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Consommation médicale et inégalités sociales de santé. De Luc Boltanski à Pierre Aïach (France, 1968-1980)

Medical Consumption and Social Inequalities in Health. From Luc Boltanski to Pierre Aïach (France, 1968-1980)
Pierre-Nicolas Oberhauser

Résumés

Cet article revient sur les travaux consacrés à la consommation médicale par Luc Boltanski entre la fin des années 1960 et le début des années 1970 et sur les critiques que leur a adressées par la suite le sociologue Pierre Aïach, qui allait devenir l’un des spécialistes français des inégalités sociales de santé. Il participe ainsi à éclairer l’histoire de ce domaine de recherche en France en rendant compte d’une étape importante et peu documentée de son développement, où se mêlent enjeux théoriques et analytiques, rapport aux données statistiques et à leur production, mais aussi considérations politiques et idéologiques.

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Texte intégral

Je remercie Thomas Amossé et les évaluateur.ice.s anonymes sollicité.e.s par Statistique et Société pour leurs remarques et suggestions. Ma reconnaissance va également à Mathieu Arminjon, Chloé Mondémé, Anthony Pecqueux et Joan Stavo-Debauge, qui ont lu certaines des versions antérieures de ce texte.

Introduction

1Toulouse, mai 1987. L’université du Mirail accueille un colloque organisé par divers membres du Centre de recherches sociologiques : Jean-François Barthe, Serge Clément, Marcel Drulhe et Monique Membrado. L’événement vise à réunir sociologues de la santé et médecins impliqués dans la santé publique autour de la « transformation des modes d’approche de la santé et de la maladie ». Le sociologue Pierre Aïach fait partie des intervenants. Il n’est pas encore largement considéré comme un pionnier de la recherche sur les inégalités sociales de santé en France, mais il jouit déjà – après quelque vingt ans d’activité – d’une certaine reconnaissance dans les milieux spécialisés.

2Il a décidé d’évoquer dans le cadre de sa conférence « la question de [s]es rapports avec la hiérarchie médicale au sein de la Division de la Recherche Médico-Sociale » de l’INSERM durant les premières années qu’il y a passées, entre 1968 et 1974 (Aïach, 1988 : p. 245). Il s’agit ainsi d’illustrer, à partir d’un cas concret, certains enjeux de la collaboration entre sociologues et médecins dans la recherche en santé publique. L’un des points sur lesquels il insiste tient à la constitution de sa posture de sociologue face à « l’incapacité assez générale » des médecins avec lesquels il était amené à travailler « à adopter une attitude critique vis-à-vis du système de santé en place et à imaginer que la maladie puisse faire l’objet de perceptions, d’interprétations et d’une gestion où se mêlent, de façon complexe, des éléments issus du social et du psychologique » (ibid., p. 251). Aïach souligne qu’un auteur a eu dans ce contexte une importance cruciale pour ses réflexions : Luc Boltanski.

3Entre la fin des années 1960 et le début des années 1970, Boltanski a en effet consacré certains de ses premiers travaux à appliquer à la santé, à la maladie et à la médecine les principales orientations de la sociologie de Pierre Bourdieu telle qu’elle se présentait alors. Les enquêtes menées par Aïach durant la période 1970-1980 se construisent dans un rapport conflictuel au travail de Boltanski. Aïach s’appuie d’abord largement sur celui-ci, mais il se trouve rapidement amené à en questionner certains présupposés et à en critiquer les hypothèses structurantes. C’est ce qu’il souligne dans sa conférence de 1987 :

La découverte de la maladie [Boltanski, 1968], gros rapport de recherche que je devais trouver « abandonné » sur un rayon de bibliothèque, allait jouer un rôle non négligeable dans mon éveil à la sociologie médicale et aller [sic] me conduire à fréquenter plusieurs années [le] séminaire de recherche [de Boltanski] à l’École Pratique des Hautes Études. Mais c’est aussi en opposition à la thèse, qu’il allait reprendre dans d’autres écrits – « Les usages sociaux du corps » [Boltanski, 1971], Rapport au corps et consommation médicale [Boltanski, 1970a] – sur le rapport au corps caractérisant les classes sociales pour expliquer la consommation médicale différentielle, que j’allais essayer de proposer une analyse des observations faites en matière d’enquête de consommation de santé. (ibid., p. 254-255)

  • 1 Pour rappeler la centralité de ces notions chez Desrosières, on peut renvoyer à la description qu’i (...)
  • 2 Sur l’évolution de ce champ de recherche et la manière dont il se présente actuellement, voir Armin (...)

4Le présent texte vise à restituer cette trajectoire d’enquête où se mêlent enjeux théoriques et analytiques, rapport aux données statistiques et à leur production, mais aussi considérations politiques et idéologiques. L’enjeu est ainsi de rendre compte d’une étape importante et peu documentée dans le développement des recherches relatives aux inégalités sociales de santé en France. Ce faisant, il s’agira évidemment de retracer l’avancée des connaissances dans ce domaine durant la période considérée, mais aussi de montrer comment, de Boltanski à Aïach, la consommation médicale et les inégalités de santé viennent s’insérer dans des projets épistémologiques très dissemblables – faisant intervenir, pour reprendre le lexique employé bien plus tard par Alain Desrosières, des formes en partie distinctes d’« équivalence » et de « généralité »1. Ces thématiques trouvent en effet pour Boltanski un intérêt empirique bien délimité en tant qu’elles sont susceptibles de nourrir, à partir de la notion transversale de « rapport au corps », l’élaboration graduelle de la sociologie générale portée alors par Pierre Bourdieu à l’École Pratique des Hautes Études. Chez Aïach, elles se donnent au contraire comme un objet d’investigation spécialisé appelant des enquêtes au long cours, dans un cadre institutionnel dédié à la santé publique et favorable pour un temps à l’étude de la dimension sociale des problématiques sanitaires. Les travaux de ces deux chercheurs ont été et restent importants pour la recherche sur les inégalités sociales de santé en France. Non seulement Aïach a fait partie des premiers chercheurs à s’intéresser aux inégalités sociales de santé dans le contexte français du début des années 1970, mais il a aussi été très présent au tournant des années 2000 lorsque cette thématique a trouvé – ou retrouvé – une certaine actualité (voir Leclerc et al., 2000)2. Quant à Boltanski, l’importance et l’actualité de l’approche qu’il a développée face aux inégalités sociales de santé ont récemment été soulignées par Muriel Darmon et ses collègues, qui ont supervisé la traduction en anglais de « Les usages sociaux du corps » – le texte fondamental que Boltanski a consacré à cet objet – et sa publication dans la revue Social Science & Medicine (Darmon, Bajos, Kelly-Irving & Vandebroeck, 2025 ; Boltanski, 2025 [1971]). Revenir sur les travaux respectifs de Boltanski et d’Aïach permet dès lors de ressaisir deux manières éminemment différentes d’aborder sociologiquement les inégalités sociales de santé, aussi bien que de documenter un moment majeur dans l’évolution du domaine de recherche en question. C’est ce que je chercherai à montrer dans les pages qui suivent.

  • 3 Le projet en question, que coordonne Mathieu Arminjon et auquel participe également Sandrine Maulin (...)
  • 4 Luc Boltanski devait lui aussi être interrogé dans le cadre de cette enquête, mais l’entretien prév (...)

5Cet article s’inscrit dans le cadre plus général d’une enquête collective encore en cours prenant pour objet l’histoire de la recherche sur les inégalités sociales de santé en France et en Suisse, des années 1970 à nos jours3. Il s’appuie essentiellement sur une analyse menée à partir des sources publiées et de la littérature grise (rapports de recherche, en particulier). Mais l’enquête en question a également donné lieu à un travail en archives (Archives de l’INSERM, Archives nationales), ainsi qu’à une série d’entretiens avec certains acteurs du champ de recherche concerné, dont Pierre Aïach4.

1. Pierre Aïach et Luc Boltanski : premiers éléments

  • 5 Les éléments ci-après concernant la biographie d’Aïach proviennent de son dossier administratif tel (...)
  • 6 Les informations disponibles sur l’EPRASS ne sont guère nombreuses et parfois discordantes. Voir né (...)
  • 7 Intitulée Les pharmaciens d’officine. Contradictions et ambiguïtés d’une profession singulière, cet (...)

6Aïach est né en 1935 à Alger5. Il obtient en 1957 une licence de droit, débutée à Alger et achevée à la Faculté de droit de Paris. Il poursuit sa formation avec un diplôme d’études supérieures en économie politique (en 1959, à Alger). Il sera ensuite, de novembre 1962 à la fin septembre 1968, assistant en économie politique à la Faculté de droit et des sciences économiques de l’université d’Alger. Il passe une licence de sociologie en 1968, avant de suivre à la VIe section de l’École Pratique des Hautes Études un cursus de l’EPRASS (Enseignement préparatoire à la recherche approfondie en sciences sociales) : une formation de deux ans créée au milieu des années 1960, correspondant plus ou moins à une maîtrise et un diplôme d’études approfondies – dans le cadre de laquelle Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron notamment proposaient un enseignement depuis 1966 (Duval & Noël, 2022 : p. 382-383)6. Il assiste à cette époque durant plusieurs années au séminaire que donnait Boltanski à l’École Pratique des Hautes Études, comme il l’indique dans la citation restituée ci-dessus. Il ne soutiendra cependant sa thèse de sociologie – réalisée à Nanterre sous la direction de l’ethnologue René Bureau – que plus tard, en 1978 (Aïach, 1978)7.

7On voit qu’Aïach aborde relativement tard la sociologie durant son parcours académique. Dans un texte récent au sein duquel il revient sur son « itinéraire de chercheur », il raconte s’être orienté vers la sociologie « dans le sillage de Pierre Bourdieu », dont il avait entendu des conférences à l’université d’Alger après l’indépendance (Aïach, 2013 : p. 55). Au regard de l’importance qu’auront ensuite pour lui les réflexions de Boltanski, il n’est évidemment pas anodin qu’Aïach se soit tourné vers la sociologie après avoir croisé le chemin de Bourdieu – à une époque où les travaux de celui-ci n’avaient pas encore la centralité dont ils bénéficieront par la suite. Son inscription ultérieure à l’École Pratique des Hautes Études et sa participation au séminaire donné par Boltanski ne sont pas étrangères à cette rencontre précoce. Quoi qu’il en soit, Aïach intègre à la fin 1968 l’INSERM en tant que vacataire. Il y devient ensuite successivement et très rapidement – entre janvier 1969 et mai 1970 – boursier d’enquête, technicien documentaliste, puis attaché de recherche, sous le parrainage de Georges Rösch, alors directeur adjoint du Centre de recherches et de documentation sur la consommation (CREDOC ci-après). D’après ses propres explications, il aurait obtenu une place laissée vacante par le départ d’Étienne « Tiennot » Grumbach, communiste et futur avocat qu’il avait rencontré en Algérie quelques années plus tôt (ibid.).

  • 8 Concernant la DRMS, je m’appuie en premier lieu sur le travail de Luc Berlivet quant à l’histoire d (...)
  • 9 L’enquête de Boulogne-Billancourt faisait suite à une précédente recherche menée par l’INSERM dans (...)

8À son entrée à l’INSERM, Aïach rejoint la Division de la Recherche Médico-Sociale (DRMS ci-après) – l’instance qu’il évoque dans le cadre de la conférence sur laquelle s’est ouvert cet article8. La création de cet organisme coïncide avec celle de l’INSERM en 1964, qui vient remplacer l’Institut National d’Hygiène (INH ci-après) fondé en 1941 sous le régime de Vichy. Elle est placée sous la direction de Lucie Laporte, qui apparaît dans les documents officiels de l’époque en tant que « Mademoiselle le Docteur Laporte » : une médecin et ancienne proche collaboratrice du directeur de l’INSERM nouvellement nommé, Eugène Aujaleu. La DRMS reprend les responsabilités d’information et de recherche en santé publique auparavant dévolues à l’INH, et va se révéler propice au développement de recherches marquées par un véritable souci pour les facteurs sociaux intervenant dans les problématiques sanitaires, quelles que soient par ailleurs les limites desdites recherches. L’enquête collective et interdisciplinaire dans laquelle Aïach se trouve engagé lorsqu’il rejoint la DRMS en offre une illustration. Conduite entre 1969 à 1974 à Boulogne‑Billancourt sous la direction de la médecin Denise Minvielle, elle visait à rendre compte à la fois des problèmes et comportements de santé observables au sein d’une population donnée – en lien avec ses caractéristiques socio-économiques et démographiques ainsi qu’avec son environnement – et des ressources sanitaires mobilisables et mobilisées par ladite population. Elle incorporait ce faisant une hypothèse relative au rapport entre développement urbain et offre de soins : « […] le système de santé, de structure assez rigide, n’est pas suffisamment adapté à l’évolution constatée dans les agglomérations urbaines en cours de transformation rapide » (Minvielle et al., 1975 : p. 25)9.

9On voit le genre de conception de la santé publique qui s’exprime là, très ouverte sur les problématiques sociologiques. On peut cependant identifier dans cette enquête ce qu’Aïach dénoncera par la suite comme l’« orientation très “fonctionnaliste” de la recherche » en santé publique à la DRMS, qui visait selon lui surtout à identifier les « dysfonctionnements » grevant « le bon fonctionnement général du système de santé » sans jamais évoquer les « contraintes, politiques, sociales, voire économiques » en présence (Aïach, 1988 : p. 246). Malgré tout, les études menées à la DRMS s’inscrivent dans ce qui apparaît rétrospectivement comme un moment particulier, et à certains égards relativement privilégié, dans l’histoire de la recherche en santé publique en France. En effet, comme l’a montré Luc Berlivet, la fin des années 1960 marque la montée en puissance progressive au sein de l’INSERM d’une orientation plus « biomédicale », mieux ajustée aux attentes des médecins (cliniciens) et biologistes, autour de l’ingénieur devenu statisticien Daniel Schwartz – une évolution qui n’a pas été étrangère au démantèlement de la DRMS en 1977 (Berlivet, 2008 : p. 488-490).

  • 10 Les informations contenues dans ce paragraphe proviennent essentiellement d’un texte de Johan Heilb (...)
  • 11 Boltanski indique dans Rendre la réalité inacceptable s’être rapproché de Bourdieu dès le début de (...)

10Né en 1940, Boltanski a cinq ans de moins qu’Aïach. Mais il jouit déjà à la fin des années 1960 d’une position bien plus solide que lui dans le monde scientifique. En 1969, au moment où Aïach entre à la DRMS, Boltanski a déjà un ouvrage scientifique en nom propre à son actif – et il en publiera un autre dans l’année. C’est qu’il s’était trouvé impliqué dès 1962-1963 dans les activités du Centre de sociologie européenne (CSE ci-après) de l’École Pratique des Hautes Études, alors qu’il n’avait que vingt-deux ans et qu’il était encore étudiant en licence de sociologie à la Sorbonne. Unité de recherche mixte fondée en 1959 par Raymond Aron sous l’impulsion de Fernand Braudel, le CSE a d’abord pour nom « Centre européen de sociologie » et pour objectif de devenir un « laboratoire européen de sociologie générale »10. L’esprit du temps est en effet à l’« intégration européenne ». Cette orientation « européenne » doit guider tout à la fois le choix des objets de recherche et le recrutement des chercheurs. Le second volet de ce programme n’ayant pas abouti, le laboratoire est rebaptisé « Centre de sociologie européenne » en 1961, alors que Bourdieu – alors un protégé d’Aron – en est devenu le secrétaire général et en assure de facto la gestion. Bourdieu et Passeron – qui lui succède en tant qu’assistant d’Aron à la Sorbonne en 1961 – repèrent et recrutent les étudiants qui leur paraissent prometteurs. Boltanski fait partie de ceux-là. Il compte bientôt parmi les membres du « premier cercle » du CSE, qui « se distinguent par leur présence régulière et leur implication fréquente dans le travail collectif » (Heilbron, 2022 : p. 163)11. Il y est nommé chef de travaux en 1965.

  • 12 Sur les activités du CSE concernant la photographie et la part qu’y a prise Boltanski, voir respect (...)
  • 13 À cet égard, les efforts déployés – par Derek Robbins notamment – pour retrouver au sein des premie (...)

11Boltanski participe durant les années 1960 à diverses recherches collectives dans le cadre du CSE – sur la photographie (Boltanski, 1965 ; Boltanski & Chamboredon, 1965), le crédit bancaire (Bourdieu, Boltanski & Chamboredon, 1963), et la Suisse (Boltanski, 1966)12. L’implication de Boltanski dans le groupe de recherche qui se constitue pendant cette période autour de Bourdieu est pleine et entière13. Dans le compte rendu autobiographique qu’il offre de ces années au sein de Rendre la réalité inacceptable, Boltanski fait ainsi état de sa « complicité » avec celui qu’il nomme le « patron » et de son travail « quotidien » avec lui (Boltanski, 2022 [2008] : p. 17-18, infra). Il évoque aussi « la coordination entre les recherches collectives et les recherches individuelles » menées par les membres du groupe, ainsi que « la convergence des problématiques organisées, au moins dans leurs grandes lignes, autour d’un même cadre conceptuel » (ibid., p. 47). Et le groupe de recherche en question est alors en train de gagner rapidement en importance au sein de la sociologie française – même si, comme le soulignent fréquemment les sociologues bourdieusiens qui font l’histoire de leur propre courant, il se positionne en rupture vis-à-vis d’un certain nombre d’attendus académiques relativement bien établis, notamment en matière de stratégies de publication (voir Duval & Noël, 2022). En tout cas, du fait des collaborations dans lesquelles il est engagé et de sa propre production scientifique, Boltanski bénéficie à l’époque déjà d’une bien plus grande légitimité académique qu’Aïach. Il est promu maître de conférences en 1970 (Susen, 2014 : p. 3). Et il assistera Bourdieu dans ses fonctions de direction au début des années 1970, aux côtés de Monique de Saint Martin (Heilbron, 2022 : p. 173). Ce contexte marque évidemment la manière dont Aïach a pu se référer initialement aux travaux de Boltanski.

2. Boltanski : la consommation médicale au prisme du « rapport au corps »

  • 14 L’avant-propos du livre est très clair sur ce point. Boltanski y indique : « Ce travail a été dirig (...)

12Ces quelques éléments permettent de se représenter le genre d’environnement institutionnel et intellectuel dans lequel évoluaient respectivement Aïach et Boltanski. J’en viens maintenant à leurs travaux, et à la problématique des inégalités sociales de santé. Comme je l’ai indiqué, Boltanski travaille dans la seconde moitié des années 1960 sur la maladie et les soins. Une série de textes vont résulter de ce travail, relativement confidentiels pour certains et au contraire très en vue pour d’autres. Boltanski rédige d’abord deux longs rapports de recherche qui circuleront – essentiellement au sein du CSE, mais aussi plus largement – sous la forme de ronéotypés, respectivement intitulés La découverte de la maladie. La diffusion du savoir médical et Consommation médicale et rapport au corps (Boltanski, 1968 & 1970). Il tirera ensuite de ces rapports de recherche un article publié en 1971 dans les Annales sous le titre de « Les usages sociaux du corps » (Boltanski, 1971). J’ai déjà évoqué cet article, qui a marqué l’histoire de la sociologie de la santé et celle de la sociologie du corps (Herzlich et Pierret, 2010 : p. 121 ; Le Breton, 2018 [1992] : p. 102-105). Boltanski a par ailleurs fait paraître en 1969 aux éditions Mouton un ouvrage intitulé Prime éducation et morale de classe (Boltanski, 1969). Ce livre reprend sa thèse de troisième cycle, soutenue en 1968 à la Sorbonne, officiellement sous la direction d’Aron mais en réalité supervisée par Bourdieu (Susen, 2014 : p. 3)14. Il prend pour objet la puériculture, mais les réflexions qu’il y déploie s’articulent étroitement à celles qui apparaissent dans les autres textes que j’ai mentionnés – à tel point que divers passages de La découverte de la maladie se retrouvent à l’identique ou presque dans l’ouvrage de 1969. L’ensemble de ces textes partagent en effet un même objectif : ressaisir les variations supposées du « rapport au corps » et à l’« institution médicale » en fonction de la classe sociale. Qui plus est, les données empiriques sur lesquelles ils s’appuient sont globalement les mêmes. On peut relever que ces différents travaux ont vite eu un certain retentissement. L’intérêt qu’ils ont suscité se manifeste notamment dans les traductions dont ils ont fait l’objet dans les années 1970, en italien, en espagnol et en portugais. Ils n’ont cependant pas été publiés en anglais – à l’exception de la récente traduction de « Les usages sociaux du corps » que j’ai déjà évoquée plus haut.

  • 15 Pour une restitution plus complète, on pourra se reporter à Oberhauser, 2023.

13Il ne serait pas pertinent de s’attarder ici sur les différents aspects de ces travaux, très riches et ramifiés15. Je me limiterai à ce qu’écrit Boltanski de la consommation médicale et de ses variations en fonction des classes sociales. La réflexion de Boltanski se déploie à cet égard autour de la notion de « rapport au corps », qui fait figure d’hypothèse explicative concernant ce qui apparaît à Boltanski comme un fait avéré : la consommation médicale serait d’autant plus forte que l’on s’élève dans la hiérarchie sociale, sans que l’on puisse « imputer ces différences à des facteurs économiques » et quand bien même la morbidité « objective » est plus faible dans les classes supérieures que dans les classes populaires (Boltanski, 1968 : p. 117-118). J’évoquerai plus loin les indicateurs statistiques sur lesquels Boltanski fonde cette affirmation – puisque c’est justement sur ce point précis qu’Aïach entrera en confrontation avec ses propositions. Retenons pour l’instant que, pour Boltanski, « […] si la consommation médicale varie d’une classe sociale à une autre », c’est tout simplement que « les membres des différentes classes sociales se sentent inégalement malades (ou bien portants) et donc qu’ils le sont » (ibid., p. 121-122).

14Le lien ainsi posé par Boltanski entre « rapport au corps » et consommation médicale repose sur l’argumentation suivante. S’appuyant diversement sur les travaux de Bourdieu, d’Ernst Cassirer et de Benjamin L. Whorf, Boltanski formule d’une part un postulat fort concernant le rapport entre langage et sensation : la « perception des sensations morbides » est déterminée par le langage et plus particulièrement par les « catégories » dont disposent les individus concernés pour « identifier » et « organiser » leurs sensations (ibid., p. 124). Il affirme d’autre part que le « langage des sensations » est fortement différencié en fonction des classes sociales, et que cette différenciation va dans le sens d’un appauvrissement à mesure que l’on s’approche du bas de la hiérarchie sociale (ibid.). Boltanski suggère ainsi que « les individus situés le plus bas dans la hiérarchie sociale auront le vocabulaire de la sensation le plus sommaire et le plus archaïque et ne seront donc en mesure d’identifier qu’un nombre limité de sensations » (ibid.).

15Deux points viennent complexifier quelque peu cet argument d’ensemble. Le premier concerne la détermination sociale de la perception. Celle-ci se présente dans le travail de Boltanski sur deux modes distincts, dont l’articulation n’est pas explicitée : la perception des « sensations morbides » serait « inégalement acérée dans les différentes classes sociales » ; les mêmes sensations seraient différemment traitées ou « sélectionnées » suivant la classe sociale (ibid., p. 122). Évidemment, la distance n’est sans doute pas si grande entre ces deux explications – mais concernant la consommation médicale et plus généralement, on peut se dire qu’il importe de savoir si l’appartenance de classe agit sur la « sensation » elle-même ou seulement sur son « interprétation ». Le second point tient au fait que, dans la perspective de Boltanski, tout contact avec le savoir médical et la médecine a pour effet « d’affiner la taxinomie symptomatologique dont disposent les sujets sociaux et donc d’accroître la sensation des perceptions morbides comme l’attention qu’on veut bien leur porter », ce qui conduit à « une élévation, des chances subjectives de la maladie et, par là même, de la consommation médicale » (ibid., p. 155). Mais il s’agit là d’une simple nuance, qui n’enlève pour Boltanski rien à son constat premier.

16Pour penser les variations sociales de la consommation médicale, il faudrait donc les rapporter à l’inégale maîtrise du « langage des sensations » par les membres des différentes classes sociales. Mais le raisonnement de Boltanski va plus loin. Ou plutôt, ces facteurs sociolinguistiques s’affirment au fil de ses réflexions comme secondaires et accessoires face aux variables régissant effectivement la consommation médicale. En effet, ce qui détermine selon Boltanski « en dernière analyse » le « rapport au corps », c’est « l’usage objectif » que les « sujets sociaux » font de leur corps, et donc leur position sociale en tant qu’elle les force ou non à vendre leur force de travail dans sa dimension proprement physique (ibid., p. 143-144). Boltanski peut dès lors affirmer que, « […] si les membres des basses classes n’entretiennent pas un rapport réflexif à leur corps, c’est d’abord qu’ils ont besoin de faire usage de leur corps » (ibid., p. 144). Autrement dit, les « membres des basses classes » entretiennent « une image purement fonctionnaliste d[e leur] corps » parce que leur mode de vie concret les y force (ibid., p. 140). Les différences que feraient apparaître les statistiques relatives à la consommation médicale seraient dès lors une manifestation parmi d’autres de ce « rapport au corps » contrasté en fonction des classes sociales.

17Cette dernière remarque invite à souligner le statut particulier qu’occupe la consommation médicale dans la réflexion de Boltanski. En effet, celui-ci ne considère pas la consommation médicale en elle-même comme son objet d’étude. Il la conçoit plutôt comme une voie d’accès parmi d’autres à la diversité des « rapports au corps » déterminés par l’appartenance de classe. Comme il l’indique, l’étude des « variations de la consommation médicale des différentes classes sociales » est importante parce qu’elle ouvre sur « l’analyse de la culture somatique des différentes classes (à laquelle on pourrait tout aussi bien accéder en prenant pour point de départ un grand nombre d’autres entrées possibles, soit, par exemple et pêle-mêle, les techniques de soins corporels, les pratiques sexuelles, la gestualité ou les utilisations ludiques du corps) » (Boltanski, 1970 : p. vii). Autrement dit, la « reconstruction » des « règles » propres à la « culture somatique » des différentes classes sociales « peut être opérée en prenant pour point de départ un grand nombre d’entrées différentes, qu’il s’agisse des conduites sexuelles, sanitaires, vestimentaires ou alimentaires » – autant de domaines où s’expriment ces « règles » de manière plus ou moins manifeste (ibid. : p. 36). Boltanski ne se prive d’ailleurs pas d’explorer ces autres « entrées », évoquant tour à tour et avec un degré de précision variable la sexualité, l’alimentation, les pratiques sportives, ou encore les « modèles de comportement » relatifs au corps, à sa présentation et à son entretien promus par les « journaux féminins » tels que Elle et Marie-Claire (ibid. : p. 83). Je reviendrai sur ces éléments en conclusion.

3. De Boltanski à Aïach : une critique et ses enjeux

  • 16 Un texte légèrement postérieur a joué un rôle crucial dans le renforcement de ce processus de polit (...)
  • 17 Cinq ans plus tard, les propositions de la Commission nationale Santé du PCF – dirigée par Mireille (...)

18C’est de ces réflexions sur la consommation médicale que va s’inspirer Aïach, qui affirme avoir été dans un premier temps convaincu par les arguments de Boltanski (Aïach, 2013 : p. 56-57). Il faut bien comprendre que l’enjeu sous-jacent était à la fois scientifique et politique. En effet, le travail de Boltanski intervenait dans un contexte de politisation (relative) de la santé en France – avec, dans les milieux socialistes et communistes, certaines revendications visant directement les inégalités sociales de santé16. Or, ces inégalités étaient alors essentiellement pensées en termes de recours et d’accès aux soins, comme en témoigne notamment le Programme commun de gouvernement de 1972, coordonné par Pierre Mauroy (1972)17. Le travail de Boltanski venait valider cette perspective, en mettant l’accent sur le rapport entre les écarts de morbidité et de mortalité existant entre les membres des diverses catégories socio-professionnelles et des différences supposées dans leur consommation médicale. Dans les termes d’Aïach, prendre au sérieux ces propositions en termes de santé publique, c’était considérer que les inégalités sociales de santé étaient « le produit d’une différence dans la consommation médicale » – et appelaient dès lors « une politique portant sur les services de santé pour les rendre plus accessibles » (Aïach, 2013 : p. 57).

19Aïach indique donc avoir été lui-même séduit, durant ses premières années à la DRMS, par cette position invitant à rapporter les inégalités sociales de santé à la consommation médicale, prégnante « même dans les milieux politiques les plus à gauche » (Aïach, 2013 : p. 57). C’est ce qu’il explique dans la citation suivante :

[La] différence dans l’utilisation des services de santé est alors quasiment la seule explication donnée aux différences de mortalité mises en évidence par l’INSEE (un écrit du sociologue Luc Boltanski, premier disciple de Bourdieu, théorise cette différence du fait de l’existence d’un rapport au corps différentiel ; cet écrit [« Les usages sociaux du corps », Annales, 26, 1971] va avoir beaucoup de succès). J’y suis moi-même sensible et vais jusqu’à colporter cette thèse dans des réunions officielles où je suis invité. (ibid., p. 56-57, c’est Aïach qui ajoute le passage entre crochets)

  • 18 Membre de la Fabian Society et proche du Parti travailliste, avec une orientation marquée à gauche, (...)

20Toujours selon son propre témoignage, Aïach va se trouver ébranlé dans ces convictions lors d’un séjour à Londres en 1972, au détour d’une conversation avec l’économiste Brian Abel-Smith – acteur central dans les recherches menées au Royaume-Uni sur les inégalités de santé et la sécurité sociale à partir de la deuxième moitié des années 1950 jusqu’à la fin des années 197018. Celui-ci lui indique en effet que les statistiques britanniques ne montrent pas de différence notable entre catégories socio-professionnelles concernant le nombre de consultations médicales. Reprenant les données analysées par Boltanski, Aïach réalise que la situation est globalement similaire en France – du moins lorsqu’on aborde les données en question en nombre de consultations et non en dépenses (ibid., p. 57). Il y a bien un écart dans la spécialité des médecins, ainsi que dans le coût des consultations et traitements : « […] il y a plus de spécialistes consultés dans les catégories supérieures et, en général, plus de consultations chères et d’achats médicamenteux coûteux » (ibid., p. 57). C’est ce qui explique les différences observables dans les dépenses de santé. Mais les différences relatives au nombre de consultations sont quant à elles moins conséquentes, et ne respectent pas la hiérarchie qu’établissent les statistiques de morbidité et de mortalité entre les catégories socio-professionnelles.

  • 19 Sur ces éléments, voir aussi Aïach, 2010a : p. xii-xiii.

21Comme l’explique ailleurs Aïach, cette confusion entre « valeur » et « volume » a donc « eu pour effet d’indiquer une hiérarchie [erronée] dans la consommation médicale inversée par rapport à la hiérarchie tirée des données de mortalité et, donc, de mieux faire accréditer la thèse d’une surmortalité sociale due au manque de soins » (Aïach & Illsley, 1987 : p. 80). Autrement dit, le fait d’« envisager les consommations des CSP en valeur (dépense par tête) et non en volume (nombre de consultations par exemple) » a pu sembler confirmer l’hypothèse selon laquelle l’état de santé pouvait être expliqué par la consommation médicale (ibid.). Aïach regrette que cette « thèse » ait pu être « reprise sans trop de souci de rigueur et d’une façon quelque peu rituelle » parce qu’elle offrait « une explication rationnelle convenant à beaucoup, puisque fournissant une hypothèse “culturelle” à un phénomène, lui-même devenu la principale cause des inégalités sociales devant la maladie et la mort » (ibid.)19.

  • 20 À propos du CREDOC et des travaux menés en son sein sur la consommation médicale, on consultera ave (...)
  • 21 Calot et Febvay étaient tous deux administrateurs à l’INSEE. Les recherches sur la mortalité différ (...)
  • 22 On peut relever que Rösch, Rempp et Magdelaine mettent eux aussi l’accent sur les variations de la (...)

22Effectivement, c’est bien sur une mesure de la consommation médicale en dépenses par personne et par an en fonction de la catégorie socio-professionnelle que se base en premier lieu Boltanski pour déployer son argumentation et l’illustrer graphiquement. Il présente ainsi dans les premières pages de Consommation médicale et morale de classe deux graphiques – dont on trouvera une reproduction à la fin du présent texte – mettant la consommation médicale en regard de la mortalité différentielle. Ces graphiques s’appuient sur deux ensembles de données. Boltanski mobilise d’une part l’un des indicateurs de consommation médicale proposés en 1962 par le CREDOC en collaboration avec l’INSEE à partir d’une enquête par sondage réalisée en 1960-1961 auprès d’un peu plus de trois mille ménages. Plus précisément, la publication sur laquelle s’appuie Boltanski est cosignée par le directeur de la Division d’économie médicale du CREDOC, le médecin Georges Rösch, son collaborateur Michel Magdelaine, et Jean-Michel Rempp, administrateur à l’INSEE (Rösch, Rempp & Magdelaine, 1962 : p. 69)20. Boltanski reprend d’autre part, concernant la mortalité différentielle, les analyses publiées en 1965 par Gérard Calot et Maurice Febvay pour le compte de l’INSEE (Calot & Febvay, 1965 : p. 102)21. Le premier graphique fait simplement figurer côte à côte la variation de la consommation médicale en fonction des catégories socio-professionnelles et la mortalité différentielle, faisant apparaître des tendances inversées : à mesure que l’on descend dans la hiérarchie sociale, la consommation médicale – en valeur, donc – baisse et la mortalité à trente-cinq ans augmente (Boltanski, 1970, p. 3). Le second graphique, mobilisant les mêmes données, rapporte directement le taux de consommation médicale au taux de mortalité à trente-cinq ans en fonction de la catégorie socio-professionnelle (ibid., p. 5). Quoique l’enjeu de la démonstration soit évidemment de donner à voir un rapport de corrélation plutôt qu’un lien de causalité entre les deux phénomènes, ces graphiques – tout comme l’argumentaire de Boltanski en général – invitent à accorder une place cruciale à la consommation médicale et aux différences de « rapport au corps » qui la détermineraient au moment de penser la mortalité différentielle22.

4. Penser la consommation médicale : les propositions d’Aïach

  • 23 Aïach s’est rarement positionné de manière explicite vis-à-vis des grandes approches contemporaines (...)

23On a là les principaux éléments de la critique formulée par Aïach à l’égard des propositions de Boltanski. Mais il nous faut encore en préciser quelque peu les tenants et aboutissants. Ce sera aussi l’occasion de mieux situer l’approche qu’a pu privilégier Aïach face à la consommation médicale et plus généralement aux inégalités sociales de santé, avec son « matérialisme » spécifique23. Aïach formule ses commentaires les plus explicites à cet égard dans un texte qu’il coécrit avec ses collègues de l’INSERM Annette Leclerc et Alain Philippe, publié dans les Cahiers de sociologie et de démographie médicales en 1980 sous le titre de « Symptomatologie et recours au médecin. Proposition pour une approche de la consommation médicale » (Aïach, Leclerc & Philippe, 1980). Le texte évoque d’emblée les travaux de Boltanski, déplorant le peu d’intérêt porté par la sociologie médicale à la problématique de la consommation médicale – mais aussi le fait que la position de Boltanski en la matière soit relayée « dans des écrits portant sur la consommation médicale ou la morbidité différentielle, sans trop se poser la question de sa validité et de sa capacité à rendre compte des phénomènes observés » (ibid., p. 173). On retrouve dans le texte les éléments que j’ai déjà évoqués précédemment : les auteurs critiquent d’une part le lien qu’invitent à établir les analyses de Boltanski entre consommation médicale et inégalités sociales de santé, et s’en prennent d’autre part aux fondements empiriques de ces analyses. Quoiqu’ils soient évidemment liés, il n’est pas inutile de distinguer ici ces deux ensembles d’arguments.

24Concernant le premier point, Aïach et ses collaborateurs soulignent que l’origine des « inégalités sociales dans le domaine sanitaire » ne se trouve « pas essentiellement dans la consommation médicale et encore moins dans les écarts quantitatifs de cette consommation » (ibid.). On voit bien quel est pour eux l’enjeu de ces remarques concernant le rapport entre inégalités sociales de santé et consommation médicale : il s’agit de faire barrage à l’idée selon laquelle les premières découleraient de la seconde, et donc qu’un surplus de consommation médicale chez une frange de la population suffirait à araser les différences de morbidité et de mortalité constatées entre catégories socio-professionnelles. Les auteurs sont très clairs sur ce point :

Une augmentation importante de la consommation médicale, de la part des catégories sociales les plus vulnérables, ne réduira pas l’essentiel de cette inégalité si les conditions de vie restent identiques ; même s’il est vraisemblable que la « qualité » des soins, combinée avec de bonnes conditions de vie, améliorent [sic] certains pronostics médicaux. (ibid.)

  • 24 Et on peut se dire que c’est également Boltanski – entre autres – que vise Aïach dans la phrase de (...)

25Pour Aïach et ses collègues, l’importance accordée à la consommation médicale au moment de penser les inégalités sociales de santé est dès lors de l’ordre de la « confusion » (ibid.). Et si cette « confusion » est entretenue, c’est selon eux soit par conviction politique – dans un désir de dénonciation « plus ou moins louable et conscient » – soit « pour satisfaire aux exigences d’une démonstration théorique » (ibid.). Il semble clair qu’ils visent directement Boltanski avec cette seconde hypothèse24.

26Évidemment, le deuxième point – i.e. la critique des appuis empiriques de la démonstration de Boltanski – concerne en particulier la mesure de la consommation médicale. Les auteurs dénoncent à nouveau l’emploi, pour rendre compte de la consommation médicale, d’« un indice en valeur de la consommation par tête et par catégorie socio-professionnelle du chef de ménage » (ibid.). Ils indiquent à l’appui de cette critique que « [c]ontrairement à ce qui est souvent dit, ce ne sont pas les catégories supérieures qui consultent le plus, mais les catégories moyennes, en particulier les employés » (ibid., p. 173, infra). Cet argumentaire les conduit à formuler une mise en cause frontale du « fondement statistique » sur lequel repose le modèle de Boltanski – et donc de ce modèle lui-même :

Toute la thèse soutenue par L. Boltanski pour expliquer les écarts entre catégories socio-professionnelles dans la consommation médicale, à travers les notions de catégories de la perception des sensations morbides, de rapport au corps ou de culture somatique, apparaît bien fragile quand le fondement statistique de sa démonstration s’effondre. (ibid., p. 173)

27Les auteurs s’attachent ensuite à montrer que la ressaisie et l’analyse de la consommation médicale appellent des démarches beaucoup plus fines. Ils donnent à voir la complexité des problèmes méthodologiques et analytiques sous-jacents en s’appuyant sur une enquête menée en 1978 auprès d’un échantillon de quelque deux cents personnes en banlieue parisienne : à Boulogne-Billancourt – où la DRMS avait déjà mené une enquête en 1969-1974, comme je l’ai indiqué – et à l’Haÿ-les-Roses (Val-de-Marne). Pour Aïach et ses collaborateurs, une telle recherche doit se donner pour objectif de ressaisir le rapport entre perception des symptômes et recours médical en fonction du type de symptômes. Les résultats de l’enquête confirment qu’il n’y a « pratiquement pas de différence » entre catégories socio-professionnelles « dans la perception des symptômes, dans l’appréciation de leur gravité, dans les conduites de maladie en termes de laisser-faire, d’automédication ou de recours au médecin » dès lors que l’on se place à un « niveau global » (ibid., p. 174). Des « différences notables » existent bien, mais entre « tel ou tel symptôme » seulement (ibid., p. 178).

  • 25 Le critère de la « taille de la famille » pourra surprendre. Mais il a son importance – et une impo (...)
  • 26 Le texte est cependant moins virulent à l’endroit de Boltanski que les écrits subséquents d’Aïach. (...)

28Pour les auteurs, il serait évidemment envisageable de poursuivre sur cette voie et « de calculer systématiquement des probabilités différentielles de consulter [un médecin] pour chacun des symptômes en fonction de variables telles que le sexe, l’âge, la catégorie socio-professionnelle, le niveau d’instruction, la taille de la famille, etc. » (ibid., p. 179)25. Mais il faudrait pour cela mettre en place « des enquêtes extrêmement fines, complexes et à méthodologie rigoureuse » (ibid.). Ce faisant, on pourrait sans doute ressaisir plus précisément certaines différences effectives de consommation médicale entre classes de population – mais aussi distinguer entre influence de la perception « culturelle » des symptômes et facteurs socio-économiques ou institutionnels agissant sur le recours aux soins (ibid.). Cependant, les données disponibles invalident d’ores et déjà de « [t]oute interprétation voulant rendre compte d’un phénomène aussi complexe [que la consommation médicale] d’une façon trop mécaniste ou unifactorielle » (ibid.). Les auteurs renvoient à nouveau explicitement à Boltanski sur ce point. Relevons en passant que c’était déjà la position d’Aïach dans son premier texte à ce propos, où il défendait l’argument suivant : « Seule une étude globale réunissant des approches sociologique, psycho-sociologique, économique et épidémiologique, peut être en mesure d’analyser à fond cette question du comportement différentiel en matière de soins. » (Aïach, 1974c : p. 68). Il indiquait dans ce même texte que Boltanski avait tort de voir a priori « dans le rapport au corps propre à chaque classe sociale l’élément déterminant du comportement » : il s’agissait plutôt de « se demander quel est le poids exact de ce facteur d’ordre culturel à côté d’autres facteurs socioéconomiques pouvant intervenir et dont l’influence peut jouer dans un sens qui n’est pas toujours celui du renforcement des déterminants culturels » (ibid.)26.

  • 27 À noter qu’Aïach reprendra ces éléments dans un livre écrit ultérieurement en collaboration avec Do (...)

29À ce premier ensemble de critiques, Aïach et ses collaborateurs ajoutent encore deux points concernant la perception et l’interprétation des sensations morbides. En effet, « indépendamment même du fait qu’elles s’appuient sur une mauvaise interprétation des données statistiques existantes », les hypothèses de Boltanski quant à la consommation médicale leur paraissent contestables en ce qu’elles dépendent de postulats dont il faudrait encore prouver la validité (ibid.). Les deux postulats que mettent en question les auteurs concernent respectivement la sensation et son interprétation. D’abord, si on peut considérer que la sensation est bien en partie affaire de langage, « rien ne prouve que ce qui relève du domaine de la sensation ne dépende pas davantage de ce que l’on pourrait appeler la langue maternelle de base, propre à tous les êtres dans une société telle que la nôtre » (ibid.). Autrement dit, on peut douter que les différences linguistiques entre les membres d’une même société soient significatives à cet égard. Le deuxième a priori que mettent en cause les auteurs tient à l’effet des savoirs médicaux sur la manière dont les sensations vont être envisagées et traitées par les individus concernés : les données disponibles tendent à indiquer qu’un surcroît de connaissances en matière de santé et de maladie conduit plutôt les individus à relativiser l’importance des sensations morbides et donc à moins recourir aux soins (ibid.). Du côté de la perception des sensations morbides comme de leur interprétation, Aïach et ses collaborateurs considèrent donc qu’il y a également de quoi douter des propositions de Boltanski27.

  • 28 En fait, l’idée de prendre pour objet le quartier de la Folie-Méricourt en ciblant le « cumul des i (...)

30Pour mieux les comprendre, il n’est pas inutile de replacer ces propositions concernant la consommation médicale dans le cadre plus général de la réflexion d’Aïach sur les inégalités sociales de santé. Le modèle proposé par Aïach pour penser ces inégalités se déploie autour de l’idée de « cumul des inégalités » : les inégalités sociales de santé y sont envisagées comme la résultante d’un ensemble d’autres inégalités sociales. C’est là une position qu’Aïach a adoptée très tôt, et qu’il a ensuite défendue durant toute sa carrière. En effet, ce modèle apparaît déjà dans la première enquête dirigée par Aïach, sur le quartier de la Folie-Méricourt, au nord du 11e arrondissement de Paris (1972-1975)28. Dans le chapitre du rapport issu de cette enquête qu’il consacre aux inégalités sociales de santé, Aïach invite ainsi à considérer « la maladie et le handicap comme résultant d’autres inégalités » relatives au logement, au travail, aux difficultés matérielles (i.e. au manque d’argent et de temps), à la possibilité de s’adonner à des activités extra-professionnelles, et au « capital culturel » (Aïach, 1975 : p. 204-207). Nonobstant l’accroissement des savoirs et le développement des méthodes d’analyse durant les décennies suivantes, c’est cette même compréhension des inégalités sociales de santé au prisme du « cumul des inégalités » qu’exprime Aïach dans cette citation du début des années 2000, sous une forme à la fois claire et concise : « La plus grande part de l’explication des écarts de santé est à chercher dans l’accumulation des désavantages/avantages sociaux et psychologiques qui vont participer tout au long de la vie à la production d’états de santé différentiels et qui vont s’exprimer dans l’apparition plus ou moins précoce des maladies, dans leur évolution plus ou moins grave et dans la survie différentielle une fois qu’elles se sont déclarées. » (Aïach, 2004 : p. 39).

31Il apparaît ainsi que, si Aïach critique ce qu’il envisage comme un accent par trop « culturaliste » dans la démarche de Boltanski, c’est qu’une telle perspective peut paradoxalement tendre à réduire les inégalités de santé aux seuls comportements de santé, en particulier relativement à la consommation de soins. Le modèle proposé par Aïach fait évidemment une place aux comportements de santé en tant qu’ils sont façonnés par la socialisation et participent ainsi du « cumul des inégalités ». Mais cette variable se trouve réinscrite au sein d’un faisceau d’autres facteurs, vis-à-vis desquels elle n’occupe pas forcément une place dominante. Ce faisant, il s’agit de se garder contre la tentation, au moment de penser les inégalités sociales de santé, de « donn[er] la primauté aux facteurs individuels » en mettant l’accent sur les comportements – et d’envisager par conséquent la lutte contre ces inégalités avant tout en termes de « prévention » et/ou d’accès aux soins (Aïach, 2004 : p. 40). À l’encontre d’une telle perspective, Aïach n’a eu de cesse de souligner deux points. D’abord, « une part importante des comportements à risque pouvant contribuer à la production des inégalités de santé » doivent être rapportés aux conditions matérielles d’existence qui les déterminent (ibid.). Ensuite, quoique « les inégalités sociales face à la prévention et aux soins viennent renforcer les inégalités devant la maladie », les inégalités sociales de santé « sont pour l’essentiel dues à des facteurs indépendants du système de santé » (Aïach & Fassin, 2004 : p. 2226). Pour appréhender adéquatement les inégalités sociales de santé, il faut donc penser l’inégalité en général – et non les seules différences de comportement en matière de santé.

Conclusion

32J’ai cherché à retracer dans ce texte un pan méconnu du développement de la recherche sur les inégalités sociales de santé en France. L’histoire ainsi restituée est évidemment partielle, s’étant focalisée sur deux figures de ce domaine scientifique : toutes prépondérantes qu’aient pu être leurs recherches, l’importance de Boltanski et d’Aïach ne saurait être exagérée. Il va de soi que la « mise en intrigue » historique présente toujours une « part d’arbitraire », a fortiori lorsqu’elle fait recours à des « portraits de personnages » (Dodier, 1996 : p. 417). L’option retenue ici me paraît cependant avoir le mérite d’illustrer la manière dont les sociologues français ont initialement pu se saisir des inégalités sociales de santé, tout en donnant à voir la confrontation entre deux projets épistémologiques très contrastés sur ce plan. J’ai par ailleurs indiqué que les réflexions de Boltanski avaient il y a peu trouvé une actualité nouvelle avec la traduction en anglais de « Les usages sociaux du corps » (Boltanski, 2025 [1971]). Muriel Darmon et ses collègues, à qui revient l’initiative de cette traduction, soulignent que cet article « offre des outils […] pour penser les inégalités sociales de santé, outils dont une large part nous fait encore défaut aujourd’hui » (Darmon, Bajos, Kelly-Irving & Vandebroeck, 2025 : p. 1). La circulation de ce texte à l’international et auprès d’un plus large public me semble rendre d’autant plus pertinente, voire nécessaire, l’étude des critiques et discussions qu’il a suscitées dans la période qui a suivi sa parution.

  • 29 On peut rappeler à cet égard les remarques de Michel de Certeau concernant Esquisse d’une théorie d (...)
  • 30 On se rappellera que, si cette notion est bien présente dans les écrits de Bourdieu durant les anné (...)

33Chez Boltanski, la réflexion sur la consommation médicale est subordonnée à un discours sociologique qui produit essentiellement sa prétention à une validité générale à partir de la notion de « rapport au corps », permettant d’établir conceptuellement et analytiquement le lien entre les « conditions objectives » d’existence et les « conduites » plus ou moins uniformes observables chez les membres d’une même classe sociale29. Le travail de Boltanski participe à cet égard de la démarche collective de modélisation théorique portée par Bourdieu au CSE, qui trouvera en 1972 sa première expression pleine et entière avec la présentation systématique de la notion d’« habitus » que comprend Esquisse d’une théorie de la pratique (Bourdieu, 1972)30. Dans ce cadre, la notion de « rapport au corps » se donne à la fois comme un opérateur de mise en équivalence rendant commensurables sur le plan analytique un ensemble de phénomènes empiriques disjoints et comme une ressource assurant la montée en généralité des résultats produits par chaque étude sociologique singulière. Comme Boltanski le souligne lui-même, l’intérêt de la consommation médicale tient dès lors pour lui à ce qu’elle constitue l’un des objets parmi d’autres à partir desquels sont susceptibles d’être ressaisies les variations observables du « rapport au corps » dans un espace social hiérarchisé. Autrement dit, les enquêtes empiriques qu’il réalise à cette époque sur la santé et la médecine tirent en premier lieu leur signification et leur pertinence de la contribution qu’elles apportent à l’élaboration d’une théorie sociologique générale et à la démonstration de sa validité. C’est bien la raison pour laquelle Boltanski ne s’y est pas attardé – d’où aussi la différence majeure séparant ses travaux de ceux d’Aïach sur le plan de leur temporalité respective, entre apport ponctuel et contribution au long cours à l’étude d’un objet spécifique.

  • 31 Aïach rapportait lui-même la « vigilance » dont il a pu faire preuve face aux données statistiques (...)

34Le programme sociologique dans lequel Aïach s’engage de son côté à la DRMS est bien différent. Il se construit sur le temps long autour de l’objectivation des inégalités sociales de santé dans leurs diverses manifestations – l’enjeu premier étant dès lors d’assurer la généralité et la commensurabilité des matériaux empiriques produits à cette fin. Aïach met ainsi l’accent sur les difficultés méthodologiques soulevées par la production de données de morbidité, relatives notamment à la manière dont « des facteurs liés aux procédures de recueil et à certaines caractéristiques sociales et psychologiques des sujets interrogés » interviennent « dans la déclaration des maladies et des troubles de santé » (Aïach, 1992 : p. 18). Ces considérations sont très concrètes : Aïach évoque par exemple les bénéfices propres à l’emploi d’une liste de maladies au sein des questionnaires – la Classification internationale des maladies, généralement – ou à la tenue par les enquêtés d’un « journal d’observations » relatif aux troubles et maladies qui les affectent (Aïach, 1986 : p. 87). Travaillant lui-même à produire les données quantitatives sur lesquelles il allait s’appuyer, il était bien placé pour se préoccuper des opérations de mise en forme et de mise en équivalence qu’un tel travail suppose – i.e. des enjeux propres au « moment du codage, souvent humble et caché dans des chaînes de production statistiques routinisées » (Desrosières, 2010 [1993] : p. 302)31. Dans cette perspective, l’étude de la consommation médicale et des inégalités sociales de santé n’est pas subordonnée à un opérateur de généralité conceptuel permettant de la rapporter clairement au projet d’une sociologie générale, à la manière de la notion de « rapport au corps ». Elle vaut plutôt pour elle-même, déployant les contours d’un champ de recherche spécialisé – en accord avec la vocation thématique propre à la DRMS, et plus généralement à l’INSERM.

35S’agit-il de prendre parti pour l’une ou l’autre de ces démarches d’enquête ? Comme l’a souligné Alain Desrosières, le constat selon lequel « la sociologie tire sa légitimité […] d’un patchwork de modèles de scientificité » devrait plutôt nous inciter « à expliciter ce mélange et sa portée sociologique, en termes d’insertion de son discours dans des pratiques sociales différentes, plutôt qu’à chercher à faire triompher l’un ou l’autre de ces modèles » (Desrosières, 2008 [2001] : p. 170, en italique dans l’original). C’est que « ces combats en apparence “épistémologiques”, sont en général sans issue, car chacun de ces modèles a un usage social déterminé » (ibid., p. 170-171). Que les appuis statistiques de la réflexion de Boltanski se soient révélés fragiles concernant la consommation médicale ne disqualifie en rien l’ambition de totalisation théorique à l’œuvre dans ses travaux, qui poursuivaient une visée bien plus large que la seule ressaisie de ce phénomène empirique. La démarche sociologique que Boltanski participait alors à « inventer » – pour reprendre une expression qu’il a lui-même récemment employée – a depuis largement fait la preuve de son potentiel heuristique, en particulier pour penser les inégalités sociales (Boltanski, Esquerre & Lazarus, 2024). Et, rappelons-le, elle a évidemment participé à irriguer l’approche d’Aïach lui-même. Si la trajectoire relatée ici est bien celle d’un progrès des connaissances relatives aux inégalités sociales de santé, on se gardera dès lors de l’envisager sur un mode trop schématique, linéaire, ou univoque.

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Annexe

Figure 1. Graphique rapprochant la consommation médicale par personne et par an en dépenses et la mortalité à 35 ans, tiré de Boltanski, 1970, p. 3.

Figure 2. Graphique présentant le taux de consommation médicale par personne et par an en dépenses rapporté au taux de mortalité à 35 ans, tiré de Boltanski, 1970, p. 5. Les sources sur lesquelles s’appuie Boltanski sont les mêmes que celles du graphique précédent.

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Notes

1 Pour rappeler la centralité de ces notions chez Desrosières, on peut renvoyer à la description qu’il proposait a posteriori du projet d’ensemble porté par La politique des grands nombres. En effet, cet ouvrage visait selon lui à offrir une analyse de la « totalisation statistique » en tant qu’elle « [implique] le sacrifice de quelque chose (en termes de singularités), à travers des conventions d’équivalence et des codages toujours situés, au profit de la constitution (conventionnelle) d’une généralité nouvelle, consistante et utile, pour la connaissance et pour la coordination de l’action » (Desrosières, 2010 [2000] : p. 446, en italique dans l’original). Cette citation présente aussi l’intérêt de manifester ce que doit cette démarche à la sociologie de Laurent Thévenot, autour de la notion fondatrice d’« investissement de forme ». Sur ce dernier point, on pourra se reporter à Thévenot, 2024.

2 Sur l’évolution de ce champ de recherche et la manière dont il se présente actuellement, voir Arminjon & Maulini, 2023 et Krieger, 2024 [2011].

3 Le projet en question, que coordonne Mathieu Arminjon et auquel participe également Sandrine Maulini, est soutenu par le Fonds national suisse de la recherche scientifique (SNF200460).

4 Luc Boltanski devait lui aussi être interrogé dans le cadre de cette enquête, mais l’entretien prévu n’a malheureusement pas pu avoir lieu.

5 Les éléments ci-après concernant la biographie d’Aïach proviennent de son dossier administratif tel qu’il a été conservé par les Archives de l’INSERM (cotes 9305-005 et 0414-001), ainsi que de l’entretien qu’il a bien voulu m’accorder en février 2023.

6 Les informations disponibles sur l’EPRASS ne sont guère nombreuses et parfois discordantes. Voir néanmoins Chenu, 2002 : p. 49 & Paulange-Mirovic, 2013 : p. 558-559.

7 Intitulée Les pharmaciens d’officine. Contradictions et ambiguïtés d’une profession singulière, cette thèse fait suite à deux articles déjà publiés par Aïach en 1974 sur le même objet et en partie à partir des mêmes données (Aïach, 1974a & Aïach, 1974b). Le jury était composé de l’historien de la pharmacie Georges Dillemann et du sociologue Henri Raymond – un choix un peu surprenant, puisque celui-ci s’intéressait essentiellement à la sociologie urbaine et à la sociologie de l’architecture.

8 Concernant la DRMS, je m’appuie en premier lieu sur le travail de Luc Berlivet quant à l’histoire de la recherche en santé publique en France, qui traite notamment de l’importance de la DRMS dans ce champ et des conséquences de sa dissolution dans les années 1970 (Berlivet, 2008). Pour des éléments complémentaires, voir Picard & Mouchet, 2008 : p. 136-142.

9 L’enquête de Boulogne-Billancourt faisait suite à une précédente recherche menée par l’INSERM dans l’Aisne, à Soissons, entre 1966 et 1969, dont elle reprenait les objectifs généraux (Broyelle et al., 1969).

10 Les informations contenues dans ce paragraphe proviennent essentiellement d’un texte de Johan Heilbron sur le CSE et le rôle qu’y a joué Bourdieu, très fouillé et bien documenté (Heilbron, 2022).

11 Boltanski indique dans Rendre la réalité inacceptable s’être rapproché de Bourdieu dès le début de ses études à la Sorbonne via son frère aîné, le linguiste Jean-Élie Boltanski, qui entretenait déjà avec lui des rapports amicaux (Boltanski, 2022 [2008] : p. 19, infra).

12 Sur les activités du CSE concernant la photographie et la part qu’y a prise Boltanski, voir respectivement Issenhuth, 2022 et Robbins, 2014. Sur l’enquête consacrée au crédit bancaire, voir Denord, 2022 et Ducourant & Lazarus, 2018. Sur Le bonheur suisse, voir Weber, 2014 : en part. p. 64-66 et p. 280-285.

13 À cet égard, les efforts déployés – par Derek Robbins notamment – pour retrouver au sein des premiers travaux de Boltanski certains indices préfigurant sa « rupture » subséquente avec la sociologie bourdieusienne ne me paraissent guère convaincants (Robbins, 2014).

14 L’avant-propos du livre est très clair sur ce point. Boltanski y indique : « Ce travail a été dirigé par M. Pierre Bourdieu qui en a fourni les idées directrices et les hypothèses, et s’insère dans une recherche plus vaste menée sous sa direction dans la cadre du Centre de sociologie européenne […]. » (Boltanski, 1969 : p. 16). Le nom d’Aron n’apparaît pas dans l’ouvrage. On se rappellera qu’en 1969, la brouille entre ce dernier et Bourdieu était consommée (Joly, 2015 : p. 19).

15 Pour une restitution plus complète, on pourra se reporter à Oberhauser, 2023.

16 Un texte légèrement postérieur a joué un rôle crucial dans le renforcement de ce processus de politisation : l’article consacré en 1973 par Guy Desplanques, jeune démographe de l’INSEE, à la mortalité différentielle en fonction des catégories socio-professionnelles, paru dans la nouvelle revue centrale de l’INSEE, Économie et Statistique, dont Alain Desrosières était alors le rédacteur en chef (Desplanques, 1973). Le travail de Desplanques faisait fond sur les recherches menées à l’INSEE à partir des années 1950 (voir ci-après note 24).

17 Cinq ans plus tard, les propositions de la Commission nationale Santé du PCF – dirigée par Mireille Bertrand – rompent avec cette réduction des inégalités sociales de santé à la consommation de soins (Bertrand, 1977).

18 Membre de la Fabian Society et proche du Parti travailliste, avec une orientation marquée à gauche, Abel-Smith a contribué avec Richard Titmuss à défendre le New Health Service contre les coupes budgétaires dont il était menacé dans les années 1950, en montrant que l’augmentation des coûts de santé devait être attribuée entièrement à l’inflation (Webster, 2003 : p. 90-91). Il a été le conseiller de plusieurs Secrétaires d’État à la santé et aux services sociaux – Richard Crossman, Barbara Castle et David Ennals – et il a eu son importance dans la genèse du Black Report (Berridge et al., 2003 : p. 132-133). Fruit du travail d’un groupe de recherche mené par le médecin Douglas Black à l’initiative d’Ennals, le Black Report a fait date en offrant une visibilité nouvelle à la problématique des inégalités sociales de santé, dont il montrait la persistance au Royaume-Uni malgré l’action du National Health Service (Black, Morris, Smith & Townsend, 1980). Pour une analyse récente du Black Report, de son contexte d’émergence et des enjeux relatifs à sa publication, on pourra se référer à Arminjon, 2025 : p. 207-261.

19 Sur ces éléments, voir aussi Aïach, 2010a : p. xii-xiii.

20 À propos du CREDOC et des travaux menés en son sein sur la consommation médicale, on consultera avec profit l’ouvrage consacré par Daniel Benamouzig à l’histoire de l’économie de la santé en France (Benamouzig, 2005 : en part. p. 31-50). Celui-ci souligne l’importance historique des recherches en question : débutées en 1954, elles ont signifié « l’acte de naissance de l’économie de la santé en France » (ibid., p. 27).

21 Calot et Febvay étaient tous deux administrateurs à l’INSEE. Les recherches sur la mortalité différentielle débutent à l’INSEE en 1954 – ou un peu avant, si on prend en compte les analyses réalisées antérieurement concernant la mortalité infantile. Febvay avait ainsi publié en 1954 en collaboration avec son collègue Marcel Croze deux textes consacrés à l’« influence de la région et du milieu social » sur la mortalité infantile avant l’âge d’un an, à partir de données issues des bulletins de naissance et avis de décès pour les années 1950 et 1951 (Febvay & Croze, 1954a & 1954b). Febvay et Maurice Aubenque font ensuite paraître en 1957 une analyse de la mortalité différentielle par catégories socio-professionnelles pour l’année 1955, basée sur les données du recensement général de 1954 et sur celles des bulletins de décès du Répertoire national d’identification des personnes physiques (Febvay & Aubenque, 1957). Les données sont codées en référence d’une part au code des catégories socio-professionnelles – employé pour la première fois par l’INSEE au moment du recensement de 1954 – et d’autre part à la Classification statistique internationale des maladies, traumatismes et causes de décès – dont la sixième révision est adoptée en 1948 par l’Organisation mondiale de la santé et mise en œuvre en France à partir de janvier 1950. C’est la poursuite de ces recherches qui donne lieu à l’article de 1965 auquel se réfère Boltanski. À noter que les travaux historiques relatifs aux statistiques de mortalité différentielle en France sont peu nombreux, en particulier concernant le xxe siècle. La factualisation et la problématisation des inégalités sociales face à la mort posent pourtant de multiples questions (Bourdelais, 2000). Sur l’évolution des recherches consacrées à cette problématique en France, on pourra se référer au panorama historique tracé par Pierre Surault, qui reprend lui-même largement les remarques antérieures de Léon Tabah (Surault, 1979 ; Tabah, 1955). Mais il s’agit là de travaux anciens, qu’il faudrait actualiser. Pour un ouvrage assez récent concernant plus généralement la production des statistiques de mortalité, avec une comparaison entre la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis, on se reportera à Vassy, Keller & Dingwall, 2010.

22 On peut relever que Rösch, Rempp et Magdelaine mettent eux aussi l’accent sur les variations de la consommation médicale en dépenses en fonction de la catégorie socio-professionnelles du « chef de ménage » (Rösch, Rempp & Magdelaine, 1962 : p. 69). Mais ils présentent également un indice en « nombre d’actes, produits, analyses et séances pour 100 personnes et par an » – et notent, contrairement à Boltanski, que les différences entre catégories socio-professionnelles sont fortement influencées par le genre de soins : « […] on observe des variations importantes en ce qui concerne par exemple les consultations de spécialistes ou les analyses ; mais beaucoup plus faibles lorsqu’on considère la médecine générale ou la pharmacie » (ibid., p. 70). Ils relèvent par ailleurs que, concernant la consommation médicale, « [les] données en “quantité” présentent […] dans de nombreux cas de gros avantages sur les données exprimées en “valeur” » (ibid., p. 29).

23 Aïach s’est rarement positionné de manière explicite vis-à-vis des grandes approches contemporaines relatives aux inégalités sociales de santé. Mais lorsqu’il le fait, il associe clairement son travail à « l’approche dite “matérialiste” qui met en avant la structure sociale et les conditions matérielles d’existence qui s’y rattachent » (Aïach, 2004 : p. 40). Pour lui, l’approche « psychosociale » ne met en effet « en aucune manière en cause les véritables déterminants structurels des inégalités sociales et donc des inégalités de santé qui en sont le produit » – d’où le succès de cette approche « dans les institutions internationales comme la Banque mondiale et les instances politico-administratives en France », ainsi taxées de laisser la hiérarchie sociale et ce qui la nourrit hors du champ de la critique (Aïach, 2010b : p. 112).

24 Et on peut se dire que c’est également Boltanski – entre autres – que vise Aïach dans la phrase de conclusion d’un article consacré deux ans plus tard à la variabilité sociale des conceptions et attitudes relatives à la santé (Aïach, 1982). Après avoir souligné tout à la fois la complexité des facteurs influençant les « conduites de maladies » et les obstacles méthodologiques s’opposant à leur ressaisie adéquate, il conclut en effet : « C’est pourquoi les thèses essayant d’expliquer des niveaux de consommation médicale ou de morbidité déclarée paraissent pécher par excès de simplification ou d’esprit de système. » (ibid., p. 374). Ces critiques visant la volonté de « satisfaire aux exigences d’une démonstration théorique » ou le fait de céder à un « esprit de système » traduisent bien une certaine attitude face à la théorie sociologique – qui doit se donner pour Aïach comme une ressource de l’enquête plutôt que comme sa principale boussole.

25 Le critère de la « taille de la famille » pourra surprendre. Mais il a son importance – et une importance majeure – dès lors que les informations sont récoltées par ménage. Comme Aïach l’explique ailleurs : « […] plus la famille est grande, plus il y a de chances que le ménage apparaisse dans l’échantillon sans que [l’enquêté] lui-même ait utilisé les services médicaux. » (Aïach, 1974c : p. 73). Des différences peuvent ainsi exister entre catégories professionnelles quant au recours aux soins pour soi-même et pour les membres du foyer. C’est le cas dans l’enquête de Boulogne-Billancourt : l’emploi d’un indicateur distinguant les « assurés actifs », les « conjoints » et « enfants d’actifs », ainsi que les « autres assurés » membres du ménage a permis d’y montrer que « les parts respectives de chaque catégorie socio-professionnelle [en nombre de visites et consultations] chang[ent] selon la position du bénéficiaire, les ouvriers apparaissant comme les plus forts utilisateurs de services en ce qui concerne leur propre santé et les cadres supérieurs ayant le plus grand nombre de consultations et de visites concernant leurs conjoints et enfants », du moins en nombre absolu (ibid.). Un indicateur par ménage ou une simple moyenne « par tête » – en fonction du nombre de membres du ménage, sans distinction – ne permettent pas de ressaisir ces différences, pourtant essentielles. À noter que les données du CREDOC reprises par Boltanski n’incorporent pas ces distinctions : les dépenses médicales y sont simplement restituées en moyenne par personne et par an selon la catégorie socio-professionnelle du « chef de ménage ».

26 Le texte est cependant moins virulent à l’endroit de Boltanski que les écrits subséquents d’Aïach. On peut aussi noter qu’Aïach formule ailleurs un argument du même type à l’encontre des analyses de Boltanski concernant les pratiques sportives, qui lui apparaissent comme des « conclusions trop hâtives à partir d’une simple observation » (Aïach, 1982 : p. 370). Il faudrait travailler plus concrètement à identifier « les conditions réelles d’existence qui déterminent l’émergence des pratiques sportives et leur maintien » (ibid.).

27 À noter qu’Aïach reprendra ces éléments dans un livre écrit ultérieurement en collaboration avec Dominique Cèbe, qui expose les résultats d’une enquête menée à Villeneuve-d’Ascq dans le but d’approfondir les résultats de la recherche de l’Haÿ-les-Roses et de Boulogne-Billancourt (Aïach & Cèbe, 1991 : p. 73). Sur le même thème, voir aussi Aïach & Cèbe, 2000.

28 En fait, l’idée de prendre pour objet le quartier de la Folie-Méricourt en ciblant le « cumul des inégalités » – en général, et non concernant la seule santé – est venue du sociologue britannique Peter Willmott, qu’Aïach avait également rencontré durant son voyage en Grande-Bretagne en 1972 (Madge & Willmott, 1981 : p. 1 ; Aïach, 2010a). Mais il revient manifestement à Aïach d’avoir cherché à opérationnaliser cette perspective en ce qui concerne les inégalités sociales de santé. Dans le texte qu’ils publient au sein du troisième Poverty Report de l’Institute of Community Studies, Willmott et Aïach soulignent que le terme de « cumul des inégalités [cumulative inequality] » employé dans l’enquête de la Folie-Méricourt correspond à celui de « privations multiples [multiple deprivation] » utilisé précédemment par Willmott – à cette différence près que la notion de « cumul des inégalités » prend en compte « les accumulations de privilège aussi bien que de privation » (Willmott & Aïach, 1976 : p. 160).

29 On peut rappeler à cet égard les remarques de Michel de Certeau concernant Esquisse d’une théorie de la pratique : « Dans les termes où le problème se pose à lui, Bourdieu doit trouver quelque chose qui ajuste les pratiques aux structures et qui pourtant explique le décalage entre les deux. Il a besoin d’une case supplémentaire. » (Certeau, 1990 [1980] : p. 92). Cette « case », c’est évidemment celle que vient occuper la notion d’« habitus » – « médiation recherchée » entre l’« intériorisation des structures » et l’« extériorisation de l’acquis » (ibid.).

30 On se rappellera que, si cette notion est bien présente dans les écrits de Bourdieu durant les années 1960, elle y est sous-théorisée et n’y occupe qu’une place accessoire. Les premières publications de Bourdieu comprenant un effort de théorisation de l’« habitus » en tant que tel sont sa postface à sa traduction du Gothic Architecture and Scholasticism de Panofsky, parue en 1967, et surtout un article publié en 1968 en anglais dans la revue Social Research sous le titre de « Structuralism and Theory of Sociological Knowledge » (Bourdieu, 1967 & Bourdieu, 1968). Sur ce point, voir notamment Anheim & Pasquali, 2025.

31 Aïach rapportait lui-même la « vigilance » dont il a pu faire preuve face aux données statistiques à l’héritage non seulement de Bourdieu et de Boltanski, mais aussi de Thévenot et de Desrosières (Aïach, 1986 : p. 89-90). La contradiction entre ces deux traditions n’est ici qu’apparente. En effet, comme l’a rappelé Desrosières, la sociologie de Bourdieu a été profondément travaillée par une exigence « dite de “réflexivité”, qui conduit à examiner les dimensions historiquement et socialement situées des outils techniques eux-mêmes (notamment pour les nomenclatures) » – et cette exigence a contribué à irriguer les sociologies dites « pragmatiques » (Desrosières, 2008 [2003] : 292). Face à la quantification, l’effort premier de ces sociologies a bien été – dans les termes du « second » Boltanski, après sa prise de distance vis-à-vis de la sociologie bourdieusienne – de prendre la pleine mesure du fait que « les classifications utilisées pour connaître le monde social sont aussi le produit de ce monde social » (Boltanski & Piette, 1994 : p. 93).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Pierre-Nicolas Oberhauser, « Consommation médicale et inégalités sociales de santé. De Luc Boltanski à Pierre Aïach (France, 1968-1980) », Statistique et société [En ligne], 14 | 2 | 2026, mis en ligne le 30 juin 2026, consulté le 11 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/statsoc/4982 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16rf1

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Auteur

Pierre-Nicolas Oberhauser

Chargé de recherche à la Haute École de Santé du canton de Vaud (HESAV) ; chercheur associé à l’Institut des sciences sociales de l’Université de Lausanne ; pierre-nicolas.oberhauser[at]unil.ch

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Droits d’auteur

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