès 1989, le Conseil de l’Europe est à l’initiative d’un colloque qui conduira aux premières recommandations pour la conservation et la mise en valeur de l’architecture du xxe siècle, en 1991 (Scherer, 2022). Les participants au colloque s’inquiètent du devenir des grands ensembles en tant qu’ils portent le témoignage d’une époque. Les alertes expertes, venues des mondes de l’histoire et de la conservation en premier chef, n’empêchent pas les rénovations des années 1980, puis les démolitions de nombreux grands ensembles, a fortiori d’habitat social. Ces dernières s’intensifient au début des années 2000, contexte de la création, en 1999 et d’après une recommandation du Conseil de l’Europe, du label « Patrimoine du xxesiècle » par le ministère de la Culture français. Le label distingue certains grands ensembles « exemplaires », choisis et aujourd’hui marqués du sceau d’une « Architecture contemporaine remarquable », la nouvelle appellation du label (Masse, 2022). Le gros des ensembles modernes est largement démoli suivant une réponse au « problème des banlieues » (Epstein, 2013) et au motif que le label n’est pas toujours une garantie de protection : plusieurs réhabilitations lourdes de grands ensembles pourtant labellisés, atteints dans leurs qualités esthétiques initiales, ont été menées, rappellent et regrettent les architectes Audrey Courbebaisse et Natacha Issot (Courtebaisse & Issot, 2022). Le label reste aujourd’hui attribué à plus d’une centaine de logements collectifs, sociaux pour la plupart. D’autres opérations de recodage symbolique des banlieues, dont les grands ensembles d’habitat social, sont à l’œuvre, incarnées par exemple dans une production littéraire en forme de récits de voyage. Il en va ainsi en région parisienne, où des auteurs prolongent l’expérience pionnière menée par François Maspero dès 1990 et consistant à redécouvrir et raconter les paysages des banlieues (Chomette & Vincenzo, 2014). Ces œuvres participent à un changement d’image des quartiers d’habitat social en hauteur, désormais racontés et, pour une partie, objets de balades urbaines visant leur découverte (Lefort & Hascoët, 2015). Les identités sociales, architecturales et culturelles des grands ensembles tendent donc à être reconnues (Kaddour, 2013) au point a priori paradoxal où l’ANRU elle-même s’y intéresse. À l’occasion des 20 ans de la création de l’Agence (2023), cette dernière a diffusé une publication célébrant le « renouvellement urbain sous l’angle de l’architecture et du patrimoine » et s’ouvrant sur une interview de la présidente du Conseil national de l’Ordre des architectes, dans laquelle elle salue la « formidable opportunité » offerte par « l’actualisation de ce patrimoine » constitutif d’une « fierté » pour des « habitants qui n’ont pas de patrimoine en propre ». Le terrain de la Croix-Blanche est plutôt révélateur d’un sentiment de dépossession chez les habitants, ballottés entre appartenance à un quartier revalorisé qu’ils reconnaissent difficilement et patrimonialisation experte de leur habitat.

Une patrimonialisation institutionnelle du quartier qui n’empêche pas sa démolition

7À la Croix-Blanche, la patrimonialisation entendue en termes institutionnalistes comme un processus social par lequel les agents sociaux légitimes tentent de conférer à un espace un ensemble de propriétés ou de valeurs reconnues et partagées (Amougou, 2006), est remarquable. Il faut souligner la labélisation (2008) « Architecture remarquable du xxe siècle » de la zone des Briques Rouges signée Paul Chemetov (1967), quoique la labélisation n’empêche pas la démolition programmée de la tour Charon (76 logements, voir Fig. 2) selon les vœux de la municipalité et contre l’avis initial de l’ABF. L’adjoint à l’urbanisme s’en félicite : « On a fini par faire admettre que c’était un chancre, rien de mieux » (Entretien, janvier 2024).

Figure 2. La tour des 16/18 Charon, avenue Henri Charon

Figure 2. La tour des 16/18 Charon, avenue Henri Charon

Crédits : photographie © Yannick Hascoët, 2024

8Au cours de la décennie 2000, plusieurs publications témoignent d’une expertise patrimoniale volontariste. Une première est l’inventaire topographique de Vigneux-sur-Seine, mené par le Service régional de l’Inventaire du patrimoine culturel entre 2005 et 2007, et consacrant 123 pages au grand ensemble de la Croix-Blanche. À sa suite, une collection « Parcours du patrimoine », éditée par la région et le département, met en valeur le patrimoine des communes riveraines de la vallée de la Seine (2008) et se focalise sur Vigneux et Draveil. Il invite à suivre quatre itinéraires thématisés de la manière suivante : « Châteaux et belles maisons », « Paris-jardins », « Sanatoriums » et « Grands ensembles ». La Croix-Blanche et les Briques Rouges, d’une part, et le Domaine de Villiers et l’Orée de Sénart (Draveil), d’autre part, sont collectivement contextualisés (principes et enjeux de l’urbanisme moderne), puis décrits un à un. La Croix-Blanche est distinguée de nombreux grands ensembles en ce qu’elle offre des « typologies architecturales relativement variées » et un « environnement végétal très présent ». Le document pointe également « l’animation » visuelle produite par les tours diversement orientées et la gamme des couleurs et matières initialement employées » (un enduit masque désormais les couleurs appliquées à l’origine). Il reste « un caractère de verticalité très affirmé » qui n’empêche pas une conclusion dépréciative : un « état critique des bâtiments », une centralité impossible, une « ghettoïsation » justifient « une requalification globale » et la création d’un « tissu urbain à échelle humaine » en lieu et place des tours condamnées. En 2011, les tours de la Croix-Blanche réapparaissent dans le cadre d’une enquête portant sur le « diagnostic patrimonial des grands ensembles de l’Essonne » et mobilisant département, région, CAUE (Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et de l’Environnement) et l’École d’architecture de Paris-La Villette (au titre d’une action pédagogique par le projet). Achevée en 2016, cette étude est justifiée par la « forte implication de la région dans le renouvellement urbain » – une justification ambivalente, reconduisant le vieux couple démolition urbaine/sauvegarde du paysage urbain (Fiori, 2012). Dès 2012, une focale synthétique intitulée « Vigneux-sur-Seine : étude d’un grand ensemble de l’Essonne » est produite (et disponible en ligne4, comme toutes les publications susmentionnées).

9En lien avec ces publications expertes, une médiation en direction du public est conduite en 2009 via deux offres de balades. CAUE, Maison de Banlieue et de l’Architecture et Centre Pompidou, proposent une première balade à la journée intitulée « De loin, de près, les tours de Vigneux-sur-Seine » dans le but de les (re)découvrir avant démolition (Fig. 4). Une seconde balade « Le tour des tours (Athis-Mons, Vigneux) » promet « un effet zoom avant » en engageant « jusqu’au pied des 7 tours de Vigneux ». Ces deux offres de balades ont pour cadre une exposition, « Sept p’tites tours et puis s’en vont », alors proposée dans les locaux de la Maison de Banlieue. Au niveau des opérateurs institutionnels du tourisme, de la Communauté d’agglomération comme du département (Essonne Tourisme), les grands ensembles et plus généralement l’urbain demeurent des angles morts de la communication territoriale.

Les habitants des tours : entre attachement et quête de mieux-vivre

10Dans la gazette municipale Le Petit Vigneusien, datée de novembre 2016, une double page consacrée aux mutations urbaines alors en cours annonce fièrement « Rénovation : quand la Croix-Blanche devient Concorde ! ». Dès cette époque, en effet, la municipalité accompagne la « revitalisation urbaine » d’une nouvelle toponymie en donnant au quartier le nom de son axe central, l’avenue Concorde, historiquement dénommée « avenue Maurice Thorez ». Selon une habitante de la commune (55 ans, hôtesse d’accueil à la piscine locale) ayant grandi et vécu la plus grande partie de sa vie dans le quartier – une figure localement notoire par son engagement professionnel – ce changement a été initié par l’ancien maire Serge Poissot (2001-2018). Il était alors animé d’un « anticommunisme primaire », position qui évoque une forme de « revanchisme » (Smith, 1996). Il s’agirait, dans une ville jusqu’alors maillon de la « ceinture rouge » de Paris, de solder cet héritage et de célébrer une nouvelle majorité politique. Surtout, cette requalification symbolique oriente vers un déni de la mémoire sociale de la ville au bénéfice d’une marque : « Concorde » renvoyant à la centralité parisienne, à l’expression d’un pouvoir et à un re-marquage de l’espace favorable à sa normalisation, voire son élitisation. Toutefois, de premières investigations suggèrent la persistance d’une référence à « Croix-Blanche », voire à une toponymie hyperlocale en circulation chez les seuls habitants ou initiés de la Croix-Blanche selon un gardien de l’un des principaux bailleurs (58 ans, habite le quartier depuis l’enfance). Le nouveau projet urbain ne semble pas imprimer sa marque dans les représentations spatiales. Les habitants rencontrés soulignent plutôt l’intérêt mémoriel à propos de la conservation de la tour 27. La directrice du centre social, ancienne locataire de la tour 27, évoque le « lien avec l’enfance » : « C’était une enfance heureuse. C’était propre… Il y avait beaucoup d’espaces verts, on jouait beaucoup. » (directrice du centre social, la cinquantaine). Elle juge d’ailleurs que « même modifiée », « [s]a tour est encore là ». Cette survivance favorise les discours mélancoliques, d’autant plus que, depuis plusieurs années, compte tenu des aléas du projet, la tour est évidée et intacte dans sa physionomie extérieure (Fig. 3).

Figure 3. La Tour 27 en l’état, depuis sa façade ouest

Figure 3. La Tour 27 en l’état, depuis sa façade ouest

Crédits : photographie © Yannick Hascoët, janvier 2024

11Les espaces verts (opposés au « bétonnage » souvent décrié par les personnes croisées), « l’esprit village » (souvent regretté par les mêmes), insufflé par une animation commerciale dense et diversifiée ainsi que par les réseaux de voisinage fonctionnant comme des vecteurs de solidarité quotidienne, sont largement regrettés par d’anciens résidents quadra et quinquagénaires parlant d’un « âge d’or » : « C’est vrai les tours ce n’était pas le top, mais tout le monde se connaissait. » (Femme, 42 ans, dont la famille habite la Croix-Blanche depuis 50 ans)

12L’interconnaissance serrée produisait un sentiment d’appartenance appuyé. Chez quelques trentenaires, la « trace » de la tour laissée dans le paysage est saluée, d’autant plus que, chez eux, comme chez les vigneusiens et vigneusiennes rencontrées, le projet de réhabilitation-privatisation (et la substantielle modification de la physionomie de la tour) reste mal connu. Beaucoup croient encore au maintien du parc social et tous manifestent une incapacité à imaginer autrement cette tour qu’habitée telle qu’elle l’était ou en l’état : c’est-à-dire « vide » depuis plusieurs années. Des habitants, toutes générations confondues, à l’évocation, durant l’enquête, du changement de statut résidentiel de la tour 27, oscillent entre volonté de conservation et refus d’y acheter un bien. Une vendeuse en boulangerie du quartier explique : « C’est bien de conserver, c’est tous nos souvenirs […] mais même si les images (publicitaires) sont belles, je n’achèterai pas, parce que c’est Vigneux. » (Femme, la trentaine, a habité dix ans la tour 23)

13Pour les Vigneusiens et Vigneusiennes, spécialement celles et ceux issus des classes populaires, l’émancipation passe par la sortie du quartier, fut-il plébiscité comme point d’ancrage. Un client d’un barbier du quartier (la trentaine, en recherche d’emploi) explique ainsi avoir grandi « ici » et que « toute sa vie » s’y trouve. Pour autant, au prix où sont vendus les appartements de la tour 27, il préfère un pavillon sur les hauteurs de la ville. Le gérant d’un commerce dans le quartier explique également, alors que nous déambulons dans un paysage de « bâtiments à taille humaine » selon la formule consacrée par les tenants du projet : « C’est une cité ici. T’achètes pas dans une cité, c’est tout. » (Homme, la quarantaine, gérant d’un commerce de locations immobilières)

14L’ombre du grand ensemble avec ses tours emblématiques semble ainsi toujours planer sur le quartier : pour ces habitants, l’image de la cité d’habitat social demeure vive. La cité est regrettée, malgré la dureté des conditions socio-économiques auxquelles elle renvoie ; le quartier est faiblement désiré dans sa forme nouvelle. Les nouveaux logements sont ainsi décriés comme « trop petits » et tous nos interlocuteurs saluent l’agencement et les volumes des anciens appartements des tours. La directrice du centre social rapporte qu’une très faible proportion d’habitants a été relogée en dehors de Vigneux : « les gens des tours démolies sont majoritairement maintenant dans les nouveaux logements ». Les plus âgés, les plus anciennement installés dans les tours condamnées, toujours selon cette dernière, ne s’y retrouvent particulièrement pas. La nouvelle forme urbaine (« c’est des boîtes à sardines », femme, la quarantaine) pouvant faire l’objet de griefs comme la dénonciation de l’augmentation des loyers. Tous les discours collectés convergent dans le sens d’un sentiment d’appartenance à la cité malgré les mutations urbaines censées l’effacer. Le souvenir des tours, en tant que point de repère spatial quotidien et « madeleine de Proust », persiste. Le film « Ils ont filmé les grands ensembles » (2012), réalisé par Laurence Bazin sur la base d’archives audiovisuelles d’habitants de Vigneux, est régulièrement cité. Une femme résume : « on les aimait, nos tours » (la soixantaine, retraitée).

« L’Aparté » et ses touches patrimoniales

15À l’expertise institutionnelle et technique de ce patrimoine et à l’attachement des habitants aux tours HLM s’ajoute une troisième dimension patrimoniale des tours. Elle s’incarne dans la commercialisation de la tour 27 au titre du programme immobilier « L’Aparté ». Ici, l’argumentaire commercial se pare de l’authenticité patrimoniale d’un urbanisme de tours et de barres qui, quoique métamorphosé, est mobilisé, raconté. En 2018, dans un article du Parisien intitulé : « Vigneux-sur-Seine : la tour 27 va devenir un symbole du Grand Paris », la Compagnie de Phalsbourg, promoteur qui était alors encore positionné sur le projet, expliquait :

Nous sommes convaincus qu’à l’échelle du Grand Paris, il faut faire preuve d’audace. Cette tour, c’est un symbole. Vous la voyez de l’avion lorsque vous atterrissez à Orly. Nous avons voulu apporter la démonstration qu’il est possible de conserver la mémoire des grands ensembles, tout en améliorant l’habitat. Il s’agit d’un immeuble de qualité. C’est le patrimoine du xxe siècle qui se transforme en immeuble du xxie siècle.

Édouard Denis vante également l’historicité de la tour et son caractère exceptionnel :

La tour faisait partie d’un grand ensemble originellement constitué de 7 tours. C’est la dernière tour. C’est un monument emblématique pour la ville qui voulait garder l’identité de son passé. (vidéo promotionnelle, YouTube, 2024)

Un post LinkedIn de fin d’année 2023 explicite autrement le rapport du promoteur à l’héritage :

Des sept tours existantes construites dans les années 1960 par les architectes Raymond Lopez et Georges Toury, une seule, la Tour 27 est préservée de la démolition. Repensée par la prestigieuse agence d’architecture Atelier d’Urbanité Roland Castro, elle se démarque par sa verticalité architecturale à l’échelle du quartier de la Croix-Blanche, de la ville et de la métropole. La tour possède des qualités sculpturales et des logements spacieux et fonctionnels.

En entretien, le directeur opérationnel du groupe lie valeur patrimoniale et développement durable :

Que l’on construise ou réhabilite, il s’agit de respecter le site. Je dis à mes équipes : quand vous faites une résidence, faites un rappel de l’histoire du site. Ça peut être une photographie de ce qu’il y avait avant dans le hall, conserver un carreau… Ça peut être quelque chose de simple. Je veux un rappel et le respect de l’histoire. Là [à la tour 27] on va faire plus que respecter. On va valoriser l’histoire du site. On conserve la structure béton […] on garde le squelette. Ça nous tient à cœur de respecter cette valeur patrimoniale. Et je pense que c’est un vrai argument en ces temps de crise climatique où il faut tendre vers la décarbonation.

Pour autant, avertit notre interlocuteur, pour ce qui concerne la vente, les dimensions patrimoniale et environnementale ne constituent qu’un « critère complémentaire », une sorte de « petit plus » : « On dit… Vous allez vivre dans quelque chose de réemployé… »

16Si le discours promotionnel intègre des références patrimoniales, au-delà de la conservation du « squelette » dans toute sa « verticalité urbaine », les traces des années 1960 effectivement conservées sont limitées. Sur le chantier, on nous explique que seuls les escaliers extérieurs en béton et les carreaux mouchetés de cette même cage d’escalier seront conservés (Fig. 4). Dès lors, l’incarnation matérielle de la mémoire urbaine du grand ensemble n’apparaît qu’au travers de modestes « clins d’œil », projetant bien davantage la réalisation dans le xxie siècle. C’est ce que suggère un panneau publicitaire valorisant le projet sur site (Fig. 5).

Figure 4. Les traces conservées de la tour HLM dans « L’Aparté »

Figure 4. Les traces conservées de la tour HLM dans « L’Aparté »

Légende : carreaux mouchetés et escalier « béton » années 1960 : les seuls éléments d’origine conservés.

Crédits : photographie © Yannick Hascoët janvier 2024

Figure 5. Sur site, un panneau publicitaire projetant la tour 27 dans le xxie siècle

Figure 5. Sur site, un panneau publicitaire projetant la tour 27 dans le xxie siècle

Crédits : photographie © Yannick Hascoët, janvier 2024

Conclusion

17Cet article porte sur les dimensions patrimoniales d’un projet urbain en cours de réalisation. Il, pose le cadre d’une investigation monographique bientôt restituée au titre d’une articulation problématique entre HLM, patrimonialisation et gentrification : un triptyque relativement peu exploré (Djament-Tran, 2015, 2020). L’article renseigne sur la patrimonialisation du parc du logement social en hauteur, un processus entamé dans les années 2000, période marquée par le volontarisme public en matière de démolition de ce type d’habitat. La dialectique entre démolition et conservation fonde les lectures pionnières qui vont impulser un autre regard sur les tours et les barres héritées de l’urbanisme moderne. À la Croix-Blanche, les mondes du patrimoine et de l’urbanisme participent localement de la dynamique par quelques travaux de re-connaissance médiés auprès d’un public de proximité via l’offre de balades urbaines et d’une exposition. Les habitants du grand ensemble HLM expriment un attachement au quartier, fondé non pas sur les valeurs culturelles, historiques et esthétiques des formes urbaines ainsi intellectualisées, mais sur un rapport sensible à l’espace vécu, venu composer le quartier en un repère affectif. Chez les habitants, le rapport au quartier demeure ambivalent, entre attachement et quête de mieux-vivre, une situation déjà repérable ailleurs dans des contextes sociaux-urbains comparables (Bertier, 2013). Ce dont témoigne avec davantage de nouveauté le quartier de la Croix-Blanche, c’est la nouvelle valeur foncière donnée à de grands ensembles sociaux. Dans le contexte d’un désengagement croissant de l’État social vis-à-vis de son parc HLM, la tour 27, patrimonialisée par l’expertise institutionnelle, réhabilitée et privatisée dans le cadre d’une coalition d’acteurs publics et privés, pourrait bien constituer l’emblème du dépassement des frontières habituelles de l’appétit immobilier. « L’Aparté », en lieu et place du logement social, est, en effet, un programme porté par une filiale de Nexity, le numéro 1 français de la promotion immobilière. La tour 27, par les enjeux qu’elle recèle, compose une figure particulièrement éclairante des mutations des fronts pionniers de la gentrification, entendue comme politique publique (Clerval & Van Criekingen, 2022). L’appropriation symbolique (par la référence à la tour en tant qu’emblème patrimonial, par la conservation de quelques « traces ») se combine ici avec des logiques marchandes et résidentielles qui restent à explorer plus avant.

18Éric Charmes, en 2005, pressentait que la légitimation culturelle du parc immobilier des années 1950-1970, combinée à la mise en marché d’une partie du stock du logement social, questionnait l’éventualité d’une extension des frontières de la gentrification (Charmes, 2005). À la Croix-Blanche, nous montrons que la dimension patrimoniale du grand ensemble est instrumentalisée au bénéfice d’un discours commercial sur le quartier ainsi paré des vertus de l’authenticité. Quoique relative, la référence au patrimoine du grand ensemble de la Croix-Blanche à des fins de revalorisation foncière est une piste ouverte en parallèle d’autres scénarios mieux connus, ainsi dans le cas de la Cité Radieuse à Marseille (Bertier, Marchal & Stébé, 2014). À ce stade, le patrimoine est, à la Croix-Blanche, subordonné en tant que supplément d’âme à un projet de renouvellement urbain et social constituant le grand ensemble en objet d’enrichissement (Boltanski & Esquerre, 2017). Projet urbain, patrimonialisation et politique de « mixité sociale » alimentent donc à Vigneux-sur-Seine et, probablement plus généralement, en certains endroits de la grande banlieue, les desseins politiques et commerciaux d’un nouveau gisement identifié. Ces perspectives ne manquent pas de questionner le sort des classes populaires dans une conjoncture nationale caractérisée par 2,4 millions de ménages figurant sur la liste d’attente d’un logement social.

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Bibliographie

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Notes

1 Édouard Denis est le fondateur d’un groupe de promotion immobilière éponyme, établi en 1996 au Touquet, dans le Nord de la France. Depuis 2023, le groupe Édouard Denis est détenu à 100 % par Nexity.

2 Notre propos est ici redevable de l’inventaire topographique mené par la région Ile-de-France en 2006 sur le grand ensemble de la Croix-Blanche.

3 I3F, Compagnie de Phalsbourg, Castro Denissof Associé, Communiqué de presse du 20 juillet 2018.

4 Consulter l’URL : https://inventaire.iledefrance.fr/dossinventaire/publication/vigneux-briquesrouges-croixblanche.pdf

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Les tours vues de la commune de Montgeron
Crédits Crédits : Matériau d’enquête Hascoët Yannick, photographie © Philippe Ayrault, Région Ile-de-France, 2008
URL http://journals.openedition.org/sociologies/docannexe/image/27501/img-1.png
Fichier image/png, 620k
Titre Figure 2. La tour des 16/18 Charon, avenue Henri Charon
Crédits Crédits : photographie © Yannick Hascoët, 2024
URL http://journals.openedition.org/sociologies/docannexe/image/27501/img-2.png
Fichier image/png, 1,5M
Titre Figure 3. La Tour 27 en l’état, depuis sa façade ouest
Crédits Crédits : photographie © Yannick Hascoët, janvier 2024
URL http://journals.openedition.org/sociologies/docannexe/image/27501/img-3.png
Fichier image/png, 29M
Titre Figure 4. Les traces conservées de la tour HLM dans « L’Aparté »
Légende Légende : carreaux mouchetés et escalier « béton » années 1960 : les seuls éléments d’origine conservés.
Crédits Crédits : photographie © Yannick Hascoët janvier 2024
URL http://journals.openedition.org/sociologies/docannexe/image/27501/img-4.png
Fichier image/png, 1,4M
Titre Figure 5. Sur site, un panneau publicitaire projetant la tour 27 dans le xxie siècle
Crédits Crédits : photographie © Yannick Hascoët, janvier 2024
URL http://journals.openedition.org/sociologies/docannexe/image/27501/img-5.png
Fichier image/png, 1,3M
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Pour citer cet article

Référence électronique

Yannick Hascoët, « Les dimensions patrimoniales d’un grand ensemble HLM essonnien : de la tour 27 au programme immobilier « L’Aparté », un cas limite de la gentrification ? »SociologieS [En ligne], 3|1 | 2026, mis en ligne le 31 mars 2026, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/sociologies/27501 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16fn9

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Auteur

Yannick Hascoët

Maître de conférences en géographie sociale, Avignon Université, Centre Norbert Elias, France. Email : yannick.hascoet@univ-avignon.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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