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Et vint la liberté (Sékoumar Barry, 1968) : réflexion autour d’un film en Guinée révolutionnaire

Et Vint La Liberté (And Then Came Freedom, Sékoumar Barry, 1968): Thoughts on a Film Set in Revolutionary Guinea
Et vint la liberté (Sékoumar Barry, 1968): reflexão sobre um filme na Guiné revolucionária
Céline Pauthier, Odile Goerg and Gabrielle Chomentowski

Abstracts

In 1968, Sékoumar Barry directed and edited the feature film Et vint la liberté (And Then Came Freedom), based on a script by his compatriot Mamadou Barry. A propaganda piece celebrating ten years of Guinean independence, this film is emblematic of the nationalist and revolutionary project promoted by the regime of Sékou Touré (1958-1984). The script is part of an effort to decolonise minds and overturn colonial history. It denounces slavery and colonisation and glorifies the achievements of the young nation. It traces the history of resistance to colonial conquest in Guinea, establishing continuity with the anti-colonial struggle of the 1950s and extolling the heroism of leader Sékou Touré. The soundtrack is also significant: it features traditional Guinean tunes played by national ensembles, which the regime undertook to catalog and preserve while revisiting them. The film is also emblematic of a generation of Guinean filmmakers, the first Africans to be sent abroad to train in the film industry, in France but especially in socialist countries, with which Guinea was then signing numerous cooperation agreements. Sékoumar Barry was one of the first Guineans to be trained in film production in Yugoslavia, and his film, edited in Poland, bears witness through its creative process to these cinematic collaborations between Guinea and the communist countries of Eastern Europe.
This article offers an analysis of the film Et vint la Liberté, a version of which is circulating on social media, accompanied by a reflection on its context of production and its reception in Guinea and abroad, mainly at film festivals. The article also examines the renewed interest in this film on social media, in terms of its value as a historical document, but also with regard to the preservation and promotion of Guinean films. In addition to the film itself, we draw on the press (the state newspaper Horoya, the film press covering festivals) and several interviews with Sékoumar Barry (2003, 2015, 2022, 2023, and 2024) and with the film's screenwriter Mamadou Barry, known as Petit Barry (2023). Between the production and reception of the film, which can be described as “constrained” by Guineans under Sékou Touré, its screening at festivals, its use during diplomatic visits, and its current heritage status, we propose here to revisit the various destinies of Et vint la liberté, analysing through one case study the functions attributed to cinema in revolutionary Africa in the late 1960s.

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Données associées à l’article
« Et vint la liberté (Sékoumar Barry, 1968): film et transcription »
https://doi.org/​10.34847/​NKL.AF7F0681
Comprend le film Et vint la liberté (réalisation de Sékoumar Barry, texte de Mamadou Barry, (formats WMV, OGG, mp4) dans la version de 40 minutes mise en ligne par Graeme Counsel (Radio Africa, https://www.youtube.com/​watch?v=DVrvmNWNzbw), les sous-titres complets, la transcription complète, le fac-similé des cinq première pages du scénario.
Nous remercions G. Counsel pour l’autorisation qu’il nous a donné d’archiver numériquement cette version.

Introduction

  • 1 Sékou Oumar Barry à l’état civil, le réalisateur adopte, à son retour de formation à l’étranger, la (...)
  • 2 Fespaco : Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, créé en 1969.
  • 3 Soriba Soumah. Sékou Oumar Barry, son parcours, ses œuvres, sa vision. Film documentaire de fin d’é (...)
  • 4 Devenu le Fespaco en 1972. Il n’y eut pas de palmarès en 1970 faute de jury, voir Dupré (2012, 103) (...)

1En 2019, Sékou Oumar Barry, dit Sékoumar Barry1, est invité, avec un autre cinéaste guinéen de sa génération, Moussa Kémoko Diakité, au cinquantenaire du Fespaco2 à Ouagadougou (Burkina Faso) : il se voit alors honoré, en tant que doyen du festival, pour l’ensemble de son travail3. Son film Et vint la liberté, tourné en 1968, avait été diffusé, en sa présence, au Festival panafricain d’Alger de 1969, puis lors de la deuxième édition du festival du cinéma africain de Ouagadougou en 19704, ce qui avait donné une audience ouest-africaine et internationale à ce documentaire historique guinéen, à visée au départ nationale. Ce film a pu paraître alors révolutionnaire, non pas tant d’un point de vue esthétique, que par la teneur résolument anticoloniale de son propos et par son contexte de production. Il est l’un des premiers documentaires entièrement écrit, produit et tourné dans la Guinée révolutionnaire de Sékou Touré, le montage et l’enregistrement de la voix off ayant toutefois été réalisés en Pologne. Il retrace l’histoire de la Guinée, de la conquête coloniale à l’avènement d’une nouvelle société indépendante.

  • 5 C’est ainsi qu’il présente les choses dans le documentaire cité, Sékou Oumar Barry, 2019. Dans l’en (...)

2Interroger le caractère révolutionnaire de ce film conduit à une série de paradoxes. Projet individuel imaginé pendant les années étudiantes du réalisateur5, ce film devient finalement une œuvre de propagande, créée sous forte contrainte institutionnelle et politique, le président Sékou Touré intervenant directement dans sa fabrication, comme pour toutes les productions guinéennes. De facture très classique, le film ne révolutionne pas la forme du documentaire historique dite « de pancartes » (Hennebelle 1971, 239) alors que l’on compte, dans la même génération, des cinéastes avant-gardistes, comme le Guinéen Costa Diagne ou, dans d’autres contextes, le Sénégalais Sembène Ousmane et le Mauritanien Med Hondo. Si le réalisateur ne propose pas de révolution artistique, il semble que le fait même de s’approprier le documentaire historique pour écrire sa propre histoire, à rebours des discours coloniaux imposés de l’extérieur, ait été perçu et reçu à l’époque comme une rupture, source de fierté et annonciatrice du cinéma africain à venir. On touche ici à un troisième élément de paradoxe : si la postérité en a fait un symbole des révolutions anti-impérialistes des années 1950 aux années 1970, il s’avère que l’œuvre était fort peu contestataire dans son contexte national de production. Son contenu s’inscrivait parfaitement dans la ligne idéologique du parti et reprenait sans pouvoir le questionner le récit national promu par l’État et son leader suprême. Peut-on vraiment, dès lors, qualifier Et vint la liberté de « révolutionnaire », et sous quelles conditions ?

  • 6 Par exemple : Keïta (1948, 466-469), Keïta et alii. (1951, 175‑207) ; Cissé (1967 ; 2008 [1969]). F (...)

3Pour répondre à cette question, il faut tout d’abord envisager ce film dans le contexte guinéen de sa production, celui d’une Révolution culturelle socialiste proclamée par le régime de Sékou Touré le 2 août 1968. Cette effervescence culturelle a pourtant débuté dès l’indépendance, sous l’impulsion de l’artiste de renommée internationale Fodéba Keïta, co-fondateur des Ballets africains à Paris, devenu ministre de l’Intérieur en Guinée. La première décennie de l’indépendance guinéenne correspond à un bouillonnement culturel et artistique dans les domaines de la danse, de la musique, du théâtre et, plus progressivement, du cinéma. La critique anticoloniale est centrale dans toutes ces œuvres, influencées largement par certains récits phares, constamment rejoués, comme les œuvres de Fodéba Keïta ou celles, postérieures, de l’écrivain Émile Cissé6. La seule échelle nationale ne suffit cependant pas à comprendre les enjeux de sa fabrication : ici, la trajectoire du scénariste, Mamadou Bowoi Barry dit Petit Barry, et celle du réalisateur Sékoumar Barry sont emblématiques des circulations transnationales au tournant des indépendances. Le réalisateur, formé en France dans le contexte colonial, poursuit ses études en Yougoslavie et voit son film monté en Pologne. Sont questionnées ensuite la diffusion et la réception du film, qui a servi de vitrine interne au régime de Sékou Touré, tout en circulant dans les festivals panafricains. Cela pose, en définitive, la question de sa patrimonialisation actuelle, en Guinée et plus largement en Afrique et de la place qu’occupe ce film dans les mémoires en Guinée.

4Trois historiennes croisent ici leurs regards au service d’une histoire transnationale du documentaire Et vint la liberté, de sa production à sa réception. Depuis vingt ans, Odile Goerg a collecté des archives et mené des enquêtes orales sur les salles de cinéma comme lieux de sociabilité et les films comme enjeu politique, de l’époque coloniale aux années 1990 (Goerg 20157). Un long compagnonnage avec les cinéastes guinéens permet de mettre en dialogue des entretiens menés à différentes dates, du début des années 2000 à nos jours et ainsi d’interroger le regard évolutif que ces cinéastes portent sur leur œuvre et leur vécu. Gabrielle Chomentowski, spécialiste du cinéma soviétique, a une longue pratique des archives des ex-pays socialistes, en particulier celles des écoles de cinéma. Elle la met au service d’une histoire des circulations des étudiants africains formés dans les écoles de cinéma hors d’Afrique, afin de comprendre les sociabilités et imaginaires politiques qui en découlent (Chomentowski 2022, 2021). Céline Pauthier, spécialiste de la Guinée dans le second xxe siècle, s’attache à écrire une histoire de la révolution guinéenne qui soit attentive à ses dimensions culturelles et émotionnelles. Le nationalisme culturel et ses usages diplomatiques comme vitrine de la Révolution occupent une place centrale dans ses recherches (Pauthier 2014). Autour de ce film, objet commun de leurs interrogations, les trois autrices font varier les focales d’analyse, tour à tour attentives aux enjeux mémoriels nationaux, aux réceptions panafricaines et aux influences socialistes. Elles mettent aussi en commun leurs sources — presse et archives collectées dans différents pays — et leurs enquêtes orales menées séparément ou conjointement, comme les entretiens réalisés ensemble avec le réalisateur Sékoumar Barry en 2022, 2023 et 2024 puis avec le scénariste Mamadou Barry, dit Petit Barry, en 2023.

Encadré : à propos du film et de ses versions

Il n’existe pas de version unique, patrimonialisée du film Et vint la liberté. Au moment de sa production, le film a connu plusieurs révisions, imposées par les autorités guinéennes pour des raisons politiques. Cela a continué ensuite au fil des années. Aujourd’hui, le film est accessible sur internet grâce à des initiatives privées. Il est aussi diffusé régulièrement par la Radio télévision guinéenne (RTG) lors des commémorations d’indépendance, dans une version de 40 minutes. La version diffusée par la RTG serait ou aurait été en vente au marché de Madina (entretien avec Abou Bangoura, ancien projectionniste de Syli-cinéma, Conakry, févr. 2015). Le réalisateur et le scénariste ne disposent pas quant à eux de copie de leur film.
À la demande de Sékou Touré, deux versions du film avaient été produites, l’une en français et l’autre en anglais. D’après Sékoumar Barry, une version en arabe avait même été envisagée, mais sans personnel compétent pour faire la voix en arabe, le projet avait été abandonné.
Nous avons localisé trois versions – étant entendu qu’elles ne sont pas nécessairement les seules :
1. Une version originale longue de 90 minutes. Le film a été monté et sonorisé à Varsovie en 1968, comme l’indiquent les remerciements au générique. Une copie originale composée de dix bobines de 16 mm est conservée aux Archives nationales du film de Varsovie (Filmoteka Narodowa Warszawa, https://www.fina.gov.pl/​), sous les titres I przyszła wolność, 10 lat Gwinei (cote F. 1649) et accessible sur demande pour visionnage. Nous remercions Aleksandra Marszalek, étudiante à l’école de cinéma de Łódź, et Sylwia Roj de la Filmoteka Narodowa Warszawa, pour leur aide précieuse dans la localisation de cette copie originale. Les autrices de cette contribution n’ont pas pu y avoir accès pour l’instant.
2. Une version d’une quarantaine de minutes a été mise en ligne par l’ethnomusicologue Graeme Counsel sur sa chaîne Youtube Radioafrica en 2013. Graeme Counsel a mené une campagne de sauvegarde des archives sonores de la Radiotélévision guinéenne, en particulier le label Syliphone (voir Counsel 2019, 169-177). Cette version est consultable à l’adresse suivante :
https://www.youtube.com/​watch?v=DVrvmNWNzbw (mise en ligne le 25 décembre 2013).
C’est cette version qui est archivée sur la plateforme Nakala : https://doi.org/​10.34847/​NKL.AF7F0681.
Nommée dans cet article « Version Counsel ».
3. Une version légèrement différente est mise en ligne également sur Youtube en 2013 par Kémoko Camara, militant politique, et consultable à l’adresse suivante :
https://www.youtube.com/​watch?v=qhC8TG19ZIE (mise en ligne le 11 août 2013).
Nommée dans cet article « Version Camara ».
Nous fondons notre analyse ici sur cette version mise en ligne par Kémoko Camara, qui est plus complète que celle de G. Counsel, et à partir de laquelle nous opérons le minutage des différentes séquences. Dans la version mise en ligne par Graeme Counsel, la courte introduction avec sous-titres mais sans voix-off n’apparaît pas ; les dernières images et la dernière phrase du film y sont brouillées.
Enfin, on trouve une retranscription textuelle du scénario dans le mémoire de fin d’études de Lonsani Kaba, étudiant à l’École supérieure d’administration en 1972-1973 (Kaba 1972-1973). Son mémoire intitulé « Le cinéma révolutionnaire guinéen et les poèmes, source de scénario », comporte vingt-deux pages de retranscription du scénario de Et vint la liberté. Les mémoires de fin d’études des étudiants guinéens sont archivés à la Bibliothèque nationale de Conakry, mais leur conservation reste aléatoire. Des extraits du scénario ont été photocopiés et scannés en 2005 par Odile Goerg. Les cinq première pages sont également archivées sur Nakala, dans le même jeu de données (https://doi.org/​10.34847/​NKL.AF7F0681).

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Fac-similé des cinq premières page de la transcription

Reproduit dans Kaba (1972-1973). 
Voir également la transcription complète en annexe de cet article.

Célébrer l’indépendance de la Guinée, guider l’Afrique révolutionnaire

Une leçon de militantisme : décoloniser l’histoire, promouvoir la Révolution

  • 8 « Et vint la liberté », Horoya-Hebdo, n° 4, 22-28 février 1969, 22.
  • 9 Selon une vision classique de la Guinée comme étant organisée en quatre régions dites naturelles. P (...)

6Documentaire en noir et blanc, Et vint la liberté raconte l’histoire de la Guinée tout en offrant une leçon de militantisme anticolonial et révolutionnaire au reste de l’Afrique. Plusieurs versions du documentaire existent, une forme longue initiale, de 90 min8 et une plus réduite, d’une quarantaine de minutes (visible sur Youtube, voir encadré supra). Une courte introduction rappelle, sans voix-off mais avec des sous-titres, les souffrances endurées par les Africains au cours des siècles (esclavage et colonisation) et s’achève sur l’appel suivant « Hommes conscients de ce monde ! Rendez-nous justice ! Peuples d’Afrique ! Rétablissons ensemble la vérité historique ». Commence alors le récit en voix-off, écrit et dit par Mamadou Barry, dit Petit Barry, alors directeur de la chaîne internationale La Voix de la Révolution (la radiodiffusion nationale) et chef du bureau de presse de la présidence. L’introduction et le final du documentaire proposent un voyage à travers la Guinée, exaltant sur un ton poétique les paysages, fleuves et montagnes des quatre régions du pays (Rio Nuñez, Mont Nimba, Fouta Djalon, Haute Guinée)9. Le film débute comme un documentaire ethnographique, modèle de l’époque coloniale que les auteurs ont dû voir à l’école, dans les actualités, les avant-films ou au cours de leur formation en Europe. Les huit premières minutes du film retracent la confrontation entre explorateurs et conquérants européens – par exemple René Caillié ou Joseph Gallieni — et les dirigeants africains comme l’almamy Samory Touré, empereur du Wassoulou, ou Alpha Yaya Diallo, chef du Labé, au Fouta Djalon. La colonisation est décrite brièvement, en deux minutes, comme une longue nuit d’exploitation capitaliste où « l’homme d’Afrique devient étranger dans son propre pays ».

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Vidéo 1. Et vint la liberté [Version de Kemoko Camara]

Réalisé par Sékoumar Barry. Texte de Mamadou Bowoi Barry, dit Petit Barry. 1968. 40 min, 04 sec.
Produit par Sily Film Conakry.
Mise en ligne par Kemoko Camara, le 11 août 2013: 
https://www.youtube.com/watch?v=qhC8TG19ZIE
Transcription complète archivée sur Nakala : version PDF (113 Ko), DOCX (42 Ko), RTF (254 Ko).

8

Vidéo 2. Et vint la liberté [Version de Graeme Counsel]

Réalisé par Sékoumar Barry. Texte de Mamadou Bowoi Barry, dit Petit Barry. 1968. 39 min, 51 sec.
Produit par Sily Film Conakry.
Mise en ligne par Radio Africa (Graeme Counsel), le 25 décembre 2013: 
https://www.youtube.com/watch?v=qhC8TG19ZIE
Transcription complète : version PDF (112 Ko), DOCX(44 Ko), RTF(258 Ko).
Sous-titres complet (format SRT, 21 Ko).

  • 10 À partir de 10:09, jusqu’à 17:30 (version Camara) ; 10:01, jusqu’à 17:21 (version Counsel).

9Ce qui importe est le récit de l’émancipation, des minutes 10 à 1710, essentiellement consacré au « Non » de la Guinée au référendum d’août 1958 sur la Communauté française qui mène le pays à l’indépendance. On note que Sékou Touré est présenté comme le leader du Parti démocratique de Guinée (PDG), section guinéenne du Rassemblement démocratique africain, dès sa création en 1947, ce qui est inexact car il n’en prit la direction qu’en 1952, après la mutation-sanction de Madeïra Keïta, son prédécesseur, hors du territoire par les autorités coloniales. L’indépendance de la Guinée est présentée comme le double fruit d’une « contradiction interne au capitalisme français », et des luttes des peuples africains, algérien et guinéen en l’occurrence. Le 29 septembre 1958 est le « retour vengeur de l’histoire », l’indépendance retrouvée venant laver la douleur de l’arrestation de l’almamy Samory Touré, le 29 septembre 1898 (Goerg et alii, 2009). La fin de la colonisation est métaphoriquement mise en image par les plans de statues coloniales mises à bas et gisant à terre : l’indépendance ne consacre pas seulement la souveraineté politique mais ouvre la voie d’une décolonisation des esprits.

  • 11 À partir de 17:31, jusqu’à 25:54 (version Camara) ; 17:21, jusqu’à 28:40 (version Counsel).

10Des minutes 17 à 2511, le film montre les réalisations de la « Révolution globale et multiforme » en Guinée, sur le plan matériel et politique, en insistant sur la mobilisation du peuple au service de la construction nationale. Des images des rencontres diplomatiques, en Guinée ou à l’étranger, viennent également démontrer que « l’indépendance est la porte ouverte sur le monde » et que « la Révolution n’est jamais isolée ». Les amitiés socialistes nouées par la Guinée sont mises en avant, ainsi que la participation de ce pays au mouvement panafricain (à la conférence de Casablanca et au sommet constitutif de l’Organisation de l’unité africaine), mais sans exclusive toutefois. Défilent ainsi des personnalités comme Leonid Brejnev, Félix Moumié, Patrice Lumumba, Léopold Sedar Senghor… ainsi que des images des visites diplomatiques de Sékou Touré à l’étranger.

  • 12 Sur les usages de l’histoire dans la construction du récit national en Guinée, voir Pauthier (2014) (...)
  • 13 Version Camara : 26:07 à 28:05 ; version Counsel : 29:04 à 31:11 :
    « Une victoire du peuple. Il est (...)
  • 14 Version Camara : 37:00 ; version Counsel : 39:31 (phrase altérée dans cette version).

11La dernière partie met en scène la renaissance culturelle africaine tout en rendant hommage aux « martyrs connus et anonymes de l’impérialisme ». Le film accorde une place centrale à l’anniversaire des dix ans de l’indépendance, en 1968, et le retour à Conakry, à cette occasion, des restes de Samory Touré et d’Alpha Yaya Diallo, tous deux morts en exil12. De nombreuses images d’actualité montrent le peuple en uniforme de militant du PDG, tout de blanc vêtu et solidement réuni autour de son leader. Un long extrait du discours de Sékou Touré prononcé à cette occasion13 permet d’établir la connexion entre les héros résistants à la colonisation de la fin du xixe siècle et les militants anticoloniaux des années 1950 et 1960. La mise en récit du destin national s’achève sur cette phrase spécifiquement ajoutée par Sékou Touré lui-même, qui sonne comme la promesse d’un avenir radieux : « La Révolution ne connaît pas de pauses ni de retours en arrière. Au fur et à mesure de sa marche ascensionnelle, meurent de vieux objets et naissent de nouvelles espérances, sur la route infinie de l’histoire »14.

12Dans l’ensemble, le film est de facture classique, mais son originalité réside sans doute dans le caractère hétéroclite des styles auxquels il emprunte : les images tiennent tour à tour du documentaire ethnographique ou historique, du reportage d’actualité, du guide touristique ou encore de la revue artistique. La voix off joue dès lors un rôle central de fil directeur pour construire le récit linéaire d’une émancipation nationale. De ce point de vue, les passages les plus marquants du film sont ceux qui montrent le peuple guinéen en action, après les images figées des humiliations coloniales, comme les foules de militants tout de blanc vêtus, marchant, voire courant, dans les rues de Conakry. Cette inversion du mouvement est particulièrement visible à la minute 2315 lorsque l’écriteau « Tout pour le peuple et par le peuple » introduit une performance des ballets, sans doute filmés lors des Festivals culturels nationaux où les jeunes gens de toute la Guinée venaient se produire pour présenter des danses de leur région. Sans être révolutionnaire dans sa forme, le film repose entièrement sur la réappropriation du discours sur soi et de l’image de soi, ce qui a été perçu à l’époque comme radicalement nouveau.

Du projet original à ses multiples remaniements : une création sous contraintes

  • 16 Louis Akin, « Le cinéma guinéen a dix ans », Horoya, 8, 9 et 10 octobre 1968.

13Le film correspond bien aux objectifs évoqués par Louis Akin, directeur de Syli-Cinéma en octobre 1968, de construire « un cinéma national, africain, révolutionnaire idéologiquement, artistiquement, économiquement, pour la décolonisation des mentalités, pour la réhabilitation des cultures africaines, pour l’enrichissement du patrimoine universel »16. Les autorités fustigent par ailleurs le cinéma bourgeois, occidental et capitaliste – toutefois autorisé – et considèrent que le cinéaste ne doit pas être un artiste solitaire et contemplatif mais bien un « artisan créatif au service du peuple », dont les objectifs sont la grandeur morale et la valeur idéologique du film, « comme cela est répété au fil des années » (Bah 1976-1977). Justement, Paulin Soumanou Vieyra, premier diplômé d’Afrique sub-saharienne de l’Institut des hautes études cinématographiques à Paris (Idhec), réalisateur et historien du cinéma, critique le caractère didactique de Et vint la liberté, tout en lui reconnaissant des mérites pédagogiques : « Genre de film vite ennuyeux à vouloir trop démontrer. Et vint la liberté n’échappe pas tout à fait à ce défaut. Il a le mérite de faire prendre conscience aux Africains de la réalité de ce que fut la situation en Afrique pendant la colonisation » (Vieyra 1975, 109-110).

14De fait, Et vint la liberté n’est pas le premier film à la gloire de la Guinée indépendante, puisqu’en 1966 était produit Dans la vie des peuples, il y a des instants, de Louis Akin, puis en 1967 Huit et Vingt, film de Costa Diagne, au titre symbolique, qui célébrait le huitième congrès du PDG et son vingtième anniversaire, et enfin Hier, aujourd’hui et demain, toujours de Costa Diagne, lui aussi documentaire historique. Ami de Costa Diagne, Petit Barry, qui avait un goût pour l’écriture de scénarios, avait participé à la réalisation de ces films, et avait donc, tout comme Sékoumar Barry, une expérience du contrôle exercé par le gouvernement sur les productions artistiques et de leur marge de manœuvre.

  • 17 Entretiens avec Sékoumar Barry le 23 mars 2022 chez lui et le 23 février 2024 par téléphone.

15Si Et vint la liberté devient finalement une œuvre de propagande, sa genèse et son processus de création furent plus complexes. Au départ, l’idée provient de Sékoumar Barry pour célébrer les dix ans de l’indépendance de la Guinée. Pour la rédaction du scénario, il fait appel à Petit Barry, ami de longue date. Tous deux, et plusieurs membres de cette génération, partagent le parcours emblématique de l’élite guinéenne des indépendances, entre Afrique, France et international. Sékoumar Barry appartient au petit groupe de cinéastes et techniciens, tout juste revenus de formation à l’étranger, qui composent l’équipe de Syli-Cinéma, la toute neuve régie créée en 1967 pour encadrer la production cinématographique (Goerg 2020). Dès les années 1950, Sékoumar Barry partage, au collège classique de Conakry, le goût du cinéma avec ses camarades Moussa Kémoko Diakité, Gilbert Minot ou Alpha Mamadou Baldé, dit plus tard Marlon. En 1955, il poursuit ses études au lycée de Tarbes ; il se trouve en France au moment de l’indépendance de 1958, mais la suspension des bourses octroyées aux étudiants guinéens par la France le contraint à rentrer à Conakry. À partir de 1959, le système éducatif guinéen permet aux meilleurs lauréats du baccalauréat de solliciter des bourses, largement accordées par les pays socialistes. C’est ainsi que Sékoumar Barry quitte la Guinée en 1960 pour rejoindre la Yougoslavie. Après avoir appris le serbe pendant une année et suivi des stages dans des studios de cinéma et des laboratoires de développement de films, il étudie à l’École supérieure de cinéma de Belgrade au département réalisation et se forme aussi bien auprès des enseignants yougoslaves que français venus de l’Idhec17. À son retour en Guinée, en 1965, il est affecté au ministère de l’Information et participe ainsi à la naissance du cinéma guinéen.

16Mamadou Barry est quant à lui l’auteur du scénario. Condisciple de Sékoumar Barry au collège classique, il passe son baccalauréat en 1954 et poursuit ses études supérieures en France. Très actif au sein de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF), il est désigné comme représentant de cette association à l’Union internationale des étudiants à Prague pendant deux ans. Dans ce cadre, il voyage en Union soviétique, en Chine ou encore au Maroc pour porter la voix des étudiants. Il termine ses études à Genève, à l’Institut des hautes études internationales, et rentre en Guinée en 1965. Après avoir été affecté au ministère des Affaires étrangères, en charge de la coopération, il est nommé directeur de la radiodiffusion et chef du bureau de presse de la présidence. C’est un poste crucial pour l’élaboration et la diffusion de l’idéologie du régime. Petit Barry, passionné de littérature, se lance à la demande de Sékoumar Barry dans l’écriture du scénario, qu’il dit avoir écrit seul, en partant de ses lectures et des connaissances générales qu’il avait accumulées pendant sa formation. Au même moment, en tant que directeur de la radio, il anime des émissions à tonalité historique : pour rédiger ses textes, il se rappelle s’être rendu à l’Institut national de recherches et de documentation de Guinée (INRDG), qui a pris la suite de l’IFAN (Institut fondamental d’Afrique noire) juste en face des locaux de la radio, dans le quartier de Boulbinet à Conakry, pour lire et prendre des notes. Cinquante ans plus tard, il décrit avec humour et un certain recul critique cette entreprise de réhabilitation de la culture africaine menée également par l’historien Djibril Tamsir Niane avec Jean Suret-Canale (Pauthier 2012a) :

  • 18 Entretien avec Mamadou Bowoi Barry, dit Petit Barry, à Courbevoie, 15 juin 2023. Le manuel en quest (...)

Ils ont fait le premier manuel d’histoire […] qui essayait de réhabiliter les héros. Évidemment ils ont été dans l’excès contraire : ce sont des héros qui n’ont aucun défaut. Ils sont parfaits, ce qui est loin d’être la réalité. Et moi-même à l’époque, en 1968, au moment où on préparait les retours des restes de ces héros, je diffusais à la radio l’histoire de Samory et d’Alpha Yaya. Évidemment, j’enlevais de cette histoire tout ce qui était négatif18.

17Si donc le film émerge d’abord autour de deux amis passionnés de cinéma désireux de se mettre au service de leur pays pour entretenir le souffle des indépendances, on perçoit d’emblée les mécanismes d’autocensure dans la sélection des informations à intégrer au récit. Petit Barry reconnaît que, de manière générale, ils auraient souhaité pouvoir faire des films « sans les directives du gouvernement », mais qu’ils espéraient, en anticipant les attentes du régime sur certaines productions, se ménager des espaces de création plus libres. Ce n’était guère possible dans le cas d’un film destiné à célébrer les dix ans de l’indépendance.

  • 19 « C’est donc un “Mory Wankon” enrichi par cette critique constructive, ce travail collectif qui est (...)
  • 21 Entretien cité avec Mamadou Bowoi Barry, juin 2023. Barry Diawadou était le chef d’un parti rival d (...)

18Une fois le film écrit et réalisé, le Président de la Guinée, en compagnie de quelques membres du gouvernement, assiste à une première projection. Ce mode de fonctionnement est connu de Sékoumar Barry. Il n’en est pas à son premier film et a déjà vu Mory Wankon, fiction adaptée d’une pièce de théâtre présentée par la troupe de Kankan en 1964, passée au crible de la critique présidentielle19. Le film Et vint la liberté plaît beaucoup à Sékou Touré, mais cela n’empêche nullement des demandes de remaniements, opérées d’abord par Sékoumar Barry et Petit Barry en 1969-1970 puis par d’autres après leur arrestation en 1971. De fait, l’intervention du président sur le film se lit dans le scénario, mais aussi dans la date flottante de réalisation du film. Le générique indique la date de 1968. Cependant, le portrait de Mamadou Boiro dans la séquence sur les martyrs de la Révolution, à la fin du film, indique que le film a été remanié après la mort de Mamadou Boiro en 1969 et la dénonciation du « complot Kaman-Fodéba » visant plus spécifiquement les cadres militaires cette même année. Sékoumar Barry et Petit Barry confirment tous deux s’être rendus par deux fois en Pologne, afin d’intégrer les amendements demandés par Sékou Touré : ils eurent ainsi pour mission d’effacer certaines personnalités politiques des images, comme Barry Diawadou ou Kaman Diaby21, rappelant les pratiques des régimes totalitaires, comme en Union soviétique dans les années 1930.

  • 22 L’opération militaire Mar Verde est menée le 22 novembre 1970 : des navires portugais accostent à C (...)
  • 23 Mamadou Barry a publié un récit autobiographique (Barry 2022).
  • 24 Entretien cité avec Mamadou Bowoi Barry, juin 2023.
  • 25 Voir la liste du personnel de Syli-Cinéma établie dans Kaba (1972-1973, 30) ainsi que dans la trans (...)

19Dans le contexte de la répression politique qui suit l’opération militaire guinéo-portugaise de novembre 197022, Sékoumar Barry et tous ses collègues de Syli-Cinéma sont effectivement arrêtés, comme Alpha Mamadou Baldé dit Marlon, Moussa Kémoko Diakité, Louis Akin ou Costa Diagne. Libéré en 1972 avec Moussa Kémoko Diakité, alors que leurs collègues demeurent en détention jusqu’en 1978, Sékoumar Barry reprend le travail. La solidarité de cette génération est cependant brisée et le premier élan du cinéma guinéen tué dans l’œuf par l’État même qui en avait promu l’émergence. Petit Barry est aussi arrêté, avec toute l’équipe de l’information ; il est détenu jusqu’en 197823 et se voit retirer la paternité de son scénario : « Même mon nom ils l’ont changé : au lieu de Mamadou Barry, ils ont mis Amadou Barry. Ils ont enlevé le “M”. Parce qu’ils ne pouvaient pas enlever ma voix mais ils ont dit que le film est fait par un certain Amadou Barry24. » De fait, au générique, le scénario est attribué à Sékoumar Barry et seul un Amadou Barry apparaît dans les prises de son : il semble toutefois qu’un agent du personnel de sonorisation porte effectivement ce nom25. Pour Petit Barry, ces multiples remaniements, liés à la volonté de réécrire l’histoire de la Guinée, ont fini par dénaturer l’œuvre originale, dont il est possible que la seule version originale demeure aujourd’hui en Pologne.

20Cette création sous contrainte pose donc la question du caractère révolutionnaire du film : si les auteurs étaient clairement inspirés du souhait de créer des œuvres nouvelles et de se mettre au service de leur pays, ils ont rapidement saisi les limites qui leur étaient imposées dans le contexte des dix ans de l’indépendance. Ils espéraient cependant pouvoir créer de manière plus libre et innovante dans d’autres espaces moins politiques, ce qui ne fut finalement guère possible en raison de leur emprisonnement. Inspiré par le souffle révolutionnaire des indépendances, le projet artistique d’Et vint la liberté fut sans doute appauvri par l’injonction de propagande qui entoura sa fabrication. Ces auteurs sont aujourd’hui des cinéastes dépossédés de leur film : fruits de réécritures collectives peu respectueuses du propos original des créateurs, ces films ont été montés à l’étranger, ont subi des coupes ultérieures et n’ont pas bénéficié de politiques stables de conservation. Après 1984 en effet, sous les effets du libéralisme, l’État se désengage des politiques culturelles et investit peu dans la conservation du patrimoine. Alors qu’Et vint la liberté est salué aujourd’hui comme un objet patrimonial essentiel dans l’histoire de la Guinée indépendante, il n’en existe pas de version bien conservée auprès des institutions guinéennes.

Symbole de la Révolution culturelle : un film qui s’adresse à tous ?

21Pourtant, comme le rappelle Petit Barry, le film est bien le reflet d’un moment essentiel de l’histoire postcoloniale guinéenne, celui de la Révolution culturelle et du retour des héros devant servir à nourrir l’imaginaire national :

  • 26 Entretien cité avec Mamadou Bowoi Barry, juin 2023. À propos de l’héroïsation de personnages histor (...)

1968 est une année très importante dans l’histoire de la Guinée car c’est en 1968 que le gouvernement a décidé de rapatrier les restes mortels de l’almamy Samory Touré, de son premier ministre Diabaté, et d’Alpha Yaya Diallo. Donc, on en parle dans le film. C’est un moment très important de l’histoire de la Guinée autour de ses héros26.

  • 27 Sur les enjeux de mémoire qui entourent la musique promue sous Sékou Touré, voir Dave (2019). Sur l (...)

22Lancée officiellement en août 1968, la révolution culturelle guinéenne est en réalité un processus en marche depuis l’indépendance, mais dont 1968 s’avère un point culminant. L’un de ses plus actifs promoteurs fut Fodéba Keïta, artiste de renommée internationale dans les années 1950 grâce à sa troupe des Ballets africains (Cohen 201227). Fodéba Keïta est aussi un militant anticolonialiste, soucieux de promouvoir la richesse des cultures africaines et une histoire décolonisée. Devenu ministre de l’Intérieur dès 1957, il est la cheville ouvrière de la politique culturelle instaurée à l’indépendance. Elle consistait à encourager et encadrer les pratiques artistiques de la population à tous les échelons du parti (théâtre, musique, danse) tout en étatisant la production et la diffusion, en particulier la radio et le cinéma. Non seulement le film donne à voir en les filmant les résultats de cette politique, mais sa fabrication même en est le reflet.

  • 28 Himi Sylla est né en 1941 à Tabakourou, selon la fiche administrative qu’il remplit à l’Institut du (...)
  • 29 Entretien cité avec Mamadou Bowoi Barry, juin 2023.
  • 30 Entretiens cités avec Sékoumar Barry, mars 2022 et novembre 2023.

23Un des aspects marquants du film réside dans le mélange entre images d’archives (photographiques et cinématographiques) et prises de vue contemporaines. Ce procédé est prôné, entre autres, par l’Américain Robert Flaherty (1884-1951) et le Soviétique Dziga Vertov (1896-1954). Il est aussi porté par les films dits « de montage » comme Mourir à Madrid (1963) de Frédéric Rossif ou Le Fascisme ordinaire (1965) de Mikhaïl Romm, que Sékoumar Barry a peut-être vus à Belgrade. Le procédé est repris par les cinéastes africains de la génération des indépendances comme Paulin Soumanou Vieyra dans Une nation est née (1961) qui traite de manière allégorique de l’indépendance du Sénégal. Dans le cas d’Et vint la liberté, les images ont été tournées par le caméraman Himi Sylla, lui-même formé à Moscou28, au cours de déplacements à travers le pays. Sékoumar Barry se rappelle que le tournage a été facilité par les autorités locales dans toutes les régions de Guinée, ce qui n’est guère surprenant, les responsables locaux du parti ayant certainement reçu des consignes à ce sujet. Le gouvernement avait donné tous les moyens nécessaires à la réalisation du film, le réalisateur ayant pu emprunter l’hélicoptère présidentiel pour tourner les vues aériennes de Conakry, par exemple29. L’objectif s’inscrit dans le projet nationaliste promu par l’État : donner une visibilité aux quatre régions de Guinée pour que chacun puisse s’identifier au récit, tout en montrant que la cohésion nationale repose sur la commune épreuve de la colonisation et le combat unanime derrière le PDG, par-delà les histoires régionales variées et les différences culturelles. Quant aux archives cinématographiques et photographiques, elles sont issues de la régie Syli-Cinéma et de l’INRDG, mais aussi, selon Sékoumar Barry, des images coloniales récupérées à Dakar par Costa Diagne, qui en avait aussi besoin pour son film Hier, aujourd’hui et demain (1968), et auprès du Centre national cinématographique français (CNC)30. On peut supposer effectivement que furent exploitées les archives conservées sur place, donc gratuitement, mais la question reste ouverte pour le partenariat avec les services sénégalais ou avec le CNC, dans le contexte de rupture des relations diplomatiques entre la France et la Guinée, entre 1965 et 1975. Cette démarche ne concerne toutefois que le début du film.

24Une autre force du film réside dans le lien entre l’image et le son, qui reflète lui aussi les dynamiques de la révolution culturelle. Pendant toute la première partie du film, par exemple, une nette différence de style de musique s’opère à chaque fois que les Européens interviennent dans le récit : pour introduire le commerce des esclaves aux embouchures du Rio Nunez, des chants africains sont ainsi brutalement interrompus par un inquiétant orchestre européen alternant percussions, piano et cordes. L’essentiel de la bande-son repose cependant, comme le générique le précise, sur « les enregistrements musicaux de l’ensemble instrumental de la radiodiffusion nationale et des troupes fédérales ». L’ensemble instrumental, créé en 1961, était l’un des ensembles folkloriques les plus importants, ayant pour tâche d’interpréter le répertoire traditionnel, issu des différentes régions de Guinée, avec des instruments acoustiques en accompagnement d’un chanteur ou d’un chœur. Ces ensembles se distinguaient des orchestres modernes incorporant des instruments électriques, une batterie ou des cuivres et ayant pour mission de réinterpréter les airs traditionnels (Pauthier 2012 b).

25Enfin, on pourrait s’étonner que le scénario ait été entièrement rédigé en français, alors que la Guinée s’est engagée dès 1962 dans une réflexion sur l’alphabétisation en langues nationales, puis a promu, à partir de 1967, l’enseignement en quatre langues nationales. Il ne semble pas y avoir eu de débat sur ce point, ce qui n’est que partiellement contradictoire avec la politique plus globale du régime puisque le président Sékou Touré lui-même prononçait ses discours-fleuves en français et publiait ses œuvres dans cette langue également. Horoya publiait toutefois quelques articles en langue locale. Le film ayant vocation à servir de vitrine du pays auprès des visiteurs étrangers, l’usage du français paraît également cohérent de ce point de vue. La question de la réception par un public guinéen large, donc à la compréhension inégale du français, n’est toutefois pas complètement éludée. En effet, l’image mais aussi les chants viennent en renfort du commentaire prononcé en français. C’est le cas de la célèbre chanson composée par le griot Mamadou Kandé à la veille du référendum de 1958 (Niane 1959-1960), qui appelle à l’unité des votants guinéens pour le « non ». Le même type de procédé, mettant en dialogue un récitatif en français et des paroles en langues nationales réinterprétées sur des airs traditionnels, a été utilisé dans le célèbre album Regard sur le passé du Bembeya Jazz National, sorti au même moment que le film. De ce point de vue, le dialogue entre l’image, la voix-off en français et les chants en langues nationales offre des possibilités de diffusion auprès d’un large public.

26En définitive, Et vint la liberté apparaît moins comme un film révolutionnaire que comme le film de la Révolution. Il l’est d’abord, de manière évidente, par son propos qui traduit le projet de décolonisation et de transformation de la société guinéenne. Mais il l’est aussi par son processus de fabrication, qui n’aurait pas été possible sans l’ensemble des politiques culturelles menées à la même époque pour revaloriser les cultures africaines et écrire à nouveaux frais l’histoire de la Guinée. Pour qui sait en décrypter les non-dits, le film est aussi à l’image des contradictions et des tensions de la Révolution guinéenne, en particulier si l’on tient compte de la violence exercée par la suite contre ses auteurs.

27Emblématique de la Révolution guinéenne, le film fut donc une pièce importante du nationalisme culturel à usage interne. Mais il fut également un outil diplomatique destiné à servir de vitrine à la Guinée auprès des visiteurs étrangers et d’un public plus international. Cela pose la question de sa réception, en Guinée et ailleurs, afin de déterminer si le film fut aussi, au-delà de l’échelle nationale, emblématique de l’Afrique révolutionnaire.

Les divers destins d’Et vint la liberté : diffusion nationale, réception internationale et patrimonialisation

28Dans son édition du 22-28 février 1969, Horoya-Hebdo, magazine récemment créé et s’adressant plus particulièrement aux cadres du parti et aux intellectuels, annonce fièrement la sortie d’un « nouveau film guinéen » :

Il est advenu une tradition pour les metteurs en scène des Studios Syli-Film, de réaliser un long reportage sur les actualités politiques, économiques et sociales du peuple de Guinée. Après « Dans la vie d’un peuple il y a des instants » de Louis Akin, « Huit et Vingt » de Diagne Costa, « Les femmes de Guinée » de Alpha Baldé, vient de paraître « Et vint la liberté » de Sékou Oumar Barry.
Ce dernier né de la série qui dure 90 minutes est incontestablement le résumé des précédents, aussi bien « documentaire » d’histoire, « reportage » modèle sur les réalisations du peuple, qu’ « actualités » traditionnelles sur les événements récents qui ont marqué le dixième anniversaire de l’Indépendance de la République de Guinée.
(Horoya-Hebdo, n° 4, 22-28 février 1969 : 22-23.)

  • 31 Dans le bilan dressé par Louis (Lamine) Akin, directeur de Syli-Cinéma, le film n’est pas encore ci (...)

29Suit un article laudatif décryptant successivement les trois angles d’approche adoptés. Le film est sorti en léger décalage par rapport à la célébration des dix ans de l’indépendance31, pour des raisons liées aux contraintes du montage effectué à l’extérieur du pays, mais il fut largement diffusé en Guinée dès son achèvement.

Diffusion et réception en Guinée

  • 32 Horoya-Hebdo, n° 5, 1-7 mars 1969, 29-30.
  • 33 Horoya-Hebdo, n°15, 3-9 mai 1969 : 4e semaine du film soviétique.
  • 34 A. Romanov, « Gvinejskie vstrechi » [Rencontres guinéennes], Iskusstvo kino [L’art du cinéma – revu (...)
  • 35 Horoya-Hebdo, n° 34, 6-12 sept. 1969, 28-29.
  • 36 Entretien cité avec Sékoumar Barry, mars 2022.

30Une semaine plus tard, la Guinée inaugure en grande pompe le 8-Novembre, cinéma construit par la Chine, situé en face des studios de Syli-Cinéma en bout de presqu’île, vers la banlieue32. Et vint la liberté figure parmi les films programmés lors de la semaine d’ouverture, non en premier plan mais à la fin de la semaine, à la séance de 21 h du dimanche 9 mars, en même temps que 3 ¼ de Myriam Makeba de Costa Diagne (1967). Ce cinéma public et sa vaste salle de plus de 1 000 places servent dorénavant aux représentations prestigieuses et aux festivals internationaux33. En septembre 1969, le film y est ainsi projeté devant la délégation de la RDA, lors de la « IIe Semaine du film allemand en Guinée », ou encore à la délégation soviétique à l’automne 196934 à la suite de Hier, aujourd’hui, demain de Costa Diagne35. Ainsi, juste après sa sortie, Et vint la liberté est toujours diffusé en même temps que les autres films documentaires produits par la Guinée. Il en va de même à l’étranger dans les festivals. Le Palais du Peuple, édifié également par la Chine en 1967, propose aussi des séances de « films éducatifs et mobilisateurs » guinéens36, à côté de sa fonction principale d’accueil des meetings et de spectacles vivants.

  • 37 Ibid.
  • 38 « Puis c’est l’hymne national, et toute la rue se met au garde-à-vous » (Monémno 1997, 136). Voir a (...)
  • 39 Entretien cité avec Sékoumar Barry, Conakry, mars 2022.

31Et vint la liberté circule également à travers tout le pays, soit dans les grandes salles publiques, comme à Conakry, au Club, au Triomphe, au Vox, au Rialto, au Palace ou encore dans un cinéma à Matam, soit plus largement dans les locaux du PDG. De ce fait, la majorité des Guinéens et Guinéennes l’ont vu, à un moment ou à un autre, dans toutes les préfectures où Sékoumar Barry avait circulé lors du tournage, profitant du maillage du pouvoir et de sa connaissance du pays37. On sait que toutes les séances de cinéma étaient précédées de l’hymne national et que la photographie de Sékou Touré, seul portrait autorisé dans les lieux publics, trônait à côté de l’écran38. Il est difficile en revanche de préciser les réactions du public et donc sa réception interne, mais on peut supposer qu’il a suscité un sentiment de fierté (fierté à l’énoncé de la lutte politique d’avant-garde, fierté des réalisations accomplies par le pays) et que le film confirmait pour la population le vécu de la colonisation, bien présent dans l’esprit des spectateurs. En témoigne un souvenir du réalisateur qui, lors d’une des premières projections au Palais du Peuple vient s’asseoir parmi le public et entend une femme dire en opinant de la tête « c’est comme ça qu’on nous a fait souffrir »39. Il en déduit que le film est réussi. Il est sûr en tout cas qu’il parle aux Guinéens, qui aiment à se retrouver à l’écran, et qu’il leur permet de s’identifier à des pans de leur histoire nationale.

32C’est ce qui est affirmé officiellement dans les années qui suivent sa réalisation, traduisant un état d’esprit partagé par toute une génération de cinéastes africains, voire tiers-mondistes, au-delà du simple cas guinéen :

Les films réalisés (Bakary Woulën, Et vint la liberté, 8 et 20 pour ne citer que ceux-là) sont une manifestation éclatante de défi jeté à la face du Cinéma bourgeois dont le concept et l’objet n’apportent aucune valeur, aucune utilité, à nos Peuples.
Le cinéma Guinéen, contrairement au Cinéma bourgeois, est une arme artistique révolutionnaire dont le premier rôle est de refléter la vie authentique, objective, historique du Peuple de Guinée d’hier, d’aujourd’hui et de demain.
(Kaba 1972-1973, Conclusion.)

33Et vint la liberté devint ainsi un jalon obligé des célébrations nationales, diffusé régulièrement pour les grandes occasions, notamment lors de la commémoration de l’indépendance. Cette pratique perdure jusqu’à nos jours où, tous les 2 octobre, pour la fête nationale, la télévision nationale en diffuse la version courte.

  • 40 Selon l’ancien projectionniste de Syli-Cinéma, la partie économique est enlevée pour les visiteurs (...)
  • 41 Louis Akin « Le cinéma guinéen a dix ans », Horoya, art. cité, 1968.

34Symbole et vitrine pour l’étranger, il est projeté également lors du passage de diplomates. Pour le rendre digeste, notamment plus court, et adapté au contexte local et international, Sékoumar Barry devait toutefois modifier le film, comme cela a été indiqué plus haut40. Si Et vient la liberté vise avant tout un public guinéen, tout comme les autres documentaires produits auparavant, il a aussi d’emblée vocation à être diffusé à l’étranger : d’une part, la Guinée se voit comme porteuse d’un message global anti-impérialiste, de l’autre elle conçoit ses équipements cinématographiques comme devant servir à toute la région et « singulièrement plus encore avec les pays de l’OERS »41, Organisation des États riverains du Sénégal, fondée en mai 1968 à Labé en présence de L. S. Senghor, Modibo Keita et Ould Daddah.

35La valorisation du film débute donc rapidement après sa production : il devient l’un des films emblématiques de la Révolution guinéenne, largement diffusés non seulement à Conakry mais aussi à l’intérieur du pays. Le film en lui-même est une œuvre de patrimonialisation de la Révolution culturelle qui saisit à l’écran, pour la postérité, le projet de revalorisation des cultures guinéennes mises en œuvre dans les arts vivants (danse, musique, théâtre). La patrimonialisation du film lui-même se limite, sous Sékou Touré, à sa diffusion récurrente. Il est possible que la popularité du film ait été renforcée par l’introduction de la télévision à la fin des années 1970. Les productions filmées des années 1960-1970 y sont alors fréquemment retransmises. La question de savoir pourquoi le film de Sékoumar Barry est mieux connu aujourd’hui du public guinéen que les autres documentaires historiques produits à la même époque reste toutefois ouverte.

Au-delà des frontières nationales : les festivals

36À peine achevé et remanié selon les désirs de Sékou Touré, Et vint la liberté est programmé à l’étranger dans plusieurs festivals de la fin des années 1960 et début des années 1970 où l’expression des cultures africaines se fait entendre. Simultanément diffusé en juillet 1969 au Festival culturel panafricain d’Alger et hors-compétition au VIe festival international du film de Moscou, le film de Sékoumar Barry doit, comme les autres productions guinéennes présentées à Alger, porter l’impulsion révolutionnaire. C’est ainsi que Keita Mamadi, secrétaire général adjoint du Bureau politique du PDG, expose son point de vue lors d’un entretien qu’il donne au journal Algérie actualités pendant le festival d’Alger :

  • 42 M. Korichi, « Penser à partir de sa propre expérience », entretien avec Keita Mamadi, Algérie-Actua (...)

[…] puisque nous avons défini la culture comme étant la synthèse de l’ensemble des activités d’un peuple, il va sans dire qu’elle jouera et qu’elle joue déjà effectivement un rôle important, aussi bien dans la lutte de libération que dans l’édification d’une société nouvelle, débarrassée de toutes les tares des sociétés capitalistes et dans laquelle s’épanouira l’homme nouveau, l’homme africain que nous ambitionnons de former42.

37Pour l’important festival panafricain d’Alger, voici ce qu’annonce la Guinée :

  • 43 C’est le maximum accordé : « Lorsqu’un pays produit des longs et des courts métrages, il pouvait sé (...)
  • 44 « La part de Syli films », Horoya-Hebdo, n° 27, 19-25 juillet 1969, 31.

La toute dernière à bénéficier de la sollicitude matérielle du Parti, notre jeune industrie cinématographique a cependant prodigieusement gagné du développement considérable de toutes les autres disciplines des arts et de la culture africains [sic] de Guinée.
La régie Syli films présentera à Alger quatre documentaires43 :
— « Et l’Afrique danse » (déjà à Alger)
— « Hier, aujourd’hui, demain »
— « La Guinée touristique »
— « Et vint la liberté »44.

  • 45 Le journaliste de Combat, présent à Alger, évoque également L’Âme perdue : Jean-Jacques Naudet, « A (...)
  • 46 A. H. (article signé par ces initiales), « Le cinéma africain sur le chemin de sa liberté », El Mou (...)

38Très étonnamment, ceci ne concorde pas avec le programme évoqué par Paulin Vieyra, présent au festival, qui cite L’Âme perdue (1969) de Sékou Camara et L’Imprévu (1964) d’Alpha Adama, deux films tournés en France (Vieyra 1969, 19545). Les sources contemporaines de l’événement, notamment la presse algérienne, ne disent pas grand-chose d’Et vint la liberté, pas plus que des autres films guinéens qui ne sont ni cités, ni commentés lors des débats qui peuvent être houleux. Seule exception notable, le film de Costa Diagne Hier, aujourd’hui, demain, qualifié « d’excellent documentaire historico-poétique »46 par un journaliste algérien. Et vint la liberté est certes évoqué dans El Moudjahid, le journal étatique algérien d’obédience communiste, mais plus pour des raisons militantes, à savoir sa posture anticolonialiste qu’artistiques ou esthétiques :

  • 47 El Moudjahid, 27-28 juillet 1969, p. 9. Dans un article du 22 juillet, « Le cinéma : une place de c (...)

Et vint la liberté a été le dernier film de la soirée. Retraçant l’histoire de la Guinée depuis l’arrivée des Portugais, il décrit l’apparition de l’esclavage, la colonisation française et enfin l’indépendance. Toutes ces étapes furent illustrées par la présentation de vestiges tels que « La place des nègres » – et la « prison des esclaves ». Les héros de la libération […] déportés et assassinés par les colonialistes au début du siècle furent également évoqués47.

  • 48 Louis Marcorelles, « L’Afrique noire au rendez-vous d’Alger », Le Monde, 20 août 1969, 10.
  • 49 Jean-Jacques Naudet, « Alger 69, An I de l’africanité », Combat, art. cit., 1969.
  • 50 Horoya-Hebdo, n° 29 août 1969, palmarès.

39Le film n’est pas cité non plus par le critique de cinéma du Monde, Louis Marcorelles, qui analyse en revanche les films sénégalais, nigérien, ivoirien et ceux de quelques ethnographes français programmés cette semaine-là48. De même, le journaliste Jean-Jacques Naudet de Combat, qui consacre deux colonnes aux films projetés à Alger, n’évoque qu’un seul film guinéen, L’Âme perdue « ou le portrait d’une jeune fille enceinte et délaissée qui, dans un sursaut d’orgueil, partira seule sur la route pour tout quitter et rompre tous les liens »49. La presse guinéenne, quant à elle, concentre ses informations sur les musiciens, danseurs, groupes folkloriques et orchestres modernes qui connaissent un grand succès et remportent des médailles, dont celle d’or pour le ballet moderne, et plusieurs d’argent50. Il faut dire que former des orchestres ou troupes théâtrales n’impliquait ni longue formation technique, ni grands investissements financiers, contrairement au cinéma qui n’en était qu’à ses débuts en Guinée. Et vint la liberté est donc bien présent à Alger, mais ce n’est pas ce que les spectateurs retiennent des prestations de la Guinée.

  • 51 Aleksandr Rudenskij, « Oleg Vidov i drugie zhizn’ kak v kino » [Oleg Vidov et les autres, la vie es (...)

40Au même moment, Et vint la liberté est diffusé dans le cadre du VIFestival international du film de Moscou qui se tient du 7 au 22 juillet 1969. Le film concourt dans la sélection long et court-métrage documentaire51 mais n’obtient aucune récompense, au grand regret de la revue de cinéma officielle du parti communiste d’Union soviétique, Iskusstvo kino. Celle-ci fait paraître en décembre 1969 une critique dithyrambique sur le film, mettant en valeur aussi bien la forme que le fond du film :

Économe, ce documentaliste discret qu’est Sékou Oumar Barry, a réuni d’anciennes photographies, des images filmées et des images de reportages contemporains, créant une œuvre dynamique composée de différentes strates. Le passé colonial du pays : les parades grandioses des colonisateurs avec leur casques coloniaux et les scènes violentes du travail forcé auquel étaient condamnées les populations locales ; les visages fiers des envahisseurs étrangers également voleurs de terre, les scènes de vie humiliantes pour les populations locales constituent dans ce film des séquences époustouflantes comparées aux scènes de la vie dans la nouvelle Guinée, telle qu’elle s’est construite après la révolution nationale […].

  • 52 Le journal Horoya-Hebdo indique que le film aurait été projeté en novembre 1969 au cinéma Moskva lo (...)

41Le journaliste apprécie la perspective historique du film, notant « le caractère d'une étude cinématographique réfléchie », et l’émotion procurée. Et vint la liberté correspond en effet tout à fait aux attentes concernant les canons esthétiques et idéologiques du régime soviétique. Sa projection permet par ailleurs de glorifier la coopération économique grâce aux images des constructions soviétiques à Conakry, que ce soit le stade du 28-Septembre ou les bâtiments de l’Institut polytechnique Gamel Abdel Nasser. Le journal annonce aussi que l’URSS s’est procurée une copie du film ainsi que celles de L’Afrique danse et Hier, aujourd’hui, demain pour les projeter dans différents cinémas d’Union soviétique52.

42Le cinéma guinéen a laissé peu de traces lors du Festival du film de Tachkent, en 1972. Certes, le cinéaste guinéen Moussa Kémoko Diakité est présent pour accompagner son film Hyrde Diama (1971), coproduit avec la République démocratique allemande, mais il ne met en avant aucun autre film ; il intervient dans une discussion sur « le rôle de l’art cinématographique dans la lutte pour la paix, le progrès social et la libération des peuples » mais ne cite aucun nom. Paulin Vieyra, dans son article sur ce festival paru chez Présence africaine, n’évoque même pas la Guinée (Vieyra 1972).

  • 53 Le Fespaco en était à ses débuts, il était mal couvert par la presse ; ses archives ont été largeme (...)

43Mis à part dans le circuit des pays frères, Et vint la liberté est projeté dès sa sortie lors de la seconde édition du Festival de cinéma de Ouagadougou, prémices du Fespaco, en 1970 sans que l’on puisse toutefois en cerner la réception à l’époque, faute de sources53. Sékoumar Barry et Bob Sow signent, alors, au nom de leur pays, la « Résolution des Cinéastes » soutenant le festival et la politique de prise en mains du cinéma en Afrique par les Africains, dont les prémices avaient été décidées à Alger. Mais la Guinée se détache rapidement de cette démarche, dont l’esprit panafricain correspond peu aux velléités de Sékou Touré de contrôler toute production nationale.

44On voit comment la réception à l’étranger de ces films, produits dans le cadre d’un strict contrôle étatique, est complexe, tant il est difficile de les sortir du contexte de guerre froide et d’affrontement idéologique de l’époque, question d’autant plus difficile que le visionnage des copies originales reste problématique. Comment alors discerner ce qui relevait de critiques situées politiquement, de remarques cinématographiques ou d’appréciations esthétiques personnelles ? Seul Et vint la Liberté nous est parvenue, dans une version tronquée toutefois. De ce point de vue, si les critiques de cinéma ont peu mis en avant le film de Sékoumar Barry, la question de la diffusion éventuelle et de la réception plus populaire du film en dehors de la Guinée demeure ouverte, d’autant que l’on connaît l’aura particulière qu’avait la Guinée révolutionnaire pour les progressistes africains dans les années 1960-1970.

Conclusion : une patrimonialisation ambiguë

45Et vint la Liberté détient un statut à part dans l’imaginaire guinéen, film honoré entre tous, comme le stipule de manière performative Lonsani Kaba dans le bilan du cinéma qu’il dresse sur le vif en 1972-1973 :

  • 54 Kaba (1972-1973, conclusion ; la pagination n’est pas claire).

Pour conclure et terminer ce Mémoire, citons encore le merveilleux film long métrage documentaire « Et vint la liberté », réalisé par notre « Syli-Cinéma » dont le réalisateur Sékoumar Barry et toute l’équipe de tournage ont su fidèlement ressusciter à l’écran la grande histoire du Peuple de Guinée d’hier, d’aujourd’hui, de son invincible combat politique, économique, social, culturel et humain54.

  • 55 Sékoumar Barry, Moussa K. Diakité et Touré Kalil sont libérés après quelques mois, début 1972, la R (...)
  • 56 Voir le travail en cours sur les films étrangers, américains notamment, dont la licence est achetée (...)
  • 57 Costa Diagne, très affecté physiquement et mentalement, ne retrouva jamais sa créativité antérieure (...)

46Que penser de cet éloge officiel, alors que la majorité des acteurs du cinéma sont emprisonnés55 et que le public guinéen n’est guère exposé à une diversité de films étrangers ?56 Si Et vint la Liberté fut particularisé dans les années 1970, c’est en effet, outre son côté symbolique (célébrer les dix ans de l’indépendance, démarche qui ne fut pas répétée pour l’anniversaire des vingt ans), du fait du destin des autres cinéastes, notamment Costa Diagne et Louis Akin dont les carrières furent brisées par sept années de captivité tandis que le scénariste Petit Barry quitta la Guinée après sa libération en 197857. La répression se doubla concrètement de l’effacement des noms et des œuvres et restreignit encore plus la créativité des cinéastes restant au service du pouvoir.

  • 58 Mamadou Dindé Diallo en 2022, vice-recteur de l’université de Kankan, signale ainsi qu’il l’utilise (...)
  • 59 Des recherches sont en cours pour les retrouver.
  • 60 « Mémorandum sur l’Office National du Cinéma de Guinée », 26 avril 1986, 7 pages. Archives national (...)

47Et vint la liberté demeure le film archétypique de la Ire République, connu en Guinée du fait de sa diffusion annuelle et de sa disponibilité sur internet58 alors que la majorité des films issus de la même période n’ont parfois été conservés ni en Guinée, ni ailleurs59. La politique de préservation du patrimoine filmique de cette période a été déficiente dès l’effondrement du régime du PDG en 1984 : absence de volonté politique, désorganisation immédiate des services (suppression de Syli-Cinéma et remplacement par l’Office national du cinéma guinéen – ONACIG) suivie du manque de moyens financiers et du désintérêt pour des films dont le caractère idéologique était probant. Ces problématiques sont soulevées dès le changement de régime, comme le montre le « Mémorandum sur l’Office national du cinéma de Guinée » daté du 26 avril 1986 qui évoque la nécessité de constituer un patrimoine national60 :

Au cours du quart de siècle écoulé, la Guinée a produit un nombre non négligeable de films documentaires, principalement à caractère politique et dont certains furent d’un haut niveau tant au plan artistique qu’au plan général du contenu.
Cependant, leur exploitation s’avère aujourd’hui très difficile en raison :
— de leur caractère idéologique de propagande très marqué
— de la détérioration ou de la perte des copies existantes.
Il serait néanmoins très souhaitable que ces films soient considérés comme relevant du patrimoine culturel national, et que, en conséquence, les négatifs ou les positifs encore exploitables soient archivés et conservés comme tel [sic].

  • 61 Ces destructions, avérées ponctuellement, sont amplifiées dans la mémoire collective prompte à mini (...)

48Ces recommandations n’ont guère été suivies d’effet, malgré la volonté des responsables successifs du cinéma en Guinée qui n’ont pu empêcher la détérioration irrémédiable du patrimoine filmé ainsi que des destructions volontaires61. Près de quarante ans après la publication de ce mémorandum, aucune politique publique d’ampleur et appliquée dans la durée n’a été adoptée pour sauver ce patrimoine.

49De plus, la diffusion d’année en année d’Et vint la liberté à la télévision nationale sans réelle forme de contextualisation montre que le gouvernement et les médias publics sont réticents à interroger le contexte de production et de censure de ce film. L’œuvre est valorisée en raison du discours anticolonial et nationaliste qu’elle véhicule, mais son usage actuel fait l’impasse sur une analyse minutieuse de la construction du film dans ses multiples versions ainsi que dans la trajectoire de ses créateurs. En ce sens, l’usage mémoriel du film ne permet guère d’ouvrir une réflexion critique sur la Révolution des années 1960 et 1970.

  • 62 Sandra Onana, « Au cimetière de la pellicule : à la recherche de la bobine perdue », Libération, 5 (...)

50Reconstituer le contexte de production d’Et vint la liberté ainsi que sa réception critique et populaire en Guinée et à l’étranger permet de poser les jalons d’une réflexion sur cette histoire et surtout sur l’importance de retrouver, conserver et valoriser les sources filmiques guinéennes. Cette réflexion semble engagée auprès de la jeune génération de cinéastes guinéens, comme le montre le film Au cimetière de la pellicule, de Thierno Souleymane Diallo, présenté en compétition au Fespaco de 202362. Son film, à la manière d’une enquête, interroge l’histoire du premier film africain, Mouramani, tourné en 1953 par le Guinéen Mamadou Touré en France. Au titre connu de tous, cette œuvre demeure introuvable : le jeune documentariste Thierno Souleymane Diallo, ancien étudiant de Sékoumar Barry à l’Institut des arts de Dubréka, nous invite à une exploration de cette disparition et à la manière dont ce patrimoine en grande partie perdu façonne les imaginaires des artistes d’aujourd’hui.

Vidéos présentées dans cet article

51Video 1. Et vint la liberté (« Version Camara »)
Réalisé par Sékoumar Barry, 1968. 40 min., 04 sec.
Produit par Syli Film – Conakry.
Version mise en ligne sur Youtube par Kemoko Camara le 11 août 2013.
https://www.youtube.com/​watch?v=qhC8TG19ZIE
Transcription complète archivée sur Nakala : version PDF (113 Ko), DOCX (42 Ko), RTF (254 Ko).

52Video 2. Et vint la liberté (« Version Counsel »)
Réalisé par Sékoumar Barry, 1968. 39 min., 51 sec.
Produit par Syli Film – Conakry.
Version mise en ligne sur Youtube par Radio Africa (Graeme Counsel) le 25 décembre 2013.
https://youtu.be/​DVrvmNWNzbw
Archivé sur Nakala : https://doi.org/​10.34847/​NKL.AF7F0681.
Télécharger la version WMV (243 Mo), MP4 (259 Mo), OGG (263 Mo).
Transcription complète : version PDF (112 Ko), DOCX (44 Ko), RTF (258 Ko).
Sous-titres complet (format SRT, 21 Ko).

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Bibliography

Entretiens et correspondance

Mamadou Bowoi Barry, dit Petit Barry (scénariste), entretien, Courbevoie, 15 juin 2023.

Sékoumar Barry (cinéaste), entretiens, Conakry, 29 octobre 2003, février 2015, 23 mars 2022 ; entretien par téléphone, 23 février 2024.

Abou Bangoura (ancien projectionniste de Syli-Cinéma), entretien, Conakry, février 2015.

Ciré Sow (géographe, cinéphile), entretien, Conakry, 17 juin 2008.

Mamadou Dindé Diallo (vice-recteur de l’université de Kankan), courriel, 2022.

Presse

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Combat, 16-17 août 1969 (Jean-Jacques Naudet, « Alger 69, An I de l’africanité », p. 6-7).

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El Moudjahid, 27-28 juillet 1969, p. 9.

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Horoya-Hebdo, n° 4, 22-28 février 1969 (« Et vint la liberté », p. 22).

Horoya-Hebdo, n° 5, 1-7 mars 1969, p. 29-30.

Horoya-Hebdo, n° 27, 19-25 juillet 1969, (« La part de Syli films », p. 31).

Horoya-Hebdo, n° 29, août 1969 (« Palmarès »).

Horoya-Hebdo, n° 34, 6-12 sept. 1969, p. 28-29.

Horoya-Hebdo, n° 42, 1-7 novembre 1969, p. 42-43.

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Vieyra, Paulin S. 1975. Le cinéma africain. Tome 1 : Des origines à 1973. Paris : Présence africaine.

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Appendix

… Et vint la liberté : retranscription

Réalisation de Sékoumar Barry, 1968. Textes de Mamadou Bowoi Barry, dit Petit Barry.

Note : cette transcription découle de la comparaison des deux versions d’une quarantaine de minutes disponibles en ligne : celle de mise en ligne par Graeme Counsel (Radio Africa : https://www.youtube.com/​watch?v=DVrvmNWNzbw, archivé sur Nakala : https://doi.org/​10.34847/​NKL.AF7F0681) et celle mise en ligne par Kemoko Camara, le 11 août 2013 (https://www.youtube.com/​watch?v=qhC8TG19ZIE).
Le contenu des deux versions est très proche, mais le montage est légèrement différent.
Nous indiquons entre crochets les débuts des principaux chapitres (« GC » renvoie à la version de Graeme Counsel, « KC » à celle de Kemoko Camara).
Cette transcription peut être téléchargée au format
PDF (92 Ko), DOCX (43 Ko), RTF (207 Ko).

[GC : 00:05 | KC : 00:15] [Cartons de générique]

... Et vint la Liberté

Prises de vue : Sylla Himi

Prises de son: Soulemane Barry, M’Mbemba Camara, Amadou Barry

Avec la collaboration de Albert Coultoumi

Assistants opérateurs: Djibril Camara, Souleymane Barry

Chauffeur: Kaba Camara

Électricien: Almamy Sory Touré

Administrateur de production: Khalil Touré

Les enregistrements musicaux sont de l’ensemble instrumental de la Radiodiffusion nationale et des troupes fédérale

Les archives cinématographiques et photographiques sont de la régie Sily Cinéma et de l’Institut national de recherche et de documentation

Scénario et réalisation : Barry Sékoumar

Une production de Sily Film – Conaky 1968

***

[GC : 01:15 | KC : 01:22] [Cartons écrits]

[Afrique déchirée, humiliée et meurtrie !]

[Continent Longtemps soumis aux dures Lois des [sic] L’esclavage qui te privèrent de tes meilleurs fils]

[Partis au-delà des mers pour le nouveau Monde. Les Amériques mangeuses d’hommes]

[Afrique ! ils ont tué les rois et tes sublimes monarques, nié ta culture, ta civilisation, ton histoire]

[Ils ont sur tes richesses établi le règne des monopoles Exploiteurs]

[Hommes conscients de ce monde

Rendez-nous justice !]

[Peuples d’Afrique

Rétablissons ensemble la vérité Historique]

***

[GC : 02:35 | KC : 02:43] [Narrateur] La Guinée. 4 millions d’habitants, 248 000 kilomètres carrés, des frontières sinueuses empiriquement tracées au gré des conquêtes coloniales.

Mais une région particulière de l’Afrique occidentale avec des caractères propres et des traits originaux. La Guinée, région de la savane et des forêts denses.

Région des montagnes : le mont Nimba. Région des rivières du Sud au large des estuaires.

***

[GC : 03:55 | KC : 04:04] Pour les navires dieppois et portugais qui découvrirent les premiers la côte des Graines, y firent escale et fondèrent des comptoirs. Les rivières du Sud et surtout le Rio Nunez offrait pour l’époque les merveilleuse voies de pénétration vers l’inconnu. Leurs estuaires, comme de vastes coins d’eau enfoncés au flanc de l’Afrique, permettaient aux cotres légers de remonter au gré du flux jusqu’à quelque 50 km à l’intérieur des terres.

Le palace des négriers. La prison des esclaves ; une seule et unique porte.

Au fil du temps s’élevèrent le long des rives de Guinée de puissantes factoreries, véritables forteresses, places où s’échangeait l’or du Bouré et du Galam contre les objets manufacturés, mais aussi l’homme noir, le fameux bois d’ébène, contre les étoffes, comme en témoignent encore ces ruines de Boké.

***

[GC : 05:42 | KC : 05:53] Le Fouta Djalon. Il condense sur ses hauteurs les vents pluvieux de l’Atlantique, engendre les rivières et donne naissance à la Gambie, au Sénégal, et au prestigieux Niger, le Djoliba, qui encercle dans l’anneau d’argent de ces eaux paisibles tout l’Ouest africain.

C’est le 1er janvier 1890 que l’île de Tombo fut choisie comme résidence du gouverneur français de l’époque. Qui dit Tombo dit Conakry, aux dires des colons la plus belle ville de la côte occidentale d’Afrique, avec ses avenues bordées de manguiers géants formant voûte épaisse, ces coquettes villas cachées parmi des bosquets de liane et de fraîche verdure.

Là-bas, l’archipel des îles de Los prolonge la [presqu’île de] Kaloum, l’île Kassa et l’île Tamara encerclant la petite île verdoyante de Roume, l’île au Trésor.

Le fort Gallieni de Niagassola dans le Siguiri, construit en 1885 pour endiguer l’avance des troupes samoryennes. Dans ce cimetière reposent de nombreux soldats français.

Samory, Alpha Yaya et Dinah Salifou, symboles de la résistance africaine en Guinée.

Samory Touré, pendant dix-sept années, il a incarné les vertus et les qualités patriotiques des peuples africains. Le héros du Soudan tint en échec les troupes françaises sur les deux rives du Niger, le long des frontières de la Sierra Léone, en Haute Côte d’Ivoire et près du Libéria. Capturé à Guélémou le 29 septembre 1898, Samory fut transféré au Gabon, dans l’île de Ndjolé où il mourut le 2 juin 1900.

Foulamory, la résidence préférée d’Alpha Yaya Diallo, roi du Labé. Tout évoque encore son nom. Sa fille Maimouna habite la case de son vénéré père. La petite marmite qu’utilisait Alpha mo Labé pour ses ablutions, sa tabala, ses étriers.

Alpha Yaya, deux fois déporté, envoyé à la guillotine sèche, là-bas, à Port-Étienne, où il mourut en 1912.

***

[GC : 08:13 | KC : 08:21] Avec l’exil et la disparition de Samory et d’Alpha Yaya, la nuit envahit le continent africain. Lourdes et longues nuits coloniales.

L’Afrique est dominée ! Voici venu le temps du mépris, le temps de l’humiliation !

Travaux forcés, autant dire esclavage !

Jadis, 200 millions d’Africains vendus sur les marchés d’esclaves, mais aujourd’hui l’Afrique est occupée, elle est partagée entre les principales puissances européennes.

Le capitalisme à son apogée a besoin de nouveaux marchés, de nouvelles sources de matières première. Il s’est tourné vers l’Afrique qu’il a subjuguée.

L’homme d’Afrique est devenu un esclave, un être détesté, méprisé, discriminé, qui n’aurait, aux dires des maîtres d’alors, ni culture ni civilisation. Bafoué dans sa dignité et dans sa personnalité, sans liberté et sans responsabilité, l’homme d’Afrique devient étranger dans son propre pays.

Ghana, Mali, Gao, Tékrour, Massina… Souvenir du paradis perdu, nostalgie des cités antiques qui peuplent la mémoire de toute une génération.

***

[GC : 10:02 | KC : 10:12] La conscience de l’oppression rend l’oppression plus oppressive et finalement insupportable. Le 14 mai 1947, le Parti démocratique de Guinée est constitué. À sa tête, Sékou Touré parcourt le pays et mobilise les masses populaires dans la lutte anticolonialiste, lutte contre la discrimination raciale, contre les bas salaires, contre les iniquités les plus criardes du système colonial.

Meetings et grèves se succèdent. En 1957, dix ans après la constitution du PDG, le premier gouvernement semi-autonome de Guinée est formé.

Une année plus tard, à la faveur de la Grande Guerre de Libération menée par le peuple algérien, les contradictions internes du capitalisme français portèrent au pouvoir le général de Gaulle.

13 mai 1958: après les barricades d’Alger, le putsch des Français d’Algérie, de Gaulle vint et proposa aux peuples d’Afrique un référendum solennel au cours duquel il se prononcerait sur leur avenir.

Durant le périple qui le conduisit en Afrique équatoriale et dans certains États de l’Ouest africain, de Gaulle arriva à Conakry.

Syli so Tai ! Syli so Tai ! L’éléphant est entré dans la ville ! L’éléphant, symbole du Parti démocratique de Guinée : courage, puissance et patience.

Heure historique et solennelle.

[Sékou Touré] « Nous avons [quant à nous] un premier et indispensable besoin : celui de notre dignité. Or il n’y a pas de dignité sans liberté. Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage. »

[Général de Gaulle] « On a parlé d’indépendance, je dis ici plus haut encore qu’ailleurs que l’indépendance est à la disposition de la Guinée. Elle peut la prendre, elle peut la prendre le 28 septembre en disant non à la proposition qui lui est faite. »

Le 14 septembre 1958, le Parti démocratique de Guinée convoqua à Conakry une conférence des cadres destinée à relever le défi historique lancé à […]. Décision est prise. [… africain].

Elle est, cette décision, conforme au sens de l’honneur et de la dignité.

***

[GC : 14:37 | KC : 14:47] 29 septembre 1898. C’était à Guélémou, Samory était arrêté et déporté au Gabon sur la lagune de l’Ogooué.

29 septembre 1958, soixante ans après jour pour jour, le retour vengeur de l’histoire.

Nous avons vengé Alpha Yaya, Dinah Salifou, M’balia Kamara, Oumar Dramé, Barry Gassimou aussi. Le 29 septembre 1958, quand le Guinéen se réveille, il renaît à la dignité et à la liberté.

Le 12 octobre, la République est proclamée.

***

[GC : 17:27 | KC : 17:37] La Guinée indépendante et libre entre dans une grande révolution globale et multiforme.

[Les scènes suivantes (GC : 17:42 à 20:30) sont déplacées après le générique de fin dans la version de Kemoko Camara (KC : 37:42 à 40:04.]

La révolution est fille des nécessités de la vie, prise de conscience d’un passé, d’un présent, et volonté de créer un avenir radieux.

La révolution, c’est d’abord essentiellement la prise de conscience des nouvelles responsabilités qui incombent au peuple, moteur de l’histoire, dans l’édification de son bonheur.

La prise de conscience de tout le peuple se matérialise dans le grand mouvement d’investissement humain, traduction économique de la pensée politique du Parti démocratique de Guinée, car il faut compter sur ses propres forces.

le Parti démocratique de Guinée compte 8 000 comités de base, 204 sections, 30 fédérations. Il organise et mobilise les masses populaires, canalise leurs énergies créatrices et les sensibilise à tout moment au problème de la Révolution.

Le parti est le moule et le creuset de la pensée collective. En réalité, c’est la base qui est le sommet du pouvoir d’où partent les idées et les initiatives multiples qui sont systématisées et rendues cohérentes au niveau de la direction nationale du parti.

Le nouvel État s’organise. Il renforce son organisation politique, modifie et révolutionne ses structures administratives pour les adapter aux exigences nouvelles de la lutte, car l’impérialisme guette la Guinée.

La Guinée crée sa propre monnaie gagée sur la conscience du peuple. Elle émet ses timbres.

Les fils de notre peuple qui servaient dans la […]. Le secrétaire général du parti, le camarade Sékou Touré, définit à l’intention des militants en [uniforme…]

***

[GC : 20:46 | KC : 18:04] L’indépendance, c’est la porte ouverte sur le monde. Au palais de verre de Manhattan :

[Sékou Touré] « Le gouvernement que j’ai l’honneur de présider, fidèle à l’idéal de justice et de solidarité, fidèle surtout à l’action et à la volonté unanime du peuple de Guinée en faveur de l’accélération de la lutte des peuples opprimés, entend une fois de plus proclamer que la liberté de l’Afrique est indivisible et qu’en conséquence l’indépendance guinéenne est inséparable de celle des autres peuples d’Afrique. C’est pourquoi, de cette tribune, je lance un appel aux hommes conscients. Je lance un appel aux nations qui […] plus grande part des responsabilités dans les affaires du monde, à tous les peuples prêts à participer à la [...]. le monde du triomphe […] de l’intelligence et des valeurs humaines. »

La révolution n’est jamais isolée. Elle est synonyme de lien nouveaux, fructueux, de coopération amicale et fraternelle avec tous les peuples du monde.

***

[GC : 24:19 | KC : 21:39] [Série de cartons écrits difficilement lisibles]

[… des deux Présidents symbolise…]

[… de la lutte des leaders…]

[S.M. Mohamed V inaugure la conférence…

[souhaite la bienvenu aux chefs d’Etat…]

[… intérêts impérialistes tendant à priver]

[…] la politique africaine

[à l’issue de la réunion, le Souverain]

[salue le Président et les chefs des délégations]

***

[GC : 25:35 | KC : 22:48] Nous avons choisi l’indépendance pour notre liberté et pouvoir réaliser l’unité africaine.

Addis-Abeba, en mai 1963: première conférence des chefs d’État et de gouvernement africains. Naissance de l’OUA.

[GC : 26:20 | KC : 23:35] L’Afrique renaît au monde avec son riche héritage culturel.

Bakary Sissoko, brutalement arraché à notre affection, mort à 32 ans en pleine floraison artistique… Bakary, nous t’avons nommé ambassadeur aux talents innombrables, artiste et mérite des ballets africains, digne héritier des docteurs et jurisconsultes de Djenné, Tombouctou et Kangaba.

***

[GC : 28:54 | KC : 26:07] Voici venu le jour blanc du peuple de Guinée. À l’occasion du dixième anniversaire de l’indépendance, notre peuple fête une grande victoire :

[Sékou Touré] « Une victoire du peuple. Il est des morts qui continuent à vivre et qui vivent éternellement, dans la pensée, dans les options de leur nation. L’Almamy Samory Touré, arrêté au moment où il faisait sa prière du matin, le 29 septembre 1898, fut déporté au Gabon. Et Alpha Yaya Diallo fut également arrêté et déporté, successivement le 23 novembre 1905 au Dahomey, et le 9 février 1911 en Mauritanie.

« Le peuple révolutionnaire de Guinée, son parti et son gouvernement, viennent de remporter une victoire inestimable qui sera inscrite en lettres d’or dans les glorieuses pages de l’histoire de la Révolution africaine. Les restes de l’Almamy Samory Touré et de Alpha Yaya Diallo sont rentrés en Guinée. Désormais ils sont dans le pays qu’ils ont aimé et défendu. Le Bureau politique national du Parti démocratique de Guinée saisit cet important événement pour remercier les peuples et gouvernements frères de Mauritanie et du Gabon qui, grâce à leur sens de l’unité militante des peuples d’Afrique, ont bien voulu favoriser le transfert des restes de nos illustres pionniers.

« En ces jours de victoire, notre peuple se fait le devoir de saluer la mémoire de tous les hommes illustres, de tous les combattants qui, au service de leur peuple et de l’humanité […] […] un jour la cause juste et permanente du bonheur social et humain. Il salue tous les martyres connus et anonymes de l’impérialisme et du colonialisme. »

Retour triomphal de l’Almamy Samory Touré, empereur du Wasoulou.

Retour auguste et solennel d’Alpha Yaya Diallo, roi du Labé, comme jadis le retour de Soundiata.

La défense de la révolution incombe au peuple, le magicien de l’histoire. Un peuple uni, debout, combattif, décidé à ne plus subir mais à agir pour maîtriser son destin.

Peuple militant de la Révolution, toi qui ne trompes ni ne trahis, jalousement préserve tes acquis immortels.

***

[GC : 35:00 | KC : 32:08] Le peuple de Guinée se souvient de tous ceux qui ont lutté et donné leur vie pour la gagner en la perdant au pied des causes justes.

[Portraits de : Cherif Fanta Madi ; Cherif de Sagale ; Soumah Moustapha ; Diogo Diallo ; Traoré Falaye ; Dia Mouctar ; Touré Ibrahima ; Mangué Gadiri ; Barry Gassimou ; Ouremba Keita ; Diallo Abdourahmane ; Dramé Oumar ; Boiro Mamadou]

***

[GC : 35:48 | KC : 33:00] Berges riantes de la Basse Guinée ; roches volcaniques soumises au choc des vagues et des marées.

Belles plages de sables fin ; palmiers et cocotiers aux silhouettes nostalgiques.

Douce verdure du [Fouta Djalon ?] ; montagnes et vallées, plaines et collines dénudées, ravagées par l’érosion lente et impitoyable des temps.

Boé qui s’illumine dans les feux du soir.

Cascades et torrents aux chutes verdoyantes. Sites aux noms évocateurs. Gardiens sempiternels de la grande et belle histoire du peuple de pasteurs qui se fixa en ces lieux après le Sahara.

Le Fouta-Toro, le Macina, [..] jusqu’au creux de ces montagnes-forteresses.

Le Mandingue, pays de Soundiata que baigne le Djoliba au cours lent et sinueux. Bissandougou, la riante capitale de Samory.

Niagassola et son fort, Kérouané et ses diamants, et le Simandou, et Niani la merveilleuse.

Forêts de Diecké, Gania, Koulé et Lainé, forêts sacrées au rythme magique, rythme ensorceleur, réserve inépuisable de faune, de flore, bêtes des premiers temps.

Nimba, point culminant de l’Afrique de l’Ouest.

Ô mon beau pays, ma verte Guinée, douce est ta lumière en ce dixième anniversaire de notre liberté. Élevons des murailles plus hautes et plus solides que celles de Guémé Sangan.

Reconstruisons la cité nouvelle aux fondations semblable à ces rochers. Rochers de gré usés par les eaux courantes.

Témoin des long temps préhistoriques et de la violence des éléments cherchant leur équilibre sur la planète [jadis encore mal éteinte].

Notre cité, l’immortelle cité de septembre, tel ces superbes clochers, [ces donjons, piliers, monuments], demeures semblables à une ville de géants. Cité qui résistera aux épreuves du temps, [qui survivra] par-delà l’espace [et le temps, comme la révolution qui l’a] secrétée et qui est elle-même [trans-croissante et] trans-temporelle.

La révolution [ne connaît pas de pause ni de] retour en arrière. Au fur et à mesure de sa marche ascensionnelle, meurent de vieux objets [et naissent de nouvelles] espérance sur la route [infinie de l’histoire].

***

[GC : 39:41 | KC : 37:22] [Générique de fin]

[La régie nationale de cinématographie et de photographie adresse des meilleurs remerciements aux militants du Part démocratique de Guinée pour leur collaboration à la réalisation de ce film. Elle remercie également la direction du studio des films documentaires de Varsovie pour son amicale coopération]

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Notes

1 Sékou Oumar Barry à l’état civil, le réalisateur adopte, à son retour de formation à l’étranger, la forme Sékoumar Barry comme nom de cinéaste. Nous retenons ici cette graphie, sauf dans les citations.

2 Fespaco : Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, créé en 1969.

3 Soriba Soumah. Sékou Oumar Barry, son parcours, ses œuvres, sa vision. Film documentaire de fin d’études supérieures. Dubréka : Institut supérieur des Arts Mory Kanté, 2019.

4 Devenu le Fespaco en 1972. Il n’y eut pas de palmarès en 1970 faute de jury, voir Dupré (2012, 103).

5 C’est ainsi qu’il présente les choses dans le documentaire cité, Sékou Oumar Barry, 2019. Dans l’entretien réalisé avec lui le 23 mars 2022 à Conakry, il dit avoir eu le souhait de réaliser un film sur le développement économique et social afin de marquer son retour en Guinée. Il précise ensuite : « Je pensais qu’il fallait faire un film pour résumer tout ce dont a besoin cette jeune nation. Le titre est venu à la fin, au départ c’était “Guinée an X”. » (Entretien réalisé le 3 novembre 2023 à Conakry.)

6 Par exemple : Keïta (1948, 466-469), Keïta et alii. (1951, 175‑207) ; Cissé (1967 ; 2008 [1969]). Fodéba Keïta était un artiste polyvalent, à la fois poète, dramaturge, chorégraphe et metteur en scène.

7 Pour une bibliographie complète, voir http://www.cessma.univ-paris-diderot.fr/spip.php?article76 [archive].

8 « Et vint la liberté », Horoya-Hebdo, n° 4, 22-28 février 1969, 22.

9 Selon une vision classique de la Guinée comme étant organisée en quatre régions dites naturelles. Pour une analyse critique de cette quadripartition, voir Goerg (2011).

10 À partir de 10:09, jusqu’à 17:30 (version Camara) ; 10:01, jusqu’à 17:21 (version Counsel).

11 À partir de 17:31, jusqu’à 25:54 (version Camara) ; 17:21, jusqu’à 28:40 (version Counsel).

12 Sur les usages de l’histoire dans la construction du récit national en Guinée, voir Pauthier (2014) et N’Daou (2021).

13 Version Camara : 26:07 à 28:05 ; version Counsel : 29:04 à 31:11 :
« Une victoire du peuple. Il est des morts qui continuent à vivre et qui vivent éternellement, dans la pensée, dans les options de leur nation. L’Almamy Samory Touré, arrêté au moment où il faisait sa prière du matin, le 29 septembre 1898, fut déporté au Gabon. Et Alpha Yaya Diallo fut également arrêté et déporté, successivement le 23 novembre 1905 au Dahomey, et le 9 février 1911 en Mauritanie.
« Le peuple révolutionnaire de Guinée, son parti et son gouvernement, viennent de remporter une victoire inestimable qui sera inscrite en lettres d’or dans les glorieuses pages de l’histoire de la Révolution africaine. Les restes de l’Almamy Samory Touré et de Alpha Yaya Diallo sont rentrés en Guinée. Désormais ils sont dans le pays qu’ils ont aimé et défendu. Le Bureau politique national du Parti démocratique de Guinée saisit cet important événement pour remercier les peuples et gouvernements frères de Mauritanie et du Gabon qui, grâce à leur sens de l’unité militante des peuples d’Afrique, ont bien voulu favoriser le transfert des restes de nos illustres pionniers.
« En ces jours de victoire, notre peuple se fait le devoir de saluer la mémoire de tous les hommes illustres, de tous les combattants qui, au service de leur peuple et de l’humanité […] un jour la cause juste et permanente du bonheur social et humain. Il salue tous les martyres connus et anonymes de l’impérialisme et du colonialisme. »

14 Version Camara : 37:00 ; version Counsel : 39:31 (phrase altérée dans cette version).

15 Version Camara : 23:14 ; version Counsel : 26:01.

16 Louis Akin, « Le cinéma guinéen a dix ans », Horoya, 8, 9 et 10 octobre 1968.

17 Entretiens avec Sékoumar Barry le 23 mars 2022 chez lui et le 23 février 2024 par téléphone.

18 Entretien avec Mamadou Bowoi Barry, dit Petit Barry, à Courbevoie, 15 juin 2023. Le manuel en question est : Niane et Suret-Canale (1961 ; édité en 1960 à Conakry par le ministère de l’Éducation nationale).

19 « C’est donc un “Mory Wankon” enrichi par cette critique constructive, ce travail collectif qui est la marque de fabrique de toute œuvre d’art que les militants verront bientôt sur nos écrans ». Horoya, 12 sept. 1968, p.3-4.

20 Mamadou Boiro est un commissaire de police tué en février 1969 par des officiers parachutistes qu’il escortait vers Conakry par avion. Ces derniers, de crainte d’être arrêtés suite à la dénonciation du « complot des militaires » quelques jours auparavant, précipitent le commissaire dans le vide et tentent sans succès de détourner l’avion. Le nom de Mamadou Boiro est donné au Camp Camayenne qui devient ainsi Camp Boiro.
Dans la version Camara, le portrait est visible à 32:47 ; dans la version Counsel : 35:35.

21 Entretien cité avec Mamadou Bowoi Barry, juin 2023. Barry Diawadou était le chef d’un parti rival du PDG dans les années 1950, le Bloc africain de Guinée, et député de la Guinée à l’Assemblée nationale (1954-1958) ; Kaman Diaby était le chef d’état-major adjoint des armées : il ouvrait à ce titre tous les défilés et apparaissait donc à l’image. Barry Diawadou, Kaman Diaby et Fodéba Keïta sont les trois personnalités les plus connues qui furent arrêtées en 1969 dans le cadre de la dénonciation d’un « complot des officiers félons et des politiciens véreux ». Tous trois ont été exécutés en secret.

22 L’opération militaire Mar Verde est menée le 22 novembre 1970 : des navires portugais accostent à Conakry avec pour mission de libérer des Portugais constitués prisonniers par le Parti africain de l’Indépendance de Guinée-Bissau et du Cap-Vert (PAIGC), qui avait une base arrière à Conakry. Des exilés guinéens participent à l’opération avec l’objectif de renverser le régime de Sékou Touré. L’opération est un échec complet de ce point de vue. Cette « agression guinéo-portugaise » déclenche une répression politique très dure tout au long de l’année 1971 contre les supposés complices intérieurs de cette opération.

23 Mamadou Barry a publié un récit autobiographique (Barry 2022).

24 Entretien cité avec Mamadou Bowoi Barry, juin 2023.

25 Voir la liste du personnel de Syli-Cinéma établie dans Kaba (1972-1973, 30) ainsi que dans la transcription intégrale en fin d’article. Dans la présentation du scénario du film, Kaba cite bien Mamadou Barry pour le texte (ibid., 252).

26 Entretien cité avec Mamadou Bowoi Barry, juin 2023. À propos de l’héroïsation de personnages historiques comme Samory Touré, voir Bertho (2019).

27 Sur les enjeux de mémoire qui entourent la musique promue sous Sékou Touré, voir Dave (2019). Sur la production théâtrale, voir Bertho et Diallo (2024).

28 Himi Sylla est né en 1941 à Tabakourou, selon la fiche administrative qu’il remplit à l’Institut du cinéma de Moscou (VGIK) où il étudie de 1960 à 1966. Il devient ensuite le caméraman attitré de Syli-Cinéma.

29 Entretien cité avec Mamadou Bowoi Barry, juin 2023.

30 Entretiens cités avec Sékoumar Barry, mars 2022 et novembre 2023.

31 Dans le bilan dressé par Louis (Lamine) Akin, directeur de Syli-Cinéma, le film n’est pas encore cité : Horoya, n° 8, 9-10 oct. 1968, « Le cinéma guinéen a dix ans ».

32 Horoya-Hebdo, n° 5, 1-7 mars 1969, 29-30.

33 Horoya-Hebdo, n°15, 3-9 mai 1969 : 4e semaine du film soviétique.

34 A. Romanov, « Gvinejskie vstrechi » [Rencontres guinéennes], Iskusstvo kino [L’art du cinéma – revue officielle du cinéma en Union soviétique], décembre 1969, n° 12, 135. L’ancien projectionniste de Syli-Cinéma, Abou Bangoura, évoque le nombre de onze bobines (16 mm) pour ce film. Entretien, Conakry, février 2015. Les archives à Varsovie (cf. supra) comptent dix bobines.

35 Horoya-Hebdo, n° 34, 6-12 sept. 1969, 28-29.

36 Entretien cité avec Sékoumar Barry, mars 2022.

37 Ibid.

38 « Puis c’est l’hymne national, et toute la rue se met au garde-à-vous » (Monémno 1997, 136). Voir aussi entretien avec Ciré Sow, né en 1954, Conakry, le 17 juin 2008.

39 Entretien cité avec Sékoumar Barry, Conakry, mars 2022.

40 Selon l’ancien projectionniste de Syli-Cinéma, la partie économique est enlevée pour les visiteurs étrangers pour ne laisser que la partie historique (entretien cité avec Bangoura, Conakry, févr. 2015).

41 Louis Akin « Le cinéma guinéen a dix ans », Horoya, art. cité, 1968.

42 M. Korichi, « Penser à partir de sa propre expérience », entretien avec Keita Mamadi, Algérie-Actualité, 27 juillet-2 août 1969, 17.

43 C’est le maximum accordé : « Lorsqu’un pays produit des longs et des courts métrages, il pouvait sélectionner un long et deux courts métrages pour le représenter. À défaut de longs métrages, quatre courts métrages pourront être présentés » (Vieyra, 1969, 193).

44 « La part de Syli films », Horoya-Hebdo, n° 27, 19-25 juillet 1969, 31.

45 Le journaliste de Combat, présent à Alger, évoque également L’Âme perdue : Jean-Jacques Naudet, « Alger 69, An I de l’africanité », Combat, 16-17 août 1969, 6-7.

46 A. H. (article signé par ces initiales), « Le cinéma africain sur le chemin de sa liberté », El Moudjahid, 20-21 juillet 1969, 5.

47 El Moudjahid, 27-28 juillet 1969, p. 9. Dans un article du 22 juillet, « Le cinéma : une place de choix dans le festival », le journaliste cite, pour la Guinée, Louis Akim (sic = Akin).

48 Louis Marcorelles, « L’Afrique noire au rendez-vous d’Alger », Le Monde, 20 août 1969, 10.

49 Jean-Jacques Naudet, « Alger 69, An I de l’africanité », Combat, art. cit., 1969.

50 Horoya-Hebdo, n° 29 août 1969, palmarès.

51 Aleksandr Rudenskij, « Oleg Vidov i drugie zhizn’ kak v kino » [Oleg Vidov et les autres, la vie est comme dans les films], publié le 16 juillet 2016, https://proza.ru/2016/07/16/975 [archive].

52 Le journal Horoya-Hebdo indique que le film aurait été projeté en novembre 1969 au cinéma Moskva lors de la semaine du cinéma guinéen à Moscou (n° 42, 1-7 nov. 1969, 42-43).

53 Le Fespaco en était à ses débuts, il était mal couvert par la presse ; ses archives ont été largement détruites lors d’une inondation en 2009 tandis que les témoignages sont défaillants sur ce point.

54 Kaba (1972-1973, conclusion ; la pagination n’est pas claire).

55 Sékoumar Barry, Moussa K. Diakité et Touré Kalil sont libérés après quelques mois, début 1972, la Révolution ayant besoin d’eux pour assurer le tournage des actualités et des documentaires.

56 Voir le travail en cours sur les films étrangers, américains notamment, dont la licence est achetée par le gouvernement guinéen via la firme suisse Socoprint après l’agression de 1970.

57 Costa Diagne, très affecté physiquement et mentalement, ne retrouva jamais sa créativité antérieure tandis que Louis Akin retourna en Côte d’Ivoire, son pays d’origine.

58 Mamadou Dindé Diallo en 2022, vice-recteur de l’université de Kankan, signale ainsi qu’il l’utilise comme support de cours pour son enseignement d’histoire de la Guinée (courriel 2022).

59 Des recherches sont en cours pour les retrouver.

60 « Mémorandum sur l’Office National du Cinéma de Guinée », 26 avril 1986, 7 pages. Archives nationales de Guinée, rédigé par Bailo Telivel Diallo (directeur général de la Culture), Moussa Kemoko Diakité (Directeur de la S.G.P.) à l’attention de Monsieur le Ministre de l’Information et de la Culture, 3.

61 Ces destructions, avérées ponctuellement, sont amplifiées dans la mémoire collective prompte à minimiser les responsabilités politiques. Sur le patrimoine cinématographique guinéen, voir Chomentowski (à paraître).

62 Sandra Onana, « Au cimetière de la pellicule : à la recherche de la bobine perdue », Libération, 5 juillet 2023. https://www.liberation.fr/culture/cinema/au-cimetiere-de-la-pellicule-a-la-recherche-de-la-bobine-perdue-20230705_CUACN5AMC5AOPON6DATLS36V64/ [archive].

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References

Electronic reference

Céline Pauthier, Odile Goerg and Gabrielle Chomentowski, Et vint la liberté (Sékoumar Barry, 1968) : réflexion autour d’un film en Guinée révolutionnaire”Sources: Materials & Fieldwork in African Studies [Online], 10-11 | 2025, Online since 29 October 2025, connection on 16 August 2026. URL: http://journals.openedition.org/sources/3451; DOI: https://doi.org/10.4000/15248

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About the authors

Céline Pauthier

Nantes Université, Centre de recherches en histoire internationale et atlantique (CRHIA), Institut des mondes africains (IMAf).

Odile Goerg

Université Paris Cité, Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (CESSMA).

Gabrielle Chomentowski

CNRS, Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (CHS). https://orcid.org/0000-0003-4607-3101

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