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Comptes rendus

Stendhal, Chroniques inédites du Journal de Paris (1819-1827), Ceyzérieu, Champ Vallon, « Dix-neuvième », 2025, 358 p.

Hélène de Jacquelot

Texte intégral

1En publiant cet ouvrage l’éditeur Champ Vallon et le directeur de la collection « Dix-neuvième » assument pleinement l’hypothèse hasardée qui sous-tend une initiative éditoriale qui ne peut que susciter une certaine perplexité. Le titre ne laisse planer aucun doute : ces « chroniques », inédites dans le sens où elles sont publiées pour la première fois sous le nom de Stendhal, ne sont pas « attribuées à » Stendhal, mais elles sont bel et bien « de » Stendhal, Olivier Ihl ayant établi que le signataire B. L. du Journal de Paris est Stendhal.

2Il s’agit en fait d’un ensemble de morceaux choisis, ce qui est indiqué à la fin de l’Introduction. Sur les 251 articles signés B. L., 64 sont publiés ici, le plus souvent intégralement, parfois sous forme d’extraits. Quel est le critère qui a présidé à la sélection d’un douzième du corpus ? Cette information n’est pas spécifiée. Le lecteur qui se trouve devant cet échantillon qu’Olivier Ihl juge probablement représentatif, peut toujours consulter les 187 articles restants sur le site personnel dédié, www.olivierihl.fr, signalé à la fin d’un court texte qui, en ouverture des morceaux choisis, est à la fois note sur le texte, indication des sources et énième plaidoyer en faveur de l’attribution à Stendhal. Par ailleurs cette sélection n’est pas publiée par ordre chronologique, mais regroupée autour de neuf rubriques plus ou moins thématiques : « L’entrée en scène », « Un journaliste engagé », « Stendhal par lui-même », « La tentation du roman », « Superstition et occultisme », « La passion du voyage », « Les femmes doivent-elles faire des livres ? », « Au service de ses amis », et enfin, « Sur les grands auteurs ». Chaque morceau choisi est daté et numéroté, Ihl ayant numéroté les 251 « chroniques » de son corpus.

3Dans sa longue Introduction, très documentée, Olivier Ihl raconte comment il en est arrivé, croit-il, à démasquer Stendhal sous la signature B. L. Il esquisse aussi une histoire de la presse, et plus particulièrement du Journal de Paris, en rapport avec l’évolution de la situation politique. En parallèle, il évoque les circonstances des rapports de Stendhal avec la presse en général et avec le Journal de Paris, le réseau de ses connaissances dans ce monde-là, son opinion sur le rôle du feuilletoniste. Il traite ces sujets en même temps, de façon parfois discontinue et désordonnée, accumulant un grand nombre d’informations avec l’intention de fournir d’abord un ensemble d’indices, ensuite de véritables preuves, qui, de fait, ne sont que des hypothèses, le plus souvent arbitraires. Certains sauts logiques dans l’argumentation déconcertent, et de trop nombreuses inexactitudes sapent la crédibilité de l’ensemble. C’est comme si la démarche critique fonctionnait à rebours : il ne s’agit pas d’une enquête à la recherche de l’identification de B. L., mais de faire en sorte que tout converge à prouver que B. L. est Stendhal.

4Il n’est pas question ici de discuter point par point les affirmations qui étayent cette thèse mais plutôt de partager quelques observations suscitées par la lecture de cet ouvrage.

5L’activité du journaliste qui signe B. L. est attestée du 25 janvier 1819 au 25 juin 1827, un arc temporel plutôt vaste, qui embrasse, pour Stendhal, une période mouvementée et intense qui va des années de l’époque milanaise, des années Métilde, de la genèse de De l’amour et du retour forcé à Paris jusqu’à l’élaboration de Rome, Naples et Florence et d’Armance. Une huitaine d’années au cours desquelles Stendhal a voyagé, écrit et publié. Pour mémoire : De l’amour, Vie de Rossini, Racine et Shakespeare I et II, D’un nouveau complot contre les industriels, Armance, Rome, Naples et Florence, et bien sûr la collaboration avec la presse française, en l’occurrence le Journal de Paris pour le Salon de 1824 et les Notes d’un dilettante (1824-1827), la Revue trimestrielle pour le Salon de 1827, et la presse anglaise (Chroniques pour l’Angleterre). Or peu est dit sur la vie de Stendhal durant ces années-là, si ce n’est de façon ponctuelle. Donc, de fait, son activité d’écrivain, les choix qu’elle suppose, les implications qu’elle comporte sont peu pris en compte.

6Par ailleurs, Stendhal est à Milan jusqu’au 13 juin 1821. Comment, au cours de ces deux années et demie, du 25 janvier 1819 au 13 juin 1821, aurait-il pu être, à distance, au plus près de l’actualité ? Olivier Ihl balaie rapidement cette objection : « il ne faut qu’une huitaine de jours pour acheminer le courrier de la Lombardie à Paris, un peu moins quand il part de Turin ». C’est peut-être surestimer l’efficacité du service postal qui achemine lettres et colis (de nouveautés). Et nous savons bien, par exemple, que le manuscrit de De l’amour envoyé à Mareste en novembre 1820 est resté en plan à Strasbourg et que Stendhal n’arriva à le récupérer qu’un an plus tard. Et quand B. L. évoque « des événements de quelques jours », il suffit d’imaginer qu’« une autre main s’est forcément interposée, celle […] de Louis de Barral ou d’Adolphe de Mareste », collaborateurs du Journal de Paris aux pages financières et à la rubrique sur le théâtre, à qui Ihl attribue certains articles qui échappent aux compétences de Stendhal. Sous le sigle B. L., Olivier Ihl englobe donc d’autres identités, sans indices ni preuves vraiment convaincants à l’appui. Pourquoi n’y en aurait-il pas encore d’autres ?

7La preuve ultime avancée ici vient de l’interprétation d’un passage de la Vie de Henry Brulard : « […] tout le mal n’est que dans les cinq lettres B, R, U, L, A, R, D, qui forment mon nom ». La devinette ou le tour de passe-passe des sept lettres de Brulard qui deviennent les cinq de Beyle pourrait être un logogriphe, un jeu, très oulipien, en vogue à l’époque, qui permet de « faire découvrir un mot à partir d’autres termes composés des mêmes lettres » (p. 45). B. L. serait donc ces deux lettres « véritable dénominateur commun avec le double qu’est Brulard » (p. 46). Cette hypothèse d’Olivier Ihl, qui persiste à écrire « Henry », et non Henri, pourrait être justifiée par le goût du travestissement et de la pseudonymie dont a joué volontiers Stendhal dans de nombreuses occasions. D’habitude il donne sur-le-champ la possibilité d’être démasqué. Ici il jetterait le masque de façon plus que sibylline une quinzaine d’années après ?

8Entrer dans le vif du texte ne fait que renforcer les réserves suscitées par l’Introduction. L’hypothèse d’Olivier Ihl ne résiste pas à l’épreuve de la lecture de ces morceaux choisis. Par ailleurs, l’annotation assez limitée ne répond pas toujours aux nombreuses interrogations soulevées par ce que donne à lire cet ouvrage.

9Il suffit de lire certains articles regroupés sous la rubrique « La tentation du roman », datés de 1820-1822, et de les confronter avec des passages de De l’amour qui datent de la même période. Alors que Stendhal recourt volontiers à l’ellipse ou à la brièveté, ici dans La soirée à la mode, Les deux employés et Le lendemain du bal, sortes de chroniques sous des airs de nouvelles, tout est dit, développé, explicité, mis à plat, de plus par un témoin oculaire qui croque des anecdotes représentatives de la vie parisienne, alors qu’à ces dates, Stendhal se trouve à Milan.

10La collaboration de Stendhal avec les journaux anglais ne commence qu’en janvier 1822 pour se poursuivre jusqu’en juillet 1829. La confrontation des deux corpus est là aussi éloquente. Les articles pour les journaux anglais se caractérisent par une certaine vivacité de ton et d’idées, qu’il s’agisse de brèves notes qui signalent un ouvrage plus qu’elles ne l’analysent, d’un discours plus argumenté qui englobe le compte rendu de plusieurs ouvrages ou de la recension approfondie d’un seul ouvrage. En quelques lignes bien enlevées, Stendhal raille une nouveauté éditoriale ou en fait l’éloge. Le ton peut être mordant, persifleur. Une certaine idée du rôle de la littérature sous-tend ces écrits critiques. À l’opposé les articles du Journal de Paris signés B. L. sont souvent de véritables comptes rendus détaillés, à la limite sages et besogneux. Ici et là quelques traits d’esprit mouvementent le texte, mais dans l’ensemble l’idée de littérature qui s’en dégage est plutôt prudemment conservatrice. Pour des raisons économiques un Stendhal bifrons aurait-il écrit au même moment et sur un même sujet des textes aussi différents ?

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Pour citer cet article

Référence électronique

Hélène de Jacquelot, « Stendhal, Chroniques inédites du Journal de Paris (1819-1827), Ceyzérieu, Champ Vallon, « Dix-neuvième », 2025, 358 p. », Revue Stendhal [En ligne], 6 | 2025, mis en ligne le 01 décembre 2025, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/stendhal/2678 ; DOI : https://doi.org/10.4000/169au

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