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Hommage

René Bourgeois

Christine Rannaud

Texte intégral

1René Bourgeois a « gagné la sortie » le 7 novembre 2024.

2Avec lui, nous perdons l’un de ces grands professeurs qui ont su incarner, par leur éclectisme et leur ouverture, un véritable humanisme, la saveur des savoirs, voire une forme de sagesse faite d’indépendance et de bonhomie, éloignée des modes et des prêt-à-penser.

3Professeur d’allemand, puis de littérature française et comparée à l’Université Stendhal de Grenoble dans les années 60, René Bourgeois, outre sa carrière d’enseignant, a occupé diverses fonctions en tant que directeur du CUEF (Centre Universitaire d’Études Françaises), directeur éditorial aux Presses Universitaires de Grenoble, membre du Centre de Recherches sur l’Imaginaire. Il est l’auteur d’ouvrages critiques ou historiques, le directeur de quelque soixante thèses, un membre de l’Association Stendhal, tâches qu’il avait le don d’assumer avec une efficacité que nourrissait son sens de l’équilibre et de la mesure. Avec des générations d’étudiants, il n’a jamais cessé d’être à la fois un maître et un compagnon, habile à aiguiser leur curiosité, sans jamais les décourager, ni les écraser, ni leur imposer quelque système. Son horreur du dogmatisme n’avait d’égal que son éloignement pour la pose savante. Ainsi, au fil des programmes ou de ses vagabondages personnels en pays romantique, nous avons pu voyager de concert chez Beaumarchais ou Madame de Staël, Nodier ou George Sand, Stendhal et Nerval (le « romantique défroqué »), ou encore chez les Compagnons du Tour de France, racontés par George Sand… et par René Bourgeois lui-même qui, ayant fréquenté la cayenne d’Échirolles, nous avait fait partager son intérêt pour ces étonnants rituels initiatiques et ces idéaux de fraternité qu’il admirait.

4En germaniste, il aimait à flâner sur les traces de Novalis, Hoffman et Goethe. Au xxe siècle, nous avons découvert à ses côtés quelques-uns de ces auteurs inclassables que sont Ramuz, Barbusse, Gide mais surtout Giono qu’il eut la chance de rencontrer à Manosque en 1970 : cette œuvre le passionna toute sa vie (on peut noter au passage sa collaboration amicale avec Jacques Chabot, professeur de littérature à l’Université d’Aix-Marseille et spécialiste de Giono). À l’occasion de nombreuses directions de mémoires ou de thèses sur cet auteur, il a contribué à en promouvoir l’extrême modernité : véritable banquet de l’esprit et du cœur auquel nous avons eu le privilège d’être si souvent conviés !

5Si, dans ses choix littéraires de franc-tireur, René se tient fréquemment à contre-courant des sentiers battus, curieux de ces auteurs des xixe et xxe siècles que la doxa se plaît à considérer comme « mineurs », sa contribution de chercheur n’en est pas moindre lorsqu’il écrit, selon une approche très singulière, L’ironie romantique, essai de référence où il analyse cette donnée selon lui fondamentale de l’âme romantique : l’ironie, conscience ludique du réel comme « illusion comique », conduisant à une mise en question vivifiante de l’œuvre et du théâtre même de l’écriture, salubre attitude esthétique et existentielle de distance avec soi-même et avec la « posture » de l’auteur. Choix non anodin : car René Bourgeois possédait précisément cette lucidité et cette profondeur qui caractérisent l’âme de « l’ironiste » romantique, aptitude à se moquer de tout et d’abord de soi-même, hygiène profonde, morale et intellectuelle, jeu avec le réel et la création. « Enthousiasme entre en campagne, /Ironie emboîte le pas » (Hugo, W. Shakespeare, II, 3, cité par R. Bourgeois, L’Ironie romantique, Grenoble, PUG, 1974, p. 106).

6Ce qui n’exclut pas, pour ce fin beyliste, le sérieux de l’illusion heureuse, assumée et acceptée comme telle ! Car la fantaisie, le non-conformisme stendhalien innervent en profondeur sa personnalité et ses choix littéraires, où reparaissent sans cesse la présence et le détachement amusé, une forme de sagesse souriante et non figée qui exclut de « faire école » : et pourtant, René Bourgeois fait partie de ces rares enseignants qui ont profondément nourri, inspiré, plusieurs générations de littéraires. Sans bruit, et sans adjectifs inutiles : passez muscade, comme aurait dit Giono de ces artistes virtuoses dont le geste est invisible.

7À l’occasion de son long compagnonnage automnal avec Renée Dénier dont il dirige la thèse sur Stendhal et l’Angleterre (Université Stendhal, 1990), René Bourgeois replonge dans l’œuvre stendhalienne avec des essais plus libres, des promenades où se mêlent notations historiques et sociologiques, publiant à quatre mains Flâneries dans Londres au temps de Stendhal (Éditions Entre-Temps, 2015), nous faisant « redécouvrir » avec le sourire du dilettante érudit ce tourisme « vintage » du début du xixe siècle.

8Car loin des postures héroïques de l’arpenteur, du découvreur, René préféra toujours la promenade aimable et divertissante. « À Londres, ce qui nous fait le plus de plaisir, c’est de flâner dans les rues », écrit Stendhal en 1817. Tel René Bourgeois, dont la bibliographie est à elle seule une promenade, expression d’un « bon caprice », d’une humeur belle et ensoleillée : La France des Régions (PUG, 2001) ; Le Trièves de Giono, (avec Jean Serroy, photographies de Boulgakoff, Grenoble, Musée Dauphinois, 1996) ; Promenade dans Grenoble : 10 itinéraires de découverte dans la capitale des Alpes, (PUG, 2004) ; Rousseau, ses itinérances entre Rhône et Alpes (Éditions du Dauphiné Libéré, Veurey, 2012) ; La vie aventurée du Professeur Prunelle : médecin à Montpellier, député de l’Isère, maire de Lyon et de Vichy (Éditions Entre-Temps, 2018). Titres qui font résonner en nous la diversité des lieux et des sensibilités, et pourraient être résumés par celui de son ouvrage Stendhal, la chasse du bonheur (Éditions du Dauphiné Libéré, Veurey, 2004) : car René ne dédaigne pas au besoin – et dans la plus noble acception du terme – l’exercice de « vulgarisation » : panoramas éclairants et synthétiques que ces petits opuscules d’une cinquantaine de pages simples et plaisants, destinés à tous les « lecteurs bénévoles », et qui témoignent du « bon plaisir » de leur auteur et de son amour du naturel. À propos du stendhalisme de Giono, René Bourgeois note, en marge de ses analyses, cette remarque qui le caractérise lui-même tout entier : « Giono admirait Stendhal, dont il loue “la grandiose naïveté” (entendons le naturel), un style “sans graisse, dont on voit les muscles”. Tous deux ont en commun le goût des grands caractères et le don de conter avec simplicité. » (p. 45).

9Dans ses cours, dans ses communications, René Bourgeois manifeste la même passion du partage, des remarques ou des références inattendues. C’est un conteur autant qu’un pédagogue, qui se libère très vite du carcan des notes dans le feu de l’improvisation, le plaisir communicatif des intuitions partagées, sans perdre pour autant le fil nécessaire à un rétablissement final de funambule !

10Aucun d’entre nous ne peut oublier l’une de ces dernières mémorables soirées de 2018, aux Archives de Grenoble avec l’Association Stendhal, où, sous la houlette bienveillante et amusée de Jean-Marc Hovasse, René Bourgeois toujours enthousiaste nous avait offert, en duo avec son comparse Gérald Rannaud, un « buzz » littéraire comme il en avait le secret en nous démontrant avec le plus grand sérieux – mi-canular, mi-révélation – que Victor Hugo, contrairement à la légende, était né non en 1802 mais 1803, avant que Gérald Rannaud ne nous apprenne à son tour que Stendhal, n’en déplaise aux biographies officielles, avait eu une fille, mise aux Enfants Trouvés dans le Nord de la France, et décédée en bas âge…

11Provocation, ironie ? Jeu avec l’exercice académique de la « communication » ? Fantaisie surtout dont René semble s’amuser le premier, lui qui toute sa vie a tourné en dérision l’esprit de sérieux et de lourdeur, le « cul-de-plomb » dont parle Nietzsche.

12Ainsi, René Bourgeois ne laisse pas seulement la marque de son « style » et de ses enseignements, mais bel et bien une manière de « présence » chaleureuse aux autres et au monde, sensible lors de nos nombreuses rencontres amicales et privées : et cela, rien ne saura l’effacer.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Christine Rannaud, « René Bourgeois », Revue Stendhal [En ligne], 6 | 2025, mis en ligne le 01 décembre 2025, consulté le 11 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/stendhal/2657 ; DOI : https://doi.org/10.4000/169ap

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Auteur

Christine Rannaud

Christine Rannaud est Professeure agrégée de Lettres, elle a soutenu une thèse, Les métaphores du jeu dans l’œuvre romanesque de Jean Giono, sous la direction de René Bourgeois, en 1989.

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Droits d’auteur

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