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Comptes rendus

Hélène de Jacquelot, Letizia Norci Cagiano, Anna Maria Scaiola (dir.), Stendhal, De l’amour. 200 ans après, Rome, tab edizioni, « Collezione Primoli » 4, 2024, 328 p.

Emiliano Cavaliere

Texte intégral

1Résultat des célébrations académiques pour le bicentenaire de l’ouvrage stendhalien publié en 1822, Stendhal, De l’amour. 200 ans après recueille les actes du colloque qui s’est tenu en 2022 à Rome, à la Fondazione Primoli.

  • 1 . On fait souvent référence, dans le volume lui-même, à la mise au point que Xavier Bourdenet a fa (...)
  • 2 . L’annexe se compose d’une tentative de classement des nombreuses éditions et traductions de De l (...)
  • 3 . Le commentaire stendhalien sur l’amour physique exemplifie bien le souci : « À la chasse, trouve (...)

2Ce volume collectif, sous la direction d’Hélène de Jacquelot, Letizia Norci Cagiano et Anna Maria Scaiola, se présente sous une excellente lumière. D’une part, en effet, ce livre vient combler une lacune critique : De l’amour reste encore un ouvrage difficilement accessible, sur lequel la littérature secondaire reste peu fournie1, malgré une large diffusion – dont l’appréciable annexe finale propose une première cartographie2. D’autre part, les essais qui composent le volume se signalent par une qualité remarquable et uniforme : un standard rare dans les travaux collectifs, qui salue un anniversaire chargé de questions et exigeant des bilans. En effet, De l’amour touche parfois à des sujets sensibles, et d’une façon qui n’est pas sans poser problème aux happy few contemporains3. Comment aborder des théories sur les mœurs et la psychologie de l’amour vieilles de deux cents ans ? Et pourquoi le faire ? Voilà l’enjeu, à mes yeux, que les contributrices et contributeurs du volume ont su si bien interpréter, s’interrogeant sur l’actualité de l’ouvrage stendhalien à partir d’une présentation historique et critique très solide.

  • 4 . Voir l’« Avertissement », p. 11.

3Le volume offre une perspective savante et complète sur l’ouvrage, à la fois par des spécialistes de Stendhal et des novices ou profanes en matière stendhalienne. Grâce à sa perspective pluridisciplinaire, le livre se distingue des actes du dernier colloque consacré à ce sujet (organisé par Daniel Sangsue sous le titre Persuasions d’amour en 1996), en abordant tant la conception de l’essai que ses questionnements principaux4. Le livre s’organise en trois parties, dont on devine immédiatement la progression intelligente et raisonnée. Après une première section illustrant le contexte biographique, théorique et littéraire qui fut à l’origine de la rédaction (« Situer De l’amour »), le volume se développe « de l’expérience au romanesque », suivant les liens qui connectent l’essai au reste de l’activité d’écrivain de Stendhal. Enfin, la section « Résonances » explore les échos artistiques et philosophiques qui animent l’ouvrage stendhalien, ainsi que sa fortune critique.

4En ouverture de la première section, l’essai d’orientation d’Hélène de Jacquelot livre tous les éléments nécessaires pour saisir la spécificité de De l’amour dans son contexte de genèse et de parution. Les contributions suivantes (par Roberto Antonelli, Lorenzo Mainini et Gioia Paradisi) apparaissent aussi d’un grand intérêt : elles s’attachent à montrer la dette stendhalienne par rapport à la tradition chrétienne médiévale (la fin’amor d’André le Chapelain, le modèle pétrarquéen) et à la littérature antique (la poésie des grands lyriques latins, le modèle virgilien de Didon), ainsi que les éléments qui distinguent la modernité de la théorie stendhalienne. L’article de Benedetta Papàsogli, consacré à l’influence de La Rochefoucauld dans la conception de la fameuse notion de « cristallisation », mérite également l’attention : l’étude de cette source moraliste, d’habitude peu rapprochée de De l’amour, ouvre des perspectives intéressantes. Deux contributions nécessaires pour compléter la présentation des sources de l’essai achèvent cette première section : celles de Marco Piazza et Alessandra Aloisi, qui traitent de l’influence des Idéologues sur la pensée stendhalienne. La dernière en particulier renouvelle ce topos critique en considérant la théorie psychologique de Maine de Biran et son influence sur la conception stendhalienne de l’amour comme folie, et sur la possibilité même de raconter cette expérience de transfiguration du réel.

  • 5 . Ibid., p. 154.
  • 6 . Ibid., p. 201.

5Jean-Jacques Labia ouvre la deuxième section en parcourant la filiation qui unit les Journaux à De l’amour : le concept d’amour-passion apparaît alors comme le résultat d’une réflexion qui procède par étapes successives de maturation amoureuse, jusqu’à l’échec de Volterra en 1819. La contribution de Xavier Bourdenet vient ensuite rappeler les multiples rejetons romanesques de l’essai stendhalien : tout en se posant en antithèse au roman, De l’amour s’avère non seulement nourri de littérature, mais aussi conçu selon une structure romanesque – qui va des anecdotes semées dans l’essai à Roman, projet à peine esquissé qui précède la théorie stendhalienne de l’amour, en passant par les multiples fictions concernant l’identité des auteurs de l’essai. « De l’amour est ainsi travaillé par un roman en fragments5 » : d’ailleurs, le propre du sentiment, dans la conception stendhalienne, est précisément l’imprévu du romanesque. La nature du romanesque occupe également Federico Bertoni, sous la forme du synonyme anglais que Stendhal emploie (wayward : capricieux, rebelle, réfractaire, imprévisible, fou, etc.). Si le livre de Stendhal sur la passion amoureuse se fonde pour l’essentiel sur des idées reçues, ce qui en fait la paradoxale singularité c’est la naissance de l’imprévu du romanesque dans le vraisemblable et dans le lieu commun. Ainsi, dans les plis de l’essai, on voit déjà le miracle d’un personnage comme Madame de Rênal, où se condensent, grâce à l’amour, provincialisme bigot et oubli de soi, artifice social et vérité du cœur. François Vanoosthuyse propose ensuite un bilan très intéressant sur le rapport entre identité de genre et théorie stendhalienne de l’amour. Une vision genrée, ainsi qu’une représentation viriliste et problématique de l’amour, sont de mise chez Stendhal ; en même temps, le texte travaille à détricoter les rôles normatifs de genre et reconnaît explicitement leur nature artificielle. Ce faisant, il suggère même un nouvel idéal masculin, dialectisant le genre : « un idéal d’homme tendre, timide et constant dans sa passion, disposé à mourir d’amour, comme une héroïne de roman6 ».

6La dernière section envisage l’héritage, ainsi que l’univers des références moins immédiates du texte stendhalien. L’essai de Daniela Gallo se penche sur la richesse du bagage visuel que l’essai de Stendhal mobilise et exige. Benedetta Bini sonde la réception de Stendhal outre-Manche, se concentrant sur l’heureuse affinité intellectuelle qui le lie à la figure éclectique de William Hazlitt. Franco D’Intino présente une belle étude de la fortune critique tardive de Stendhal en Italie, en signalant d’étonnantes analogies entre la conception stendhalienne et la pensée léopardienne de la passion autour des années 1820. L’essai conclusif de Francesco Fiorentino cherche à lire De l’amour en lien avec la vague de réflexions sur l’amour traversant l’Europe du xixe siècle : la fracture révolutionnaire demandant à l’époque une redéfinition moderne et bourgeoise de l’érotisme, l’auteur montre la place et l’influence de l’écrivain grenoblois à l’intérieur de ce mouvement intellectuel. Enfin la contribution de Maria C. Scott est consacrée à une hypothèse novatrice : celle d’une « dette inavouée » (voire refoulée) de De l’amour envers les Lettres sur la sympathie de Sophie de Grouchy. L’autrice s’attache à montrer, avec rigueur et honnêteté, les parallèles négligés entre le texte stendhalien et les lettres de la philosophe. Si l’étude ne permet pas de se prononcer entièrement, l’argumentation est néanmoins passionnante – au point qu’il est presque regrettable que la contribution ne figure pas parmi les études des sources stendhaliennes de la première partie de l’ouvrage. Cela n’entame en rien la haute qualité scientifique du volume (qu’on trouve, de surcroît, très agréable à la lecture), qui ouvre des pistes de réflexion stimulantes et séduisantes, tout en offrant des bases solides pour s’approcher de De l’amour.

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Notes

1 . On fait souvent référence, dans le volume lui-même, à la mise au point que Xavier Bourdenet a faite dans la « Présentation » de son édition de De l’amour (Paris, Garnier-Flammarion, 2014, p. 9-50), à partir aussi des travaux précédents consacrés à l’ouvrage – dont D. Sangsue (dir.), Persuasions d’amour. Nouvelles lectures de De l’amour de Stendhal, Genève, Droz, 2000 et Alexandra Pion, Stendhal et l’érotisme romantique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2010. De l’amour reste cependant globalement peu étudié.

2 . L’annexe se compose d’une tentative de classement des nombreuses éditions et traductions de De l’amour, suivi d’un index des noms.

3 . Le commentaire stendhalien sur l’amour physique exemplifie bien le souci : « À la chasse, trouver une belle et fraîche paysanne qui fuit dans le bois. Tout le monde connaît l’amour fondé sur ce genre de plaisirs ; quelque sec et malheureux que soit le caractère, on commence par là à seize ans » – Stendhal, De l’amour, op. cit., chap. I, p. 62.

4 . Voir l’« Avertissement », p. 11.

5 . Ibid., p. 154.

6 . Ibid., p. 201.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Emiliano Cavaliere, « Hélène de Jacquelot, Letizia Norci Cagiano, Anna Maria Scaiola (dir.), Stendhal, De l’amour. 200 ans après, Rome, tab edizioni, « Collezione Primoli » 4, 2024, 328 p. »Revue Stendhal [En ligne], 6 | 2025, mis en ligne le 01 décembre 2025, consulté le 15 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/stendhal/2671 ; DOI : https://doi.org/10.4000/169as

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Auteur

Emiliano Cavaliere

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