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Dossier: La Cognition

Sur la littérature et la philosophie des passions : une lecture des écrits du jeune Beyle

On the Literature and Philosophy of Passion : A Reading of the Early Writings of Henri Beyle
Siyang Wang

Résumés

De l’élaboration de la Filosofia Nova à la création de ses romans, Stendhal ne cesse de réfléchir aux rapports entre la capacité de sentir et celle d’analyser, et à la possibilité d’unir les deux pour atteindre son idéal d’être « poète philosophe ». Cet article étudie le statut du « poète philosophe » dans ses journaux de jeunesse et dans De l’amour, les qualités communes qu’il attribue au poète et au philosophe, leurs différences et la complémentarité de leurs qualités. À travers l’ambiguïté du terme « philosophie », qui tantôt se limite à la connaissance des passions humaines, tantôt s’étend jusqu’à l’art de les bien représenter, l’article retrace l’itinéraire que le jeune Beyle a parcouru dans ses études des passions, qui commence par une méthode scientifique rigoureuse pour aboutir à la connaissance de la complexité des passions et à la nécessité de l’art de suggestion.

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Texte intégral

1Selon le jeune Henri Beyle, l’art a pour but d’émouvoir. Seules les œuvres issues d’une connaissance profonde du cœur humain sont susceptibles de toucher le lecteur. Pour devenir le grand poète qu’il rêve d’être, il lui faut commencer par la connaissance de l’homme et de ses passions.

  • 1 . Théâtre, éd. Henri Martineau, Paris, Le Divan, 1931, t. II, p. 149 : « C’est au poète philosophe (...)
  • 2 . Paul Bourget, Essais de psychologie contemporaine, Paris, Plon-Nourrit, 1924, p. 298.

2L’acte de « connaître » chez Stendhal implique deux niveaux : éprouver les passions, ensuite les observer et analyser. Il faut et de la sensibilité et un esprit d’analyse, ce à quoi excellent respectivement le poète et le philosophe. L’idéal, c’est de combiner ces deux qualités ordinairement contradictoires et d’être « poète philosophe1 ». De l’élaboration de la Filosofia nova à la création des romans, Stendhal ne cesse de réfléchir aux rapports entre la capacité de sentir et celle d’analyser, et à la possibilité d’unir les deux pour satisfaire son besoin d’« analyse dans l’action et dans la passion2 ».

  • 3 . Théâtre, II, op. cit., p. 94.
  • 4 . Pensées, Filosofia nova, éd. Henri Martineau, Paris, Le Divan ; Nendeln/Liechtenstein, Kraus Rep (...)
  • 5 . « Salon de 1824 », in Mélanges d’art et de littérature, éd. Henri Martineau, Paris, Le Divan, 19 (...)

3Dans cet article, nous allons étudier le statut du « poète philosophe » dans les journaux de jeunesse de Stendhal et dans De l’amour, les qualités communes qu’il attribue au poète et au philosophe, leurs différences et la complémentarité de leurs qualités. À travers l’ambiguïté du terme « philosophie », qui tantôt se limite à la connaissance des passions humaines, tantôt s’étend jusqu’à l’art de les bien représenter – « Philosophie, ou art de connaître et de peindre les passions des hommes3 » – nous allons retracer l’itinéraire que Stendhal a parcouru dans ses études des passions, qui commence par la méthode rigoureuse d’« appliquer les mathématiques au cœur humain4 » pour aboutir à l’aveu que « les passions ne sont pas une science exacte, à laquelle le plus ignorant puisse atteindre5 ».

Que le philosophe et le poète ont pour vocation commune la science de l’homme

  • 6 . Pensées, Filosofia nova, I, op. cit., p. 258-261.

4Dans ses notes du 6 juin 1801, Stendhal imagine une vallée immense pour figurer « la vue générale des passions6 ». Chacun des contours de la vallée est « consacré à une passion et est composé des objets les plus propres à la porter à son maximum », et les tours au milieu sont habitées par « les grands artistes et les grands philosophes » qui ont une « vue parfaite » de tout le pays :

     Cette vallée enferme tous les temps comme tous les pays ; elle ne suit point la courbe ordinaire de la terre, elle est parfaitement horizontale. Au milieu est le pays des grands artistes et des grands philosophes. Ils habitent tous une tour d’immense structure située exactement au milieu de la vallée. Leur vue est infiniment pénétrante, c’est-à-dire que rien ne peut l’arrêter et qu’elle voit parfaitement tout ce qui existe dans la vallée. Ils vont aussi partout excepté dans une partie qui est l’avenir ; cette partie qui arrête leurs pas, arrête aussi quelquefois leur vue. […]
     Au milieu de chaque province de la vallée est une tour habitée par les grands artistes et les grands philosophes du pays et du temps que la province représente. Cette tour est invisible à tous les yeux autres que ceux des savants et des philosophes. Ainsi dans la tour qui existe au milieu de Paris de 1664 on voit le divin Molière. Dans la tour de Florence de 1300 on voit le terrible Dante.
     Corneille, Racine, La Fontaine, Pascal, La Bruyère, La Rochefoucauld, mais tous montés à des hauteurs différentes, suivant lesquelles ils aperçoivent plus ou moins de choses. Dancourt est au rez-de-chaussée et ne voit que son temps. Ils ne voient que les actions des hommes, mais suivant qu’ils sont plus ou moins habiles, ils découvrent les diverses passions qui les causent.
     Les philosophes écrivent leurs remarques sur les hommes. Les poètes les font parler ou les décrivent. Ceux qui les font parler et qu’on nomme dramatiques parviennent à l’aide d’acteurs qui récitent les paroles qu’ils ont arrangées à produire une imitation exacte des hommes qu’ils ont pris pour modèles.

  • 7 . Correspondance, éd. Henri Martineau, Paris, Le Divan ; Nendeln/Liechtenstein, Kraus Reprint, 10  (...)

5Cette image montre la position suprême que Stendhal donne au poète et au philosophe. L’auteur met l’accent sur la connaissance de l’homme en précisant sa définition du « philosophe » : « Je n’appelle point philosophe les inventeurs dans les sciences exactes. Newton, Euler, Lagrange. S’ils viennent dans leurs tours ils n’y obtiennent point l’entrée par les sciences exactes, c’est par celle de l’homme. » Il considère la science de l’homme comme la plus belle des sciences : dans une lettre à Pauline, il lui conseille de « chercher une consolation dans la plus belle science qui existe, celle de l’homme7 ».

  • 8 . Pensées, Filosofia nova, II, op. cit., p. 121. Stendhal souligne.
  • 9 . Ibid., II, p. 114.

6Il faut préciser ici que cette science de l’homme chez Stendhal se réduit souvent à la connaissance des passions. Pour cet écrivain, l’homme moral prévaut sur l’homme physique. Il place l’âme (ou le cœur) avant le corps et l’esprit dans les trois composantes de l’homme, et considère les passions comme les forces motrices : « La tête est absolument le valet de l’âme (l’ensemble de tous nos désirs et passions). L’âme fait obéir la tête comme le corps. » Et plus loin : « L’âme fait contracter des habitudes à ses deux valets, le corps et la tête8. » Influencé par Hobbes, Stendhal néglige relativement l’action du corps dans la trichotomie, et réduit ses études de l’homme à une connaissance de « la tête et [des] passions9 » qui sont profondément intriquées.

  • 10 . Pensées, Filosofia nova, I, op. cit., p. 227-228.

7Le poète et le philosophe sont placés au premier rang dans l’échelle des sciences par leur connaissance des passions. Ils peuvent tous deux saisir les lois générales à travers des phénomènes, déchiffrer des rapports indistincts entre la cause et l’effet, surtout dans le domaine des affects. Stendhal croit que les passions se montrent par des signes extérieurs. En enregistrant ces signes, on arriverait, pense-t-il, à déchiffrer ce qui se passe dans le cœur de l’homme. Cependant, il remarque à maintes reprises que plusieurs passions peuvent se traduire par des signes identiques, et produire les mêmes résultats. « Vingt passions différentes peuvent conduire à la même action10. » La partie la plus difficile des études des passions consiste donc à discerner correctement les rapports et à repérer les émotions réelles :

  • 11 . Journal littéraire, éd. Victor Del Litto, Genève, Edito-Service S.A., Cercle du Bibliophile, 3 t (...)

Dans la connaissance de l’homme, c’est la finesse qui me manque le plus. Je sais bien qu’une certaine passion p a un effet p’, mais je ne sais pas reconnaître dans l’individu que je vois dans le monde toutes les passions qui l’animent11.

  • 12 . Pensées Filosofia nova, I, op. cit., p. 177.

8Puisque l’homme est un ensemble composé d’affects variables à l’infini, le philosophe doit connaître non seulement chacune des passions, mais aussi leur système et leurs forces interactives : « Les passions sont des forces qui peuvent être mélangées d’une infinité de façons dans l’homme. À chaque instant je combine ces forces dans des proportions différentes, elles produisent des actions12. »

  • 13 . Correspondance, II, op. cit., p. 92.

9En même temps, des phénomènes différents pourraient avoir des structures communes. Dans une lettre à Pauline de 1805, Stendhal lui explique comment on trouve les principes : « On s’étonne de beaucoup de faits ; à force de les considérer, on voit ce qu’ils ont de commun, on découvre le Mobile13. » Il importe donc de découvrir « le Mobile » – appelé « les pilotis » ou « la vraie raison » aux marges de ses manuscrits de roman – qui stimule les actions humaines.

La sensibilité à l’épreuve de « l’austérité scientifique »

  • 14 . Pensées, Filosofia nova, I, op. cit., p. 75.
  • 15 . Ibid.
  • 16 . Ibid., p. 61.

10Bien que Stendhal accorde la primauté aux passions – « La seule science que j’aie à apprendre est la connaissance des passions14 » – il ne néglige jamais la fonction de l’esprit, parce que le monde est représenté à l’homme par l’intermédiaire de sa compréhension : « Mais nous voyons les choses telles que notre tête nous les peint15 » ; « [l]es choses vont au cœur à travers l’esprit16 ». Influencé par les sensualistes, il croit que les sensations naissent à l’interface de l’homme et de l’extérieur, et qu’elles constituent la base de toute activité intellectuelle et émotionnelle :

  • 17 . Ibid., p. 232. Stendhal souligne.

     Je nomme sensation l’effet du contact de ce qui est hors de nous avec notre corps.
     Le cerveau est un sens intérieur qui reçoit les rapports de tous les autres et qui a la faculté de combiner des sensations (imaginer), de porter des jugements sur elles (raisonner), de se rappeler les sensations (se souvenir).
     Je nomme cœur l’ensemble des organes destinés à sentir les passions, ces organes sont les parties intérieures du corps humain, où il y a le plus de nerfs.
     J’appelle idées les sensations du cerveau, je nomme sentiments les sensations du cœur. […]
     Voilà bien les deux systèmes agissant distinctement et l’un sur l’autre17.

11Patrizia Lombardo remarque qu’en mettant en évidence l’interaction entre l’« âme » et la « tête » (appelées parfois le « cœur » et le « cerveau »), Stendhal a une conception moderniste des émotions en avance sur son époque qui souligne le fondement affectif de la cognition :

  • 18 . Patrizia Lombardo, « Stendhal », in Arts et émotions, Paris, Armand Colin, 2016, p. 422.

Stendhal dépasse la pensée dualiste des romantiques et se rapproche des théories philosophiques et psychologiques d’aujourd’hui, fondées sur l’idée que les émotions ne sont pas opposées à la raison – les appraisal theories selon lesquelles un jugement très rapide, involontaire ou volontaire, est contenu dans l’épisode émotionnel18.

  • 19 . Pensées, Filosofia nova, II, p. 133.
  • 20 . Ibid., II, p. 257.
  • 21 . Ibid., II, p. 134.

12Si Stendhal se propose d’analyser les passions, c’est pour mieux connaître l’homme dans ce qu’il a d’essentiel, et pour « décrire l’action de l’âme sur la tête et de la tête sur l’âme19 ». Or, selon lui, il faut prendre un recul critique pour « connaître la décomposition, l’analyse des passions20 », leurs états et leurs moyens21, et en acquérir une connaissance objective. Il cherche donc à intellectualiser tout le processus psychologique.

  • 22 . Ibid., II, p. 92.
  • 23 . Stendhal a écrit dans son journal qu’il a acheté l’Idéologie le 31 décembre 1804 et qu’« li[t] a (...)
  • 24 . Sur l’influence d’Helvétius sur Stendhal, voir J. C. Alciatore, Stendhal et Helvétius. Les Sourc (...)
  • 25 . Journal, op. cit., p. 187.

13Persuadé que de bonnes études philosophiques sont indispensables pour la création littéraire, Stendhal se met à distinguer les émotions, à dresser les inventaires des passions, à « décomposer toutes les forces qui font agir les hommes en désirs ou forces particulières22 ». Les notes de lecture qui encombrent les journaux du jeune Beyle à l’époque de sa formation idéologique et dramatique attestent ses efforts vers la connaissance de l’homme. Il puise à pleines mains dans une multitude d’ouvrages philosophiques, dont il fait siens les développements. L’Idéologie de Tracy lui offre une explication simple et claire de la marche du raisonnement23. De l’homme d’Helvétius l’inspire en lui donnant à voir non seulement des analyses fines sur les passions, mais aussi en lui faisant remarquer que la plus grande préoccupation des hommes est d’échapper à l’ennui – idée dont il fera un principe poétique pour mesurer la beauté d’un ouvrage24. De la Nature humaine de Hobbes et L’influence de l’habitude sur la faculté de penser de Maine de Biran lui « explique[nt] les mystères des passions25 » et lui fournissent une méthode d’observation, d’analyse et de classification, afin d’aboutir à leur rationalisation. D’après ses notes de lecture et ses annotations, il ne s’intéressait pas à l’analyse rigoureuse des concepts philosophiques ni à la structure globale des textes, mais en extrayait seulement les idées qu’il jugeait justes, les développait ou les critiquait, puis les mêlait à ses propres observations et réflexions pour construire son système des passions.

  • 26 . Vie de Henri Brulard, in OI, t. II, p. 911.
  • 27 . Henri Martineau a publié les notes éparses rédigées par Stendhal entre le 23 octobre 1802 et le (...)
  • 28 . Pensées, Filosofia nova, I, p. 125. Selon Stendhal, les mathématiques et la philosophie, qui ont (...)
  • 29 . Pensées, Filosofia nova, II, op. cit., p. 47.

14À partir de 1802, Stendhal commence à analyser systématiquement divers caractères et émotions, dont les multiples combinaisons pouvaient constituer des situations touchantes. « J’avais une théorie intérieure que je voulais rédiger sous le titre de Filosofia nova, titre moitié italien moitié latin26. » L’auteur insiste sur le caractère « nouveau » de ses réflexions : « Le but de la filosofia est de faire goûter le plus possible plusieurs vérités morales que j’ai découvertes et qui me semblent nouvelles. Cet ouvrage sera composé de descriptions et de vérités27. » Il y copie et commente des passages des philosophes, consigne sous forme fragmentaire ses réflexions éparses sur les rapports sociaux et affectifs, sur le mécanisme et la représentation des passions. Au cours de la rédaction de cet ouvrage destiné à exposer les principes philosophiques de l’art dramatique, l’auteur aspire à adopter une approche « scientifique » des phénomènes affectifs et à « appliquer les mathématiques au cœur humain28 », cherchant à « trouver le moyen d’estimer la force des passions29 ».

  • 30 . De l’amour, éd. Xavier Bourdenet, Paris, Garnier-Flammarion, 2014, p. 526. Sur les relations ent (...)
  • 31 . De l’amour, op. cit., p. 353.

15La Filosofia nova est restée dans son état de notes préparatoires, au lieu d’un dictionnaire où les passions auraient chacune sa place, vaste projet que Stendhal n’a pas pu réaliser. La même méthode scientifique se poursuit dans De l’amour, avec une ambition plus synthétique. Dans ce « traité philosophique », l’auteur cherche « l’austérité scientifique » à l’aide de « l’appareil scientifique, logique et mathématique30 ». Il explique : « Le livre qui suit explique simplement, raisonnablement, mathématiquement, pour ainsi dire, les divers sentiments qui se succèdent les uns aux autres, et dont l’ensemble s’appelle la passion de l’amour31. »

16Toutes ses pratiques montrent qu’il espère réduire les passions en idées claires et distinctes, et en dégager des règles universelles.

17Bien qu’il considère la philosophie comme la base indispensable de la création, par intuition d’artiste, il conteste l’explication toute mécanique de la nature humaine. Dans une lettre de 1803, Stendhal se plaint de la froideur des sciences :

  • 32 . Correspondance, I, op. cit., p. 76.

     Je m’instruis ici, à la vérité ; mais que la science est froide auprès du sentiment ! Dieu, voyant que l’homme n’était pas assez fort pour sentir toujours, a voulu lui donner la science pour le délasser des passions durant sa jeunesse, et pour l’occuper dans ses derniers jours.
     Malheureux et bien à plaindre, le cœur froid qui ne sait que savoir32 !

18Dans une note du 31 juillet 1804, il explique que la différence entre le poète et le philosophe réside dans leur manière d’appréhender la sensation : l’un goûte la sensation tandis que l’autre l’explique :

  • 33 . Pensées, Filosofia nova, II, op. cit., p. 55.

     J’ai une sensation agréable, celle de mes cheveux divisés en deux masses sur les deux tempes. Je m’arrête à en jouir, à en goûter les nuances, le philosophe l’eût détruite pour voir si elle était bien vraie, si c’était bien de là que venait le plaisir.
     Voilà comment le poète bat le philosophe dans les détails, il n’y a que lui qui les ait sentis, il est donc le seul qui puisse les peindre.
     Mais le philosophe (le supp[osant] très passionné) le bat dans les grands principes, dans les bases de système.
     Voilà peut-être Rousseau opposé à Helvétius ; où l’on voit que le philosophe ne peut pas plus être bon poète que le poète bon philosophe33.

  • 34 . Ibid., p. 126.
  • 35 . Molière, Shakespeare, la comédie et le rire, Paris, Le Divan ; Nendeln/Liechtenstein, Kraus Repr (...)

19L’étude de la nature humaine ne se limite pas au domaine purement spéculatif, parce que les passions impliquent des expériences vécues. Dès le début de son apprentissage philosophique, Stendhal est conscient que sentir et raisonner sont deux types d’activité différents : « Je sens bien autrement ce que j’ai vu que ce dont je suis convaincu par le raisonnement34. » Il vaut mieux étudier l’homme d’après nature que les vérités données par la théorie. C’est pourquoi Stendhal apprécie le naturel de Shakespeare et en tire la leçon suivante : « Il faut sentir et non savoir35. »

20Dans ses notes du 9 août 1803, il décrit minutieusement les différences entre le poète, le philosophe et le mathématicien, qui se distinguent en fonction de l’emprise plus ou moins grande que les passions ont sur eux :

  • 36 . Pensées, Filosofia nova, I, op. cit., p. 77-78.

     Quelle différence y a-t-il entre le génie de Molière et Corneille et celui de Helvétius, et celui de Lagrange ? Ou entre le poète, le philosophe et le géomètre ?
     Le poète est l’homme qui est affecté de toutes les passions aussi fortement que possible et qui a pour passion continue l’amour de la gloire.
     Le philosophe est l’homme de trente-cinq ans revenu de toutes les passions (qui l’ont agité médiocrement) excepté celle de la gloire.
     Le géomètre est celui dans qui toutes les passions, excepté celle de la gloire, sont à leurs minimums.
     Si cela est, la même passion pour la gloire étant à tous, le poète a le maximum des passions, le géomètre le minimum. Le philosophe est entre deux.
     J.-J. Rousseau était plus près du poète que du philosophe. Helvétius peut-être dans le milieu désirable pour un philosophe. Duclos trop près du géomètre36.

  • 37 . Journal littéraire, II, op. cit., p. 102.

21Comme le philosophe est moins dominé par les passions, il y a une lacune dans son expérience, qui impose des limites à son savoir. Il excelle à analyser les sentiments ordinaires, mais n’arrive pas à connaître les sensations et les passions délicates, puisqu’il ne les a jamais senties lui-même : « Il faut cependant remarquer que le froid philosophe ne sait plus ce qu’il dit lorsqu’il veut analyser ce qu’il n’a jamais senti37. » Le philosophe qui n’arrive pas à éprouver les passions dans l’ampleur ni dans l’intensité peut se tromper dans le domaine qui lui est inconnu :

  • 38 . Pensées, Filosofia nova, II, op. cit., p. 213.

     Que les philosophes les plus constants diseurs de vérités peuvent se tromper quand ils parlent de passions violentes. Car très souvent ces sages sont des gens froids qui ne les ont éprouvées que dans un petit degré38.

  • 39 . Journal littéraire, II, op. cit., p. 21.

     Donc les gens froids quoique sages ne peuvent pas dire ce qui est sur les passions fortes qu’ils n’ont jamais éprouvées. Ils ne peuvent dire sur cette matière que ce qu’ils ont observé chez les autres39.

  • 40 . Théâtre, éd. Victor Del Litto, Genève, Edito-Service, Cercle du Bibliophile, 2 t., 1971, t. II, (...)

22En revanche, le poète jouit d’un privilège qui fait défaut au philosophe : doué d’une grande sensibilité, il est lui-même objet d’étude et source d’inspiration au sujet des passions : « Je puis observer sur moi les combats de passion que je représente dans mes héros tragiques40. »

  • 41 . Vie de Rossini, in L’âme et la Musique, éd. Suzel Esquier, Paris, Stock, 1999, p. 382.
  • 42 . Pensées, Filosofia nova, II, op. cit., p. 338.

23La sensibilité est la condition nécessaire de la création poétique : « Il faut avoir senti le feu dévorant des passions pour exceller dans les beaux-arts41 » ; « [p]lus on a senti de passions, et plus on les a senties fortement, plus on a de disposition à devenir grand poète42. » C’est pourquoi un philosophe n’arrive pas à être poète :

  • 43 . Journal littéraire, II, op. cit., p. 180.

     On ne saurait comparer des faits qu’après les avoir connus, dit très bien Tracy. C’est ce qui fait que Tracy lui-même, avec son excellente manière de raisonner, ne pourrait jamais devenir poète, à moins d’être très sensible.
     Il faut avant tout que le poète ait senti un nombre immense d’émotions, depuis les plus fortes, la terreur de voir un revenant, jusqu’aux plus douces, le bruit d’un vent léger dans le feuillage. La plupart des hommes, par exemple, sont indifférents à cette dernière circonstance, qui m’a souvent donné un plaisir exquis43.

  • 44 . Dugald Stewart (1753-1828), philosophe et mathématicien écossais, représentant de la philosophie (...)

24Lisant les Éléments de la philosophie de l’esprit humain de Dugald-Stewart44 en 1804, il avoue que le philosophe est génial pour ce qui est de l’observation, et qu’il le surpasse en cela. En revanche, Stendhal a lui-même une qualité qui fait défaut au philosophe – la sensibilité :

  • 45 . Pensées, Filosofia nova, II, op. cit., p. 242-243.

En général le froid génie de l’observation est bien plus propre à faire des découvertes dans l’homme que l’être passionné tel qu’Henri B. Il faut cependant remarquer que le froid philosophe ne sait plus ce qu’il dit lorsqu’il veut analyser ce qu’il n’a jamais senti. Je ne crois pas que je fasse jamais de grandes découvertes dans l’analyse des sentiments ordinaires de l’homme. Ce n’est pas mon génie, mais je puis décrire les sentiments que j’ai éprouvés, analyse qui sera neuve45.

  • 46 . « Puff-article », in De l’amour, op. cit., p. 529.

25L’esprit analytique tend à réduire les faits à l’ordre et à l’abstraction, mais au contraire, c’est le singulier et l’exceptionnel, les faits échappant à la généralité et à la normalité, qui attirent l’attention du poète. Stendhal déclare à propos de De l’amour : « L’auteur n’est philosophe que par son plan, il est poète par la manière de le remplir46. » Ce clivage montre que l’auteur est conscient de la complémentarité de la philosophie et de la poésie. La primauté accordée à la sensibilité le pousse à chercher un au-delà de la philosophie, parce qu’il veut non seulement acquérir la connaissance des passions, mais aussi garder la chaleur des sensations et des émotions, pour la communiquer aux autres.

« Le talent des philosophes n’est que l’échafaudage de celui des poètes »

  • 47 . Pensées, Filosofia nova, I, op. cit., p. 172.

26Le poète et le philosophe sont tous deux observateurs, mais ils se différencient dans leur manière d’appréhender et d’exprimer la vérité : « Le poète voit d’abord dans chaque accident l’image que cet accident offre aux yeux de tous les hommes et un instant après il en voit la raison ; le philosophe voit d’abord la raison47. »

  • 48 . Ibid., p. 76.

27Le processus de connaissance est différent : le philosophe parvient directement à la raison tandis que le poète y arrive par l’intermédiaire de l’image. En conséquence, ils retransmettent la vérité par différents moyens : le philosophe par le raisonnement, et le poète par la représentation artistique. « Un auteur comique ne prouve jamais une vérité par des raisonnements, mais en donnant un exemple de son application où il peint les plus grands obstacles qu’elle puisse rencontrer et la facilité avec laquelle ils sont surmontés48. »

28Stendhal explicite cette idée par un exemple vivant :

  • 49 . Pensées, Filosofia nova, II, op. cit., p. 300.

     Il y a une grande différence entre être philosophe dramatiquement et l’être simplement dans un livre.
     Le poète ne doit pas dire, mais faire dire la vérité aux spectateurs, il ne doit pas leur dire : Geoffroy est ridicule, mais leur faire dire après avoir écouté sa pièce : que ce Geoffroy est ridicule !
     Il doit leur faire sentir les vérités, et non pas les leur dire. Les dire en philosophe ne sert qu’à les faire lire malgré eux aux spectateurs49.

  • 50 . Ibid., I, p. 260.

29Le poète est philosophe « dramatiquement ». Ce qui le différencie d’un philosophe au sens propre, c’est qu’il ne dit pas lui-même la vérité, mais la fait sentir par des images. « Les philosophes écrivent leurs remarques sur les hommes. Les poètes les font parler ou les décrivent50. » Ils ont une tâche complémentaire à l’acquisition de la connaissance philosophique : lui donner une forme imagée, pour qu’elle puisse toucher le spectateur. Le talent du poète dramatique consiste à faire sentir distinctement la vérité :

  • 51 . Journal littéraire, II, op. cit., p. 386. Stendhal a écrit en 1805 en commentant Delphine de Mad (...)

     Le philosophe voit le ridicule. Par exemple, l’affectation du comte magistrat, le style magistral des Particularités sur les … des Finances (un livre),
     L’art de le rendre sensible, d’en faire rire tout le monde, forme le talent du poète comique.
     Dire, en faisant telle remarque : « C’est ridicule » peut instruire l’auditeur, mais ne le fait pas rire. Il faut donc deux choses au Mocenigo :
     1° philosophie pour apercevoir les affectations ;
     2° art de nous en faire rire51.

  • 52 . Voir Victor Del Litto, La Vie intellectuelle de Stendhal, op. cit., p. 161-162.
  • 53 . Pensées, Filosofia nova, I. op. cit., p. 237.

30Victor Del Litto a analysé l’influence sur le jeune apprenti philosophe des extraits des Éléments de la philosophie de l’esprit humain de Dugald Stewart, qui l’éclairent sur la différence entre le langage de la philosophie et celui de la poésie. Le raisonnement philosophique utilise des expressions abstraites et générales, et pour éviter des malentendus ou des associations éventuelles de la part des lecteurs, il doit éviter les mots figurés. Au contraire, la poésie stimule l’imagination des lecteurs par des expressions figurées et particulières52. Ainsi, pour décrire les émotions, pour susciter une réaction chez le lecteur, il faut non seulement en avoir une connaissance philosophique, mais aussi une langue propre à les rendre : « le langage propre de cette passion et non point […] les phrases si froides de la philosophie du xviiie siècle53 ».

  • 54 . « Salon de 1824 », in Mélanges d’art et de littérature, Paris, Calmann-Lévy, 1924, p. 162.

31On voit apparaître l’horizon de la lecture dans la psychologie de l’art que développe Stendhal. Le lecteur est pris en considération dans la conception que le poète se fait de l’écriture, qui est donc tendue vers sa réception. Cherchant les lois générales de la nature humaine, Stendhal tend à confondre la psychologie du poète avec celle de son destinataire, comme si les forces qu’exige la création, et celles qui entrent en jeu dans la réception, étaient essentiellement de la même nature. C’est sur cette base commune que le poète entend faire partager la force des passions qu’il dépeint. De même Stendhal écrit dans ses critiques d’art qu’un tableau doit exprimer « d’une manière vive et reconnaissable pour le public une passion du cœur humain, ou quelque mouvement de l’âme54 », la communication entre l’artiste et son public reposant sur cette possibilité de reconnaissance. La connaissance du mécanisme des passions est d’autant plus importante qu’elle peut aider le poète à anticiper les réactions possibles du lecteur et à faciliter la communion affective.

  • 55 . Pensées, Filosofia nova, I., op. cit., p. 210.
  • 56 . Ibid., p. 240.

32Pour faire sentir la force des passions, il faut que le poète parvienne à l’exactitude dans sa peinture et en même temps acquière l’art de la suggestion. Stendhal crée le terme « poète philosophe » pour exprimer cet idéal. Le poète philosophe est celui qui connaît la nature humaine, et en même temps est capable d’exprimer la vérité par un moyen propre à toucher le lecteur : « Je cherche à voir la vérité et à la peindre de la manière la plus touchante possible55. » La vérité est toujours la même, mais les manières de montrer les passions sont variables : « On peut teindre le même fait de toutes les passions différentes par la manière dont on le dit56. »

La difficulté poétique

33Plusieurs critiques ont souligné la tentative du jeune Stendhal, restée infructueuse, de réconcilier la raison et la sensibilité, deux catégories antithétiques. Après avoir analysé les études philosophiques de Beyle entre 1804 et 1805, Victor Del Litto arrive à la conclusion suivante :

  • 57 . Victor Del Litto, La Vie intellectuelle de Stendhal, op. cit., p. 171.

convaincu sans doute dans son esprit, mais ne pouvant étouffer les appels de son « âme sensible », Beyle s’efforcera d’être à la fois poète et philosophe. Il cherche péniblement à atteindre cet idéal, mais le problème se révèle insoluble. Ou poète ou philosophe, il ne parvient pas à opérer la fusion d’éléments qui se révèlent antithétiques57.

  • 58 . Ibid., p. 271.
  • 59 . Maurice Bardèche, Stendhal romancier, Paris, La Table Ronde, 1947, p. 47.

34Malgré ses efforts pour se dépassionner, « [i]l n’était cependant pas fait pour concilier ces termes antithétiques. Les deux tendances opposées resteront en conflit dans son âme58 ». Maurice Bardèche constate également que « ses Idéologues ne donnent pas la clef de tout : il raisonne comme Helvétius, mais il sent comme Rousseau59 ».

35En effet, le conflit entre la sensibilité et la raison est particulièrement aigu dans le domaine des affects. Commencer par les connaissances philosophiques, c’est vouloir intellectualiser les affects qui, par leur variété et leur fugacité, résistent à la connaissance. La difficulté de l’étude des passions réside donc dans la nature même de l’objectif. Même si le « poète philosophe » est doué d’une grande sensibilité et a éprouvé des émotions nuancées, il est confronté à un autre problème qui relève de la poétique : lorsqu’il a éprouvé une sensation, il est obligé de la détruire, de la disséquer et de l’analyser, pour la conserver et la transmettre. Néanmoins, les sensations et les passions disséquées peuvent-elles garder leur chaleur ? C’est le souci qui obsède Stendhal tout au long de sa carrière d’écrivain.

  • 60 . Mélanges intimes et marginalia, éd. Henri Martineau, Paris, Le Divan ; Nendeln/Liechtenstein, Kr (...)
  • 61 . Pensées, Filosofia nova, I, op. cit., p. 7.
  • 62 . De l’amour, op. cit., p. 87.
  • 63 . Ibid.

36L’écrivain est conscient que l’on n’arrive pas à sentir et observer simultanément : « Lorsque nous nous observons, nous n’avons plus la sensation pleine et entière qu’aurait un être sensible qui ne s’observe pas60 » ; « tant que l’on aime on ne réfléchit point, dès qu’on réfléchit on n’aime plus61 ». Dans De l’amour, l’auteur précise que les romans donnent au lecteur deux genres de plaisir. Le premier consiste dans de nouvelles vues pour la connaissance du cœur humain, le deuxième dans la rêverie, qui est le vrai plaisir du roman : « Cette rêverie est innotable. La noter, c’est la tuer pour le présent, car l’on tombe dans l’analyse philosophique du plaisir ; c’est la tuer encore plus sûrement pour l’avenir, car rien ne paralyse l’imagination comme l’appel à la mémoire62. » Et l’auteur donne l’exemple de la lecture d’une note vieille de trois ans qui peint sa sensation en lisant Old Mortality : elle le plonge « dans la plus haute philosophie » et l’éloigne en même temps du « laisser-aller des sensations tendres63 ».

  • 64 . Souvenirs d’égotisme, in OI, t. II, p. 430.
  • 65 . Vie de Henry Brulard, in OI, t. II, p. 658.
  • 66 . Ibid., p. 935.

37Plus tard, dans ses écrits autobiographiques, il répète que les moments passionnés ne laissent guère de souvenir, parce que les passions violentes entraînent des blancs dans la mémoire et par conséquent dans l’écriture. Dès qu’on se met à décrire les moments heureux, ils perdent leur vivacité. L’auteur écrit dans les Souvenirs d’égotisme : « Je craignais de déflorer les moments heureux que j’ai rencontrés, en les décrivant, en les anatomisant. Or, c’est ce que je ne ferai point, je sauterai le bonheur64. » De même, la question constante dans Vie de Henry Brulard est « comment décrire le bonheur ? » : « Où trouver des mots pour peindre le bonheur parfait goûté avec délices et sans satiété par une âme sensible jusqu’à l’anéantissement et la folie65 ? » « Comment rendrais-je le ravissement de Rolle66 ? » L’auteur se souvient de son séjour à Milan en 1800 et répète qu’il est impossible de décrire son amour et son bonheur :

  • 67 . Ibid., p. 957. Il écrit plus loin : « Comment raconter raisonnablement ces temps-là ? J’aime mie (...)

     J’aurai grand-peine à faire une narration raisonnable de mon amour pour Angela Pietragrua.
     Comment faire un récit un peu raisonnable de tant de folies ? Par où commencer ? Comment rendre cela un peu intelligible67 ?

  • 68 . Ibid., p. 959.

38Raconter le bonheur, le rendre intelligible, c’est le gâter. Et l’œuvre finit par un abandon, puisque « [o]n gâte des sentiments si tendres à les raconter en détail68 ». On a raison de croire que le travail est moins interrompu par le métier du consul que par la difficulté d’écrire les sentiments heureux.

  • 69 . Voir Jean-Pierre Richard, « Connaissance et tendresse chez Stendhal », in Littérature et sensati (...)

39L’écriture stendhalienne vacille constamment entre deux besoins : Stendhal a envie de fixer les sensations fugitives afin de conserver la particularité de certains moments ; cependant, pour décrire des sensations, il doit prendre la distance et les laisser refroidir69. Il n’est donc pas possible de rendre les passions en les analysant, mais en utilisant la suggestion. Ce n’est que dans ses romans ultérieurs que l’on voit le mouvement des passions, leurs drames et leurs forces. S’il part d’une manière purement logique en expliquant les passions et les êtres, il les exprime d’une manière poétique dans les romans, en se concentrant sur la narration des faits, l’accompagnement sympathique des émotions, la peinture fidèle de la vie, au lieu d’expliquer et de déduire. C’est à travers cette peinture, et non dans ses cahiers philosophiques, qu’il connaît mieux et fait mieux connaître le cœur humain.

Conclusion

  • 70 . Victor Del Litto, La Vie intellectuelle de Stendhal, op. cit., p. 271.
  • 71 . Correspondance, I, op. cit., p. 342.
  • 72 . « Exposé du système de Kant par Kinker », in Paris-Londres. Chroniques, éd. Renée Dénier, Paris (...)

40Convaincu qu’un grand poète est d’abord un connaisseur du cœur humain, Stendhal part de l’étude des passions avant de les représenter. Ses efforts vers l’idéal du « poète philosophe » ne sont pourtant pas vains. Comme l’affirme Del Litto : « la conception du poète-philosophe mise en pratique à cette époque ne sera pas sans avantages : elle habituera le futur romancier à se défier de la facilité, à aiguiser son esprit critique70. » La philosophie est devenue le fond irréductible de la création stendhalienne. L’écrivain n’en néglige jamais la valeur non seulement épistémologique mais aussi morale dans la formation de l’esprit de l’homme. Dans une lettre à Pauline du 19 avril 1805, il lui conseille de connaître la réalité de son époque, parce qu’une personne doit combiner la sensibilité et l’intelligence pour être heureuse dans la vie : « Voici donc les services que rendent les philosophes, quelque froids qu’ils soient, en chassant les préjugés71. » Esprit épris de clarté, il espère tirer de la philosophie une direction pour sa raison et pour sa conduite, et une base solide pour se construire lui-même : « Je réduis donc toute la philosophie à ne pas se méprendre sur les motifs des actions des hommes, et à ne pas nous tromper dans nos raisonnements ou dans l’art de marcher au bonheur72. »

  • 73 . Pensées, Filosofia nova, I, op. cit., p. 77-78.
  • 74 . Théâtre, I, éd. Victor Del Litto, op. cit., p. 256.
  • 75 . Ibid., p. 250.
  • 76 . Ibid., p. 243.
  • 77 . Ibid., p. 250.

41Au cours de sa création dramatique, il envisage de créer des caractères de « philosophe » et de « poète » pour illustrer leurs différences : « Crayonner comme moyen d’instruction un personnage entièrement philosophique, et un entièrement poète (Fontenelle, J.-J. Rousseau, Goldsmith)73. » Il utilise également les termes « antiphilosophe » et « antipoète » pour qualifier des personnages. En créant sa comédie Les Deux Hommes, l’auteur définit son personnage Delmare comme « l’anti-philosophe, le tartuffe actuel, bas flatteur74 », dont un des traits les plus caractéristiques « est de dire toujours du mal de la philosophie (de celle d’Helvétius, Jean-Jacques, Voltaire)75 ». L’auteur veut opposer la philosophie, garante de l’honnêteté de l’homme, à la dévotion, qui est une hypocrisie et facilite les préjugés : « Je montre que l’éducation philosophique a produit un homme vraiment honnête, tandis qu’au contraire l’éducation dévote a produit un homme faible inclinant à la scélératesse. Défendre la philosophie, et couvrir de ridicule ceux qui l’attaquent76. » Représentant l’anti-philosophe comme le méchant, la pièce a pour but d’éveiller les sentiments chez le spectateur, de « f[aire] haïr et craindre l’éducation dévote77 ».

  • 78 . Journal, I, op. cit., p. 167.

42La vertu est liée à l’esprit, à la capacité de bien raisonner : « on ne peut avoir de la vertu qu’en proportion de son esprit78 ». Voilà la fonction essentielle de la philosophie : chercher la vérité, guider l’homme à bien connaître ses passions, à bien employer sa volonté et ses efforts, pour l’aider à trouver le bonheur.

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Bibliographie

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Notes

1 . Théâtre, éd. Henri Martineau, Paris, Le Divan, 1931, t. II, p. 149 : « C’est au poète philosophe à remplir cet espace le plus caractéristiquement possible. » Voir le chapitre « Le poète-philosophe (1804-1805) » dans Victor Del Litto, La Vie intellectuelle de Stendhal. Genèse et évolution de ses idées (1802-1821), Paris, Presses Universitaires de France, 1962, p. 139-212.

2 . Paul Bourget, Essais de psychologie contemporaine, Paris, Plon-Nourrit, 1924, p. 298.

3 . Théâtre, II, op. cit., p. 94.

4 . Pensées, Filosofia nova, éd. Henri Martineau, Paris, Le Divan ; Nendeln/Liechtenstein, Kraus Reprint, 2 t., 1968, t. I, p. 125.

5 . « Salon de 1824 », in Mélanges d’art et de littérature, éd. Henri Martineau, Paris, Le Divan, 1932, p. 161.

6 . Pensées, Filosofia nova, I, op. cit., p. 258-261.

7 . Correspondance, éd. Henri Martineau, Paris, Le Divan ; Nendeln/Liechtenstein, Kraus Reprint, 10 t., 1968, t. I, p. 216.

8 . Pensées, Filosofia nova, II, op. cit., p. 121. Stendhal souligne.

9 . Ibid., II, p. 114.

10 . Pensées, Filosofia nova, I, op. cit., p. 227-228.

11 . Journal littéraire, éd. Victor Del Litto, Genève, Edito-Service S.A., Cercle du Bibliophile, 3 t., 1970, t. I, p. 237.

12 . Pensées Filosofia nova, I, op. cit., p. 177.

13 . Correspondance, II, op. cit., p. 92.

14 . Pensées, Filosofia nova, I, op. cit., p. 75.

15 . Ibid.

16 . Ibid., p. 61.

17 . Ibid., p. 232. Stendhal souligne.

18 . Patrizia Lombardo, « Stendhal », in Arts et émotions, Paris, Armand Colin, 2016, p. 422.

19 . Pensées, Filosofia nova, II, p. 133.

20 . Ibid., II, p. 257.

21 . Ibid., II, p. 134.

22 . Ibid., II, p. 92.

23 . Stendhal a écrit dans son journal qu’il a acheté l’Idéologie le 31 décembre 1804 et qu’« li[t] avec la plus grande satisfaction les cent douze premières pages de Tracy aussi facilement qu’un roman » le jour suivant (Journal, in OI, t. I, p. 167-169). Voir Victor Del Litto, La Vie intellectuelle de Stendhal, op. cit., p. 164-166.

24 . Sur l’influence d’Helvétius sur Stendhal, voir J. C. Alciatore, Stendhal et Helvétius. Les Sources de la philosophie de Stendhal, Genève, Droz, 1952 ; Victor Del Litto, La Vie intellectuelle de Stendhal, op. cit., p. 39-46.

25 . Journal, op. cit., p. 187.

26 . Vie de Henri Brulard, in OI, t. II, p. 911.

27 . Henri Martineau a publié les notes éparses rédigées par Stendhal entre le 23 octobre 1802 et le 4 décembre 1805 dans le recueil intitulé Pensées, Filosofia nova, op. cit., II, p. 202.

28 . Pensées, Filosofia nova, I, p. 125. Selon Stendhal, les mathématiques et la philosophie, qui ont été liées dès leurs origines, ont des traits communs dans le raisonnement, la généralisation et la recherche de l’exactitude.

29 . Pensées, Filosofia nova, II, op. cit., p. 47.

30 . De l’amour, éd. Xavier Bourdenet, Paris, Garnier-Flammarion, 2014, p. 526. Sur les relations entre De l’amour et l’influence idéologique, voir Yves Ansel, « Amour de l’idéologie et idéologie de l’amour », in Persuasions d’amour. Nouvelles lectures de De l’amour de Stendhal, Genève, Librairie Droz, 1999, p. 21-40 ; Xavier Bourdenet, « Présentation », in Stendhal, De l’amour, Paris, Garnier-Flammarion, 2014, p. 9-50 ; Marco Piazza, « Stendhal et l’amour : à l’école des Idéologues et au-delà », in Stendhal, De l’amour 200 ans après, Roma, tab edizioni, 2024, p. 97-108 ; Alessandra Aloisi, « Tout en amour est signe : De l’amour et le début de la psychologie », in ibid., p. 109-128.

31 . De l’amour, op. cit., p. 353.

32 . Correspondance, I, op. cit., p. 76.

33 . Pensées, Filosofia nova, II, op. cit., p. 55.

34 . Ibid., p. 126.

35 . Molière, Shakespeare, la comédie et le rire, Paris, Le Divan ; Nendeln/Liechtenstein, Kraus Reprint, 1968, p. 195.

36 . Pensées, Filosofia nova, I, op. cit., p. 77-78.

37 . Journal littéraire, II, op. cit., p. 102.

38 . Pensées, Filosofia nova, II, op. cit., p. 213.

39 . Journal littéraire, II, op. cit., p. 21.

40 . Théâtre, éd. Victor Del Litto, Genève, Edito-Service, Cercle du Bibliophile, 2 t., 1971, t. II, p. 116.

41 . Vie de Rossini, in L’âme et la Musique, éd. Suzel Esquier, Paris, Stock, 1999, p. 382.

42 . Pensées, Filosofia nova, II, op. cit., p. 338.

43 . Journal littéraire, II, op. cit., p. 180.

44 . Dugald Stewart (1753-1828), philosophe et mathématicien écossais, représentant de la philosophie écossaise et des lumières écossaises. Il hérite de Thomas Reid et de l’école du sens commun.

45 . Pensées, Filosofia nova, II, op. cit., p. 242-243.

46 . « Puff-article », in De l’amour, op. cit., p. 529.

47 . Pensées, Filosofia nova, I, op. cit., p. 172.

48 . Ibid., p. 76.

49 . Pensées, Filosofia nova, II, op. cit., p. 300.

50 . Ibid., I, p. 260.

51 . Journal littéraire, II, op. cit., p. 386. Stendhal a écrit en 1805 en commentant Delphine de Madame de Staël : « En général, le talent des philosophes n’est que l’échafaudage de celui des poètes : ils font connaître les affections que le poète peint ensuite pour émouvoir. » (Journal, I, op. cit., p. 263.)

52 . Voir Victor Del Litto, La Vie intellectuelle de Stendhal, op. cit., p. 161-162.

53 . Pensées, Filosofia nova, I. op. cit., p. 237.

54 . « Salon de 1824 », in Mélanges d’art et de littérature, Paris, Calmann-Lévy, 1924, p. 162.

55 . Pensées, Filosofia nova, I., op. cit., p. 210.

56 . Ibid., p. 240.

57 . Victor Del Litto, La Vie intellectuelle de Stendhal, op. cit., p. 171.

58 . Ibid., p. 271.

59 . Maurice Bardèche, Stendhal romancier, Paris, La Table Ronde, 1947, p. 47.

60 . Mélanges intimes et marginalia, éd. Henri Martineau, Paris, Le Divan ; Nendeln/Liechtenstein, Kraus Reprint, 2 t., 1968, I, p. 270.

61 . Pensées, Filosofia nova, I, op. cit., p. 7.

62 . De l’amour, op. cit., p. 87.

63 . Ibid.

64 . Souvenirs d’égotisme, in OI, t. II, p. 430.

65 . Vie de Henry Brulard, in OI, t. II, p. 658.

66 . Ibid., p. 935.

67 . Ibid., p. 957. Il écrit plus loin : « Comment raconter raisonnablement ces temps-là ? J’aime mieux renvoyer à un autre jour. En me réduisant aux formes raisonnables je ferais trop d’injustice à ce que je veux raconter. »

68 . Ibid., p. 959.

69 . Voir Jean-Pierre Richard, « Connaissance et tendresse chez Stendhal », in Littérature et sensation, Paris, Éditions du Seuil, 1954.

70 . Victor Del Litto, La Vie intellectuelle de Stendhal, op. cit., p. 271.

71 . Correspondance, I, op. cit., p. 342.

72 . « Exposé du système de Kant par Kinker », in Paris-Londres. Chroniques, éd. Renée Dénier, Paris, Stock, 1997, p. 32.

73 . Pensées, Filosofia nova, I, op. cit., p. 77-78.

74 . Théâtre, I, éd. Victor Del Litto, op. cit., p. 256.

75 . Ibid., p. 250.

76 . Ibid., p. 243.

77 . Ibid., p. 250.

78 . Journal, I, op. cit., p. 167.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Siyang Wang, « Sur la littérature et la philosophie des passions : une lecture des écrits du jeune Beyle », Revue Stendhal [En ligne], 6 | 2025, mis en ligne le 01 décembre 2025, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/stendhal/2170 ; DOI : https://doi.org/10.4000/169ak

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Auteur

Siyang Wang

Université de Pékin (Chine)
Siyang Wang est professeure associée au Département de français de l’Université de Pékin. Docteure ès lettres de l’Université de Genève et de l’Université de Pékin, elle a soutenu en 2010 sa thèse intitulée L’art d’émouvoir : la surprise chez Stendhal, sous la co-direction de Patrizia Lombardo et de Qingsheng Tian. Autrice d’un ouvrage (La théorie des émotions et la poétique du roman de Stendhal, Pékin, Peking University Press, 2021) et d’articles sur le roman français du xixe siècle, elle a centré ses recherches sur le substrat émotionnel de la littérature.

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