« Gens de Paris » : Faire entrer le recensement au musée Carnavalet. Entretien avec Sandra Brée
Texte intégral
1Sandra Brée est chargée de recherche – HDR au CNRS, spécialisée en démographie historique. Après la numérisation des recensements de la population parisienne de l’Entre-deux Guerres (projet CollEx-Persée POPP), elle a participé au commissariat de l’exposition « Les gens de Paris, 1926-1936. Dans le miroir des recensements de population » au musée Carnavalet d’histoire de la ville de Paris. Statistique & société l’a interviewée pour comprendre comment les statistiques naviguent du laboratoire et des archives au musée.
CBED [Camille Beaurepaire, Emmanuel Didier] : Bonjour Sandra Brée. Avant de nous décrire le projet POPP et l’exposition du musée Carnavalet, pourriez-vous nous expliquer comment les statistiques sont utilisées en démographie historique ?
SB [Sandra Brée] : Les deux sources principales que nous utilisons en démographie historique sont les registres d'état civil (paroissiaux pour la période moderne) qui contiennent les actes de naissance, mariage et décès et les recensements de la population. Les listes nominatives des recensements de la population sont des documents très riches, car ils contiennent des informations sur l'ensemble de la population d'une commune, telles que (et cela varie en fonction des dates) les adresses, noms et prénoms, l'année et la date de naissance, l'état matrimonial, le degré d'instruction, la place dans le ménage et la profession. Il est ensuite possible d'utiliser ces données à l'échelle de la ville, de ses quartiers ou rues pour comprendre la structure de la population par sexe et âge (pour dresser des pyramides des âges), par états matrimoniaux (qui est célibataire, marié·e, veuf·ve, divorcé·e), par groupes professionnels et de comprendre la composition des ménages (qui vit seul, avec des enfants, qui sont les familles monoparentales, avec qui vivent les individus après un divorce…).
CBED : Comment étaient organisés les recensements de la population ?
SB : Les recensements de la population étaient, entre la première moitié du XIXe siècle et 1946, organisés tous les 5 ans, les années finissant en 1 et en 6 (à l’exception de celui de 1871 décalé d’un an à cause de la guerre, et de ceux de 1916 et de 1941 annulés pour la même raison). Pendant l’entre-deux-guerres des bulletins de recensements sont déposés au domicile des individus (un bulletin individuel par personne et une fiche de ménage récapitulant les individus vivant dans le même ménage et leurs liens au chef de ménage). Tous les individus qui ont passé la nuit précédant le jour officiel du recensement dans la commune doivent être recensés.
- 1 Ailleurs en France, ce sont les communes de naissance qui sont généralement renseignées. Cette spéc (...)
Une fois les bulletins collectés et vérifiés par les agents recenseurs, des listes nominatives sont dressées dans chaque commune (Figure 1). Les registres de l’entre-deux-guerres contiennent des informations pour chaque individu recensé : son adresse, son nom, son prénom, son année et lieu de naissance (à Paris, en général le département pour la France et le pays pour l’étranger et les colonies1), sa nationalité, son état matrimonial (uniquement à Paris, cette colonne n’existe pas dans les registres des autres communes), sa place dans le ménage (plus exactement sa situation par rapport au chef de ménage), son degré d’instruction (en 1926 et 1931, pour Paris uniquement), sa profession et la précision du nom du patron ou du fait que l’individu soit son propre patron (et le lieu d’exercice en 1936).
Les habitants résidant habituellement dans la commune y sont recensés en tant que « population habituelle ». Pour éviter les double-comptes à l’échelle du pays, ceux qui sont absents au moment du recensement sont indiqués comme tels (dans les listes nominatives, leur ligne est barrée et une mention « abs » est apposée). Pour la même raison, les individus qui n’habitent pas habituellement dans la commune mais qui s’y trouvent au moment du recensement sont inscrits dans des listes à part, nommées « hôtes de passage ». Enfin, les individus recensés dans les prisons, hôpitaux, casernes, orphelinats, etc. sont inscrits dans des listes de « populations comptées à part ».
Les bulletins individuels et fiches de ménage sont ensuite envoyés au Ministère chargé de leur exploitation. Les informations sont alors comptabilisées par les « dames de la statistique » (les employées de la Statistique Générale de la France, ou SGF, sont très majoritairement des femmes) qui utilisent le classicompteur inventé par Lucien March (prêté par l’Insee pour être exposé dans l’exposition Les Gens de Paris) pour dresser des statistiques (Figure 2). Ces statistiques sont ensuite compilées dans des publications spécifiques intitulées « Résultats statistiques du recensement ». Ces données étant directement extraites des bulletins individuels, elles contiennent davantage d’informations que les listes de recensements, notamment sur le sexe des individus qui n’apparaît pas dans les listes nominatives mais est très fréquemment mobilisé dans les résultats statistiques. De même de précieuses informations sont disponibles dans les bulletins individuels telles que la date des mariages successifs, le nombre d’enfants nés et survivants au recensement et leurs dates de naissance qui sont utilisées pour dresser une publication annexe intitulée « Statistique des familles » portant notamment sur la « productivité des ménages ». Une fois les listes nominatives et les statistiques dressées, les bulletins individuels et les fiches de ménage doivent être détruits.
CBED : Y a-t-il une spécificité de la ville de Paris en la matière ?
- 2 Jean-Noël BIRABEN, « Inventaire des listes nominatives de recensement en France », Population, 18e (...)
- 3 Rapport pour l’exercice 1930-1931 : Archives du département de la Seine et de la ville de Paris, Ra (...)
SB : Oui, Paris a une particularité puisqu’elle a obtenu le droit de ne pas dresser de listes nominatives au moins depuis 18662 et jusqu’en 1921. En 1926, M. Lambert, chef du bureau de la Statistique Municipale de la capitale, décide que « pour permettre la reprise des recherches statistiques, des listes nominatives seraient dressées dans tout le département, y compris Paris »3. Les recensements de 1926, 1931, 1936 et 1946 sont donc les seuls pour lesquels des listes nominatives aient été dressées.
CBED : Vous êtes responsable du volet SHS du projet POPP, qui vise à océriser les recensements de la population parisienne de 1926, 1931 et 1936. Comment ce projet a-t-il vu le jour ?
SB : Dans le cadre d’une étude plus vaste sur les divorcés du département de la Seine sous la IIIe République, je souhaitais notamment travailler sur les structures des ménages des individus divorcés avant et après leur divorce. J’avais donc commencé, comme nous faisons habituellement en démographie historique, à dépouiller des registres de listes nominatives à la main en rentrant les informations recueillies dans des tableurs Excel. J’avais sélectionné un nombre réduit de quartiers de Paris et de communes de banlieue supposées représentatives de l’ensemble du département de la Seine. Ce type de recueil à la main est, en effet, particulièrement long ; ce qui explique le fait que les monographies de démographie historique aient surtout portées sur des villages pour des petites villes et que les grandes villes aient été moins travaillées.
La rencontre avec les informaticiens du LITIS4 a permis d’envisager la collecte de l’intégralité des informations contenues dans les listes nominatives de Paris. Ces informaticiens sont à la pointe de leur domaine, et notamment de la lecture optique des écritures. En 2019, lorsque nous nous sommes rencontrés, ils avaient de très bons résultats pour l’écriture tapuscrite mais l’écriture manuscrite était alors encore un challenge. Nous avions donc, au même moment, des enjeux de recherche pour les deux disciplines qui pouvaient être travaillés dans un projet commun sur les listes nominatives manuscrites des recensements de la population de Paris.
C’est Sébastien Oliveau, l’ancien directeur de Progedo (l’infrastructure nationale pour les données et les méthodes en sciences humaines et sociales quantitatives) qui m’a appris que Pierre-Cyril Hautcoeur travaillait alors avec eux pour océriser des données boursières dans le cadre du projet D-FHI (Données Financières Historiques). Thierry Paquet m'a alors expliqué qu'ils avaient également travaillé sur des documents manuscrits Italiens de la Renaissance et de droits Normands. Les informaticiens du LITIS avaient donc déjà travaillé sur des écritures anciennes (et bien plus anciennes que le français du début du XXe siècle) et sur des données structurées sous forme de tableur mais pas sur une combinaison des deux. De ce fait, Thierry Paquet a accepté de déposer un projet CollEx-Persée avec François Merveille (alors bibliothécaire au GED - Campus Condorcet désormais dans l'Humathèque) et moi, car ce projet pouvait leur permettre de lever des verrous scientifiques liés à l'écriture manuscrite et à la structuration des tableurs de la source et à leur sortie sous forme de base de données structurée.
CBED : Comment le travail d’exploitation de ces documents manuscrits a-t-il été organisé ?
- 5 Les listes nominatives avaient déjà été numérisées par les Archives de Paris. Les images étaient dé (...)
SB : Nous avons commencé à travailler sur le projet POPP en 2019 pour trouver des financements. Nous avons obtenu un financement de 90 00 euros du CollEx-Persée pour deux ans : 2020-2022. C'est en premier lieu l'équipe d'informaticiens du LITIS (en collaboration constante avec l'équipe de SHS) qui a travaillé avec leur intelligence artificielle. Nous avions auparavant retranscrit des pages des listes nominatives5 pour permettre à la machine d'apprendre ce qu'elle devait lire : elle pouvait ainsi connaître les différentes colonnes des listes mais aussi voir différents types d'écritures. En effet, une des difficultés est que les listes nominatives sont écrites par beaucoup de personnes (« scripteurs ») différentes.
Une fois cette base créée par l'intelligence artificielle en un peu plus d'un an, il nous restait encore beaucoup de travail car la base était alors "brute". Il nous a fallu, d'une part, corriger les erreurs de lecture de la machine et les décalages de colonnes en vérifiant pour chaque colonne si ce qui était inscrit, d'une part, correspondait à un mot connu et, d'autre part, s'il correspondait à ce qui était attendu pour cette colonne. Ces corrections se font de manière automatique pour suivre les préconisations des principes FAIR (Findable, Accessible, Interoperable, Reusable), c'est-à-dire qu'on ne corrige pas chaque ligne à la main mais que l'on crée un code informatique qui permet de dire par exemple, "corrige les 'benne' en 'bonne'" pour la colonne profession.
Il nous a ensuite fallu adapter la base à l'analyse statistique. Pour faire des analyses statistiques, nous avons besoin d'uniformiser la manière dont les mots sont écrits. Ainsi, si je veux savoir combien de personnes sont nées dans les Basses-Pyrénées (aujourd'hui Pyrénées-Atlantiques), j'ai besoin que ce département soit toujours orthographié de la même façon. Or, les colonnes étant étroites, les départements de naissance sont souvent abrégés et pas toujours de la même façon.
Enfin, il nous a fallu créer de nouvelles variables, par exemple le genre des individus qui est donc l’une des informations qui n’est pas reprise dans les listes nominatives.
Tout cela a encore pris 4 ans car nous n’avions plus de financement pour engager un ou une ingénieur·e. J’ai heureusement pu compter sur Marion Leturcq (Ined) et Victor Gay (TSE) ainsi que sur Baptiste Coulmont (ENS Saclay) et Yoann Doignon (CNRS, Idées)
- 6 Grâce à des financement spécifiques du CNRS via le SOSI (Suivis Ouvert des Sociétés et de leurs Int (...)
Pour finir, nous sommes également en train de créer des nomenclatures pour faciliter l'analyse statistiques, mais aussi le système d'information géographique de la base afin de géolocaliser chaque adresse6. Cela va nous prendre encore du temps.
CBED : comment le projet d’exposition au musée Carnavalet a-t-il germé ?
SB : Au cours du projet POPP, j’ai eu envie de partager les premiers résultats qui seraient issus de la base avec les Parisiennes et les Parisiens. Au départ, je pensais à une petite exposition faite d’une dizaine de panneaux. Mais, j’ai tout de même contacté Valérie Guillaume, la directrice du Musée Carnavalet-Histoire de Paris, pour lui parler du projet et des résultats inédits qu’il permettrait d’apporter. J’ai également mentionné le fait que la base POPP serait en partie (dans un premier temps) reversée aux Archives de Paris pour permettre la recherche nominative dans les images numérisées des listes nominatives à partir des noms, prénoms et adresses.
Valérie Guillaume a été très intéressée par le projet et y a vu une opportunité de présenter une première exposition sur la période de l’entre-deux-guerres, et avec un angle inédit puisqu’il s’agissait de partir de la source, les listes nominatives de recensements.
CBED : Comment l’exposition a-t-elle alors été conçue ?
SB : Cette exposition n’aurait pu se faire sans les équipes du musée mais également les Archives de Paris, c’est vraiment un travail de collaboration. Nous avons eu l’idée de partir des colonnes des listes nominatives comme trame de l’exposition. De mon côté, je fournissais des données de cadrage pour chaque salle : taille de la population, pyramide des âges, distribution par lieu de naissance, état matrimonial, profession… Les deux commissaires du Musée, Valérie Guillaume et Hélène Ducaté, avaient, elles pour exigeante ambition, de faire vivre ces listes, de montrer les individus à travers les chiffres. Pour cela, elles ont cherché de nombreuses œuvres variées, dans les collections du Musée mais également dans d’autres musées ou bibliothèque de la ville. L’exposition présente ainsi plus de 200 œuvres, des peintures, des photographies, des affiches, des films, de magnifiques maquettes de l’exposition universelle de 1937 représentant certains quartiers parisiens, des témoignages oraux recueillis au début des années 1990 par la mairie de Paris dans le cadre d’une exposition sur la Mémoire des Parisiens de l’entre-deux-guerres, un classicompteur permettant le comptage des informations fournies dans les bulletins de recensement prêté par l’Insee, et bien d’autres.
- 7 https://archives.paris.fr/archives-numerisees/sources-genealogiques-complementaires/recensement-de- (...)
Nous avons aussi beaucoup collaboré avec les Archives de Paris. Tout d’abord pour présenter des listes nominatives de recensement qui ne sont aujourd’hui plus consultables dans leur version papier mais uniquement en ligne mais dont certains sont exposés dans l’exposition (figure 3). Mais également d’autres types de registres : un registre manuscrit de comptage statistique des départements de naissance par quartier, des registres d’inscription des élèves – et les appréciations sur leurs niveaux scolaires et leurs comportements – ou encore un registre d’admission des pupilles de l’assistance publique. La collaboration avec les Archives de Paris s’est également faite dans la mise en ligne de la recherche nominative dans les listes de recensement. Nous avons versé une partie de la base contenant les adresses, noms et prénoms des individus mais ce sont les Archives de Paris qui ont financé la mise en ligne de cette recherche dans le cadre de la mise en œuvre de leur nouveau site Internet7. Cette mise en place, concomitamment à l’exposition, nous a permis de présenter ce nouvel outil aux visiteurs de l’exposition grâce à des ordinateurs présents dans la dernière salle (Figures 4 et 5).
CBED : comment passe-t-on de l’exploitation scientifique des statistiques à leur présentation visuelle dans le cadre d’une exposition ?
SB : Une des idées fortes et assez inédites il me semble, de cette exposition était de présenter des données statistiques de cadrage. L’ambition était de montrer aux visiteurs que les recensements concernent tout le monde. Il s’agissait donc, à la fois, de montrer la masse, les près de 3 millions d’individus qui résident alors à Paris, de donner des indications sur le faible nombre d’enfants, le nombre important de jeunes adultes et de célibataires en lien avec les migrations vers Paris, de France surtout mais aussi de l’étranger et des colonies, ou encore l’évolution des professions, entre « vieux métiers parisiens » tels qu’on les connaît pour le XIXe siècle et les nouveaux métiers. De montrer un monde en transition mais avec des structures démographiques et socio-professionnelles finalement, pour grande partie, assez proches de celles qui existent déjà au XIXe siècle et que l’on observe encore aujourd’hui.
Le dialogue avec les deux autres commissaires, mais aussi la cheffe du service des publics, Noémie Giard, la chargée de communication Roxane Dagannaud-Brouard ou encore Kristel Fauconnet, responsable projet et médiation numériques à Paris-Musée, a permis de se rendre compte de ce qui était facilement compréhensible pour l’ensemble du public.
Il fallait en effet montrer des statistiques au public sans que cela ne soit rébarbatif, et surtout que les données présentées soient immédiatement compréhensibles. Quoi de mieux pour cela que des infographistes spécialisés dans la communication visuelle des données statistiques, à savoir Clara De Alberto et Jules Grandin. Ils ont proposé des manières d’illustrer et de clarifier les différentes statistiques que nous avions pu produire.
CBED : Comment ces panneaux d’infographie ont-ils été réalisés ?
SB : J'ai proposé plusieurs statistiques de cadrage à partir des données publiées dans les volumes des recensements édités et de la base POPP aux autres commissaires. L'idée était de choisir des données permettant de comprendre la structure de la population : sa taille, sa structure par sexe et âge pour commencer, puis des données de cadrage pour chaque salle, chacune représentant une colonne de recensement : lieux de naissance, nationalité, états matrimoniaux, groupes professionnels féminins et masculins.
Nous avons également ajouté des données à l'échelle des quartiers parisiens. La première carte présente une série de données qui ne figure pas dans les recensements mais qui nous paraissaient particulièrement importante pour comprendre la distribution socioéconomique dans la ville. Il s'agit de la carte du surpeuplement des immeubles et de leur confort (accès au chauffage, au gaz, etc.) dont les données sont tirées des Documents sur le problème du logement à Paris, Études économiques, n° 1, direction de la Statistique générale, Ministère de l’Économie nationale, Paris, Imprimerie nationale, 1946.
La seconde carte allait un peu dans le même sens en présentant la part de domestiques vivant chez leurs patrons par quartier (ces données sont, elles, issues du recensement). Cette carte permettait en outre de pallier l'absence de maquettes pour l’ouest parisien.
L'idée de travailler avec des infographes est venue rapidement car l'idée était de parler au plus grand nombre. Or, mes graphiques effectués sous Excel et mes cartes sous PhilCarto ou Magrit étaient clairement moins attrayantes que celles qui sont présentées dans l’exposition. Il s’est surtout agi pour les infographes de varier les types de représentations graphiques (notamment pour varier la forme des histogrammes) et ajouter des petits pico pour que tout le monde comprenne immédiatement ce que le graphique signifiait. C'était là l'idée primordiale : que tout le monde puisse immédiatement comprendre les figures et ce qu'il fallait en retenir : d'où l'ajout concerté (avec les infographes, les autres commissaires, mais également Noémie Giard, Cheffe du service des publics du musée) de petites aides à la lecture ou d'idées à retenir.
CBED : Est-ce que les graphiques et cartes réalisés à l'époque par la SGF ont pu servir d'inspiration pour la confection des infographies ?
SB : Les graphiques et cartes de la SGF et du bureau de statistique de la ville de Paris qui sont également magnifiques sont toujours des sources d'inspiration. La représentation graphique a toujours été l'un des outils majeurs pour la démographie, car c'est un des meilleurs moyens de faire passer une idée de manière efficace. Quel meilleur exemple que l'invention de la pyramide des âges par Francis Walker en 1874 qui est désormais évidente pour comprendre la structure par sexe et âge d'une population (et même la rendre comparable à une autre si on utilise une base similaire), que l'on a, bien entendu, reprise pour illustrer le cas parisien de l'entre-deux-guerres.
CBED : Comment le parcours muséographique de l’exposition a-t-il été pensé ?
SB : Nous avons organisé l’exposition en fonction des colonnes des listes de recensement. Ce qui a sans doute été le plus délicat est le fait d’essayer de n’oublier personne ; ce qui est difficile pour une population de près de 3 millions d’individus. Dans la 2e salle, présentant beaucoup de portraits, il s’agissait au maximum d’illustrer la diversité de la population parisienne selon les lieux d’origine mais aussi selon le sexe ou encore la situation conjugale (marié·es, veuve, célibataire, divorcé·e). Nous avons essayé de coller au maximum à la distribution statistique de la population mais en dépendant tout de même des œuvres qu’il était possible de rassembler.
CBED : La première salle de l’exposition était dédiée aux recensements de population et à leur réalisation. Comment a-t-elle été conçue ?
SB : L'idée de cette première salle était d'expliquer ce qu'était un recensement, comment les personnes y travaillaient dans les différents ministères ou à la SGF et de donner les premiers chiffres de cadrages sur la population parisienne (taille de la population, pyramide et, dans la table tactile au début de l'exposition, données comparatives entre Paris aujourd'hui et il y a cent ans ; ces données n'étant pas forcément extraites de recensement : données sur la fécondité et la mortalité notamment).
Il semblait pertinent d'essayer d'expliquer ce que sont les listes nominatives, à savoir l'un des éléments tirés des informations contenues dans les bulletins individuels et les feuilles de ménage, avec les ouvrages statistiques. Les listes nominatives étant au cœur de l'exposition, un registre était présenté dès l'entrée de celle-ci, dans la salle d'introduction.
L'idée était, dans la première salle, de présenter les bulletins eux-mêmes et la manière dont ils étaient exploités. Nous avons, tout d'abord, essayé de trouver des bulletins individuels et les feuilles de ménage originaux pour la ville de Paris ce qui n'a pas été le cas malgré de nombreuses recherches dans différents centres d'archives. Nous avons donc choisi de les présenter sur la table tactile à côté des bulletins utilisés de nos jours par l'Insee car il me semblait vraiment important que les visiteurs comprennent comment se déroulait le recensement et mesure la différence entre les informations remplies par les individus et ce qui apparait, in fine, dans les listes nominatives.
- 8 https://bibliotheque.insee.net/blog-view/11/le-blog-de-la-bibliotheque-de-linsee/606/pret-du-classi (...)
De l'autre côté de la salle, plusieurs photographies et un film d'actualité présentent le recensement et la manière dont les "dames de la statistique" relevaient les informations inscrites sur les fiches individuelles et de ménage. Sur les photographies et dans l'historiographie liée à la SGF, le classicompteur de Lucien March revenait plusieurs fois et nous avons essayé d'en trouver un exemplaire. Valérie Guillaume a contacté l'Insee qui possède le seul exemplaire « conservé dans cet état »8 et qui a accepté de le prêter au Musée Carnavalet le temps de l'exposition.
CBED : Avez-vous eu des retours sur l’exposition ?
SB : Oui, j’ai eu de très bons retours des visiteurs. Beaucoup m’écrivent pour me dire qu’ils ont pu trouver un ou plusieurs membres de leurs familles ; ils m’envoient parfois une photographie de ces personnes dans leur logement parisien et c’est la plus belle récompense pour le projet je pense ; et notamment pour les informaticiens du LITIS qui ont permis cette recherche nominative. Les noms de famille n’ont pas été corrigés car nous avons procédé par corrections automatiques (voir plus haut) Nous ne pouvons donc changer, par exemple, tous les « n » mal reconnus en « u » (ou vice-versa !) sans risquer d’introduire de nouveaux biais. Et il est plus délicat d’utiliser des dictionnaires pour les noms de famille que pour les autres variables.
- 9 Au moment où nous écrivons cet article, la V1 de la base POPP est en cours de finalisation. Les mem (...)
Je précise cela, car nous avons également des personnes qui nous écrivent pour nous dire que tel nom est mal orthographié sur telle page. Nous ne pouvons donc effectuer ces corrections à la main pour chaque ligne. Cependant, comme nous allons prochainement travailler à essayer de retrouver les individus dans les différents recensements, il est possible que nous trouvions un moyen d’améliorer cette variable également. Dans ce cas, nous refournirions une nouvelle base aux Archives de Paris (cela est d’ailleurs prévu puisque les variables qui n’ont pas encore été versées le seront lorsque la base sera ouverte9).
Pour revenir aux perceptions de l’exposition, l’originalité de l’approche est soulignée, le fait de partir d’une source spécifique et pas toujours bien connue. L’approche statistique a été bien accueillie et nous avons également eu de très bons retours de cette proposition. Mais je crois que c’est surtout l’articulation entre ces chiffres qui donnent à voir l’ensemble de la population, les œuvres qui présentent des histoires de vie, qui laissent à voir la vie quotidienne à travers les maquettes, les différentes professions, les lieux de rencontres, les témoignages, et la possibilité de chercher dans les registres ses ancêtres ou les personnes qui vivaient à notre adresse, faisant le pont entre le Paris de l’entre-deux-guerres et le Paris actuel qui fait la richesse de l’exposition « Les gens de Paris 1926-1936, dans le miroir des recensements de population ».
Figure 1. Liste nominative de la population de résidence habituelle du quartier Belleville en 1926
Source : Archives de Paris, cote ADP D2M8 696.
Figure 2. L’une des pages consacrées à la ville de Paris (distinguée du reste du département de la Seine) dans les résultats statistiques du recensement général de la France de 1931
Source : Statistique Générale de la France, Résultats statistiques du recensement général de la population effectué la 8 mars 1931, Paris, Imprimerie Nationale, 1935.
Figure 3. Vue d’un registre exposé dans l’exposition Les Gens de Paris, 1926-1936. Dans le miroir des recensements de population (Musée Carnavalet-Histoire de Paris, 8 octobre 2025 – 8 février 2026)
Source : Les gens de Paris @ Musée Carnavalet - Paris Musées - Pierre Antoine
Figure 4. Recherche nominative dans l’exposition Les Gens de Paris, 1926-1936. Dans le miroir des recensements de population (Musée Carnavalet-Histoire de Paris, 8 octobre 2025 – 8 février 2026)
Source : Les gens de Paris @ Musée Carnavalet - Paris Musées - Pierre Antoine
Figure 5. Recherche nominative sur le site des Archives de Paris permise par le versement de la base POPP
Source : Capture d’écran sur le site des archives de Paris effectuée le 10 avril 2026 (https://archives.paris.fr/archives-numerisees/sources-genealogiques-complementaires/recensement-de-population/interroger-les-recensements-de-population-1926-1931-et-1936)
Figure 6. Infographie présentée dans le cadre de l’exposition Les Gens de Paris et reproduite dans le catalogue de l’exposition.
Source : Catalogue de l’exposition : Les gens de Paris, 1926-1936. Dans le miroir des recensements de population
Source des données : base POPP et Résultats statistiques du recensement général de la population (1926, 1931 et 1936).
Traitement statistique des données : Sandra Brée ; Infographie : Clara Dealberto et Jules Grandin.
Notes
1 Ailleurs en France, ce sont les communes de naissance qui sont généralement renseignées. Cette spécificité parisienne tient probablement au fait que deux tiers des Parisiens et des Parisiennes sont nés en dehors de la capitale, ce qui représentent des milliers de communes.
2 Jean-Noël BIRABEN, « Inventaire des listes nominatives de recensement en France », Population, 18e année, n°2, 1963.
3 Rapport pour l’exercice 1930-1931 : Archives du département de la Seine et de la ville de Paris, Rapports annuels de l’archiviste de 1929 à 1938, p. 36 cité dans Béatrice Herold, « Recenser à Paris », in Sandra Brée, Hélène Ducaté, Valérie Guillaume (dir.), Les Gens de Paris, 1926-1936, dans le miroir des recensements de la population, catalogue d’exposition, 2025.
5 Les listes nominatives avaient déjà été numérisées par les Archives de Paris. Les images étaient déjà consultables sur le site des archives mais nous sommes passés par une demande de réutilisation massive d’images afin de pouvoir travailler sur les images de la meilleure qualité possible.
6 Grâce à des financement spécifiques du CNRS via le SOSI (Suivis Ouvert des Sociétés et de leurs Interactions) ObHisPop (Observatoire de l’Histoire de la population française : grandes bases de données et Intelligence Artificielle), nous avons pu engager une ingénieure de recherche qui travaille notamment sur le SIG de la base POPP.
7 https://archives.paris.fr/archives-numerisees/sources-genealogiques-complementaires/recensement-de-population/interroger-les-recensements-de-population-1926-1931-et-1936
8 https://bibliotheque.insee.net/blog-view/11/le-blog-de-la-bibliotheque-de-linsee/606/pret-du-classi-compteur-imprimeur-au-musee-carnavalet
9 Au moment où nous écrivons cet article, la V1 de la base POPP est en cours de finalisation. Les membres du projet vont maintenant pouvoir exploiter la base pour produire un premier ouvrage sur la population parisienne qui servira de base – en plus du dictionnaire des variables – à l’exploitation de la base par des chercheurs n’ayant pas contribué à sa correction et à son adaptation statistique.
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| Titre | Figure 1. Liste nominative de la population de résidence habituelle du quartier Belleville en 1926 |
| Crédits | Source : Archives de Paris, cote ADP D2M8 696. |
| URL | http://journals.openedition.org/statsoc/docannexe/image/5596/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 219k |
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| Titre | Figure 2. L’une des pages consacrées à la ville de Paris (distinguée du reste du département de la Seine) dans les résultats statistiques du recensement général de la France de 1931 |
| Crédits | Source : Statistique Générale de la France, Résultats statistiques du recensement général de la population effectué la 8 mars 1931, Paris, Imprimerie Nationale, 1935. |
| URL | http://journals.openedition.org/statsoc/docannexe/image/5596/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 171k |
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| Titre | Figure 3. Vue d’un registre exposé dans l’exposition Les Gens de Paris, 1926-1936. Dans le miroir des recensements de population (Musée Carnavalet-Histoire de Paris, 8 octobre 2025 – 8 février 2026) |
| Crédits | Source : Les gens de Paris @ Musée Carnavalet - Paris Musées - Pierre Antoine |
| URL | http://journals.openedition.org/statsoc/docannexe/image/5596/img-3.jpg |
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| Titre | Figure 4. Recherche nominative dans l’exposition Les Gens de Paris, 1926-1936. Dans le miroir des recensements de population (Musée Carnavalet-Histoire de Paris, 8 octobre 2025 – 8 février 2026) |
| Crédits | Source : Les gens de Paris @ Musée Carnavalet - Paris Musées - Pierre Antoine |
| URL | http://journals.openedition.org/statsoc/docannexe/image/5596/img-4.jpg |
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| Titre | Figure 5. Recherche nominative sur le site des Archives de Paris permise par le versement de la base POPP |
| Crédits | Source : Capture d’écran sur le site des archives de Paris effectuée le 10 avril 2026 (https://archives.paris.fr/archives-numerisees/sources-genealogiques-complementaires/recensement-de-population/interroger-les-recensements-de-population-1926-1931-et-1936) |
| URL | http://journals.openedition.org/statsoc/docannexe/image/5596/img-5.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 41k |
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| Titre | Figure 6. Infographie présentée dans le cadre de l’exposition Les Gens de Paris et reproduite dans le catalogue de l’exposition. |
| Crédits | Source : Catalogue de l’exposition : Les gens de Paris, 1926-1936. Dans le miroir des recensements de population |
| URL | http://journals.openedition.org/statsoc/docannexe/image/5596/img-6.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 83k |
Pour citer cet article
Référence électronique
Sandra Brée, Camille Beaurepaire et Emmanuel Didier, « « Gens de Paris » : Faire entrer le recensement au musée Carnavalet. Entretien avec Sandra Brée », Statistique et société [En ligne], 14 | 2 | 2026, mis en ligne le 01 septembre 2026, consulté le 11 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/statsoc/5596 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16rf9
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