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Dossier : Hériter du patrimoine ou patrimonialiser l’héritage ?

Hériter du patrimoine ou patrimonialiser l’héritage ? Du patrimoine à l’antipatrimoine

Inheriting heritage or heritagizing inheritance. From heritage to antiheritage
¿Heredar del patrimonio o convertir la herencia en patrimonio? Del patrimonio al antipatrimonio
Céline Barrère, Elieth Eyebiyi, Muriel Girard et Florence Graezer Bideau

Texte intégral

  • 1 « When climate change upends sacred rituals, the faithful adapt », Washington Post, 28 novembre 202 (...)

1Le jeudi 28 novembre 2024, lors d’une revue de presse internationale sur une radio publique française, il est fait écho à un article du Washington Post sur le lien entre pratiques religieuses et changements climatiques. Pèlerins en Irak, Espagne et Thaïlande subissent les aléas climatiques1. L’article mentionne des décès, des sites devenus infréquentables, car trop chauds ou submergés, des lieux patrimonialisés en état de décomposition. Bien que spécifique à des pratiques religieuses, cet article interpelle sur les territoires altérés dont les sociétés héritent. Aujourd’hui, nombreux sont les chercheur·es ayant montré les imbrications entre bouleversements climatiques, régimes politiques, systèmes économiques et dynamiques sociales et culturelles (Chakrabarty, 2022).

2La pluralité des crises climatique, démocratique, économique, culturelle et épistémique bouleverse nos perceptions du monde et nos actions. En témoigne l’intérêt porté par les sciences sociales aux crises (Fassin, 2022 ; Revet, Isnart & Hottin, 2024). Qu’offre alors une entrée par l’objet patrimoine à la compréhension du monde social ? Quelle peut être la portée heuristique de cette notion, elle-même en crise, pour décrypter le monde abîmé dont nous héritons ? En effet, penser la relation au passé dans le présent et vis-à-vis du futur permet ainsi d’instruire les manières dont les sociétés se pensent, se positionnent sur des valeurs et, comment elles identifient « ce à quoi elles tiennent » (Hache, 2019).

3Depuis plus de quarante ans, les études sur le patrimoine s’attachent, dans une perspective critique, à en déconstruire les mécanismes, à en saisir les acteur·rices, à en montrer les effets sur les territoires, les institutions et les groupes sociaux. Déjà, Michel de Certeau voyait dans ces actions de conservation, la beauté du mort (1970), une manière de figer des pratiques patrimonialisées. Or, toute opération de cristallisation a tendance à masquer les relations, les transactions, les dynamiques et les conflits fortement présents dans chaque action patrimoniale. Un des constats récurrents porte sur l’inflation patrimoniale et le foisonnement éditorial autour du patrimoine (Choay, 1992, 2009 ; Poulot, 2006 ; Heinich, 2009 ; Gravari-Barbas, 2014 ; Olivesi & Ambroise-Rendu, 2021 ; Davallon, 2022 ; Rautenberg, 2024). Djament et Leclerc (2024) arguent que le patrimoine résulte de la construction de plusieurs temporalités, en même temps qu’il génère des frictions diverses (Harvey, 2001). Par exemple, pour Régis Neyret (1992), il représentait un atout pour le développement économique. Il est aujourd’hui considéré comme une ressource pour lutter contre le changement climatique (Bortolotto, 2025), pour soutenir la résilience des populations et des communautés (Manzone, 2021 ; Angé, 2023), quand d’autres y voient un agent du capitalisme extractiviste (Dembélé, 2015 ; Coombe, 2012 ; Gordillo, 2014 ; Harms, 2016).

4Pourtant, les relations entre l’héritage et le patrimoine restent encore largement sous-explorées. Probablement parce que le regard posé sur le patrimoine s’est principalement intéressé aux objets, aux processus et aux institutions en Occident. Néanmoins, les rapports à l’« héritage s’affirment comme objets de recherche et de débats parallèlement au développement de la catégorie de patrimoine immatériel » (Bendix, 2011). Ce dernier, selon le ministère français de la Culture, « englobe des pratiques et savoirs dont chacun hérite en commun, et qu’il s’efforce collectivement de faire vivre, recréer et transmettre2 ». L’héritage évoque un legs dont on reçoit à la fois la propriété et la responsabilité (id.), un choix et une construction renvoyant à des attachements et à des émotions (Fabre, 2013).

  • 3 Toutefois, l’hypothèse d’un « patrimoine plébéien » a été avancée par Tornatore (2017) posée alors (...)

5Dans cette perspective, Anne-Sophie Haeringer et Jean-Louis Tornatore (2022) invitent à En finir avec le patrimoine. À leurs yeux, l’objet patrimoine symbolise une société capitaliste malade d’un monde en train de mourir. Penser en termes d’héritage et non de patrimoine invite à réfléchir à « ce à quoi nous tenons et dont nous dépendons » (Tornatore, 2017, p. 9) et à « le penser par ses effets » (Haeringer & Tornatore, 2022, p. 15). Cela induit de saisir la « recomposition des attachements entre humains et entités du monde (un objet, un site, une pratique, un territoire, des non-humains) » (Landivar, 2021) et de se libérer des « contraintes historico-institutionnelles gouvernant le concept de patrimoine » (Haeringer & Tornatore, 2022, p. 31). En s’écartant de l’idée de patrimoine3 – telle qu’elle est portée par les institutions françaises notamment – et en réfléchissant à partir de ce dont on hérite, il s’agirait en substance de soigner le chagrin dû à notre monde abîmé et à l’avenir incertain (Tornatore, 2024).

6Notre perspective diffère : nous interrogeons conjointement les notions d’héritage et de patrimoine plutôt que de substituer l’une à l’autre. Chaque langue, chaque société a sa manière de concevoir ce qui a de la valeur, ce qui reste, ce qu’on laisse, ce dont on hérite, ce qu’on transmet (Bondaz et al., 2014). La question patrimoniale peut être appréhendée comme relationnelle et située. Parler de patrimoine ou d’héritage varie donc en fonction des langues, des groupes sociaux, des cultures, des espaces et des temporalités. La coexistence des deux terminologies dans la littérature montre à quel point les différences sont ténues en même temps qu’elles participent à une forme d’universalisme construite par des élites intellectuelles essentiellement européanocentrées et par les normes d’institutions culturelles, internationales et nationales. Ce numéro spécial souligne la richesse de ces notions, sans prendre fait et cause pour l’une au détriment de l’autre. Il interroge les processus d’altérisation et de recompositions identitaires, d’institutionnalisation et de marchandisation sur divers continents. Il montre que les stratégies patrimoniales et l’agentivité des acteur·rices peuvent à la fois relever du politique et de l’économique et réinterroger en même temps les structures sociales et mémorielles.

Formes d’altérisation, recompositions identitaires et réappropriations de soi

7L’idée patrimoniale suggère une intrication entre différents processus d’altérisation qui visent à (re)construire le sens des conceptions et des pratiques cultuelles et culturelles. Celles-ci peuvent rester spécifiques alors même qu’elles sont pensées de manière globale. Néanmoins, ces processus de catégorisations rebattent tout autant les hiérarchisations entre différents groupes et produisent des mouvements identitaires internes aux sociétés (Garnier & Leblon). Cela correspond au troisième mouvement identitaire décrit par Achille Mbembé (2000 ; 2006) : celui de la réécriture de soi après les mouvements d’effraction et de gommage produits par la colonisation comme par l’immigration. Dans ce numéro thématique, Julien Boucly, à partir du cas de Diyarbakır, dans le Sud-Est turc à majorité kurde, montre que la résultante de la co-construction de l’action publique patrimoniale par des acteurs civils et étatiques conduit paradoxalement à un compromis facilitant « l’exclusion des contestataires de l’ordre politique et de l’économie globale ». À partir du cas de la création de la ville nouvelle d’Hasankeyf, consécutive à la submersion de l’ancienne, Bahar Aykan identifie des réagencements qui se déploient dans le quotidien des communautés humaines et s’étendent également vers les non-humains (animaux, flore, rivière, montagnes, entités spirituelles). Julie Garnier et Anaïs Leblon soulignent également la versatilité des notions et les options émiques que prennent les acteur·rices : valoriser la culture peule plutôt que le patrimoine, concevoir le musée en s’éloignant de l’approche occidentale et replacer l’identité au cœur de la construction patrimoniale. La gouvernance de la restitution au Bénin, étudiée par Elieth Eyebiyi, offre une perspective différente. Les nouvelles élites politiques tentent de corriger les effets de l’altérisation produite par l’extractivisme colonial. Paradoxalement, elles contribuent d’une certaine manière à reproduire des formes de lissage, avec lesquelles elles souhaitaient rompre. Cette reproduction s’effectue à travers les modalités d’intégration des objets de retour dans les institutions du patrimoine national. Dans un contexte très différent, la patrimonialisation « par touches » abordée par Yannick Hascoët rend compte d’un processus d’altérisation qui ne dit pas son nom. La rénovation urbaine d’une tour d’habitation en France s’inscrit, en effet, dans des stratégies immobilières qui aboutissent à des substitutions de populations et s’écartent des mémoires habitantes. Ces différentes formes d’altérisation induisent des recompositions identitaires, des réappropriations de soi et, donc, bouleversent les hiérarchies existantes en postulant de nouveaux arrangements. Elles permettent une reconceptualisation du patrimoine selon diverses acceptions et engagent de nouvelles modalités d’institutionnalisation.

Échelles de l’institutionnalisation

8Traiter du patrimoine revient également à interroger les échelles internationales, nationale et locale de cette institutionnalisation (Lamy, 2003). Elle produit des cadres, des normes et des politiques permettant aux différents acteur·rices de promouvoir une vision du patrimoine. Cette dernière, qui résulte en général des aspirations des élites dominantes, politiques et économiques, est ensuite imposée, négociée, proposée aux populations dans le souci de structurer une communauté imaginée (Anderson, 1983 ; Appadurai, 2001) associée à un territoire. De ce point de vue, le patrimoine est un outil politique majeur de la réécriture de l’histoire dont les récits alimentent en retour les diverses visions de celui-ci. La mobilisation des narratifs qui en découlent peut servir à consolider le pouvoir d’une majorité, ou de certaines élites, et, en même temps, être le support d’une contestation par les minorités. Les différentes modalités de conservation du patrimoine mettent au jour les approches descendantes (top-down) et ascendantes (bottom-up), dont par exemple la convention de Faro (Conseil de l’Europe, 2005) est un témoin4. En situation patrimoniale postcoloniale, la complexification des relations à l’intérieur des groupes pousse, parfois, à passer de modèles organisationnels hors institution à des modèles institutionnalisés dans lesquels l’identité est mise en travail non sans heurts (Garnier & Leblon). Ce processus donne lieu à la construction de nouvelles institutions, qu’elles soient muséales au Bénin (Eyebiyi) ou prennent la forme d’une administration locale en Turquie (Boucly). Celles-ci produisent des effets inattendus sur les populations du territoire comme le montre l’exemple de la submersion du site d’Hasankyef (Aykan).

9Un trait commun aux différents articles de ce numéro est le rôle des acteurs privés dans les processus d’institutionnalisation. La mise en place d’un néolibéralisme discret ou débridé, mais généralisé, se reflète dans la présence de partenariats public/privé lors de la rénovation urbaine (Hascoët) jusqu’à une absence des autorités publiques dans la fabrication d’un centre commercial (Rautenberg). La notion d’antipatrimoine (Landivar) visibilise des stratégies patrimoniales qui revisitent les tensions entre institution et économie capitaliste et prennent le parti d’hériter de manières différentes pouvant conduire à la fermeture de certains espaces patrimoniaux. Bien que les politiques de patrimonialisation semblent générées par l’État, elles sont de plus en plus mises en œuvre dans le cadre d’une alliance avec les intérêts privés, destinée à en assurer la marchandisation. Elles peuvent même apparaître dans certains cas comme inspirées par ces acteurs privés ou en tout cas se mettant à leur service.

Marchandisation et « économie de l’enrichissement »

10Le patrimoine s’inscrit dans une économie post-industrielle, dans une « économie de l’enrichissement » (Boltanski & Esquerre, 2017). Sa marchandisation est un phénomène global : elle concerne aussi bien des objets, des espaces, des pratiques et ce dans les capitales mondialisées comme dans des espaces de prime abord en dehors des grands circuits internationaux d’échanges.

  • 5 Ioana Iosa étudie l’achat collectif de châteaux proposé par la start-up Dartagnans, qui vend la « p (...)

11Les formes de cette marchandisation sont plurielles. La touristification en est un exemple majeur (Gravari-Barbas, 2014 ; Gravari-Barbas & Jacquot, 2024). De même, l’adoption de la forme musée (Eyebiyi) ou écomusée (Garnier & Leblon) pour valoriser le patrimoine, voire transmettre des cultures, en échange d’une captation de ressources financières auprès des visiteur·ses – ou même lorsque les visites sont gratuites – participent de cette marchandisation des espaces et des identités. Que ce soit à l’échelle d’une ville (Boucly) ou d’un objet architectural (Hascoët, Rautenberg), chaque opération est inscrite dans une économie de marché. Plus encore, l’acquisition patrimoniale est aussi la possibilité de se doter et de faire croître un capital social et culturel5 (Iosa, 2022). En témoignent la promotion immobilière de la tour 27 de Vigneux-sur-Seine (Hascoët), la création du retail park Steel à Saint-Étienne (Rautenberg) ou encore de l’Archeopark à Hasankeyf (Aykan). Les deux exemples précédents mettent en évidence les liens entre marchandisation et ludification qu’elle soit ex nihilo dans le cas du centre commercial (Rautenberg) ou issue du réagencement de ruines archéologiques (Aykan). Un des effets les plus évidents et les plus étudiés de cette mise en marché du patrimoine est la gentrification (Zukin, 1995, 2010), liée à des processus de rénovation urbaine et de sauvegarde du patrimoine ou de références nourrissant un imaginaire spatial (Hascoët). Bien souvent, ce processus conduit à des évictions de populations et rebat les hiérarchies sociales, actant qui est légitime ou illégitime à rester dans des centres urbains patrimonialisés (Barrère et al., 2017 ; Girard, 2020). Le jeu n’est donc pas si linéaire ou le bénéfice si automatique comme le montre le cas d’Hasankeyf où la mise en tourisme échoue et, de plus, produit une désaffection populaire pour les lieux et les vestiges cultuels désincarnés.

12Face à ces effets négatifs, Diego Landivar questionne deux processus de fermeture (Bonnet, Landivar & Bonnin, 2021) – la dés-accession des œuvres dans les musées et la dé-commission de certains équipements d’utilité publique – comme alternatives au capitalisme.

13En conclusion, ce dossier s’est attelé dans une perspective pluridisciplinaire à examiner ce qui fait société à partir des relations entre héritage et patrimoine. Il repose sur des enquêtes de terrain inédites menées au Bénin, en Bolivie, en France, au Sénégal et en Turquie, par des sociologues, anthropologues, géographes, politistes et spécialistes en études urbaines. En prenant en compte à la fois les géographies et les systèmes politiques, le numéro offre une mise en miroir des situations spatiales et des enjeux patrimoniaux dans un monde en crises.

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Bibliographie

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Notes

1 « When climate change upends sacred rituals, the faithful adapt », Washington Post, 28 novembre 2024. URL : https://www.washingtonpost.com/climate-environment/interactive/2024/climate-change-religious-pilgrimages/

2 URL : https://www.culture.gouv.fr/Thematiques/patrimoine-culturel-immateriel#

3 Toutefois, l’hypothèse d’un « patrimoine plébéien » a été avancée par Tornatore (2017) posée alors comme outil de lutte démocratique et anticapitaliste.

4 URL : https://www.coe.int/en/web/culture-and-heritage/faro-convention. Sur la convention de Faro et plus généralement sur l’évolution des conceptions patrimoniales au fil des conventions, voir Maria Gravari-Barbas (2014).

5 Ioana Iosa étudie l’achat collectif de châteaux proposé par la start-up Dartagnans, qui vend la « possibilité » et le rêve d’être châtelain à tout un chacun.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Céline Barrère, Elieth Eyebiyi, Muriel Girard et Florence Graezer Bideau, « Hériter du patrimoine ou patrimonialiser l’héritage ? Du patrimoine à l’antipatrimoine »SociologieS [En ligne], 3|1 | 2026, mis en ligne le 06 juillet 2026, consulté le 12 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/sociologies/27797 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16fna

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Auteurs

Céline Barrère

Maîtresse de conférences en sociologie, École nationale supérieure d’Architecture et de Paysage de Lille, LACTH, Lille, France. Email : c-barrere@lille.archi.fr

Elieth Eyebiyi

Chercheur sénior en sociologie, LASDEL & NMBU, Cotonou, Bénin. Email : eelieth@yahoo.fr

Articles du même auteur

Muriel Girard

Professeure en sciences humaines et sociales, École nationale supérieure d’architecture, Marseille, France. Email : muriel.girard@marseille.archi.fr

Florence Graezer Bideau

Professeure titulaire en anthropologie urbaine, EPFL, Lausanne, Suisse. Email : florence.graezerbideau@epfl.ch

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Droits d’auteur

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