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Ranimer, recouvrer, réparer : le cinéma d’archive africain après l’indépendance et la question de la restitution

Reanimate, Recuperate, Repair: Post-Independence African Archival Filmmaking and the Question of Restitution
Reanimar, recuperar, reparar: a produção cinematográfica africana pós-independência e a questão da restituição
Nikolaus Perneczky
Translated by Nancy Sabatier
This article is a translation of:
Reanimate, Recuperate, Repair: Post-Independence African Archival Filmmaking and the Question of Restitution [en]

Abstracts

As calls for the return of Africa’s displaced cultural patrimony from museums and ethnological collections intensify, how does its similarly dispersed and sequestered film heritage fit into these discussions? Asking what current restitution debates might mean for Africa’s colonial and post-colonial audiovisual legacy, this article takes a historical approach to the question by examining archival films made in the aftermath of African independence. Specifically, I contend that the practice of African archival (or found footage) film-making is an inquiry into the conditions, possibilities, and limitations of moving image restitution. I examine three archival films produced in the 1960s and 1970s, locating them within struggles over the historical memory of colonialism and political contestations of the post-independence era. These works were some of the earliest African-directed films to employ found (still and moving) images. Their archival trajectories attest to the violence of objectification embedded in archival images and classifications, as well as to the seizure and destruction of archives by post-colonial states seeking to control the contested memory of independence. Across these cases, I propose a reading of African archival filmmaking as both restitutive and a critical interrogation on restitution: while materially reclaiming images that might otherwise have remained inaccessible, the films stage a formal inquiry into the reappropriation of archival images, exploring not only the possibilities entailed by their return, but also the conditions and limitations that shape their use. Beyond reclaiming archival materials, African filmmakers engaged archives as institutions: as sites where images are preserved, ordered, and selectively made available, and as spaces of enclosure and sequestration. My discussion moves from close readings of individual films to reconstructions of their historical production contexts and archival afterlives, demonstrating how the material conditions of archiving both shape and constrain possibilities of reappropriation. Therefore, I argue that a viable project of moving image restitution today can only take shape through a critical reckoning with colonial legacies (and post-colonial aftermaths) in audiovisual archiving.

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Author’s notes

Les recherches menées pour cet article ont été réalisées dans le cadre d’une bourse Leverhulme Early Career Fellowship, financée par Leverhulme Trust.

Full text

Données associées à cet article
« Post-Independence African Archival Filmmaking and the Question of Restitution: Discussion with 5 African Filmmakers. »
https://nakala.fr/​collection/​10.34847/​nkl.e5a5451q
Celle collection rassemble les transcriptions de deux conversations avec des cinéastes africains menées par l’auteur, en langue originale anglaise :
« Footage Lost and Found: A Roundtable on Africa’s Displaced and Silenced Film Heritage. With Jihan El-Tahri, Ali Essafi, Nii-Kwate Owoo and Jean-Marie Téno » (2023);
« Transcript of Conversation with Suliman Elnour » (2025).

Introduction : une table ronde africaine sur le film et la restitution

  • 1 La table ronde Footage Lost and Found: A Conversation on Africa’s Displaced and Silenced Film Archi (...)

1Alors que se multiplient les appels pour la restitution du patrimoine culturel africain par les musées et collections ethnographiques du Nord global, qu’en est-il de l’héritage cinématographique, tout autant déplacé, dispersé et isolé (Lore-Mungai et Pimenta 2021) ? En 2023, j’ai animé une table ronde sur ce sujet avec quatre cinéastes africains contemporains qui ont une profonde connaissance de ce vaste et complexe paysage archivistique1. La cinéaste et productrice d’origine égyptienne Jihan El-Tahri, connue pour ses documentaires basés sur des archives tels que Cuba, une odyssée africaine (2007), a mené d’importantes recherches sur les collections nationales et privées de films et de radiodiffusions dans toute l’Afrique. Cependant, en raison d’archives perdues et d’accès parfois limité, elle a souvent été contrainte à se tourner vers des archives d’image à l’étranger dont le coût peut s’avérer prohibitif. Jean-Marie Téno, dont les films d’essai acclamés par la critique – d’Afrique, je te plumerai (1992) à Une feuille dans le vent (2014) – interrogent les héritages persistants du colonialisme dans son Cameroun natal, réutilise depuis longtemps les images de films de propagande coloniale achetés pour une somme symbolique au ministère français de la Coopération et au service audiovisuel de l’armée française avant que les pressions budgétaires de l’austérité ne poussent les archives publiques à monétiser leurs possessions. Le cinéaste ghanéen Nii-Kwate Owoo, réalisateur de You Hide Me (1970), une œuvre de référence du cinéma militant qui a aidé à catalyser un débat antérieur sur la restitution (voir Savoy 2022, 11-15), a constaté l’érosion progressive de la mémoire audiovisuelle du Ghana, que ce soit la destruction des archives validée par l’État lors des revirements politiques ou le dépeçage néolibéral au lendemain des ajustements structurels. Le cinéaste marocain Ali Essafi, qui s’est consacré récemment à la récupération des archives mises sous silence des années de plomb du Maroc, a remarqué qu’au Maghreb l’inaccessibilité est un obstacle plus important que la perte, sans toutefois oublier les dommages dus à la négligence et au déplacement. Ces quatre cinéastes ont unanimement exprimé leur inquiétude sur la dispersion mondiale de l’héritage cinématographique africain colonial et postcolonial, ainsi que sur les limitations d’accès et de capacité d’archivage sur le continent, les deux étant d’après eux profondément liés. Toutefois, ils estiment que la « restitution » n’est pas forcément un cadre pertinent pour chercher réparation. D’après eux, se concentrer uniquement sur le retour, que ce soit au travers du rapatriement des supports d’images physiques ou de l’obtention de substituts numériques, ne présente qu’une approche partielle du problème. Ils plaident de préférence pour une prise en compte plus large de l’héritage colonial dans l’archivage audiovisuel avec l’examen de questions aussi diverses que les conditions d’accès restrictives à l’héritage cinématographique africain contrôlé par les institutions du Nord global, la fragilité des infrastructures d’archivage cinématographique dans beaucoup de pays africains ou les régimes de droits d’auteur qui enferment les images dans la catégorie de propriété intellectuelle. Ils s’accordent à penser que la restitution considérée au sens strict de rapatriement ne permet pas d’examiner les causes structurelles à l’origine de la dispersion et de la mise sous silence de l’héritage cinématographique africain et qu’elle doit donc être complétée par des formes de « réparation » archivistique qui pourraient aller de l’échange de compétences, transferts de technologies et renforcement des capacités, jusqu’à la création d’un réseau d’archivage indépendant et à la reconstitution des archives perdues grâce au récit oral et à la mémoire populaire. Ainsi, une réflexion sur les utilisations possibles de la restitution pour l’héritage audiovisuel africain a permis à mes interlocuteurs d’imaginer plusieurs options d’avenir archivistique. En se basant sur leurs idées et sur des recherches récentes qui analysent les implications du débat sur la restitution pour l’héritage audiovisuel africain colonial et postcolonial (Gabara 2023 ; Losch 2022 ; Perneczky 2023), cet article élargit et historicise la conversation à travers le prisme des films d’archives réalisés au lendemain de l’indépendance africaine. Plus précisément, il propose d’envisager le cinéma africain d’archives ou de found footage – une technique qui réemploie des images existantes à partir de fonds d’archive ou d’autres sources (Baron 2024) – comme une méthode d’étude des conditions, des possibilités et des limitations de la restitution d’images filmées.

2La demande pour la restitution d’images filmées n’est pas nouvelle. Déjà, en 1958, le réalisateur béninois Paulin Soumanou Vieyra souhaitait que les films coloniaux et ethnographiques soient rendus aux lieux et aux personnes qui y sont dépeints (Perneczky 2022, 384-385). Lors d’une conférence organisée à Paris par la maison d’édition Présence africaine, il a plaidé pour que les œuvres en question soient rendues au continent, intégrées dans une cinémathèque collective, transformées et restaurées par des apprentis monteurs, afin de recouvrer, à partir de ces représentations corrompues du passé africain, un imaginaire réparateur capable de restituer les histoires et de guider l’avenir : « Je pense […] que parmi les courts-métrages tournés par les Européens sur l’Afrique, il y a déjà matière d’un cinéma africain » (Vieyra 1958, 115). Dans les décennies qui ont suivi, parmi les luttes pour la libération, pour la reconstruction nationale et pour un « worldmaking » anti colonial (Getachew 2019), les cinéastes africains ont cherché à établir une « image Afrique contre-hégémonique » (« counterhegemonic image-Africa », Genova 2021, 74) en opposition au régime scopique mis en place par le pouvoir colonial, et les films d’archive furent un élément central dans cette lutte. Cet article revient sur trois films d’archive réalisés pendant les deux décennies qui ont suivi la requête de Vieyra en 1958 et les place dans le contexte des luttes pour la mémoire historique du colonialisme et des contestations politiques de l’après indépendance. Ces trois œuvres, présentées comme des cas d’étude, ont été choisies parce qu’elles font partie des tout premiers films réalisés par des cinéastes africains utilisant des images existantes (fixes et filmées) et parce que leurs trajectoires archivistiques reflètent précisément le déplacement et la mise sous silence de la mémoire historique contre lesquels leurs créateurs luttaient. Le film Liudi tantsa: monolog maski (Les Hommes de la danse, 1965) du cinéaste guinéen Costa Diagne, incorpore les images fixes d’un recueil de photographies réalisé par un photographe français sur la danse et la représentation rituelle africaines, afin de ranimer les masques africains exposés dans un musée à Moscou, ville où Diagne étudiait alors le cinéma. Ce film est l’une des toutes premières œuvres d’un cinéaste africain (excepté les actualités filmées produites par les États africains) à utiliser des images existantes. Afrika, dzhungli, baraban i revolutsiia (L’Afrique, la Jungle, les tambours et la révolution, 1977) par le cinéaste soudanais Suliman Elnour, lui aussi étudiant à l’Institut d’État de la cinématographie (VGIK), se sert de films d’actualité dans les archives soviétiques pour tenter de recouvrer une image auto-déterminée de l’Afrique. Enfin, Mémoire 14 (1969-1971) de l’écrivain et cinéaste marocain Ahmed Bouanani récupère des images de l’ère coloniale dans les archives cinématographiques nationales du Maroc pour réparer le traumatisme causé par la colonisation en retransmettant l’histoire officielle par le biais des registres oraux de la mémoire populaire.

3Ces films dessinent une trajectoire historique, de l’apogée de la lutte anticolonialiste dans les années 1960, une période marquée par la compétition de la guerre froide et un premier débat avorté sur la restitution, jusqu’aux déceptions et frustrations des décennies qui ont suivi. Ces changements se reflètent dans l’évolution des paradigmes sur la réappropriation des archives : des premiers films d’archive réalisés au sortir de l’indépendance, qui estimaient que les images de l’ère coloniale étaient des miroirs déformants, mais indispensables, de sociétés en pleine transformation, jusqu’aux œuvres plus récentes qui interrogent la colonialité des collections et des institutions archivistiques pour défier leur emprise persistante sur le passé et l’avenir de l’Afrique. Au travers de ces trois cas d’étude, je défends que le cinéma d’archive africain est à la fois restitutif et porteur d’un regard critique sur la restitution. Ces films se réapproprient de façon matérielle des images qui risquaient de rester inaccessibles et, dans le même temps, procèdent à un examen formel des utilisations qui sont faites de cette réappropriation – non seulement les possibilités qu’offrent le retour de ces images, mais aussi les conditions et les limitations qui contraignent leur utilisation. Enfin, outre la réappropriation d’images d’archive, les cinéastes africains font face à l’archive en tant qu’institution, à savoir en tant que site où les images sont conservées, classées et mises à disposition de manière sélective, tout en luttant contre la saisie, la séquestration et la destruction des archives par les institutions nationales postcoloniales.

4Mon argument ici est double. Tout d’abord, j’affirme que les enjeux de la réalisation de films found footage dans le contexte de la construction nationale et de la reconstruction culturelle après l’indépendance ne peuvent être pleinement compris à travers une analyse textuelle et formelle seule, mais doivent être fondés sur les rencontres et matérialités archivistiques concrètes desquelles sont nées ces œuvres. Mon analyse de la démarche engagée par les cinéastes africains avec les archives puise dans les théorisations antérieures sur l’appropriation des archives – de l’étude novatrice de Jay Leyda (1964) sur le film de compilation (« compilation film ») en tant que témoin historique, aux débats plus récents sur le pouvoir persistant du regard colonial (Columpar 2002) et ses subversions potentielles (i.e., Mulvey 2007, McMahon 2023) – tout en intégrant les théories qui conceptualisent l’archive coloniale non seulement comme un recueil d’objets, mais également comme une classe de connaissances maintenue par les infrastructures et les opérations archivistiques (Stoler 2009 ; Bogues 2011). Cependant, même dans le cadre de cette perspective plus large, la question de savoir comment l’auto-représentation fait valoir ses droits à partir d’un imaginaire aliénant et objectifiant doit rester abstraite à moins d’être liée aux réalités archivistiques que les cinéastes ont affrontées après l’indépendance. Pour cette raison, ma discussion débute par une analyse détaillée de chaque film, puis se termine par la reconstruction des contextes entourant leur réalisation et de leurs devenirs archivistiques, afin d’illustrer comment les possibilités de réappropriation sont à la fois définies et restreintes par les conditions matérielles de l’archivage. Deuxièmement, et de manière connexe, je soutiens que les histoires archivistiques de ces trois films montrent la façon dont, dans le contexte d’un héritage audiovisuel africain déplacé et mis sous silence, « l’idée de restitution se retrouve coincée à plusieurs endroits en même temps », ainsi que l’a affirmé Jihan El-Tahri lors de notre table ronde. Leurs trajectoires archivistiques révèlent la violence de l’objectification ancrée dans les images et les nomenclatures d’archive, mais aussi les actes de destruction des archives et de gate-keeping de l’infrastructure archivistique par les institutions des États post-coloniaux déterminés à contrôler la mémoire contestée de l’indépendance. Un projet sur la restitution des images filmées ne pourra voir le jour de façon viable qu’après une évaluation critique de ces héritages coloniaux et de leurs répercussions post-coloniales.

  • 2 La transcription éditée et annotée de cette conversation est disponible en anglais, en annexe de la (...)

5Diagne, Elnour et Bouanani ont traité des trahisons et des frustrations de la lutte pour l’indépendance, cependant leur travail insiste tout autant sur la réalité des promesses que l’indépendance n’a pas tenues. Leurs films ont eu un impact durable sur les générations ultérieures de cinéastes africains. J’ai en effet pris connaissance de leur travail grâce aux recherches de Jihan El-Tahri (2018) sur Costa Diagne et aux écrits d’Ali Essafi sur Ahmed Bouanani (Essafi 2013 ; voir aussi Limbrick 2022). Ma conversation avec El-Tahri, Essafi et les autres participants à la table ronde, entremêlant luttes passées et présentes autour de l’image, a profondément influencé l’angle d’approche de cet article qui revisite la question de la restitution non pas du point de vue des institutions archivistiques, mais à travers l’expérience vécue par les cinéastes africains en tant que revendicateurs d’image. Cette conversation2 ne sert pas seulement à orienter ma discussion, mais aussi à souligner l’importance cruciale des sources orales dans l’écriture des histoires filmiques après l’indépendance.

Réanimation : Les Hommes de la danse (Costa Diagne, 1965)

  • 3 Cette section de l’article n’existerait pas sans l’aimable soutien de Gabrielle Chomentowski dont l (...)

6En 1966, le président sénégalais Léopold Sédar Senghor accueillit le premier Festival international des arts nègres à Dakar qui réunissait les créateurs venus d’Afrique et de la diaspora mondiale pour une célébration de l’expression culturelle noire. Le documentaire français primé au festival, Les Statues meurent aussi (France, 1953), réalisé par Chris Marker, Alain Resnais et Ghislain Coquet, qui fait une critique acerbe de la dislocation de l’héritage culturel africain, eut un fort impact sur l’audience. Un court-métrage sur le même sujet par le jeune cinéaste guinéen Costa Diagne, Les Hommes de la danse (1965), reçut une Antilope d’or, la plus haute récompense décernée par le festival3. Réalisé alors que Diagne était étudiant à l’Institut d’État de la cinématographie (VGIK) à Moscou, le film prend la forme d’une conversation entre un étudiant africain et un masque présenté dans une exposition d’art africain – la représentation d’un passé déplacé par le pillage colonial. Diagne lui-même découvrit le masque lors de la visite d’une exposition itinérante au Musée des cultures orientales (Chertok 1972). À la vue de ces artefacts africains figés dans une collection de musée, il décida de réaliser un film qui les ranimerait en tant que source d’autodétermination culturelle. Le script s’est inspiré d’un court récit de Fodéba Keita, qui dirigeait alors le Ballet national guinéen, publié en préface d’un recueil de photographies de 1954 du photojournaliste Michel Huet, lui aussi intitulé Les Hommes de la danse (voir Figure 1). Keita imagine qu’un masque l’interpelle ainsi : « Regarde-moi dans les yeux, enfant d’Afrique, et ne sois pas étonné si mon visage te paraît marqué par le désespoir. Depuis que je suis enfermé entre les murs de cette salle, mes yeux ont terni, mon fier sourire d’antan a disparu et mes traits ont été figés par la honte » (Keita dans Huet 1954, 7).

7Dans un commentaire sur le film que Diagne a écrit dans le cadre de ses études au VGIK, il décrit sa propre rencontre avec le masque comme la fusion du sujet et de l’objet, présent et passé : « Je me tenais près du masque qui se trouvait derrière la vitrine et dans les orbites vides du masque, j’ai vu mes yeux. J’ai eu envie de me fondre en lui, de me réincarner en lui, d’être lui à différents moments de l’histoire pour à travers lui revivre le passé » (Diagne cité dans Chomentowski 2023). Pour redonner vie au masque, Diagne lui attribue une voix qui s’adresse directement à l’étudiant africain. Il utilise également une technique cinématographique habile qui consiste à animer le masque par le biais de mouvements de caméra, de superpositions et d’un éclairage expressif. Pour le dénouement exalté du film, Diagne a rassemblé des photographies ethnographiques de danse et de représentation rituelle. À travers ces images cinétiques, le film rétablit un lien entre l’objet de musée abstrait de son environnement et le contexte dans lequel il vivait auparavant.

Figure 1 : couverture du recueil de photographies Les Hommes de la danse (Huet 1954)

Figure 1 : couverture du recueil de photographies Les Hommes de la danse (Huet 1954)

Image fournie par l’auteur.

8Les photographies dans Les Hommes de la danse sont tirées du recueil de photographies éponyme de Michel Huet ; le titre du film et du livre est inspiré par les dernières lignes du poème de Senghor, Prière aux masques (1945) :

Ils nous disent les hommes du coton du café de l’huile
Ils nous disent les hommes de la mort.
Nous sommes les hommes de la danse, dont les pieds
reprennent vigueur en frappant le sol dur.

  • 4 Bien que le film et le recueil photographique soient tous les deux vagues quant au lieu exact où le (...)

9Les hommes (et femmes) de la danse photographiés par Huet et intégrés dans le film de Diagne, nous ramènent momentanément dans le monde d’où le masque a été pris4. Le lien du masque et de la danse ainsi renoué, ils rendent à l’objet inanimé sa fonction originale au sein d’une performance dynamique. Ainsi que l’explique Diagne dans son commentaire, plutôt que d’exprimer une « connaissance » objective du masque, représentée dans le film par la voix d’un guide du musée, le film avait pour but d’évoquer son « sentiment » et sa « fonction ». Le masque parle pour lui-même, néanmoins il ne parle pas tout seul, pas tant que les « visions » de l’étudiant lui confèrent le pouvoir d’agir. Si la muséalisation aplatit et fige les choses vivantes sous forme d’images, Les Hommes de la danse inverse cette logique en utilisant des images fixes pour défaire l’objectification. Le médium de la photographie, qui historiquement est un moyen d’objectification et de marchandisation de l’art africain (Ogbechie 2014), devient ainsi une force de réanimation.

10La pièce maîtresse du Festival des arts nègres fut une exposition de sculpture africaine qui présentait des artefacts venus d’endroits variés du continent et dont la moitié était prêtée par des musées et des collections ethnographiques européens (Ficquet et Gallimardet 2009, 143). La présence de tant d’objets déplacés ne passa pas inaperçue. Le président Senghor s’efforça de rassurer ses partenaires européens, parmi eux le ministère français de la Coopération qui avait coorganisé le festival, sur les demandes de restitution concernant les objets empruntés, affirmant qu’elles « ne seraient pas tolérées » (Senghor cité dans Ficquet et Gallimardet 2009, 148). Cependant, les autres chefs d’État africains ne partageaient pas ce point de vue. Même si les artefacts exposés à Dakar faisaient partie de « la civilisation universelle », ainsi que Senghor aimait à le dire, la question de leur provenance et de leurs propriétaires d’alors a été posée ouvertement (voir, par exemple, Eyo 1968 [1966]) et en coulisse (Vieyra 1984, 7). Les requêtes en faveur de la restitution, telles que celles exprimées par le périodique ouest africain Bingo, furent finalement endiguées par une rhétorique de « coopération » (Vincent 2016, 56), une ruse que les acteurs politiques du Nord global emploient depuis (van Beurden 2015).

11Outre le retour physique des artefacts déplacés, la question de leur réanimation a également été intensément débattue. Dans un discours lors du colloque qui accompagnait le festival, le poète martiniquais Aimé Césaire (2009 [1966]) critiqua la « réification » (208) des individus soumis au régime colonial et affirma que « le racisme et le colonialisme avaient tenu à transformer le Nègre en chose » (210). Tout comme Les Hommes de la danse, l’exposition principale de sculpture africaine dans le Musée dynamique construit pour l’occasion manifestait une prise de conscience critique de l’objectification des cultures africaines sous la colonisation et ambitionnait de redonner vie à des objets inanimés. Tandis que les conservateurs s’étaient fiés à des sources ethnographiques pour décrire et classer les objets exposés, les textes présentés sur les murs évitaient d’utiliser l’ethnographie comme cadre interprétatif, s’abstenant ainsi d’explications didactiques. Les photographies, sons et images filmées d’archive furent incorporés dans le design de l’exposition pour recontextualiser les objets exposés et, par le biais d’un éclairage théâtral, pour accentuer leur plasticité dynamique (Ficquet et Gallimardet 2009, 149). La ressemblance entre cette stratégie et celle employée dans Les Hommes de la danse est frappante, car elles affrontent le même problème. Comment réactiver les passés africains, non pas en tant que « traditions » figées, mais sous forme de mémoire culturelle vivante et dynamique : dans le contexte de la reconstruction après l’indépendance, il ne s’agissait pas d’une question académique, mais d’un sujet d’urgence politique (voir, par exemple, Stouky 2016 [1966]). Selon le critique de film soviétique Semen Chertok (1972), le thème interne de Les Hommes de la danse était précisément la réhabilitation de la culture nationale après l’indépendance.

12Le pouvoir des images photographiques et filmiques pour objectifier a été amplement théorisé sous le concept du « regard ». Bien qu’en général associée avec la théorie cinématographique féministe des années 1970, l’itération de la théorie du regard remonte aux premières luttes anticoloniales et antiracistes. Elle permettait alors d’analyser le régime scopique qui étayait le pouvoir colonial et la ligne de couleur mondiale (Columpar 2002). Frantz Fanon, dans Peau noire, masques blancs (1952), a décrit la violence du « regard blanc » (89) qui brise son « schéma corporel » – ainsi qu’il l’exprime dans le langage de la phénoménologie – lequel cède alors la place à un « schéma épidermique racial ». L’homme noir se trouve ainsi réduit à une image externalisée sous forme de « regard objectif » (90). Alors que le film de Diagne était empli d’optimisme quant à l’utilisation des images d’archive pour défaire l’objectification racialisée, le discours de Césaire lors du colloque invita à plus de prudence avec l’avertissement que « si l’on n’y prend garde, l’Afrique risque de ne plus se voir que par les yeux des autres et de jeter sur elle-même un regard pétrifiant » (2009 [1966], 211).

  • 5 La production et la diffusion d’Et vint la liberté est analysée dans ce numéro par Odile Goerg, Gab (...)

13En 1967, peu après avoir terminé ses études au VGIK, Diagne fut nommé directeur de production à Syli-Cinéma, l’institution cinématographique d’État de Guinée. Le gouvernement socialiste du président Ahmed Sékou Touré, qui considérait que le cinéma était un outil important pour la mobilisation politique, engagea des moyens significatifs en argent et en personnel pour ce cinéma d’État (Cousin 2017, 22) qui dépendit fortement des images d’archive pour ses premières productions. En s’appuyant sur les archives photographiques et cinématographiques de Syli-Cinéma, ainsi que sur d’autres sources de l’Institut national de recherche et de documentation, les cinéastes avaient pour tâche de se réapproprier le passé de la Guinée que l’histoire coloniale avait déformé. Le film « éducatif » basé sur ces archives le plus visionné fut … Et vint la liberté (1968) de Sékou Oumar Barry. Diffusé chaque année à la télévision pour commémorer le Jour de l’indépendance, il retrace la trajectoire de la Guinée de la résistance anticolonialiste à l’indépendance. Ce fut grâce à de tels films d’archive, écrit Jeanne Cousin dans son étude sur le cinéma Guinéen, que « la nation pouvait retrouver la vérité de son histoire, et se la réapproprier » (2017, 32)5. La reconstruction nationale s’articula donc sur la reconstruction des archives de la Guinée, lesquelles avaient été décimées après le référendum de 1958 quand le personnel technique et administratif français reçut l’ordre de quitter le pays et « instruit d’emporter ou de détruire tout le matériel et les archives » (Schmidt 2007, 170 ; voir aussi Curtin 1960).

  • 6 Le film de Diagne avait été présenté par l’Union soviétique et non par la Guinée qui boycottait le (...)

14En tant que chef de production à Syli-Cinéma, Diagne était attaché à l’idée d’un cinéma national révolutionnaire dont la priorité serait « la lutte du peuple contre le colonialisme, contre le néocolonialisme, pour un meilleur futur, pour que naisse un homme nouveau » (Diagne in Chertok 1972). Ses films, dont Huit et vingt (1967) et Hier, aujourd’hui, demain (1967), ne reçurent cependant pas toujours l’approbation de Touré. Les désaccords s’étaient multipliés entre eux après le retour de Diagne en Guinée. Touré le mit à pied pendant huit mois pour le punir de sa participation au Festival des arts nègres de Senghor à une période où les relations entre la Guinée et le Sénégal étaient tendues (Vieyra 1975, 107 ; voir aussi Chomentowski 2016)6. Après l’attaque des portuguais contre Conakry, Touré fit la chasse aux supposés collaborateurs ; il se méfiait en particulier des professionnels formés à l’étranger. En 1971, la majorité du personnel de Syli-Cinema fut emprisonné et « accusé de tenter de renverser le régime et de collaborer avec des putschistes étrangers » (Kalitova 2019). La production cinématographique s’arrêta net. Diagne fut emprisonné pendant sept ans à Kindia (Cousin 2017, 61), qui fait partie du complexe carcéral guinéen connu aujourd’hui sous le nom de son nœud central, le terrible Camp Boiro. Lorsqu’il fut relâché le 22 novembre 1978, « il était handicapé physiquement, presque aveugle, les mains brisées par la torture et avec une perception totalement changée de l’idéal révolutionnaire » (Khalitova 2019, 167).

15Depuis la mort de Touré en 1984, l’héritage cinématographique guinéen a été détruit, abandonné et déplacé. Le souvenir de la contribution fondamentale de Syli-Cinéma au cinéma africain fut balayé tandis que le pays entrait dans une nouvelle ère politique. Les bobines furent jetées, brûlées ou noyées dans l’océan Indien (ibid., 10). La privatisation des biens publics, y compris les films et salles de cinémas appartenant à l’État, se propagea dans les années 1990 (Cousin 2018, 11). En 1999, le bâtiment qui abritait autrefois Syli-Cinéma et la cinémathèque nationale fut investi par le nouveau Centre culturel franco-guinéen dont la construction provoqua une nouvelle vague de destruction. Selon un témoin interrogé par Cousin (ibid., 52), des milliers de courts et longs métrages finirent ensevelis sous la boue. En 2005, les conditions de stockage des quelque trois cents bobines restantes s’avérèrent à tel point déplorables (les locaux n’étaient plus climatisés) qu’elles furent brûlées sur place. D’après un document présenté par un ancien fonctionnaire de l’État au cinéaste guinéen Thierno Souleymane Diallo (voir le documentaire de Diallo de 2023, Au cimetière de la pellicule), il semblerait qu’une copie de Les Hommes de la danse se trouvait parmi les bobines brûlées. Lorsque Diallo interroge les cinéastes de l’époque et des anciens responsables sur le devenir d’un autre film perdu, Mouramani de Mamadou Touré (1953), considéré comme l’un des tout premiers films réalisés par un cinéaste africain du sud du Sahara, on lui répond invariablement d’aller chercher en France. Il reste une copie analogique de Les Hommes de la danse à Moscou, ainsi que d’autres films réalisés par les étudiants africains du VGIK.

16Aujourd’hui, l’héritage cinématographique de la Guinée encore existant est dispersé dans le monde entier, suivant les vecteurs transnationaux de dépendance économique et technologique, par le biais d’accords de coproduction et de services de laboratoires commerciaux – ou d’une solidarité socialiste et non-alignée – et au travers de la formation de cadres du cinéma et d’une assistance technique. Jeanne Cousin répertorie les éléments de films guinéens détenus dans des laboratoires en Allemagne, Bulgarie, France, Maroc, Pologne, République populaire de Chine, Roumanie, Russie, Serbie, Suisse et République Tchèque (Cousin 2017, 50). Mener à bien la restitution du cinéma guinéen révolutionnaire nécessiterait des recherches approfondies sur sa provenance (Chomentowski, à paraître) et la participation de nombreuses institutions concernées. Il faudrait reconstruire les archives et la capacité archivistique dans une Guinée en pleine instabilité politique depuis le coup d’État de 2021 et avoir la volonté de traiter les premiers films du pays autrement que comme des reliques d’une révolution avortée. Si Les Hommes de la danse démontre que la seule condition pour la restitution des images de l’ère coloniale est de défaire l’objectification et la muséalisation, alors le destin archivistique de l’œuvre de Diagne suggère que cette condition s’applique également à la mémoire cinématographique de la période de la postindépendance – une archive éparpillée et en suspens, attendant non seulement le retour, mais aussi la réanimation et la reconstruction.

Récupération : L’Afrique, la jungle, les tambours et la révolution (Suliman Elnour, 1977)

  • 7 La reconstruction historique dans cette section est en grande partie basée sur mon interview avec S (...)

17Comme Costa Diagne avant lui, le cinéaste soudanais Suliman Elnour étudia au VGIK où il fut envoyé par le cinéma para-étatique soudanais pour apprendre la réalisation et la cinématographie7. Sa bourse fut supprimée en 1971, quand les relations entre l’Union soviétique et le Soudan se détériorèrent en raison du soutien du parti communiste soudanais au coup d’État manqué contre le président Gaafar Nimeiry. Elnour parvint à poursuivre ses études à Moscou de 1973 à 1978 avec l’aide de la Société d’amitié soudano-soviétique, suscitant néanmoins la méfiance du régime de Nimeeiry. En 1977, Elnour réalisa L’Afrique, la jungle, les tambours et la révolution dans le cadre de ses études. Afin d’exposer les perceptions soviétiques de l’Afrique, le court-métrage combine des interviews avec des citoyens soviétiques, des dessins d’enfants et des films d’archive issus des Archives centrales d’État du film documentaire et de la photographie de l’URSS situées à Krasnogorsk. Des images d’archive de la faune et de la flore africaine, un enregistrement ethnographique de danseurs devant une hutte en chaume, ainsi que d’autres clichés d’une Afrique générique et intemporelle, se juxtaposent à des films d’actualité soviétiques contemporains qui illustrent les efforts de modernisation et les luttes pour la libération. Les dessins d’enfants représentant des animaux sauvages et des masques africains sont accompagnés d’une comptine russe issue d’un livre populaire pour enfants qui met en garde contre les dangers tapis dans les buissons. Ces stéréotypes africains sont complétés par des micro-trottoirs qu’Elnour a recueilli dans les rues de Moscou : une jeune femme qui s’interroge sur « l’authenticité » de l’art africain, un homme en tenue militaire qui affirme que la paix est nécessaire en Afrique du Sud et un petit garçon qui estime avec sagesse que « là-bas les gens sont riches et pauvres ». Elnour s’était donné pour objectif d’évoquer une image de « l’Afrique aux yeux des Soviétiques » (Elnour dans Mahdi 2018 [1979], 41), mais aussi de réinterpréter et de resignifier ces images d’archive d’un point de vue africain.

  • 8 Le spécialiste américain du cinéma soviétique Jay Leyda, qui est aussi l’auteur du premier livre sa (...)

18L’Afrique, la jungle, les tambours et la révolution est « né dans la moviola » (Suliman Elnour, com. pers., 25 février 2025). Inspiré par Roman Karmen, son professeur au VGIK, et par d’autres cinéastes soviétiques tels que Mikhail Romm qui a réédité des films tournés pendant la Seconde Guerre mondiale pour leur donner une nouvelle portée politique, Elnour utilisa le montage pour interroger et réassembler les représentations soviétiques de l’Afrique8. Son objectif déclaré était de « créer une nouvelle forme d’expression […] en dehors du cadre dans lequel ils [les films] ont été produits » (Elnour dans Mahdi 2018 [1979], 41). Cependant, tandis que le soutien de Karmen lui ouvrait des portes dans les Archives centrales d’État, Elnour décrit son sentiment de se sentir « piégé » et « contrôlé » par le peu de matériel disponible (com. pers. 25 février 2025). À l’évidence, ses films peinent à dépasser le périmètre étroit limité par les quelques images biaisées à sa disposition. Le titre paratactique du film, qui liste des tropes récurrents sans imposer un nouvel ordre, reflète son sentiment d’être pris au piège. Là où les images échouent, le rythme prête main-forte : en écho à Les Hommes de la danse, Elnour insère des séquences de danse dans le montage afin d’ajuster le train des images avec la « cadence de la vie africaine » (Elnour dans Mahdi 2018 [1979], 41). En guise de conclusion, une narration en russe, superposée à des images dépeignant l’industrie et la lutte armée sur un fond de jazz endiablé, remet l’accent sur le dynamisme historique d’un continent en pleine transformation sociale et politique.

19Les impressions sur l’Afrique des passants moscovites interrogés par Elnour étaient tout autant « stéréotypées » que les images d’archive trouvées dans les Archives centrales d’État. Pour Elnour, ces rencontres parfois malaisées montrent aussi le « sentiment de ségrégation par la couleur » (ibid.) dont lui et d’autres étudiants racialisés firent l’expérience en URSS. Parmi les images fabriquées à l’étranger qu’il dut affronter se trouvait sa propre image en tant qu’homme noir dans les rues de Moscou : « peut-être que la caméra, le micro et la peau noire les avaient effrayés ! » (ibid.). En posant à ses interlocuteurs des questions telles que « L’image que vous avez de l’Afrique a-t-elle changé de votre enfance à maintenant ? », Elnour cherchait à la fois à révéler les préconceptions et à ébranler leur présumée fixité (ibid.). Ce n’est pas une coïncidence si L’Afrique, la jungle, les tambours et la révolution s’ouvre sur un groupe d’enfants. Dans les dessins colorés qui traduisent les idées incomplètes et malléables des enfants, le film fait allusion à une généalogie, ou une sociogénie, de « l’image Afrique » soviétique. En définitive, plutôt que de conférer à cette image une nouvelle signification, qui était l’intention initiale d’Elnour, le film retrace la formation et la reproduction continuelle de cette image, malgré la « révolution » africaine évoquée dans le titre.

20En dépit de toutes ses lacunes avouées, L’Afrique, la jungle, les tambours et la révolution fut aussi une œuvre programmatique. En 1979, Elnour retourna au Soudan et accepta un poste à Cinéma Section (auparavant appelé Sudan Film Unit) au ministère de l’Information et de la culture. Lors d’une conversation avec la revue cinématographique soudanaise Cii’nema enregistrée à cette époque, il remarque que le Soudan possède une « quantité énorme de films d’archive » qui remontent à l’indépendance. Il fait l’éloge du « pouvoir signifiant » de ces images d’archive et estime que leur potentiel dans le contexte d’un cinéma national soudanais est virtuellement « sans limite », même s’il exhorte à s’interroger sur « l’état d’esprit et les motivations de ceux qui les ont filmées » (ibid., 41-42). Tout comme le cinéma d’État basé sur les archives de la Guinée, Elnour imaginait qu’une production cinématographique nationale puisse naître de ces images d’archive. Cette idée faisait également écho à Vieyra qui, lors de son discours de 1958, proposa que la réalisation de film found footage, qui ne nécessite ni studio, ni équipement coûteux pour caméra, ni film photographique, ait une fonction importante de transition vers la création d’une infrastructure cinématographique plus robuste, capable de soutenir la production de longs-métrages.

21Le travail d’étudiant d’Elnour a servi de preuve de concept à ce cinéma d’archive de transition, tout en dessinant les limites et les conditions de la récupération. Quoi qu’il en soit, les possibilités esquissées par ce premier travail ne se sont jamais concrétisées.

  • 9 Ce n’est qu’après un accord de paix complet entre le Soudan du Nord et le Soudan du Sud en 2005, me (...)

22De retour au Soudan, Elnour subit de très fortes contraintes en tant que cinéaste. Il lui fallut d’abord affronter les bureaucrates prompts à la censure sous la présidence de Nimeiry (1969-1985) et fut plus tard témoin de la suppression massive de la culture cinématographique soudanaise sous le régime islamiste de Omar al-Bashir (1989-2019). Ce fut une période très difficile, se souvient Elnour (com. pers., 25 février 2025), qui força de proches collaborateurs comme Ibrahim Shaddad et Eltayeb Mahdi à choisir l’exil. Seulement quelques mois avant le coup d’État qui porta Bashir au pouvoir, Elnour, Shaddad et Mahdi faisaient partie du groupe fondateur de Sudanese Film Group, une organisation indépendante dédiée à la réalisation de films, à la formation de jeunes talents et à la transmission de l’histoire cinématographique soudanaise. Leurs efforts pour garder la mémoire du cinéma soudanais vivante, notamment par le biais de publications, d’un travail de collection et de la création d’une bibliothèque accessible au public, furent fortement entravés par des décennies de répression au cours desquelles la situation archivistique de l’héritage cinématographique du Soudan se détériora de façon constante (voir figure 2)9.

Figure 2 : Image abîmée. Photo de la restauration de films par le Sudanese Film Group

Figure 2 : Image abîmée. Photo de la restauration de films par le Sudanese Film Group

Image fournie par Markus Ruff, Arsenal.

  • 10 Une partie des archives de Sudan Radio and Television Corporation a été numérisée dans le cadre du (...)

23Dans le milieu des années 1990, les négatifs d’images et de sons détenus par Overseas Film and Television Archive (« Archives cinématographiques et télévisuelles d’outre-mer ») au Royaume Uni, où les films produits par la Sudan Film Unit ont été envoyés pour être développés depuis la période coloniale, furent rapatriés au Soudan et stockés dans les sous-sols de la Film Unit, puis abandonnés quand l’unité fut démantelée au début des années 2000 et intégrée à la Sudan Radio and Television Corporation (« Société de radiodiffusion et télévision du Soudan »). Les efforts sporadiques de numérisation soutenus par des partenaires du Nord global, notamment une coopération en 2018 avec l’université de Bergen, se sont concentrés sur des tirages positifs encore en bon état, mais la plupart des négatifs, soit environ vingt mille canettes, n’ont pas été touchés (Shaddad 2024)10. Quand l’Arsenal-Institut du film et de l’art vidéo, une salle de cinéma, distributeur de film et lieu d’archives cinématographiques de fonds publics basé à Berlin, entreprit la restauration et la numérisation d’œuvres sélectionnées par le Sudanese Film Group en 2018, la plupart des copies venaient initialement des collections personnelles des cinéastes. Plus tard, les négatifs de plusieurs films ont été découverts dans la banque d’images commerciales de Associated Press (AP). Elles avaient été achetées par l’AP après le démantèlement de Overseas Film and Television Archive à Londres, sans consultation préalable des producteurs des films (Markus Ruff, courriel à l’auteur, 4 mars 2025). Elnour avait perdu sa propre copie de L’Afrique, la jungle les tambours et la révolution, mais un scan a pu être réalisé à partir du négatif original qui, comme Les Hommes de la danse de Diagne, est conservé à Moscou.

24Elnour souhaiterait le retour au Soudan de ce film et d’autres films réalisés par les membres de Sudanese Film Group, cependant leur conservation est sans doute plus sûre à Berlin et à Moscou pour le moment. Depuis le début du conflit armé entre l’armée soudanaise et les Forces de support rapide de Hemedti en avril 2023 – à la suite du coup d’État militaire de 2021 qui a enrayé la transition démocratique du pays – l’héritage cinématographique soudanais survivant est en grave danger. Le complexe qui abrite la Sudan Radio and Television Corporation, dans lequel sont conservés les films et matériels de diffusion encore existants, est un lieu d’importance stratégique devenu champ de bataille. Le sort de ces archives est actuellement inconnu. Elnour et les autres membres du Sudanese Film Group se sont enfuis au Caire en abandonnant derrière eux presque tous leurs biens. Elnour a néanmoins réussi à emporter son ordinateur portable et plusieurs disques durs contenant des fichiers numériques de ses films et d’une partie de ses archives personnelles. Malgré leur déplacement forcé, les membres du groupe continuent leur irremplaçable travail avec les moyens dont ils disposent. Ils ont créé un club cinématographique africain et poursuivent leurs recherches historiques. Elnour, notamment, prépare une étude sur « le cinéma africain en tant qu’extension des cultures orales » (Elnour, com. pers., 25 février 2025). Leurs efforts sont entravés non seulement par leur statut précaire de réfugiés soudanais en Égypte, mais aussi en raison de leur accès limité à du matériel pertinent : films, publications savantes et autres documents de référence.

25Comme dans le cas du cinéma révolutionnaire de Guinée, la précarité de la situation archivistique au Soudan restreint la faisabilité du retour des archives. Outre le déplacement de leurs films, la situation est d’autant plus compliquée par l’exil des cinéastes eux-mêmes. Quand on l’interroge sur la possibilité d’une restitution, Elnour propose un scénario plus complexe : les institutions du Nord global en charge de la conservation pourraient permettre l’accès aux archives selon des accords mutuels, tout en s’engageant à long terme en faveur de la souveraineté archivistique et du retour de la pleine propriété. En réalité, la souveraineté et la propriété demeurent souvent des notions obscures dans les coopérations archivistiques entre le Nord et le Sud, y compris celles qui utilisent des outils digitaux pour « partager » ou « rendre » l’héritage audiovisuel. Flora Losch relate un cas particulièrement flagrant survenu en 2010 quand l’Institut français de l’audiovisuel (INA) a remis des fichiers numériques de films de l’ère coloniale à un certain nombre de gouvernements africains sans inclure dans cette action symbolique les droits d’utilisation et en facturant 600 à 1 140 euros par segment de trente secondes. Ces inégalités persistantes dans le domaine numérique doivent être mesurées à l’aune des possibilités ouvertes par la numérisation, en particulier lorsque cela concerne des archives en exil telles que celles d’Elnour. Erica Carter et Laurence Kent (2022) arguent à propos de son compatriote, le peintre et cinéaste soudanais Hussein Shariffe, dont le patrimoine est éparpillé dans des archives privées et institutionnelles à Khartoum, au Caire, à Londres, Oxford, Los Angeles et Berlin, que la dispersion des archives due à la migration ou au déplacement forcé des personnes exige de nouvelles « tactiques » archivistiques transnationales avec de multiples partenaires dans différents pays et plusieurs formats d’archive. Ainsi, les infrastructures archivistiques numériques permettraient la communication et les échanges entre les différents nœuds du réseau, elles pourraient partager l’autorité sur les archives et rendre les contenus accessibles à plusieurs endroits en même temps.

Réparation : Mémoire 14 (Ahmed Bouanani, 1969-1971)

  • 11 Le second film, non réalisé, s’intitulait Le Maroc en noir et blanc.

26Le pouvoir qu’a l’État de façonner et de restreindre la mémoire historique occupe une place centrale dans les rencontres archivistiques de l’écrivain et cinéaste marocain Ahmed Bouanani. De retour au Maroc au milieu des années 1960 après avoir terminé ses études à l’Institut des hautes études cinématographiques (IDHEC) à Paris, Bouanani rejoint le Centre cinématographique marocain (CCM) en tant qu’éditeur. Le cinéma national para-étatique supervisait non seulement la production, la diffusion et la régulation cinématographique, mais aussi la préservation de l’héritage cinématographique marocain. En 1968, Bouanani se vit interdire la réalisation et fut relégué aux archives dans le sous-sol du CCM par « punition » pour sa symphony urbaine rebelle 6 et 12 (1968) et pour ses supposées affinités avec le communisme (Bouanani dans Akalay 2018 [2010]). Cependant, pour lui, l’endroit était une sorte de « paradis » (Bouanani dans Pierre-Bouthier 2018, 301). Lors des trois années qui suivirent, il parcourut les archives et réalisa un inventaire de leur contenu (voir Figure 3), tout en développant deux projets de films à partir de séquences filmées pendant l’ère coloniale découvertes sur place. L’un de ces films fut immédiatement rejeté par ses supérieurs ; l’autre, Mémoire 14, a survécu dans une forme tronquée en raison de la pression exercée par le comité de censure d’État dont le directeur était aussi celui du CCM11.

Figure 3 : Inventaire des archives de l’ère coloniale du CCM

Figure 3 : Inventaire des archives de l’ère coloniale du CCM

Sources : archives Bouanani

Transcription

CINEMATHEQUE   DOCUMENTS SUR LE MAROC DE 1930 A 1945    
PR. 1930 - 25-1   Elevage et agriculture   65 m.
PR. 1930- 33-1   La moisson au Maroc   65 m.
PR. 1930- 40-2   Industrie marocaine : poteries et tapis   125 m.
PR. 1930- 46-3   Exploitation des mines de manganèse de Bou Arfa    70 m.
PR. 1930-50-3   Aspects de Meknès   60 m.
P.J. 39 - 1930   Marseille : le Sultan quitte la France   16 m.
P.J. 40 - 1930   Le Sultan rentre à Casablanca x   15 m.
F.J. 50 - 1930   Le Sultan reçoit le président Doumergue à Fez et à Casablanca   212 m.
P.J. 51 - 1930   Doumergue assiste à la fête berbère à Djébel Hébride   101 m.
PR. 1931 - 2-3   Différents aspects de Fez   125 m.
PR. 1931 - 4-1   Elevage des moutons au Maroc   75 m.
PR. 1931 - 6-1   Fabrication de la bière à Casablanca   85 m.
FR. 1931 - 9-1   Le Haut Atlas et la vie des arabes dans les villages de montagnes   50 m.
PR. 1931 -11-1   Exploitation de ciment au Maroc   80 m.
PR. 1931 -15-1   Différents aspects de Tagger   60 m.
PR. 1931 -20-4   Quelques aspects de Marrakech   95 m.
P.J. 92 - 1931   Le Sultan à Paris reçu par le Président Doumer
Hotel de Ville - Arc de Triomphe - Exposition Coloniale - Mosquée de Paris   192 m.
P.J. 93 - 1931   Le Sultan reçoit des offrandes au cours de sa visite aux Halles de Paris   47 m.
CASABLANCA   1932 - Vue aérienne Casablanca - Aérodrome de Villa Cisnéros avec trafic aérien of courrier postal   161 m.
    à reporter :    1.699 m.

27Avec Mémoire 14, Bouanani s’efforçait de recouvrer dans les archives historiques du protectorat français (1912-1953) la mémoire collective d’une période de résistance populaire acharnée contre le pouvoir qui connue son apogée lors de la guerre du Rif (1921-1926) pendant laquelle les tribus berbères se battirent contre l’occupation française. Cette histoire touchait à un sujet très sensible pendant les années de plomb sous le roi Hassan II, car elle faisait écho à la suppression brutale de la révolte du Rif (1958-1959) après l’indépendance du Maroc. Des 108 minutes initiales, le film de Bouanani fut réduit à 24 minutes seulement par les censeurs qui exigèrent que les scènes coupées soient brûlées (Subin 2018, 24). L’inclusion d’une voix off parlant arabe, qui aurait rendu le message du film accessible à une plus large audience, fut également rejetée par le CCM. Dans son travail avec les archives coloniales, Bouanani dut composer à la fois avec la violence de ces archives et avec le pouvoir de l’État, afin de définir les formes acceptables d’utilisation du passé colonial.

  • 12 Ainsi que le montre Pierre-Bouthier, le dernier chapitre de la dissertation de Bouanani à l’Idhec é (...)

28Bouanani fut bouleversé par ses découvertes dans les archives. Les images inventoriées comprenaient d’innombrables films de propagande célébrant la modernisation coloniale. Il qualifia leur effet conjugué de « toxique » (Bouanani dans Saïl 1981 [1973]). Les plus anciennes images filmées du Maroc qu’il put trouver montraient une scène de massacre : les rues de Casablanca jonchées de cadavres après le bombardement de la ville par le brigadier général Antoine Drude en 1907. La majorité de ces images de l’ère coloniale fut qualifée de « déchet » par le CCM qui les relégua ainsi aux oubliettes. Cependant, pour Bouanani, ces déchets toxiques étaient d’une importance historique capitale – tout en ayant un potentiel de subversion contre la monarchie marocaine. La question restait de savoir comment récupérer ces « fragments de réalité déformée » (Bouanani dans Pierre-Bouthier 2018, 318). Comme Elnour, Bouanani était influencé par les techniques de montage soviétiques12, mais il a aussi puisé dans les sources de la riche tradition orale du Maroc et de ses modes de transmission – de la poésie au théâtre populaire – pour parvenir à une « retransmission » réparatrice de l’héritage cinématographique colonial du Maroc, ainsi que l’a conceptualisé Marie Pierre-Bouthier (2019).

Figure 4 : Première version du poème Mémoire 14

Figure 4 : Première version du poème Mémoire 14

Sources : archives Bouanani.

Transcription

MÉMOIRE 14 (poème)
je me souviens du matin des malédictions
les rues de la ville frappées à mort
le soleil parmi les livres vides et des maisons a bicyclettes
je me souviens
voici que l’histoire
se brise dans le vertige du sang voici
un conte se lève à chaque pas
comme un sarment sordide la chanson
met le pied dans ma poitrine
les cavaliers lépreux le serpent endormi dans la chaleur d’une femme la vipère transformée en ceinturon de soie du miracle millénaire je me souviens
voici voici que la forêt se met en marche
voici les arbres à chacun son prénom son état-civil sa généalogie
[deux lignes biffées]
voici que les montagnes
voici que les sources les fleuves les océans
voici que les déserts
s’arrêtent
au bas des remparts
plus
de chanson
plus
d’histoire
plus
la tête a rien
les ancêtres à des années-lumières de mes paroles
les ancêtres voyageant sur les porte-bagages
mes ancêtres horizon de sanctuaires et de peaux de moutons voici
voici le vent et le tambourin son compagnon
que dire du vent et du tambourin ?
voici les gens de 14 débraillés
le mort sur les épaules
des rois retardataires
à dos de cloportes
constructeurs de chaumes et de tôles

29Mémoire 14 est à l’origine un poème éponyme, composé par Bouanani et inspiré par des phrases et des expressions tirées de la poésie populaire marocaine rassemblées alors qu’il travaillait comme chercheur pour l’Institut national des arts traditionnels et du théâtre (voir Bouanani [1966]). Le poème et le film se remaniaient l’un l’autre dans un processus de remédiation réciproque : le poème était « devenu images cinématographiques » (Bouanani dans Boualem 1984, 54), mais était sans cesse réécrit en fonction des découvertes archivistiques et des contraintes de la censure. Bouanani calqua cette forme hybride, qui mariait des images d’archive et la tradition orale, sur la figure du halqa, poète ou conteur marocain populaire qui rassemble le public en cercle autour de lui (halqa signifie littéralement « cercle » en arabe). En se définissant comme l’héritier cinématique du halaqat, il fait naitre un espace participatif de l’imaginaire et de la confabulation collectifs (voir aussi Essafi 2022a). Grâce à l’intégration des archives dans un espace de la mémoire populaire, le film réinvente ainsi sa logique du souvenir : l’histoire telle qu’elle est narrée par le colonisateur cède la place à une autre façon de voir le passé, ancrée dans le calendrier islamique – le titre du film fait référence au quatorzième siècle dans l’année de l’Hégire, soit la période allant de 1882 à 1978 de notre ère – et l’imagination populaire.

30Récité en voix off, le poème de Bouanani remplace les marqueurs temporels de l’historiographie séculaire par les noms propres de temps mythiques :

Années de la gazelle,
années des sauterelles,
année du sabre et du canon,
année de la bonne saison.
Notre sang garde la saveur de la légende.

31Outre ces incantations poétiques évoquant l’expérience que les individus ont du passé, Bouanani a utilisé des images populaires, des gravures et des dessins de figures mythologiques, pour recatégoriser les documents d’archive. Des gros plans sur des paysans âgés rencontrés dans les villages du Rif de Chefchaouen et Ouazzane, assez âgés pour avoir été témoins des deux révoltes, racontent l’histoire d’une résistance paysanne tenace. La surface expressive de leurs visages et de leurs mains âgés, associée aux murs du village et aux formations rocheuses qui évoquent les profondeurs des temps géologiques, complète l’archive, mais aussi bouleverse sa chronologie – le temps linéaire du progrès et de la modernisation sous l’égide de l’État. En ancrant l’archive coloniale dans l’univers du mythe, de la légende et de la mémoire populaire, Bouanani élargit le champ de ce qui peut être remémoré et de comment se le remémorer, tout en extirpant « l’archivabilité » (Mbembe 2002, 19) de la seule autorité de l’État.

Figure 5 : fragment de pellicule du film Mémoire 14

Figure 5 : fragment de pellicule du film Mémoire 14

Sources : archives Bouanani.

32Mémoire 14 est né d’un vaste élan archivistique qui comprend des films, des traditions orales et des arts populaires, mais le film témoigne aussi de la suppression et de la négligence archivistique. Ali Essafi attire notre attention sur « les cicatrices et les traces du carnage qu’a subi le film » (2013, 174), notamment une séquence figée qui révèle une scène manquante et que Marie Pierre-Bouthier décrit comme « une cicatrice, laissée intentionnellement par Bouanani, des coups de ciseaux de la censure » (2020, 52). Une grande partie des images récupérées dans les archives du CCM était sévèrement abîmée ; du matériel supplémentaire, obtenu auprès de Gaumont et Pathé, était endommagé par de profondes rayures. Parce qu’il inclut ces traces de dégradation et de négligence, le film devient un « témoin matériel » (Schuppli 2020) : un indicateur physique de la violence de l’effacement historique autrement invisible. Cependant, l’utilisation de ce matériel endommagé implique également un travail de réparation : Bouanani fut obligé de réparer certaines séquences presque image par image (Pierre-Bouthier 2018, 341). De façon plus fondamentale, si Mémoire 14 reflétait « les désarrois de la mémoire populaire qui cherche vainement à se souvenir d’une brisure douloureuse et violente » (Bouanani cité dans ibid., 393), la retransmission de cette histoire violente à travers la mémoire collective du peuple poursuit également un but réparateur – donnant au cinéaste un rôle de dé-traumatisation tel que l’imaginait Bouanani : « Participer avec ses petits moyens à la transformation radicale et systématique de sa société pour la construction d’un monde qui ne soit pas traumatisant » (Bouanani dans Saïl 2021 [1973]).

33Le CCM, établi en 1944 sous le pouvoir colonial, continua à fonctionner après l’indépendance comme « un prolongement du palace » (Essafi 2013, 171). Son régime de censure et de réglementation faisait aussi partie de l’héritage colonial (Carter 2009, 45, 59). Mémoire 14 fut un acte de « création d’archive » (Fouéré 2016, 84) à part entière : issu des boyaux du cinéma para-étatique du Maroc, il préfigure des avenirs archivistiques alternatifs hors de portée de l’État. Ce travail de création d’archive non sanctionné se poursuit aujourd’hui à travers un grand nombre d’initiatives archivistiques indépendantes par des cinéastes et des activistes de la culture dont beaucoup estiment que Bouanani est une figure fondatrice (Essafi, 2014 ; 2022a ; 2022b ; Morin 2016). Le Collectif Bouanani, un réseau informel de membres de sa famille et d’amis travaillant pour préserver et rendre accessible ses archives personnelles du cinéma et de la culture populaire marocaine (Dornhof 2021), héberge aussi un recueil de documents en ligne où de nombreuses sources primaires consultées pour l’écriture de cette section sont accessibles en format numérique13. La réappropriation des images coloniales par Bouanani dans Mémoire 14 était un « acte de piratage » (Essafi 2013, 174) ; il est désormais considéré comme une inspiration pour l’établissement de nouvelles institutions d’archivage.

34Il est important de noter que le film de Bouanani faisait partie d’une pratique archivistique plus large qui consistait pour le cinéaste à collecter, préserver et enregistrer des éléments liés à l’histoire cinématographique et à la culture populaire du Maroc. Construite dans le contexte d’une mémoire perdue et réprimée, cette pratique était particulièrement sensible aux failles et aux absences dans les archives. La chronique de Bouanani sur le cinéma marocain publiée à titre posthume, La Septième porte (2020 [1966-1987]), elle-même sauvée d’un feu qui a partiellement détruit ses archives, consigne minutieusement les pertes : d’un groupe de courts-métrages réalisés au début des années 1970 et que la direction du CCM abandonna dans un laboratoire à Paris, jusqu’à son propre travail non réalisé. L’autrice et conservatrice Léa Morin, qui a fait partie de l’effort collectif pour préserver l’héritage de Bouanani, évoque l’engagement du cinéaste pour les « films perdus, censurés, interdis, jamais réalisés, empêchés » (2024, 157). D’après Morin (à paraître), de tels efforts pour restituer à la mémoire historique « des films qui n’existent pas » peuvent être eux-mêmes considérés comme une facette de la restitution. Aujourd’hui, ce travail de reconstruction est mené par la fille de Bouanani, Touda, avec l’aide de Ali Essafi, Léa Morin, Marie Pierre-Bouthier et d’autres.

35Les pertes documentées dans La Septième porte incluent aussi les films du protectorat français qui constituent le matériel de base de Mémoire 14. En tant qu’historien du cinéma marocain, Bouanani déplorait qu’une grande partie de l’héritage cinématographique du pays se trouvait (est reste) en France. Tout comme Vieyra et Elnour, il estimait que son retour était fondamental pour le cinéma marocain à venir : « Nous souhaitons que les films de cette sombre période de notre histoire – du moins quelques-unes des œuvres marquantes – fassent un jour partie de la collection d’une cinémathèque nationale à construire » (2020 [1966-1987], 12). Bouanani, dans ce cas précis, plaidait pour la restitution de l’héritage cinématographique colonial du Maroc sous la forme d’un rapatriement, toutefois sa pratique archivistique suggère que le terme doit être considéré dans un sens plus large : une retransmission réparatrice de l’histoire de la période coloniale avec pour objectif de dé-traumatiser la mémoire populaire et de reconstituer la possibilité historique – si nécessaire, contre la raison d’État et à travers des cadres institutionnels alternatifs.

Conclusion : le cinéma d’archive et la question de la restitution

36En retraçant l’expérience historique et le devenir archivistique de Costa Diagne, Suliman Elnour et Ahmed Bouanani, cet article argumente que la pratique de ces cinéastes constitue un engagement critique avec la question de la restitution de l’image filmée après l’indépendance. J’ai montré que les interventions formelles du film d’archive africain émergent de conditionnalités matérielles et institutionnelles concrètes, auxquelles les cinéastes doivent répondre, mais qu’ils doivent aussi chercher à surmonter. La réanimation d’un recueil de photos ethnographiques par Diagne dans Les Hommes de la danse a été réalisée dans un contexte d’efforts plus larges – l’exposition de sculpture africaine au Premier festival international des arts nègres à Dakar en est l’exemple – qui visaient à reprendre possession des passés africains paralysés par la muséalisation coloniale. La tentative d’Elnour dans L’Afrique, la jungle, les tambours et la révolution pour recouvrer des films d’actualité étrangers en utilisant le montage fut restreinte à la fois par l’accessibilité limitée des images d’archive et par leur nature stéréotypique, ce qui résulta en fait en une critique inhérente de la façon dont les Soviétiques (re)produisaient à l’époque « l’image Afrique ». Enfin, Mémoire 14 d’Ahmed Bouanani, qui cherchait à réparer les défigurations de l’archive coloniale en retransmettant les films d’époque coloniale par le biais de supports oraux et de la mémoire populaire, se trouva défini par sa confrontation avec les nomenclatures coloniales et les logiques de mémoire des archives – mais aussi avec les organismes cinématographiques para-étatiques du Maroc prompts à la censure sous Hassan II.

37Le deuxième argument, à savoir que ces conditions matérielles et institutionnelles nous forcent à reconceptualiser la restitution au-delà du simple retour, a été développé à la fois en examinant les engagements archivistiques des cinéastes après l’indépendance et le devenir archivistique de leurs films jusqu’à aujourd’hui. Le fait que la dispersion et l’inaccessibilité de l’héritage cinématographique africain colonial et post-colonial subsistent, comme nous l’avons vu pour la Guinée, le Soudan et le Maroc, met en évidence la perpétuation de la colonialité de l’archivage audiovisuel à laquelle la réalisation de films d’archive africains s’efforçait de s’opposer. À présent, les institutions du Nord global en charge de la conservation traitent de plus en plus les collections sensibles ou contestées comme un héritage « partagé » ou « emprunté », mais les politiques d’accès mises en place masquent des inégalités structurelles plus profondes. Il est clair, d’après ma conversation avec les cinéastes contemporains Jihan El-Tahri, Ali Essafi, Jean-Marie Téno et Nii-Kwate Owoo, que la numérisation n’a pas résolu ces problèmes de disparité, mais les a simplement déplacés vers de nouvelles formes de gate-keeping institutionnel. En outre, certaines collections clés sont devenues des archives d’images commerciales, exemptées de toute responsabilité publique et qui sont monétisées pour alimenter la machine à produire du contenu. L’accès est davantage restreint par les organismes d’héritage national africain, dont la plupart sont issus de la fabrique institutionnelle du « gatekeeper state » colonial (Cooper 2002, 5 et passim), il est en outre menacé par les ravages de la guerre. Tout effort de restitution aujourd’hui doit commencer par une réflexion critique sur les histoires de provenance et sur les réalités institutionnelles complexes.

38Étant donné la lutte actuelle pour la restitution des images filmées (voir, par exemple, Bulane-Hopa 2011 ; Essafi et al. 2019), les rencontres archivistiques de l’après indépendance demeurent profondément instructives. Les cinéastes mentionnés dans cet article ne cherchent pas seulement l’accès aux images ; leur vision pour un avenir restitutif et réparateur pour l’héritage cinématographique africain est plus large : ils insistent sur des pratiques alternatives de préservation et de transmission qui utilisent la photographie, le montage, la poésie et la performance orale, pour se réapproprier le pouvoir d’héritages qui furent mis sous silence ; la reconstitution d’œuvres perdues à cause de dommages ou de négligence ; et la création d’espaces d’archive indépendants en dehors des cadres étatiques et institutionnels. Leurs expériences révèlent que la question de la restitution, dans son sens le plus complet, ne peut être réduite au seul retour des matériels d’archive, mais doit aussi s’intéresser aux conditions systémiques qui ont conduit à leur déplacement et à leur effacement. Outre le rapatriement de l’héritage audiovisuel déplacé, la pratique archivistique restitutrice doit s’assurer que les cinéastes, archivistes et institutions africains puissent accéder, interpréter et prendre soin de leurs passés cinématographiques. La proposition de Paulin Vieyra en 1958, mentionnée au début de cet article, était visionnaire. Pour lui, le retour des films de l’ère coloniale impliquait la création de centres régionaux pour la production et la préservation des films africains en s’appuyant sur les infrastructures techniques et financières du développement colonial. Quand l’indépendance approcha, Vieyra imagina un programme de transition qui passerait d’une logique de coopération pour le développement et d’assistance technique, vers des degrés plus importants d’autodétermination – que ce soit pour les archives ou autre. La leçon tirée de sa proposition est que la restitution de l’héritage cinématographique africain déplacé et séquestré ne peut être isolée des enchevêtrements coloniaux qui continuent à structurer l’archivage audiovisuel mondial ; que la lutte pour la restitution doit être abordée dans le cadre d’un projet plus large de réparation archivistique – une revendication de la révolution africaine, parmi tant d’autres, qui perdure aujourd’hui.

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https://www.isaacjulien.com/projects/40/; https://www.tate.org.uk/documents/1847/TB_EXH_0076_IJ_LPG_full_v2.pdf [archive]

Owoo, Nii Kwate. 1970. You Hide Me. Ghana, Royaume-Uni : autoproduit. 17 mn.
https://m.vk.com/video642792594_456240224

Owoo, Nii-Kwate. 2024. You Can’t Hide Me: The Return of the Looted and Stolen Artefacts in the British and the Fowler Museum in the US. Ghana. 20 mn.

Resnais, Alain, Chris Marker, et Ghislain Cloquet. 1953. Les statues meurent aussi [Statues Also Die]. France : Présence africaine, Tadié Cinéma Production. 30 mn.

Sembène, Ousmane. 1966. La Noire de… [Black Girl]. Sénégal, France : Filmi Domirev, Les Actualités Françaises. 65 mn.

Téno, Jean-Marie. 1985. Hommage. Cameroun, France : Les Films du Raphia. 13 mn.

Téno, Jean-Marie. 1992. Afrique, je te plumerai [Africa, I Will Fleece You]. Cameroun, France, Allemagne : Les Films du Raphia. 88 mn.
https://vimeo.com/ondemand/183759

Téno, Jean-Marie. 1994. La Tête dans les nuages [Head in the Clouds]. Cameroun, France : Les Films du Raphia. 35 mn.

Téno, Jean-Marie. 1996. Clando. Cameroun, France, Allemagne : Les Films du Raphia, Arte, ZDF. 98 mn.

Téno, Jean-Marie. 2014. Une feuille dans le vent [Leaf in the Wind]. Cameroun : Les Films du Raphia. 56 mn.

Touré, Mamadou. 1953. Mouramani. Guinée : autoproduit. 23 mn.

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Notes

1 La table ronde Footage Lost and Found: A Conversation on Africa’s Displaced and Silenced Film Archives était hébergée en ligne par June Givanni PanAfrican Cinema Archive le 7 février 2023.

2 La transcription éditée et annotée de cette conversation est disponible en anglais, en annexe de la version originale anglaise de cet article (« 1. Footage Lost and Found: A Roundtable on Africa’s Displaced and Silenced Film Heritage. With Jihan El-Tahri, Ali Essafi, Nii-Kwate Owoo and Jean-Marie Téno », dans Perneczky 2025), ainsi que sur la plateforme Nakala en tant que donnée archivée : https://doi.org/10.34847/NKL.9931R67N.

3 Cette section de l’article n’existerait pas sans l’aimable soutien de Gabrielle Chomentowski dont le travail sur Diagne, et d’autres africains qui ont étudié la cinématographie dans le bloc de l’est, a été crucial pour rétablir cet important cinéaste dans les canons du cinéma africain des débuts (voir, par exemple, Chomentowski 2019 ; 2022).

4 Bien que le film et le recueil photographique soient tous les deux vagues quant au lieu exact où les photos ont été prises (le livre de Huet mentionne le Soudan français, le Tchad, la région de la Haute Volta, entre autres).

5 La production et la diffusion d’Et vint la liberté est analysée dans ce numéro par Odile Goerg, Gabrielle Chomentowski et Céline Pauthier (2025).

6 Le film de Diagne avait été présenté par l’Union soviétique et non par la Guinée qui boycottait le festival (Underwood 2021, 137).

7 La reconstruction historique dans cette section est en grande partie basée sur mon interview avec Suliman Elnour le 25 février 2025. Une transcription de l’interview est disponible dans la version anglaise de cet article et ici : https://doi.org/10.34847/NKL.6BC817TH. Une traduction est disponible en annexe de cet article.

8 Le spécialiste américain du cinéma soviétique Jay Leyda, qui est aussi l’auteur du premier livre savant sur le « compilation film » (Leyda 1964), argue que ces films, et d’autres comme Padenie dinastii Romanovykh (La Chute de la dynastie Romanov, URSS, 1927), sont paradigmatiques dans leur manière d’utiliser le montage pour se réapproprier les films d’archive et les recadrer idéologiquement. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah, Leyda s’inquiétait déjà que la « nature durable des films de l’ennemi » (ibid., 92) résiste à la transformation.

9 Ce n’est qu’après un accord de paix complet entre le Soudan du Nord et le Soudan du Sud en 2005, mettant fin à des décennies de guerre, que le Sudanese Film Group put continuer son travail indispensable au grand jour.

10 Une partie des archives de Sudan Radio and Television Corporation a été numérisée dans le cadre du Sudan Memory Project, une initiative britannico-soudanaise. Voir https://www.sudanmemory.org/cms/98/.

11 Le second film, non réalisé, s’intitulait Le Maroc en noir et blanc.

12 Ainsi que le montre Pierre-Bouthier, le dernier chapitre de la dissertation de Bouanani à l’Idhec était entièrement dédié aux films de montage (2018, 308).

13 Voir Les Archives Bouanani, https://www.archivesbouanani.org/.

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List of illustrations

Title Figure 1 : couverture du recueil de photographies Les Hommes de la danse (Huet 1954)
Credits Image fournie par l’auteur.
URL http://journals.openedition.org/sources/docannexe/image/3823/img-1.jpg
File image/jpeg, 745k
Title Figure 2 : Image abîmée. Photo de la restauration de films par le Sudanese Film Group
Credits Image fournie par Markus Ruff, Arsenal.
URL http://journals.openedition.org/sources/docannexe/image/3823/img-2.jpg
File image/jpeg, 94k
Title Figure 3 : Inventaire des archives de l’ère coloniale du CCM
Credits Sources : archives Bouanani
URL http://journals.openedition.org/sources/docannexe/image/3823/img-3.jpg
File image/jpeg, 225k
Title Figure 4 : Première version du poème Mémoire 14
Credits Sources : archives Bouanani.
URL http://journals.openedition.org/sources/docannexe/image/3823/img-4.jpg
File image/jpeg, 256k
Title Figure 5 : fragment de pellicule du film Mémoire 14
Credits Sources : archives Bouanani.
URL http://journals.openedition.org/sources/docannexe/image/3823/img-5.jpg
File image/jpeg, 112k
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References

Electronic reference

Nikolaus Perneczky, “Ranimer, recouvrer, réparer : le cinéma d’archive africain après l’indépendance et la question de la restitution”Sources: Materials & Fieldwork in African Studies [Online], 10-11 | 2025, Online since 29 October 2025, connection on 05 September 2026. URL: http://journals.openedition.org/sources/3823; DOI: https://doi.org/10.4000/1524e

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About the author

Nikolaus Perneczky

Queen Mary University of London. https://orcid.org/0009-0005-0663-6354

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