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Les budgets des tisseurs de soie lyonnais au Parlement britannique, ou les dynamiques de la production des savoirs d’État (1832)

The budgets of Lyon silk weavers in the British Parliament, or the dynamics of state knowledge production (1832)
Laure Piguet

Résumés

En mars 1832, la Chambre des communes du Parlement britannique crée une commission parlementaire chargée d’examiner le marché de la soie britannique et international. L’institution de cette commission déclenche une vaste enquête sur ce marché qui amène notamment les tisseurs de soie lyonnais, les fameux canuts, à élaborer des budgets ouvriers à l’intention des parlementaires britanniques. À partir de ce cas, cet article se penche sur les modalités de production et de circulation des statistiques destinées à l’activité parlementaire au début du dix-neuvième siècle en Grande-Bretagne. Il cherche à éclairer les dynamiques et les processus qui ont permis à des savoirs marginalisés de se faire une place au sein de cette instance majeure du pouvoir politique britannique. Pour comprendre ces dynamiques, l’article présente tout d’abord les différents acteurs à l’origine de cette enquête et leurs motivations diverses. Il détaille ensuite les méthodes du commissaire John Bowring mandaté pour recueillir des informations sur la soie lyonnaise, méthodes spécifiques qui expliquent en partie son intérêt pour les savoirs ouvriers. Il analyse enfin les budgets ouvriers produits par deux tisseurs de soie, Joachim Falconnet et Pierre Charnier, pour donner suite à la demande de Bowring, mais dont la forme s’inspire d’une tradition statistique chez les tisseurs de soie qui remonte aux années 1770 au moins.

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Texte intégral

  • 1 Toutes les traductions ont été réalisées par l’autrice aidée de Deepl.

1En mars 1832, la Chambre des communes du Parlement britannique crée une commission parlementaire dans l’objectif d’examiner « la situation du marché de la soie »1 (the State of the Silk Trade). Cette commission a entre autres pour tâche d’étudier les effets de l’abrogation des « Spitalfields Acts » — un système de protection des salaires des tisseurs de soie du quartier londonien de Spitalfields — en 1824 et de l’ouverture de la Grande-Bretagne à la soie étrangère, décidée en 1826. La libéralisation du marché ayant fortement impacté les soieries britanniques, une partie de la classe politique s’interroge sur cette décision (Hupfel, 2014, p. 36 et p. 38). Conformément à la procédure, le Parlement confère alors à la commission le pouvoir de « send for Persons, Papers and Records » (Report from Select Committee on the Silk Trade, 1832, p. 2 [SCST]), déclenchant ainsi une enquête inédite sur le marché global de la soie. En août 1832, un rapport de plus de mille pages est publié par le Parlement. Ce document alterne les réponses à des questions de parlementaires posées à plus de soixante témoins aux profils variés avec des tableaux de statistiques, principalement économiques, soumis par ces derniers à la commission. Au milieu de ces données renseignant sur le prix de la soie brute, sur le commerce des tissus ou les exportations de soieries françaises se trouvent des budgets ouvriers décrivant les conditions de vie des tisseurs de soie lyonnais, les fameux canuts, produits par deux d’entre eux : Joachim Falconnet et Pierre Charnier.

2À partir de ces budgets ouvriers, dont la présence dans un rapport officiel publié par une institution britannique tout comme l’existence même peut surprendre, cet article se penche sur les modalités de production et de circulation des savoirs destinés à l’activité parlementaire au début du dix-neuvième siècle en Grande-Bretagne. L’objectif est d’éclairer les dynamiques de l’une des modalités de collecte de données par l’État britannique avant l’institutionnalisation de la production statistique amorcée en 1832 (Cullen, 1975, p. 19), c’est-à-dire l’enquête parlementaire. Le Parlement est un lieu majeur de l’histoire de la constitution d’un savoir statistique en Grande-Bretagne tout comme dans celle de la création des bureaux de statistiques dans le courant du dix-neuvième siècle. Le département de statistique du Board of Trade est en effet créé en 1832 afin d’améliorer et de compiler les informations de plus en plus nombreuses qui sont transmises aux parlementaires (Cullen, 1975, p. 19). Les recherches sur les statistiques étatiques étant souvent centrées sur les administrations nationales (Berlivet, 2015, p. 414), le rôle joué par les parlements dans l’accroissement de l’usage des chiffres comme outil de l’action politique a été relativement négligé par l’historiographie. À partir des États-Unis, des recherches se sont toutefois penchées sur « la place des chiffres de la population dans le fonctionnement d’un régime parlementaire » (Labbé, 2023, p. 4 ; voir aussi Anderson, 1988 ; Schor, 2009). D’autres recherches consacrées à la Grande-Bretagne ont montré que les statistiques jouent un rôle important pour l’activité parlementaire dès le début du dix-huitième siècle. Julian Hoppit étudie par exemple les chiffres produits à la demande de la Chambre des Lords et de la Chambre des communes sur les finances du Royaume, l’armée ou le commerce (Hoppit, 1996). Joanna Innes, quant à elle, liste différentes compilations statistiques réalisées dans le cadre du travail parlementaire ou par des parlementaires dans son étude sur le regain d’intérêt pour l’arithmétique politique à partir des années 1760. Elle mentionne entre autres l’ordre donné par le Parlement de collecter régulièrement des données sur le prix du grain en 1772 (Innes, 2009, pp. 141-172).

3Poursuivant ces recherches sur les statistiques parlementaires britanniques, cet article se penche plus particulièrement sur les modalités de production des savoirs « sur lesquels prendre appui pour décrire le monde et agir sur lui » (Desrosières, 2010, p. 9) en l’absence d’administrations dédiées spécifiquement à cette tâche. Lancée dans une période de transition, l’enquête sur la situation du marché de la soie et la production ou la circulation de chiffres qu’elle génère éclaire sous un jour nouveau « la genèse de l’État informationnel moderne » britannique (Higgs, 2004, p. 64, ma traduction). Alors que l’administration peine encore à répondre à un besoin croissant en information, notamment provoqué par la centralisation progressive du processus législatif (Higgs, 2004, p. 67), les commissions parlementaires sont l’un des acteurs clés de cette production de savoirs. Elles y contribuent non seulement en impulsant la production et la compilation de données sur des sujets spécifiques, mais également en permettant leur diffusion grâce à la publication de leur rapport d’activité (Eastwood, 1989, p. 285). Demandée par de multiples acteurs du marché de la soie (tisseurs, marchands, entrepreneurs), déclenchée par le Parlement, l’enquête sur le marché de la soie est notamment réalisée par le commissaire John Bowring, qui recueille des informations sur les soieries lyonnaises auprès de différents acteurs publics et privés, dont les tisseurs Falconnet et Charnier. Principale concurrente de la production britannique, la soie lyonnaise inonde les marchés depuis l’ouverture commerciale des frontières de la Grande-Bretagne, suscitant beaucoup d’attention et de crainte (Cottereau, 1997, p. 77 ; Hupfel, 2012, p. 182 ; Hupfel, 2019, p. 204, pp. 213-215). Dans cette première moitié du dix-neuvième siècle, la production d’un savoir d’État s’avère ainsi dépendre d’une « coconstruction publique-privée » complexe (Conchon, 2022, p. 22), qui permet à des savoirs marginalisés, en l’occurrence des savoirs ouvriers, de se retrouver au cœur du pouvoir législatif britannique. Pour mettre en lumière ces dynamiques, cet article examine d’abord les origines de l’enquête parlementaire. Il présente ensuite les méthodes de collecte d’informations employées par Bowring pour remplir son mandat, méthodes dont les spécificités expliquent en partie l’attention qu’il porte aux savoirs ouvriers. Enfin, cet article analyse les budgets ouvriers de Falconnet et Charnier. Élaborés pour répondre à un questionnaire de Bowring, ils s’inscrivent également dans une tradition statistique présente chez les tisseurs de soie lyonnais depuis les années 1770 au moins.

1. Une enquête dans l’enquête au service du libre-échange

4La suppression des Spitalfields Acts en 1824, puis l’ouverture du marché britannique à la soie étrangère en 1826 marquent une étape majeure dans la mise en œuvre de la pensée économique libérale et du libre-échange en France (Hupfel, 2014, pp. 37-38 ; Bensimon, 2013, pp. 618-619). Cette déréglementation du marché vise à moderniser l’industrie de la soie en la mettant en concurrence avec la production internationale (Cottereau, 1997, p. 105). Caractérisée par la suppression des barrières commerciales et par l’abrogation de la loi protégeant les salaires (Cottereau, 1997, p. 78), cette conception de l’économie politique remonte à La richesse des nations d’Adam Smith, ouvrage publié en 1776 qui a profondément influencé la politique économique de l’Empire britannique. Le philosophe soutient notamment que la libre circulation des biens et l’autorégulation de l’économie permettent d’assurer la prospérité collective. Si la Révolution française a mis un terme à cette première phase de libéralisation, la fin des guerres napoléoniennes, en 1815, marque le début d’une nouvelle période de déréglementation, sous l’influence déterminante de David Ricardo. À partir de sa théorie de l’avantage comparatif, l’économiste appelle à la libéralisation totale des marchés ainsi qu’à l’unification du marché du travail, s’opposant ainsi aux lois locales protégeant les salaires, comme les Spitalfields Acts (Howe, 2024 ; Hupfel, 2012, p. 178).

  • 2 Les Spitalfields Acts sont une source d’inspiration pour les mouvements ouvriers britanniques en fo (...)

5Cette dérégulation du marché de la soie se traduit par une forte croissance de l’importation des étoffes de soies fabriquées à Lyon, augmentation qui provoque de nombreux mécontentements. La présentation de pétitions au Parlement appelant notamment à l’enquête sur le marché de la soie est l’un des moyens alors utilisés par les opposants pour exprimer leur mécontentement et tenter de trouver des remèdes à la crise que traverse ce secteur. Subissant des baisses drastiques et rapides de leurs revenus, les tisseurs de Spitalfields, Coventry ou Manchester demandent aux parlementaires le rétablissement des lois protégeant leur salaire ou l’établissement de lois similaires2 (Hupfel, 2019, pp. 204-205, 208-209). Dans l’une de ces pétitions, lue à la Chambre des communes le 12 juin 1827, les tisseurs de Spitalfields soutiennent notamment que leur travail est inadéquatement rémunéré et réclament l’institution d’une enquête (« inquiry ») « sur la cause de leur détresse » (House of Commons, 1827, p. 551). En février 1832, des commerçants et entrepreneurs de la soie à Londres déposent une pétition au Parlement dans laquelle ils se plaignent des importations de soie étrangère et appellent à « une enquête sur l’état du commerce de la soie » (House of Commons, 1831-1832, p. 581). L’institution du Select Committee on the Silk Trade (ci-après : la Commission spéciale) le 1er mars 1832 est précédée de la lecture à la Chambre des communes de nombreuses pétitions provenant d’habitants de Bulkington, de Coventry ou de Congleton, des tisseurs de Spitalfields, de Macclesfield, de Manchester ou de Salford, de commerçants de détail et boutiquiers de Macclesfield et de Congleton (« Tradesmen and Shopkeepers ») ainsi que du pasteur, des marguillers et d’habitants de Sowe. Les pétitionnaires se plaignent de la crise que traverse le marché de la soie à cause du « système de libre échange » et prient la Chambre des communes de :

  • 3 “[…] appoint a Committee of Inquiry for the purpose of ascertaining whether His Majesty’s Governmen (...)

[…] nommer une commission d’enquête chargée de déterminer si le gouvernement de Sa Majesté de 1824 n’a pas provoqué la crise actuelle du commerce de la soie en renonçant aux lois restrictives qui avaient été adoptées par ses prédécesseurs3.

Journals of the House of Commons, 1831–1832, p. 156.

6Déposée par l’aristocrate whig Richard Grosvenor dans la foulée, la motion proposant l’institution d’une commission spéciale d’enquête obtient le soutien de partisans du libre-échange comme le vice-président du Board of Trade, Charles Poulett Thomson. Ce dernier, inquiet des oppositions à l’ouverture du marché de la soie, est de son côté convaincu que la crise n’est pas provoquée par la concurrence française, mais par la contrebande. Il souhaite utiliser la commission pour le prouver (Brown, 1958, p. 38-39 ; Hupfel, 2014, p. 38).

7La constitution d’une commission spéciale destinée à enquêter sur le marché de la soie et, plus particulièrement, sur les effets produits par les changements législatifs décidés entre 1824 et 1826 (SCST, p. 2) est ainsi réclamée et soutenue tant par des tisseurs que par des entrepreneurs ou des parlementaires. Vouloir fonder les processus législatifs sur des faits est donc une conception de l’action politique déjà solidement ancrée auprès d’une partie de la population avant qu’elle ne devienne la norme dans les années 1850 (Frankel, 2006, p. 41). En l’absence d’informations régulières et consensuelles sur le marché de la soie et, plus généralement, sur l’économie (Brown, 1958, p. 5), la collecte d’informations par une commission parlementaire est considérée comme une étape indispensable des réflexions sur le cadre législatif ou sur ses effets. Demandée par des partisans du protectionnisme, des victimes de l’ouverture du marché ou des partisans du libre-échange, elle répond en outre à des besoins ou à des intérêts divergents. Les ouvriers étant parfois appelés à témoigner dans le cadre de commissions parlementaires sur des objets en discussion les concernant (Frankel, 2006, p. 151), il n’est pas surprenant qu’ils aient conscience de la possibilité d’utiliser ces commissions pour attirer l’attention sur la dégradation de leur condition. Le soutien de Poulett Thomson à la motion illustre en outre le fait que l’enquête parlementaire est également un outil stratégique utilisé par des membres des classes dirigeantes pour imposer ou tenter d’imposer leur doctrine. Elles sont d’ailleurs considérées par leurs contemporains comme étant avant tout des arènes de discussions permettant aux différents témoins appelés par les parlementaires de faire part de leur opinion, de leur analyse ou de leur projet de réforme (Eastwood, 1989, p. 285 ; Frankel, 2006, p. 139).

8Officiellement instituée le 1er mars 1832, la Commission spéciale siège entre mars et juillet 1832. Vingt-trois parlementaires, parmi lesquels Poulett Thomson, auditionnent soixante-six témoins qui répondent aux questions des premiers en appuyant leurs analyses et leurs opinions sur des tableaux statistiques de provenance et de nature variées (image 1). Sur les soixante-six témoins auditionnés, soixante sont des acteurs de l’industrie de la soie britannique (tisseurs, marchands, entrepreneurs ou négociants) et six sont des fonctionnaires de l’État. Dans cette dernière catégorie se trouvent quatre employés des douanes, le secrétaire du Board of Trade, James Deacon Hume, et un commissaire, John Bowring, mandaté spécifiquement pour mener une enquête sur l’industrie de la soie française (SCST, pp. 4-5, 511). La provenance des témoins, et donc des informations recueillies par la Commission spéciale, reflète le moment de transition que traverse l’« État informationnel » britannique. La collecte d’informations pour l’État repose encore une grande majorité sur des acteurs privés, mais une « bureaucratie irrégulière », caractérisée par l’emploi de commissaires temporaires, se met peu à peu en place (Eastwood, 1989, p. 286). Unique témoin rétribué pour enquêter, Bowring a pourtant un fort impact sur la commission. Son audition dure en effet presque six jours, tandis que, en moyenne, celles des autres témoins durent moins d’une journée (SCST, pp. 4-5).

Image 1 : Exemples de statistiques transmises à la Commission spéciale

Image 1 : Exemples de statistiques transmises à la Commission spéciale

Report from Select Committee on the Silk Trade, pp. 10, 60 et 263.

9La décision d’engager et de rémunérer Bowring pour réaliser l’enquête sur le marché de la soie français, en d’autres termes de professionnaliser une partie de la collecte d’informations, émane de Poulett Thomson, qui sert ainsi son propre agenda politique. Les parlementaires étant au courant que Bowring a été mandaté pour collecter ces informations (SCST, p. 511), professionnalisation et patronage s’avèrent difficiles à distinguer, un phénomène là aussi caractéristique de cette période de transition (Thane, 1996, p. 18). Partisan du libre-échange, ricardien et radical, Poulett Thomson a été élu au Parlement en 1826 notamment grâce au soutien de Jeremy Bentham. Nommé vice-président du Board of Trade en 1831 par le gouvernement whig récemment élu et membre de la Commission spéciale, il est alors un personnage très influent (Brown, 1958, p. 7 et p. 16 ; Thane, 1996, p. 13 ; Buckner, 2004). Afin d’éviter que les informations transmises aux parlementaires ne desservent ses ambitions de libéralisation des marchés, il décide de mandater Bowring pour recueillir des informations sur l’industrie de la soie en France, et tout particulièrement sur l’industrie lyonnaise (Hupfel, 2014, p. 38 ; SCST, p. 511). Lieu majeur de la production de ce tissu au dix-huitième siècle et principale concurrente des produits britanniques, l’industrie lyonnaise sert fréquemment de point de comparaison dans les commissions (Hupfel, 2012, p. 182). La comparaison est d’autant plus aisée que, à Lyon comme à Spitalfields (Londres), la production de la soie repose alors sur une organisation relativement similaire, dite de la « fabrique collective ». Des marchands ou des entrepreneurs achètent la matière première, la font tisser par des ateliers de tissage dispersés et de taille variable, puis revendent les tissus. Avant la déréglementation du marché britannique, les deux industries rivales étaient de dimension relativement similaire. (Cottereau, 1997, p. 77 et p. 82). Dès l’ouverture des marchés à la concurrence, les consommateurs britanniques se tournent vers la soie lyonnaise, de meilleure qualité, ce qui a un impact immédiat et inexorable sur la production britannique (Hupfel, 2019, pp. 204-205 ; Cottereau, 1997, p. 78).

10En envoyant Bowring enquêter sur l’industrie de la soie lyonnaise, Poulett Thomson cherche peut-être à prouver, en bon ricardien, que la France possède un avantage comparatif décisif dans la production de soieries. De ce fait, la Grande-Bretagne devrait se concentrer sur la production de fer, de charbon, de coton et de laine (Brown, 1958, pp. 122-123) et donc, à terme, abandonner le marché de la soie plutôt que de le maintenir par des lois protectionnistes. Les nombreux éloges à la soie lyonnaise et à l’organisation de cette industrie contenus dans le témoignage de Bowring sont un soutien important à cette hypothèse (voir la deuxième partie de cet article). Quoi qu’il en soit des motifs de Poulett Thomson, le mandat qu’il donne à Bowring illustre les critiques alors formulées à l’encontre des commissions parlementaires, accusées de n’être que des espaces de promotion de certaines doctrines ou réformes, plutôt que des espaces d’élaboration de savoirs destinés à soutenir les débats parlementaires et l’activité législative. En effet, si la démarche de Poulett Thomson vise à obtenir des faits pour aider à la prise de décision politique, il ne cherche à en obtenir que sur un acteur du marché international de la soie : la production française. Confier à Bowring cette enquête dans l’enquête parlementaire s’inscrit également dans cette stratégie d’influence du travail parlementaire par le contrôle du processus de production des savoirs pour l’État ainsi que des informations mises en circulation. Poulett Thomson et son commissaire partagent en effet de nombreuses convictions. Polyglotte, écrivain, fonctionnaire et politicien, Bowring (1792-1872) est un partisan du libre-échange, radical et benthamien. Lors de la formation d’un gouvernement whig à l’automne 1830, il est nommé secrétaire de la commission des comptes publics. En 1831, Poulett Thomson l’engage comme commissaire avec pour mission de se rendre en France afin d’œuvrer aux relations commerciales entre les deux pays (Stone, 2004). En réalité, l’objectif est avant tout la promotion du libre-échange (Hupfel, 2012, p. 181 ; sur les résultats de cette campagne pour le libéralisme économique, voir Todd, 2008). Il se trouve ainsi déjà sur place lorsqu’il reçoit, en 1832, la mission de recueillir des informations sur l’industrie lyonnaise.

11Futur éditeur des œuvres complètes de Bentham, Bowring est avant tout reconnu pour son rôle dans la diffusion des idées libérales en Europe et pour les enquêtes qu’il y mène, activités qui s’avèrent, dans sa pratique, fortement reliées (Hupfel, 2014, p. 35). Il appartient à une nouvelle génération de fonctionnaires de l’État britannique caractérisée par sa professionnalisation et son appartenance à la bourgeoisie provinciale. Marquée par la pensée benthamienne, cette génération impulse autant qu’elle profite de demandes croissantes de savoirs dans un État dont les sphères d’intervention s’élargissent (Eastwood, 1989, p. 291 ; Frankel, 2006, p. 140 ; Thane, 1996, p. 19). Empiriste dans la lignée de Roger Bacon, Bentham considère que l’expérience sensible est à l’origine de la connaissance et que la science ne peut se fonder que sur ce qui est observable et vérifiable (Crimmins, 2021). Réfléchissant au fonctionnement de l’État britannique et aux réformes à y mener, il souligne entre autres le déficit d’information pourtant nécessaire, selon lui, à la prise de décisions et à la gestion de l’activité étatique (Hume, 1981, pp. 101-102). Discutant de la législation pénale et de l’enfermement en 1778, Bentham appelle par exemple à la collecte de statistiques sur la criminalité. Il considère que :

  • 4 “The ordering these returns is a measure of excellent use in furnishing data for the legislator to (...)

Ordonner la production de tels rapports est une excellente mesure pour obtenir des données sur lesquelles le législateur pourra s’appuyer. Additionnés, ces rapports formeront une sorte de baromètre politique grâce auquel l’effet de chaque mesure législative relative à ce sujet pourra être signalé et rendu concret4.
Bentham, 1778, p. 98.

12Selon le philosophe, la collecte de données permettrait au législateur de comprendre les effets des lois, et donc de son activité. Comme le montrera la deuxième partie de cet article, le soin que Bowring apporte à la collecte d’informations sur l’industrie de la soie lyonnaise (Hupfel, 2014, p. 40) ainsi que l’usage qu’il en fait lors de son audition, témoigne de l’influence de l’empirisme benthamien, et plus particulièrement de sa conception du rôle des statistiques dans la gestion des affaires publiques. Bowring développe en outre des méthodes particulières pour garantir la qualité des informations collectées l’amenant, entre autres, à demander à des tisseurs, acteurs en apparence très à la marge de la production de savoirs pour l’État, de lui fournir des chiffres sur leur condition de vie et de travail.

2. Le commissaire et les savoirs ouvriers

13À la suite de la demande de Poulett Thomson, Bowring visite la ville de Lyon et ses districts de début avril jusqu’à mi-mai 1832 (SCST, p. 520 ; « Lettre de John Bowring à Pierre Charnier », 1832b). De retour en France en mai 1832, il est auditionné par la Commission spéciale entre le 14 juin et le 2 juillet 1832. De son témoignage, ressortent tout particulièrement les louanges qu’il émet sur la qualité de la soie lyonnaise, qualité qui explique, selon lui, sa position de leader sur le marché et son succès à l’étranger, notamment en France. Il considère que la production britannique peut difficilement rivaliser avec la production lyonnaise sur les pièces tissées parce que « le goût en France est, de l’avis général, beaucoup plus avancé que celui de l’Angleterre » (SCST, p. 524).

14Outre faire l’éloge de la Fabrique de la soie lyonnaise, Bowring soumet à la Commission spéciale de nombreux tableaux statistiques destinés à appuyer ses analyses ou les réponses factuelles qu’il donne aux questions des parlementaires. Ainsi, lorsque les parlementaires lui demandent son avis sur le marché de la soie en France, il déploie d’abord une série d’arguments très ancrés dans le libéralisme économique. Il soutient en effet que le commerce est négativement impacté par ce qu’il qualifie de système prohibitif : les taxes sur la soie brute ou sur le fer. À l’exception des soieries de qualité, le commerce français est, selon lui, à l’orée de s’effondrer. Après avoir écouté son avis, les parlementaires lui demandent de leur fournir des chiffres sur l’importation de soie brute et de soie jetée en France. Bowring leur tend alors un document du ministère des Finances dénombrant ces importations entre 1825 et 1831 (image 2). Il doit ensuite répondre à des questions sur le tableau et les données qu’il contient, puis fournir d’autres tableaux sur les échanges de soie entre la France et la France (image 3) (SCST, p. 515). Illustrant à la fois que les parlementaires s’enquièrent des données pour valider ou invalider une opinion qui leur est présentée et qu’ils consultent réellement les informations qu’ils reçoivent, ce type d’échange se reproduit tout le long de l’audition de Bowring sur de multiples sujets liés à la soie française.

Image 2 : Marché français de la soie – Importations

Image 2 : Marché français de la soie – Importations

Report from Select Committee on the Silk Trade, p. 512.

Image 3 : Marché français de la soie – Quantité de soie brute exportée de France pour l’Angleterre

Image 3 : Marché français de la soie – Quantité de soie brute exportée de France pour l’Angleterre

Report from Select Committee on the Silk Trade, p. 515.

15À l’exception des données produites par des tisseurs de soie (voir troisième partie), aucune statistique n’a été produite à la demande de Bowring ou par lui. Il a réuni un ensemble de données déjà existantes qui lui ont été transmises par de nombreux acteurs du marché de la soie en France. Déjà présent à Paris lorsqu’il reçoit la mission de se rendre à Lyon, Bowring raconte aux parlementaires avoir reçu du gouvernement français les contacts nécessaires auprès de diverses instances de l’administration pour mener à bien son enquête. Le ministère des Finances a par exemple donné l’ordre aux bureaux des douanes de lui fournir tous les bulletins officiels (« official returns ») qu’il pourrait demander (SCST, p. 511). Toutefois, son témoignage montre qu’il ne s’est pas contenté de collecter les statistiques produites par l’administration, mais qu’il a mené une étude de terrain dans les ateliers de tissage. Il raconte en effet à la commission que :

  • 5 “I first visited the authorities, as I was bound to do, and stated that, as it was my intention to (...)

Je me suis tout d’abord rendu auprès des autorités, comme je le devais, et j’ai déclaré que, souhaitant mener une enquête approfondie sur cette question, j’espérais qu’elles ne m’en voudraient pas si je visitais les ouvriers à leurs métiers à tisser et m’informais de manière exhaustive de l’état des choses ; non seulement elles ont approuvé cette démarche, mais elles m’ont également aidé en me fournissant toutes les informations dont j’avais besoin. J’ai ainsi pu comparer les déclarations officielles aux faits recueillis grâce à mes observations personnelles. J’ai pratiquement vécu parmi les ouvriers pendant un certain temps et je pense être devenu parfaitement familier de leurs habitudes de vie et de leur position sociale5.

SCST, p. 512.

16Le commissaire estime ainsi qu’il doit confronter les données officielles à la réalité, notamment en visitant les ateliers de production, afin de transmettre aux parlementaires une représentation fidèle de cette industrie. Cette méthode, qui consiste à comparer les données officielles avec des observations de terrain pourrait avoir été adoptée par méfiance envers les données officielles. Quoi qu’il en soit, la visite est rendue indispensable, car il cherche à obtenir des informations que les ministères ne peuvent pas lui fournir. Aucune donnée officielle n’est en effet alors produite en France sur « les habitudes de vie et la position sociale » des tisseurs (SCST, p. 512). Cette technique de production de savoirs peut sembler très similaire au « visiting mode », une méthode cruciale dans la constitution de la sociologie empirique britannique dans les années 1830 (Hewitt, 2020, p. 15). Toutefois, ses propos suggèrent qu’il adopte une démarche plus proche de l’enquête ethnographique que de l’utilisation de la pratique philanthropique au service de l’observation des populations paupérisées que constitue le « visiting mode » (Leclerc, 1979, p. 61). De fait, Bowring ne s’est pas contenté de se rendre chez les tisseurs de soie pour les observer depuis un point de vue surplombant, mais il aurait, selon ses dires, presque vécu parmi eux.

17Le témoignage de Bowring devant la Commission spéciale permet en outre de comprendre comment il met en pratique son approche comparative. Pour donner suite à une question d’un parlementaire qui s’enquière de savoir à combien s’élève le prix du tissage (c’est-à-dire le salaire d’un tisseur), Bowring fournit la longue liste des tarifs de la soie publiée par la mairie de Lyon après son élaboration par des délégués des marchands et des tisseurs en octobre 1831 (image 4). Il affirme alors que la liste correspond aux pratiques et détaille comment il a procédé pour s’en assurer :

  • 6 “I sent for a number of weavers and conversed with them ; I did the same with the masters, and asce (...)

J’ai fait venir plusieurs tisserands et discuté avec eux ; j’ai fait de même avec les maîtres, et j’ai constaté que les prix qu’ils payaient et recevaient correspondaient dans neuf cas sur dix aux prix du Tarif, et que lorsqu’il y avait une différence, celle-ci résultait généralement de circonstances particulières : J’en suis arrivé à la conclusion que, dans l’ensemble, le Tarif pouvait être considéré comme la source la plus fiable pour connaître le taux actuel des salaires6.

SCST, p. 553.

18À partir d’un échantillon d’acteurs de la Fabrique (entre 50 et 60 tisseurs et autant de marchands comme il l’explique ensuite), Bowring s’informe donc des salaires réellement perçus et des salaires réellement donnés et en conclut que, neuf fois sur dix, ils correspondent au tarif négocié (SCST, p. 545).

Image 4 : Tarif au minimum des prix de la façon des étoffes de soie (extrait)

Image 4 : Tarif au minimum des prix de la façon des étoffes de soie (extrait)

Report from Select Committee on the Silk Trade, pp. 545–547.

19Cette méthode d’enquête, mélangeant les bulletins de statistiques officiels, la visite et le recueil de témoignages, est soutenue par une perception très positive des acteurs de l’industrie de la soie lyonnaise et, plus particulièrement, une reconnaissance de leurs connaissances sur leur environnement et leur métier. Bowring insiste à plusieurs reprises sur le fait que les classes infériorisées ont excellent goût dans le choix des couleurs et les dessins des tissus. Il relève ainsi qu’« aucun gentleman ne peut voyager en France sans percevoir combien de goût est montré dans la simple disposition d’un lit ou dans les vêtements les plus communs du peuple ; le goût descend jusqu’aux classes les plus basses de la communauté » (SCST, p. 520). Il valorise également la contribution des tisseurs à la qualité des soieries françaises :

  • 7 “[…] the fact that struck me most in France was the way in which taste was formed, and I was exceed (...)

[…] ce qui m’a le plus frappé en France, c’est la manière dont le goût s’est formé, et j’ai été extrêmement surpris de constater que les tisseurs eux-mêmes, leurs enfants et toutes les personnes impliquées dans la production de motifs accordaient une attention particulière à tout ce qui avait trait à la beauté, qu’il s’agisse de la composition ou des couleurs. J’ai vu à maintes reprises les tisseurs se promener pour cueillir des fleurs et les disposer de la manière la plus attrayante possible7.

SCST, p. 532.

20Son enquête lui a en outre permis de voir que ce savoir-faire des tisseurs de soie est reconnu par les marchands et les entrepreneurs et que, derrière la plupart des succès commerciaux, se trouve un membre de cette industrie, « créateur de belles choses » (SCST, p. 532).

21La réflexivité de Bowring sur sa méthode tout comme les détails qu’il donne à la Commission spéciale sur ses pratiques permettent de l’inscrire dans l’histoire des statistiques et dans celle des « cultures globales de l’enquête » (Herrnstadt & Renard, 2025, p. 5). De fait, il rejoint ce groupe de « low levels bureaucrates », absents d’une historiographie concentrée sur les prétendus grands hommes de la science tels qu’Edwin Chadwick ou James Kay-Shuttleworth, mais dont les activités contribuent à l’objectivation ou à la scientifisation du social dans la première partie du dix-neuvième siècle déjà (Frankel, 2006, p. 139 ; Debluë et al., 2023). La valorisation des savoir-faire ouvriers tout comme la confiance dans le témoignage des classes infériorisées que son audition révèle s’avère, elle aussi, notable. Dans le cadre des enquêtes menées à Manchester dans les années 1830, Hewitt relève plutôt « un manque de confiance dans le témoignage des personnes observées et une possibilité limitée pour les objets de l’enquête de parler d’eux-mêmes [...] » (Hewitt, 2020, p. 22). Si l’approche de Bowring diffère en partie des pratiques de la sociologie empirique naissante, c’est sans doute parce que, en tant que commissaire, l’une de ses missions consiste à transmettre le témoignage et les opinions des personnes défavorisées (Frankel, 1999, p. 27). Bowring appartient en outre au radicalisme, courant de pensée mobilisé pour la réforme parlementaire, mais qui inclut, dès les années 1820, des revendications concernant les conditions de vie des travailleurs (Belchem, 1981, p. 4). Probablement sensibilisé à la question du travail, Bowring fréquente par ailleurs directement des artisans du fait de son appartenance au cercle de Bentham, ce qui pourrait expliquer qu’il ne doute pas, a priori, des connaissances et des informations que des membres des classes infériorisées lui transmettent (Prothero, 1979, p. 173 ; Rosen, 2007, p. 218 ; Wallas, 1898, pp. 86-87). Cette proximité très probable avec des artisans et avec la cause ouvrière, tout comme les spécificités de l’enquête parlementaire expliquent sans doute cette confiance et cette valorisation des savoirs ouvriers ainsi que la place accordée aux témoignages lors de l’audition de Bowring.

3. « Laisser les ouvriers parler d’eux-mêmes »

22Les questions posées par les membres de la Commission spéciale à Bowring portent essentiellement sur les aspects économiques du marché de la soie en France et de l’industrie lyonnaise. Les conditions de vie et de travail des tisseurs de soie lyonnais ne sont pas au centre de la discussion. Le nombre de métiers à tisser en activité ou le nombre de tisseurs sont parfois mentionnés, mais pour objectiver la situation du marché de la soie. Ainsi, retraçant l’histoire récente de l’industrie lyonnaise, Bowring cite les données d’un recensement dans lequel ces chiffres sont des indicateurs économiques interchangeables : « En 1786 [...], il y avait 15 000 métiers à tisser à Lyon. En 1789, ils étaient réduits de moitié. En 1800, ils étaient réduits à 3 500, le nombre d’ouvriers n’était alors que de 5 800 » (SCST, p. 515). Quelques échanges portent sur les conditions de vie et de travail des tisseurs, mais ils restent relativement proches des thématiques économiques. Ils font suite à une discussion très technique sur l’usage de procédés chimiques pour l’amélioration des couleurs. Un parlementaire poursuit la discussion sur le prix du travail (« prices of weaving ») (SCST, p. 545), sans qu’il soit possible de comprendre les motifs de cette transition et donc les raisons de l’intérêt de certains parlementaires pour cette question. Bowring détaille alors le fonctionnement des relations de travail au sein de la Fabrique lyonnaise notamment en expliquant que le tarif (c’est-à-dire le prix payé pour le tissage) n’est pas obligatoire et qu’il varie en fonction de l’offre et de la demande (SCST, p. 553).

23Une question porte spécifiquement sur la situation des tisseurs et offre alors à Bowring l’opportunité de soumettre à la Commission spéciale les budgets ouvriers élaborés par deux d’entre eux : Joachim Falconnet et Pierre Charnier. Lorsque l’un des parlementaires lui demande s’il a eu l’occasion « d’observer le mode de vie des ouvriers » (« observing the manner of life of the workmen »), Bowring lui répond qu’il a « beaucoup vu les ouvriers, et [qu’] il [lui] est apparu que le mieux à faire était de les laisser parler d’eux-mêmes » (SCST, p. 555). En guise d’introduction à cette parole ouvrière, le commissaire présente rapidement les particularités de l’organisation du travail au sein de l’industrie lyonnaise. Il explique notamment que les chefs d’atelier (un tisseur qui dirige une unité de production, parfois qualifié de maître ouvrier) possèdent en général trois métiers à tisser, dont un sur lequel il travaille, l’autre est activé par un compagnon (parfois qualifié d’ouvrier). Bowring oublie de mentionner que, sur le troisième métier, c’est généralement la femme du chef d’atelier ou l’un de ses enfants qui travaille (Martini & Vernus, 2021 ; Montenach, 2023). Il introduit ensuite Falconnet et Charnier en étant très attentif à légitimer leurs savoirs et la représentativité de ces derniers. Il annonce ainsi à la commission qu’il s’apprête à leur lire « une déclaration provenant de deux tisseurs très intelligents » (« two very intelligent weavers ») qui lui ont transmis « un compte rendu très intéressant de la condition sociale des ouvriers de Lyon » (« a very interesting account of the social condition of the workmen of Lyons »). Toutefois, il les avertit que, dans ce genre de cas, « les hommes présentent toujours le pire de leur propre cas » (« in all these matters men always make the worst of their own case ») (SCST, p. 556). Falconnet est décrit comme « un homme bien informé », récemment élu délégué des tisserands au conseil des prudhommes, tandis que Charnier a été choisi parmi les 30 000 tisseurs comme leur représentant auprès du gouvernement lors de la révolte de novembre 1831. Il doit donc, selon le commissaire, « être considéré comme faisant autorité » (SCST, p. 556 et p. 557). Les deux chefs d’atelier sont de fait des figures majeures de l’industrie lyonnaise et des acteurs clés de la révolte des canuts de novembre 1831. Falconnet est notamment le fondateur du journal des tisseurs L’écho de la Fabrique (Popkin, p. 29), tandis que Charnier est le fondateur du mutuellisme (Frobert & Sheridan, 2014, p. 83).

24Bowring a peut-être été mis en contact avec Falconnet et Charnier grâce à son ami François Barthélémy Arlès-Dufour qui l’a accueilli lors de son arrivée à Lyon (Canton-Debat, 2000, p. 167). Arlès-Dufour (1797-1872), négociant, libéral et saint-simonien lyonnais collabore dès avril 1832 à L’écho de la Fabrique alors dirigé par Falconnet8. Par la suite, Bowring deviendra l’un des actionnaires du journal. Comme le relève Hupfel, ce financement n’est pas désintéressé et s’inscrit dans sa stratégie de propagation de la doctrine du libre-échange. Le commissaire annonce en effet à Poulett Thomson s’être « assuré le soutien [de L’écho de la fabrique] par une petite dépense » (Bowring à Poulett Thomson, 3 mai 1832, cité par Hupfel, 2014, p. 39). Un article de Falconnet témoigne de l’efficacité du travail de propagande mené par le commissaire britannique. Relatant la visite de ce dernier, le chef d’atelier évoque son intérêt pour les tisseurs et sa volonté de « s’informer de leur état, de leur gain et de leur manière de vivre ». Falconnet déclare en outre soutenir les politiques de libre-échange notamment parce que « ce serait un grand malheur si, dans l’état de détresse où se trouve notre fabrique, par suite de l’épidémie qui ravage la capitale, nos soieries venaient à être prohibées par l’Angleterre » (Sans titre, 1832, p. 2). Alors que Falconnet et Bowring se sont rencontrés, comme le suggère cet article, les contacts entre Bowring et Charnier se limitent sans doute à de brefs échanges épistolaires. Deux lettres du commissaire le montrent en effet attristé de ne pas avoir encore rencontré le chef d’atelier (« Lettre de John Bowring à Charnier », 1832a ; « Lettre de John Bowring à Charnier », 1832b).

25Bowring informe la Commission spéciale que la lettre de Falconnet, soumise aux parlementaires dans une version traduite, est une réponse aux questions qu’il lui a posées (SCST, p. 556). Si les éventuels échanges épistolaires qu’il a eus avec Falconnet ont été perdus, la première lettre envoyée à Charnier permet de savoir quels aspects des conditions de vie et de travail des tisseurs intéressent le commissaire. Dans cette lettre, Bowring soumet un véritable questionnaire au chef d’atelier. Il lui demande s’il pourrait lui « faire connaitre à peu près le terme moyen du gain d’un maitre ouvrier qui a trois métiers — & celui du compagnon — & la manière dont ils depensent leur salaire – c’est-à-dire, – leur nourriture – Boisson – Loyer ­— Vêtemens etc. » (image 5). Il cherche donc à obtenir un budget ouvrier, c’est-à-dire la liste des revenus et des dépenses d’un atelier de tissage qu’il considère comme représentatif (trois métiers à tisser). Il écrit ensuite qu’il a déjà récolté « des données » dans les journaux lyonnais (Le précurseur, L’écho de la fabrique et Le courrier de Lyon), mais qu’il tient « beaucoup à être instruit par un chef d’atelier aussi instruit que [Charnier sur] quel est le veritable etat de la chose ». Il demande également des informations sur le nombre « d’heures par jour l’on travaille à l’ordinaire », puis clôt sa lettre sur la proposition de lui fournir, à son tour, des informations « sur l’etat de [son] pays » (« Lettre de John Bowring à Pierre Charnier », 1832 a).

Image 5 : Lettre de John Bowring à Pierre Charnier, 4 mai 1832

Image 5 : Lettre de John Bowring à Pierre Charnier, 4 mai 1832

Bibliothèque municipale de Lyon, Fonds ancien, MS RUDE 376 f 231-232

26Le questionnaire soumis par Bowring aux deux chefs d’atelier requiert la production d’un savoir statistique relativement complexe. Le commissaire leur demande en effet une moyenne des salaires (« à peu près le terme moyen du gain ») et des dépenses pour un atelier de tissage représentatif de la situation des tisseurs. Cette demande d’un type précis de données laisse à penser que Bowring possède une connaissance fine des pratiques militantes des tisseurs et, au-delà, des mouvements ouvriers en formation, qui se servent parfois de chiffres dans leurs négociations ou oppositions avec des marchands, des entrepreneurs ou différentes autorités. La production de budgets ouvriers appartient de fait à une longue tradition des mobilisations au sein de l’industrie de la soie lyonnaise. Depuis les années 1770, les chefs d’atelier élaborent des savoirs sociaux sur leur condition de vie destinés à objectiver l’insuffisance de leurs rétributions à partir du budget, qu’ils qualifient de « tableau », d’un atelier de tissage détaillant revenus et coût de la vie (image 6) (Piguet, 2024, pp. 40-90). Un rapport sur la révolte de novembre 1831 adressé aux autorités nationales et rédigé notamment par Charnier (Frobert & Sheridan, 2014, p. 218), montre par exemple qu’un budget a été présenté oralement lors de la négociation des tarifs le 12 octobre 1831. Le représentant des tisseurs informe notamment les autorités que :

[…] l’article schal ¾ corps plein est payé actuellement 25 centimes le 1 000. L’ouvrier ne peut en passer, jour par jour, que 12 000, ce qui fait une journée de 3 fr. à partager entre le maître et l’ouvrier ; ainsi chacun a 1 fr. 50 c. Il faut déduire de cette somme 35 c. pour l’enfant qui lance avec l’ouvrier, 50 c. pour une femme qui dévide et met en canette les trames nécessaires au tissage du schal, plus 25 c. pour location et autres frais relatifs au métier, dont le détail serait trop long, et qui réduisent le bénéfice du maître à 40 c. par jour.

Charnier, Bernard, [s.d.], p. 4.

27Ainsi, si Bowring élabore un questionnaire précis à l’attention de Falconnet et Charnier, les questions qu’il leur pose correspondent aux données que les tisseurs de soie sont habitués à produire dans d’autres contextes et avec d’autres objectifs.

28Véritable enquête dans l’enquête, la réponse de Falconnet témoigne, une fois de plus, de la maîtrise de l’outil statistique par les mouvements ouvriers (voir : Rigaudias-Weiss, 1936, pp. 158-170 ; Mysyrowicz, 1969 ; Hirsch, 2023 ; Reick, 2023 ; Piguet, 2024 ; Piguet, 2025). Destinée à répondre aux quelques questions de Bowring, sa réponse fournit en réalité bien plus d’informations que ce qui était attendu (image 7). Le chef d’atelier décrit d’abord la situation des compagnons dont la journée débute entre cinq et six heures du matin et se termine à vingt heures avec une heure de pause pour manger. Leurs gains se situent entre deux et trois francs cinquante par jour, tandis que certains peuvent obtenir jusqu’à quatre francs (« there are instances »). Il indique ensuite que les dépenses moyennes pour un déjeuner, un dîner et un souper à l’auberge se montent à trente sous (demi-litre de vin rouge compris). Concluant sur la question des revenus des compagnons, Falconnet précise que « le reste de leur salaire superflu, ils le dépensent en quelques bouteilles de vin ou de bière supplémentaires, le dimanche » et que les jeunes hommes parmi les compagnons « s’habillent bien, et se rendent au théâtre ». Ces commentaires sur les dépenses des compagnons reflètent les tensions qui existent entre les ouvriers et leurs employeurs.

Image 7 : Lettre de Joachim Falconnet à John Bowring (extrait)

Image 7 : Lettre de Joachim Falconnet à John Bowring (extrait)

Report from Select Committee on the Silk Trade, p. 556

29Poursuivant sa présentation de l’industrie lyonnaise, Falconnet s’intéresse ensuite à la catégorie des « tisseurs de soie » qui renvoie aux chefs d’atelier dont les journées de travail durent entre 15 à 20 heures. Il donne le nombre d’ateliers à Lyon (12 000), puis le nombre de métiers (30 000) tout en indiquant qu’il s’agit d’une estimation basse, car aucun recensement n’a été effectué depuis un certain temps. Les ateliers contiennent entre deux et six métiers, très peu n’en ont qu’un et moins d’une quinzaine en ont six. L’atelier moyen est, selon lui, composé de quatre métiers travaillés par la même famille (« father and children »). La femme du chef d’atelier est à nouveau absente de cette description de l’atelier de tissage. Le tisseur émet en outre un jugement très négatif sur la main-d’œuvre féminine. Il explique qu’autrefois, la conscription enlevant les jeunes hommes, les chefs d’atelier ont été obligés de faire appel aux femmes de la campagne et l’habitude s’est depuis gardée. D’après lui, il y a, au moment où il écrit, autant de femmes que d’hommes employés au sein de l’industrie lyonnaise. Ces dernières « tisse [nt] les étoffes plus légères, ce qui a entraîné une baisse rapide de la valeur » (« weave the lighter stuffs, and the consequence has been a rapid decline in value »). Après avoir annoncé que, au moment où il écrit, « the price of labour » est le minimum fixé par le tarif, il détaille le budget d’un chef d’atelier :

  • 9 “When there are three looms the master generally works one of them, and the profits of the other tw (...)

Lorsqu’il y a trois métiers à tisser, le maître en exploite généralement un, et les bénéfices des deux autres peuvent lui rapporter environ 900 francs par an ; il paie en moyenne 150 francs de loyer ; il loge ses ouvriers, ce qui lui coûte 80 francs par an ; il lui reste donc 670 francs pour lui-même et sa famille ; […] ; si un père de famille possède trois métiers à tisser et que deux de ses enfants savent les utiliser, il peut gagner entre 1 500 et 1 600 francs par an, ce qui représente pour lui une période de grande prospérité9. 

SCST, p. 556.

30Le tisseur détaille ensuite les frais engendrés par le compagnon lorsque ce dernier loge chez lui (« 1 ½ lb. Bread, cost 30 c.; ¼ litre of wine, 12 1/” c.; a portion of meat or vegetables for dinner, 25c.; 10 c. for cheese, 10c. for supper; in all, from 80 to 90c.”). Finalement, le gain d’un chef d’atelier s’élève à vingt centimes par pièce (un franc cinquante par jour) alors que le compagnon gagne cinquante centimes (la moitié du prix des façons). En effet, comme il le rappelle, il convient d’ajouter aux gains du maitre les coûts de fabrication.

31Falconnet produit ainsi un savoir sur les conditions de vie des tisseurs de soie. En construisant un atelier de tissage à la fois fictif et représentatif pour pouvoir porter un propos plus général, il utilise un procédé très similaire à celui employé par les tisseurs lyonnais, alors appelés maîtres ouvriers, dans les tableaux qu’ils élaborent à la fin du dix-huitième siècle (Piguet, 2024, pp. 40-90). Cette similitude illustre la persistance d’une méthode de production d’un savoir social par le biais de budgets ouvriers et dessine ainsi une continuité dans les instruments d’objectivation utilisés par les tisseurs. En l’état actuel des recherches, les techniques d’élaboration de ces savoirs restent malheureusement inconnues. Intégrés par les tisseurs de soie dans leurs revendications aux autorités ou dans leur journal, ils sont en tout cas considérés comme représentatifs, ou du moins en adéquation avec leur perception de leur condition. Il n’est d’ailleurs pas impossible que ces chiffres aient été produits grâce à une véritable agrégation de données. L’une des rares traces des pratiques statistiques des mouvements ouvriers au début du dix-neuvième siècle montre que l’association des tisseurs de coton de Bolton mène de réelles visites dans les ateliers de tissage pour collecter des données sur les salaires (Report upon Petitions of Masters and Journeymen Weavers, 1800, p. 4).

32Les extraits de la communication de Charnier fournis à la Commission spéciale, datés du 16 mai 1832, dressent à leur tour un tableau des conditions de vie des tisseurs lyonnais en s’intéressant en premier lieu à un chef d’atelier représentatif. Charnier explique d’abord les abus des marchands, un sujet qui prédomine dans sa politisation. Il considère en effet que l’absence de moralité des commerçants est la cause de la dégradation de la situation des tisseurs (Frobert, Sheridan, 2014, pp. 84-85). Il souligne ainsi que l’ouvrier souffre du changement constant des dessins, selon lui « un abus ruineux, qui retombe entièrement sur le chef d’atelier » (SCST, p. 557). Il décrit sa situation dans les rapports de production et notamment le fait qu’il loue son habitation (qui est aussi son lieu de travail), que les ateliers lui appartiennent, mais que certains des outils nécessaires à la production tels que les peignes appartiennent aux marchands. Il explique également que le compagnon est parfois nourri par le chef d’atelier et paie sa nourriture entre quarante-cinq et cinquante-cinq centimes par jour. Selon Charnier, qui diverge ici de Falconnet, les repas durent une demi-heure, et le nombre d’heures de travail varient entre seize et dix-huit. Charnier donne également un chiffre différent sur le salaire du compagnon qui, selon lui, ne perçoit, sur certains articles, que les deux tiers du gain commun (« common good »), ce qu’il estime être très peu. Finalement, il présente très brièvement le salaire journalier d’un tisseur :

  • 10 “[…] the weaver pays the wages of a boy of ten to fourteen years, who throws back the shuttle, and (...)

[…] le tisseur paie le salaire d’un garçon âgé de dix à quatorze ans, qui lance la navette et gagne entre 60 et 70 centimes. Le prix payé au tisseur est de 40 centimes pour 1 000 lancers, et environ 12 000 lancers peuvent être effectués par jour, soit 4 francs 80 centimes, dont 2 francs 40 centimes reviennent au tisseur10.

SCST, p. 557.

33Il établit ensuite la dépense quotidienne moyenne d’un chef d’atelier en additionnant cinq postes de dépenses courantes (prix du pain, de la viande, du vin, de l’huile, du chauffage, de l’éclairage, du blanchissage ainsi que d’autres charges non précisées) (image 8). Le texte se clôt sur l’amer constat que : « Dernièrement, beaucoup de nos tisseurs ont repris la vie agricole qu’ils avaient abandonnées » (SCST, p. 557).

Image 8 : Communication de Pierre Charnier (extrait)

Image 8 : Communication de Pierre Charnier (extrait)

Report from Select Committee on the Silk Trade, p. 557

34Difficile à déterminer, l’impact de ces savoirs ouvriers sur l’activité législative est sans doute faible. Les membres de la Commission spéciale ne posent en effet aucune question sur les informations contenues dans les écrits de Falconnet et Charnier, et poursuivent l’interrogatoire de Bowring sur d’autres aspects des conditions de vie des tisseurs de soie, comme leur capacité à déposer de l’argent dans les caisses d’épargne ou l’existence d’association de travailleurs. Ils passent ensuite à un autre sujet, celui du profit moyen d’un entrepreneur lyonnais (SCST, p. 558). Lors de la publication de son rapport final en août 1832, la Commission spéciale est obligée de concéder qu’elle est dans l’incapacité de produire un rapport dans les temps réglementaires (« they are unable to make any General or full Report ») à cause de la masse d’informations récoltées, de témoins auditionnés et des nombreuses thématiques discutées. Elle ne peut donc que « déposer les preuves devant le Parlement » (SCST, p. 3). Les informations réunies sont ainsi transmises au Parlement sans être encadrées par des analyses ou synthétisées. L’incapacité des membres de la commission à donner du sens aux informations reçues et à comprendre, grâce à elles, les effets de la libéralisation du marché de la soie décidée entre 1824 et 1826 explique en partie le maintien du statu quo (Hupfel, 2014, p. 42). Enfin, cet échec révèle les limites de ce système de centralisation de l’information. S’il convient de rester prudent en raison du risque d’une analyse rétrospective, l’impossibilité d’utiliser des données aussi disparates a peut-être contribué à la création, dès 1832 (Cullen, 1975, p. 19), d’une administration chargée de collecter, d’uniformiser, de trier, de vérifier et de publier les données de plus en plus considérées comme indispensables au travail législatif.

Conclusion

35Analyser cette enquête dans l’enquête enchâssée dans une troisième enquête a permis de mettre en lumière les dynamiques de la production des savoirs de gouvernement au début du dix-neuvième siècle, période durant laquelle l’administration britannique ne produit pas encore ses propres statistiques, mais où la demande d’informations se révèle déjà forte. L’enquête parlementaire résulte en effet de demandes ou de revendications émanant d’acteurs aux profils sociologiques et aux motivations très variés, témoignant du fait que l’idée de fonder l’activité législative sur des connaissances est déjà très répandue dans la société britannique. L’enquête est en outre composée de multiples enquêtes produites majoritairement par des acteurs privés. La production de savoir pour l’État (qu’il convient alors de distinguer des savoirs par l’État) s’avère être, dans ce moment particulier de transition, une activité collective. Elle relève en effet d’une « coconstruction publique-privée » (Conchon, 2022, p. 22), d’une interaction complexe entre une demande de l’État et les réponses de particuliers. Ce processus aboutit à la transmission aux parlementaires de savoirs aux formes très variées, reflétant différentes méthodes propres à chaque groupe social pour saisir le réel, le comprendre et le restituer à l’autorité parlementaire afin de plaider leur cause. Des savoirs marginalisés, en l’occurrence ici des savoirs ouvriers, se retrouve ainsi au cœur du pouvoir législatif britannique. Les dynamiques qui expliquent la présence des savoirs ouvriers s’avèrent, elles aussi, multiples et complexes comme le choix de Poulett Thomson de mandater Bowring à Lyon, la méthode d’enquête du commissaire, ses relations interpersonnelles, sa confiance dans les savoirs produits par des acteurs marginalisés ou encore par la capacité des tisseurs à élaborer des savoirs sur leur propre condition. Finalement, analyser ces enquêtes enchâssées permet d’offrir un aperçu de la richesse des « cultures […] de l’enquête » (Herrnstadt & Renard, 2025, p. 5) dans la Grande-Bretagne et la France des années 1830 tout comme des motifs ayant contribué à encourager l’État britannique à entamer une standardisation des savoirs de gouvernement dès 1832. La multiplicité et la diversité des savoirs produits ne permettent pas l’observation surplombante sans doute considérée comme nécessaire par les acteurs d’un État en voie de centralisation.

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Notes

1 Toutes les traductions ont été réalisées par l’autrice aidée de Deepl.

2 Les Spitalfields Acts sont une source d’inspiration pour les mouvements ouvriers britanniques en formation. Des ouvriers ou associations ouvrières de différents corps de métier réclament qu’elles soient étendues à leur profession ou à l’ensemble des ouvriers britanniques (Clapham, 1916, p. 464 ; Hupfel, 2019, p. 208 ; Powell, 1824 ; Prothero, 1979 p. 39, p. 222).

3 “[…] appoint a Committee of Inquiry for the purpose of ascertaining whether His Majesty’s Government of 1824, has not brought the present distress upon the Silk Trade, by departing from the prohibitory laws which were enacted by their predecessors.”

4 “The ordering these returns is a measure of excellent use in furnishing data for the legislator to go to work upon. They will form all together a kind of political barometer, by which the effect of every legislative operation relative to this subject, may be indicated and made palpable.”

5 “I first visited the authorities, as I was bound to do, and stated that, as it was my intention to investigate this matter thoroughly, I hoped they would not take it amiss if I visited the workmen at their looms, and completely informed myself of the state of things ; they not only approved of that conduct, but assisted me in every conceivable way. I was enabled to compare the official statements with the facts which I gathered from personal observation. I almost dwelt amongst the labourers for some time, and I think became perfectly familiar both with their habits of life and their social position.”

6 “I sent for a number of weavers and conversed with them ; I did the same with the masters, and ascertained that the prices which they paid and received were in nine cases out of ten the Tarif prices, and that where there was any distinction, it generally arose out of some peculiar circumstances : I came to this result, that on the whole the Tarif might be received as the most correct evidence of the present rate of wages.”

7 “[…] the fact that struck me most in France was the way in which taste was formed, and I was exceedingly surprised at finding among the weavers themselves and among their children, and amongst every body connected with the production of patterns, an attention devoted to every thing which was in any way connected with beauty, either in arrangement or in colour. I have again and again seen the weavers walking about gathering flowers, arranging them in their most attractive shapes.”

8 Pour la liste des articles rédigés par Arlès-Dufour, voir : http://echo-fabrique.ens-lyon.fr/personne.php?id=3909&type=auteur.

9 “When there are three looms the master generally works one of them, and the profits of the other two may give him about 900 f. per annum; he pays for rent an average of 150f.; he lodges his workmen, which costs him yearly 80 f. ; and there remains for himself and family, 670 f. ; […] ; if a father of a family have three looms, and two of his children can weave in them, he may gain from 1,500 to 1,600 francs per annum, and this is a period to him of great prosperity.”

10 “[…] the weaver pays the wages of a boy of ten to fourteen years, who throws back the shuttle, and gets from 60c. to 70c. The price paid to the weaver is 40 c. per 1,000 throws, and about 12,000 can be thrown per day, say 4 f. 80 c. of which 2 f. 40 c. is for the weaver.”

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Table des illustrations

Titre Image 1 : Exemples de statistiques transmises à la Commission spéciale
URL http://journals.openedition.org/statsoc/docannexe/image/5377/img-1.png
Fichier image/png, 103k
Légende Report from Select Committee on the Silk Trade, pp. 10, 60 et 263.
URL http://journals.openedition.org/statsoc/docannexe/image/5377/img-2.png
Fichier image/png, 62k
Titre Image 2 : Marché français de la soie – Importations
Légende Report from Select Committee on the Silk Trade, p. 512.
URL http://journals.openedition.org/statsoc/docannexe/image/5377/img-3.png
Fichier image/png, 270k
Titre Image 3 : Marché français de la soie – Quantité de soie brute exportée de France pour l’Angleterre
Légende Report from Select Committee on the Silk Trade, p. 515.
URL http://journals.openedition.org/statsoc/docannexe/image/5377/img-4.png
Fichier image/png, 247k
Titre Image 4 : Tarif au minimum des prix de la façon des étoffes de soie (extrait)
Légende Report from Select Committee on the Silk Trade, pp. 545–547.
URL http://journals.openedition.org/statsoc/docannexe/image/5377/img-5.png
Fichier image/png, 72k
Titre Image 5 : Lettre de John Bowring à Pierre Charnier, 4 mai 1832
Légende Bibliothèque municipale de Lyon, Fonds ancien, MS RUDE 376 f 231-232
URL http://journals.openedition.org/statsoc/docannexe/image/5377/img-6.png
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Titre Image 6 : Budget ouvrier d’un maitre ouvrier (chef d’atelier) lyonnais de la soie (1779) (extraits)
Légende H142, Archives municipales de Lyon.
URL http://journals.openedition.org/statsoc/docannexe/image/5377/img-7.png
Fichier image/png, 1,1M
URL http://journals.openedition.org/statsoc/docannexe/image/5377/img-8.png
Fichier image/png, 982k
Titre Image 7 : Lettre de Joachim Falconnet à John Bowring (extrait)
Légende Report from Select Committee on the Silk Trade, p. 556
URL http://journals.openedition.org/statsoc/docannexe/image/5377/img-9.png
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Titre Image 8 : Communication de Pierre Charnier (extrait)
Légende Report from Select Committee on the Silk Trade, p. 557
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Pour citer cet article

Référence électronique

Laure Piguet, « Les budgets des tisseurs de soie lyonnais au Parlement britannique, ou les dynamiques de la production des savoirs d’État (1832) », Statistique et société [En ligne], 14 | 2 | 2026, mis en ligne le 11 mai 2026, consulté le 11 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/statsoc/5377 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16rf3

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Auteur

Laure Piguet

Chercheuse senior, Département d’histoire contemporaine, Université de Fribourg et chercheuse associée Centre Marc Bloch, Université Humboldt de Berlin, laure.piguet@unifr.ch

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Droits d’auteur

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