Pierre-Emmanuel Moog, Dans la fabrique des contes de Perrault
Pierre-Emmanuel Moog, Dans la fabrique des contes de Perrault, Paris, Classiques Garnier, 2024
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- 1 Voir Charles Perrault, Contes, éd. Tony Gheeraert, Paris, Honoré Champion, 2012, dont sont tirées l (...)
1Pierre-Emmanuel Moog est un chercheur atypique dans le champ de l’étude académique des contes. Son approche n’est ni purement anthropologique comme peuvent l’être celles de Nicole Belmont ou de Bernadette Bricout, ni historique comme peuvent l’être celles de Catherine Velay-Vallantin ou de Patricia Eichel-Lojkine, ni purement littéraire comme le sont celles de Nadine Jasmin, Jean-Paul Sermain ou Ute Heidmann (parmi beaucoup d’autres...), ni comparatiste comme le sont celles de nombreux chercheurs avides de rapprochements inopinés et poétiques entre des « versions » de contes éloignées dans le temps ou dans l’espace. L’approche de Pierre-Emmanuel Moog, qu’il défend depuis déjà de nombreuses années dans un certain nombre d’articles publiés dans diverses revues scientifiques, et qu’il nomme « anthropologie narrative », consiste à très patiemment et laborieusement « creuser » un nombre réduit de textes, en les analysant sous toutes les coutures – lexique, syntaxe, grammaire, stylistique – pour en dégager les significations implicites. Le livre Dans la fabrique des contes de Perrault peut être considéré comme une sorte de synthèse de ses travaux sur les contes de Perrault qui, selon le canon désormais stabilisé, comprennent trois contes en vers (Grisélidis, Peau d’Âne et Les souhaits ridicules) et huit contes en prose (La Belle au bois dormant, Le Petit Chaperon Rouge, La Barbe bleue, Le Maître chat ou le Chat Botté, Les fées, Cendrillon ou la petite pantoufle de verre, Riquet à la houppe, Le Petit Poucet)1. Un nombre réduit de 11 contes, donc, qu’il arrive au chercheur de comparer à certains autres récits (les versions des Grimm, ou de Straparole, Basile, des mêmes récits, ou d’autres contes de fées contemporains de Perrault), mais que pour l’essentiel il analyse, lit et relit sans relâche, essayant de mettre au jour leur mécanique interne, afin d’approfondir leur sens avec un grand souci du détail textuel, et de redresser les éventuelles idées reçues ou erreurs d’interprétation.
2Dans quelle perspective ? Pierre-Emmanuel Moog s’en explique dans son introduction : « Nous sommes guidés par deux principes, faire crédit au réalisme psychologique des récits, et tenir compte de leur ancrage spatio-temporel, notamment en matière de mœurs. » (p. 9) Deux hypothèses de lecture, donc, qui peuvent être considérées tout aussi bien comme deux thèses à prouver : 1/ les contes de Perrault seraient particulièrement riches du point de vue du réalisme psychologique des personnages qu’il met en œuvre, 2/ ce réalisme serait à expliquer par le biais d’une contextualisation historique qui prend en compte la situation sociale et culturelle de leur contexte de création (la France de la toute fin du xviie siècle).
3Pour prouver ces deux thèses, quelle méthode générale ? Pour l’auteur, il s’agit avant tout de débusquer les « fissures » du texte (p. 10), ses non-dits, ses implicites, ses cahotements linguistiques et bizarreries narratives, pour tenter de réduire les incertitudes en faisant appel à un contexte historique qui mobilise aussi bien l’histoire du lexique que celle du droit, de l’esthétique, des mœurs ou des arts (urbanisme, architecture, arts mobiliers, etc.). Et le fait est que le corps du livre est très riche, aussi bien dans le décorticage terme à terme des textes de Perrault que dans la variété des aspects historiques ou thématiques abordés.
1. Une structuration fragmentée
4Le premier chapitre tente d’évaluer la place du surnaturel dans la construction générique des récits (merveilleux ou réalistes ?) : les éléments surnaturels sont sinon rares, du moins peu fréquents, et toujours « sur-identifiés » (p. 18) par Perrault qui prend soin de les justifier, et les intègre dans des récits qu’« il reste possible de lire […] de manière réaliste » (p. 60). Le deuxième analyse l’ancrage spatio-temporel de leurs diégèses, qui tend globalement à prendre place dans la France des xvie et xviie siècles, avec quelques variations toutefois (Grisélidis se passe en Italie, certains détails de Peau d’Âne et de La Belle au bois dormant renverraient au Siècle d’or espagnol), le « Il était une fois » ne renvoyant donc pas tant à une époque et à un lieu réellement indéterminés qu’à une époque et un lieu déterminés mais laissés dans un certain vague descriptif : le contexte spatio-temporel est « non identifié (mais bien sous-jacent) » (p. 58). Le chapitre suivant explore le motif des portes dans les différents récits. Puis le chercheur analyse les traits stylistiques qui marquent ces textes de Perrault : sobriété descriptive (notamment dans les contes en prose), usage fréquent de répétitions lexicales, à l’intérieur d’un même conte mais aussi entre des contes différents, marques d’ironie, tous ces éléments étant liés selon l’auteur à des impératifs narratifs ; dans La Barbe bleue par exemple, l’« impatience » des amies de l’épouse de la Barbe bleue à découvrir les richesses de son palais, trouve un écho significatif dans l’« impatience » qu’a l’épouse de découvrir ce qui se cache dans le cabinet interdit. Les chapitres suivants explorent les allusions, dans les contes, à la culture biblique de Charles Perrault, puis la question des noms donnés ou non aux personnages, celle des données chiffrées et de la plus ou moins grande précision des distances et des durées, celle de l’âge des personnages. Puis encore celle des « dissonances », bizarreries linguistiques ou narratives du texte, qui sont à interpréter par le chercheur comme autant d’énallages propices à une interprétation narrative. Etc., jusqu’au chapitre final qui s’intéresse à la morale dégagée par les contes.
- 2 La responsabilité en est à imputer à l’éditeur, qui ne semble pas avoir fait corriger un ouvrage qu (...)
5Devant la table des matières, et à la lecture linéaire du livre, on perçoit une fragilité de structuration des différents chapitres. L’impression globale est celle d’une agrégation de micro-études sans véritable ordre à l’échelle de l’ouvrage : le chapitre sur l’intertexte biblique, par exemple, ou celui sur la question des noms des personnages, auraient tout aussi bien pu se placer 30 pages avant ou 50 pages après, sans que cela ne change rien au propos. L’auteur multiplie par ailleurs les renvois internes : en note de bas de page, il renvoie très fréquemment à ce qu’il a écrit 120 pages plus haut, ou 30 pages plus bas. Si cela fait bien entendu partie des artifices tout à fait courants et acceptables de l’écriture académique, le fait d’y avoir un recours très fréquent donne, avec le caractère peu structuré du chapitrage, l’impression d’une argumentation laborieuse, précaire, qui juxtapose des micro-analyses, et se voit par suite obligée de multiplier les renvois internes pour « faire tenir » les choses ensemble. Peut-être Pierre-Emmanuel Moog aurait-il été plus à l’aise dans une écriture moins académique, qui s’assume comme série de fragments argumentatifs, permettant au lecteur de tisser par lui-même le lien entre les différents sujets ? Le lecteur ne s’y perd toutefois pas complètement, grâce à un très utile et bienvenu index des récits, complété par un index des notions. On déplore par ailleurs la trop fréquente présence d’erreurs de grammaire, fautes d’accord ou d’orthographe lexicale2.
2. « Énallages » et dissonances
- 3 À l’exemple présenté ci-dessous, on peut ajouter celui du mauvais usage de la notion de discours pe (...)
- 4 Qui n’est pas à proprement parler un « pléonasme […] peu euphonique » (p. 203), mais plutôt un jeu (...)
6Cet ouvrage pose par ailleurs à son lecteur des questions de fond. Un premier problème, qui m’a semblé peu fréquent, consiste en une application discutable de concepts linguistiques ou stylistiques3. Ainsi du chapitre « Reconnaître les dissonances » (p. 199-228), qui tente de repérer dans de « petites impropriétés textuelles ou de langage » disséminées dans les contes de Perrault autant d’« énallages délibérés [sic], jeux entre le marqué et le non-marqué, permettant d’enrichir le sens de manière particulièrement économique » (p. 199). Or, la grande majorité des cahotements textuels ou « erreurs » linguistiques repérés par Pierre-Emmanuel Moog ne semblent pas relever de l’énallage qui, rappelons-le, est une « figure de construction par laquelle on substitue dans la phrase un temps, un mode, un nombre, un genre à celui qu’appelle ordinairement la syntaxe » (CNRTL). Par suite, substituer « par erreur » comte à marquis dans Le Maître chat ou le Chat Botté, jouer sur l’ambiguïté grammatico-syntaxique dans le titre La Belle au bois dormant (est-ce la belle ou le bois qui dort ?), utiliser à plusieurs reprises la formule « donner pour don4 », ne me paraît pas relever de l’énallage. Ces « dissonances » syntaxiques ou lexicales peuvent bien sûr être étudiées, mais peut-être pourraient-elles être abordées depuis une autre terminologie : en l’occurrence une substitution lexicale (et non grammaticale), une ambiguïté (et non une substitution) grammaticale, un jeu lexical fondé sur une polysémie du mot « don ». Dans ce chapitre, de même, gloser sur l’usage des pronoms possessifs ou de l’italique revient à analyser un usage linguistique ou typographique, pas à mettre en valeur des énallages : l’utilisation flottante de l’italique par Perrault, ou les coquilles ou choix typographiques apportés par les ouvriers typographes de la fin du xviie siècle quand ils écrivent tantôt « demoiselle » tantôt « damoiselle », ne peuvent pas être considérés comme des « énallages graphiques » (p. 227), sauf à tant élargir le concept qu’il ne renvoie plus à ce qu’il est censé définir.
3. Truismes ?
7Un deuxième écueil rencontré par l’argumentation de Pierre-Emmanuel Moog est qu’elle s’effectue parfois de manière apparemment gratuite : on ne voit pas toujours où il veut en venir, et il accumule parfois les analyses pour n’en tirer aucune conclusion. Par exemple, le chapitre consacré aux portes se conclut ainsi :
Mais dans le monde de Perrault, les portes se présentent dans différentes positions : ouvertes, entrouvertes, simplement refermées, fermées à simple tour ou à double tour [...]. Selon la saison, le moment de la journée (diurne ou nocturne), les richesses à protéger, les secrets à dissimuler, les désirs encore rares d’intimité, trois mondes se profilent : le monde populaire aux portes dormantes qui ne peuvent rester fermées seules ; le monde bourgeois aux portes munies de pêne et de gâche que l’on peut verrouiller ; et le monde des Grands, peuplé de gardes et d’huissiers pour garder les grilles et les huisseries. Les situations narratives sont à interpréter en fonction de ces cadres de vie. (p. 107)
8Certes, il est important de souligner la variété des contextes sociaux formant le décor de la diégèse des contes, dans lesquels la porte derrière laquelle se réfugie Peau d’Âne n’a rien à voir avec l’entrée du palais où se rend Cendrillon. Mais qu’apporte exactement l’analyse de cette grande variété de portes à celle des contes de Perrault dans leur ensemble, en dehors du fait qu’elle manifeste une pluralité de mondes sociaux, dont on s’aperçoit déjà bien lors d’une lecture plus inattentive des textes ? Et si le but de cette analyse est d’insister sur la pluralité des contextes sociaux à l’œuvre dans les contes de Perrault, pourquoi ne pas l’avoir incluse dans le chapitre « Il était une fois, mais où et quand ? » ? Sinon est-elle purement rhétorique, clôturant un chapitre qui n’aurait d’unité que thématique ? On a bien lu que pour chacun des contes il était possible de souligner les enjeux narratifs différents des portes et portails qu’on y trouvait, mais dans ce cas pourquoi avoir réuni ces analyses dans un chapitre à part, si celles-ci vont dans des sens divers ?
- 5 Ce dont on trouve confirmation dans le Robert historique de la langue française.
- 6 Pour donner un dernier exemple, on peut s’interroger sur l’utilité, qu’elle soit symbolique, narrat (...)
9Un deuxième exemple : à quoi sert d’alerter sur l’archaïsme étrange de la graphie « besongne » utilisée dans Le Petit Poucet afin d’insister sur le double sens du mot « besogne » (qui renvoie aussi bien au travail qu’à l’acte sexuel), quand on sait que ce double sens est également attesté pour la graphie moderne, notamment dans sa forme verbale besogner (p. 189 et 220)5 ? Le lecteur en sera pour ses frais : on aura été avertis de la bizarrerie graphique, mais sans en savoir plus sur son éventuelle motivation... à moins qu’il ne faille la considérer comme un de ces archaïsmes lexicaux que Pierre-Emmanuel Moog estime « rarissimes » (p. 120), mais qui contribuent pourtant à donner aux récits, par petites touches, un arrière-goût de rusticité. Ici, le chercheur préfère la considérer comme une énallage6, ce qui renvoie à la remarque précédente.
4. Bâtir sur des conjectures
10Une dernière difficulté, sans doute plus gênante, réside dans l’accumulation d’hypothèses interprétatives qui ne s’appuient pas toujours sur la lettre du texte. Cet errement méthodologique est paradoxal, dans la mesure où le chercheur prétend justement en revenir à une lecture ultra-littérale de l’oeuvre. Mais le fait est que, très souvent, l’accumulation de conjectures concernant tel ou tel passage du texte a l’ambition de prouver telle ou telle interprétation. Prenons à nouveau deux exemples, qui nécessiteront des analyses plus pointues du texte de Perrault comme de celles du chercheur.
- 7 Pierre-Emmanuel Moog, « Sœur Anne, je ne vois rien... qu’une poétique de la manipulation », Féeries(...)
11Dans La Barbe bleue, le dialogue entre l’épouse (sans nom) de Barbe bleue et sa sœur Anne a alimenté les discours critiques par son étrangeté narrative : il allonge considérablement le récit à cet endroit du conte et, surtout, les paroles poétiques et contemplatives de la sœur (« Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie ») semblent peu appropriées à ce moment dramatique de l’histoire, où l’épouse attend avec impatience un signe de sa délivrance. Pierre-Emmanuel Moog, dans son livre mais aussi dans un article publié en 2017 qui fournit une version développée de l’analyse proposée dans l’ouvrage7, y voit les signes d’une mésentente entre les deux sœurs, interprétation qu’il appuie sur un usage particulier des pronoms possessifs (cette fois-ci il y a bien énallage – p. 213-214) qui introduirait une tension entre les deux sœurs. Il insiste aussi sur le fait que, au début du récit, elles « se renvoyaient l’une à l’autre » le fait d’épouser Barbe bleue, ou à la fin du récit sur le fait que l’une épouse un « fort honnête homme », alors que sa sœur aînée peut épouser « le jeune gentilhomme dont elle était aimée depuis longtemps ». Il s’agirait donc d’une querelle initiale entre sœurs, avant le mariage :
- 8 Ibid., paragraphe 24.
[...] tandis que la cadette argue à l’aînée, pour justifier son refus du mariage, que son droit d’aînesse équivaut ici à un devoir, de son côté l’aînée fait valoir que, puisqu’elle est déjà engagée affectivement (envers son gentilhomme) et que sa cadette ne l’est pas, c’est à cette dernière qu’incombe de se dévouer pour la cause familiale. Mais la cadette dédaigne les sentiments de sa sœur et lui objecte ce devoir d’aînesse8.
- 9 Ibid., paragraphe 19.
12Cette querelle se continuerait de manière feutrée dans le fameux dialogue qui, derrière son apparence étrange, devrait être lu comme une tentative de « chantage affectif » (p. 152). Or une telle lecture, psychologiquement cohérente, achoppe sur la réalité du texte de Perrault : là où le chercheur lit que « la mère presse ses filles à consentir au mariage dans l’intérêt familial9 », on ne trouve rien qui pourrait donner cette idée dans le texte de 1697, et la mère pourrait tout aussi bien avoir simplement proposé le mariage à ses filles, sans y avoir insisté : la pression n’est donc sans doute pas telle qu’elle oblige l’une des deux sœurs à se « sacrifier ». Certes, la famille des deux sœurs semble peu fortunée, et trouverait bénéfice financier à un tel mariage, mais rien n’indique pour autant que la mère aurait exercé une pression sur ses filles. Par ailleurs, l’excipit nous informe que la sœur Anne « est aimée » d’un gentilhomme, non qu’elle l’aime : il est donc indélicat, sinon hasardeux, de postuler ici une querelle initiale fondée sur une tension entre sense et sensibility.
- 10 Pierre-Emmanuel Moog tend régulièrement à subsumer le terme « narratif » au terme « psychologique » (...)
- 11 On rappelle que les contes de Perrault, selon les hypothèses de la plupart des chercheurs ayant tra (...)
13La lecture psychologique d’une formule volontairement blessante d’Anne à l’égard de sa sœur, que défend Pierre-Emmanuel Moog, reste bien entendu possible, mais elle s’appuie sur des conjectures peu fondées, alors qu’une lecture purement narrative du texte, où la temporisation de l’arrivée des frères serait davantage le fait du narrateur que du personnage, satisfait davantage au principe épistémologique du rasoir d’Ockham. Le principe de parcimonie invite en effet à éviter de multiplier les hypothèses là où il n’y en a pas besoin : en l’espèce, il est plus simple et tout à fait cohérent de penser que ce passage poétique est là avant tout pour des raisons de suspens dramatique, plutôt que pour mettre en scène une querelle sous-jacente et non explicitée par l’auteur entre les deux sœurs. Si une telle lecture à proprement parler narrative10 du texte (c’est-à-dire qui la considère avant tout comme une histoire à raconter, dont les effets seraient calculés en fonction d’un auditoire suspendu aux lèvres du conteur plutôt que d’un lectorat ne cessant de relire le même texte pour en découvrir la vérité cachée11) se fait au détriment de la cohérence psychologique des personnages, on peut y voir une indication du fait que celle-ci est assez souvent problématique dans les contes de Perrault, plutôt que d’y voir le symptôme d’un hypotexte non avoué qu’il s’agirait de déceler à travers un décodage des « anomalies » du texte : une sorte de psychanalyse réinventée, qui n’essaierait pas de déceler des fantasmes psychiques, mais des explications psychologiques vraisemblables, en faisant de tous ces contes des nouvelles réalistes qui s’ignorent.
- 12 P.-E. Moog, « Sœur Anne, je ne vois rien... », op. cit., § 30. De même dans le livre de 2024 (je so (...)
- 13 Il reste bien sûr possible d’interpréter la phrase ironique de Perrault concernant le changement de (...)
14Plus encore, ce qui gêne le lecteur n’est pas tant que Pierre-Emmanuel Moog pose des hypothèses – tous les chercheurs en posent... –, mais qu’il ait parfois l’imprudente tendance à considérer celles-ci ensuite comme des acquis. Dans l’article de 2017, il écrit ainsi : « nous avons vu que l’image hâtive de la cadette supposée victime innocente et de sa sœur Anne, aimante et secourable, ne correspondait pas à la vérité du texte12 ». Or en appeler ici à la vérité du texte semble pour le moins hasardeux. Les marques de vénalité13 et surtout d’égoïsme, de froideur et de manipulation ne correspondant pas à la lettre du texte mais aux reconstructions psychologiques que le chercheur fait à partir de ce dernier, il est compréhensible que la lecture commune de ce texte par des générations de lecteurs – Anatole France excepté – ait a contrario maintenu une interprétation de l’épouse de Barbe bleue comme victime innocente – quoique pas nécessairement sympathique.
15Le deuxième exemple concerne Le Maître chat ou Le Chat botté, dont on peut rappeler l’incipit :
Un meunier ne laissa pour tout bien à trois enfants qu’il avait, que son moulin, son âne, et son chat. Les partages furent bientôt faits, ni le notaire, ni le procureur n’y furent point appelés. Ils auraient eu bientôt mangé tout le pauvre patrimoine. L’aîné eut le moulin, le second eut l’âne, et le plus jeune n’eut que le chat. Ce dernier ne pouvait se consoler d’avoir un si pauvre lot : « Mes frères, disait-il, pourront gagner leur vie honnêtement en se mettant ensemble ; pour moi, lorsque j’aurai mangé mon chat, et que je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim. » Le chat, qui entendait ce discours, mais qui n’en fit pas semblant, lui dit d’un air posé et sérieux : « Ne vous affligez point, mon maître, vous n’avez qu’à me donner un sac, et me faire faire une paire de bottes pour aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n’êtes pas si mal partagé que vous croyez. »
16Pierre-Emmanuel Moog propose une lecture singulière de ce passage. Arguant de la coutume juridique de l’époque qui en principe stipule qu’un héritage se doit d’être équitable entre les frères issus d’un même père, le chercheur pose l’hypothèse que l’héritage inégal est assorti ici d’une compensation, selon laquelle il est accordé aux cadets de pouvoir travailler à l’atelier familial (ici au moulin), et d’être logés chez leur frère aîné. Or le benjamin refuserait cette marque de subordination à son aîné, et aurait des « goûts de luxe », étant donné qu’il envisage de se faire faire un manchon de la peau de son chat, accessoire « plutôt réservé à une condition sociale supérieure à la sienne ». Ce serait donc un personnage « insatisfait et doté d’une certaine ambition », ce que le chat percevrait tout à fait (p. 78). Ce dernier, apeuré à l’idée de terminer à l’état de ragoût et de manchon, dissimulerait son angoisse et, donnant le change, tenterait de trouver une échappatoire en aidant son maître, avec pour seule motivation de « sauver sa peau » (p. 300).
- 14 Sauf erreur de ma part, Pierre-Emmanuel Moog n’explique à aucun moment dans son livre ce détail nar (...)
- 15 En passant : on ne comprend pas comment Pierre-Emmanuel Moog peut intégrer dans ce chapitre le loup (...)
17Cette lecture a bien sûr sa vraisemblance. Elle fait peu de cas néanmoins de la possibilité d’une autre lecture tout aussi cohérente et plus simple, selon laquelle : premièrement, le droit n’a pas sa place ici dans la procédure d’héritage, dans la mesure où « ni le notaire, ni le procureur n’y furent point appelés », auquel cas le benjamin est réellement traité de manière injuste, sans compensation d’aucune sorte. Deuxièmement, celui-ci n’a pas tellement d’ambition et veut seulement vivre comme ses frères, qui « pourront gagner leur vie honnêtement » (détail textuel que Pierre-Emmanuel Moog interprète comme un faux-semblant du personnage, mais qui peut aussi être interprété au premier degré). Troisièmement, sa tirade sur le fait de manger son chat et d’en faire un manchon peut n’être pas faite sérieusement, et avoir été formulée par dépit ironique, en constatant l’inutilité apparente de son héritage : là où son frère doté d’un âne pourra prêter main-forte à son frère au moulin, de quelle utilité pourrait être un chat ? Le manchon vaudrait selon cette lecture comme la marque d’un renfort de l’ironie quant à l’inutilité du chat – qu’irait-il faire d’un manchon ? –, plutôt que comme celle d’une ambition démesurée du benjamin. Quatrièmement, si cette menace à l’égard du chat n’a pas été faite sérieusement, ce dernier n’y a perçu aucune menace réelle : quand il entend ce discours il « n’en [fait] pas semblant14 », il ne le prend pas au sérieux. Aussi le chat n’éprouve-t-il pas l’angoisse que le chercheur lui prête : sa motivation n’est pas de sauver sa peau, mais d’aider son maître qu’il voit malheureux. Partant, le chat, altruiste, ne peut être considéré comme un « égocentrique à l’émotivité maîtrisée », comme invite à le faire le chercheur dans son chapitre « Le sort des personnages et la maîtrise des émotions » (p. 285-307), ce qui remet partiellement en cause son modèle d’explication psychologique fondé sur l’articulation de deux critères, l’altruisme et l’égoïsme d’une part, le contrôle émotionnel d’autre part, le chat ne correspondant plus au type de personnage que Pierre-Emmanuel Moog veut lui accoler15.
5. Une lecture prosaïque des contes
18Il ressort de ce parti-pris méthodologique, qui consiste à élaborer des conjectures pour les considérer ensuite comme des résultats éprouvés, l’ensemble devant emporter l’adhésion du fait de la « capacité explicative » de ce faisceau d’interprétations quant au sens global des contes (p. 14), que les thèses de Pierre-Emmanuel Moog, notamment la première qui fait fond sur une vraisemblance psychologique des contes, peinent à convaincre. Certes, un faisceau d’interprétations peut converger dans une direction globale permettant de donner sens à une œuvre. Mais d’une part, si ces interprétations, prises une à une, sont parfois davantage le fait de reconstitutions faites par l’interprète que de nouveaux sens fondés sur la lettre du texte, le nombre de pièces ajoutées au faisceau s’amoindrit, et à mesure sa valeur probante. D’autre part, hors de la thématique du mariage qui en effet est la thématique la plus importante et redondante des différents contes écrits par Perrault, Pierre-Emmanuel Moog, dans son dernier chapitre, peine à donner une signification globale à l’ensemble des récits, en appelant à des recherches ultérieures pour arriver à « dégager leur “morale très sensée” » (p. 376). Le chercheur argue certes que la dimension morale est déjà une direction générique importante de ces récits, et que Perrault « veut rivaliser avec la sagesse souriante de la fable pour proposer des leçons de morale pratique, au moyen de récits pleins d’aventure mais courts » (p. 375) ; il reste que cette dimension morale (voire moraliste) des contes n’a rien d’une découverte, l’inclusion de moralités en vers étant l’une des spécificités des œuvres de Perrault par rapport à celles de ses consœurs, et le contexte étant connu d’une rivalité avec La Fontaine dans le cadre de la querelle des Anciens et des Modernes.
19Pour le dire autrement : ce qui est censé être l’apport de Pierre-Emmanuel Moog, à savoir montrer la vraisemblance psychologique des personnages, ne peut pas toujours rencontrer l’assentiment d’un chercheur qui aurait déjà bien arpenté le « dossier Perrault ». Un exemple : si Barbe bleue est laid avec sa barbe, et fait fuir toutes les femmes autour de lui, pourquoi ne la rase-t-il pas ? « Il faut imaginer cet homme malheureux, certes, mais buté aussi. Il refuse de renoncer à sa barbe, même si sa coloration révulse. Il revendique des valeurs du passé, un autoritarisme vieux jeu, il annonce la couleur... » (p. 271). Mais pourquoi « imaginer » ainsi une telle motivation psychologique du personnage ? Ne serait-il pas plus simple de faire de cette barbe bleue un simple attribut du personnage, permettant de le marquer narrativement (voire symboliquement), de la même manière que le chat est marqué par ses bottes, ou Cendrillon par sa position près du foyer, sans qu’il soit nécessaire de trouver derrière son apparente contradiction comportementale une quelconque justification psychologique ? Le fait est que Pierre-Emmanuel Moog dit vouloir préférer « toujours l’explication simple et directe à l’interprétation symbolique (ou psychanalytique, etc.) : par exemple la coiffe rouge est remarquable d’abord par sa grande visibilité plutôt qu’elle ne représente un signe hémato-sexuel ». Sans récuser la possibilité, voire la pertinence d’une interprétation allégorique, le chercheur entend privilégier « une compréhension approfondie du sens littéral » (p. 14). Le fait est pourtant que la lettre du texte du Petit Chaperon Rouge n’appelle à aucun moment à une interprétation du rouge comme parangon de visibilité, qui permettrait au loup de facilement repérer la jeune fille dans la campagne environnante.
- 16 Ainsi de sa sous-partie « Les contes merveilleux de Perrault sont-ils des contes ? », p. 365 et sui (...)
- 17 Pour être juste, le chercheur affirme toutefois que « les récits de Perrault sont indéniablement me (...)
20Aussi, plutôt qu’à une interprétation littérale, il nous semble que Pierre-Emmanuel Moog appelle en réalité à une interprétation prosaïque des contes, qui aplatit tous ses détails merveilleux, extraordinaires ou étranges, pour en faire l’interprétation la plus « réaliste » possible. C’est sans doute pour cela qu’il peine, dans son dernier chapitre, à rattacher ces récits au genre du « conte ». Et qu’il n’arrive pas à voir, dans le fait pourtant énorme qu’une jeune fille puisse discuter avec un loup sans s’étonner qu’il soit doté de la parole, et ce loup se déguiser en grand-mère sans que la petite fille s’en aperçoive, une marque de merveilleux et de surnaturel, ce qui l’amène à considérer que « ce Petit Chaperon Rouge, en dehors du chaperon pittoresque et du charme conteux des répétitions, est si peu merveilleux : aussi court qu’une fable dans sa narration et dans son intrigue [...], avec son loup de fable [...] et son absence de surnaturel salvateur ». (p. 371) Au final, Pierre-Emmanuel Moog va jusqu’à vouloir nous faire douter que les contes de Perrault sont des contes16, sans jamais considérer qu’il est tout à fait possible pour un conteur de n’utiliser les détails et actions surnaturelles que par petites touches, sobriété qui suffit à poser un monde impossible, extraordinaire au sens plein du terme17.
6. Des apports indéniables
21Est-ce à dire que le livre de Pierre-Emmanuel Moog ne nous apprend rien ? Certainement pas. Si sa thèse générale nous semble fragile, beaucoup de ses analyses, même si toutes ne sont pas forcément très neuves dans l’historiographie perraltienne, permettent d’approfondir de manière profitable la lecture du texte.
- 18 Je reste plus réservé quant à l’hypothèse d’une allusion cryptée aux Philippines derrière le nom « (...)
22Ainsi de certaines analyses contextuelles : le décalage temporel entre les deux époques de La Belle au bois dormant est lu de manière convaincante à la lumière du décalage culturel entre la France de Louis XIV et l’Espagne de l’infante Marie-Thérèse (p. 82 et suivantes)18. Ou de l’analyse stylistique des contes, qui montre bien l’évolution du style de Perrault entre les contes en vers et les contes en prose, la narration gagnant beaucoup en sobriété descriptive entre 1691 et 1697 (p. 109-140). Ou encore de certaines interprétations psychologiques ou narratives du texte : dans La Belle au bois dormant, la durée de 100 ans du sommeil imposé à la princesse a une valeur narrative qui permet de renvoyer à un temps légendaire, dans la mesure où, au-delà de sa valeur symbolique (hyperbolique) d’un siècle, « il n’existe plus de témoins directs des premiers événements, qui ne subsistent que sous forme d’une légende racontée par un “vieux Paysan [qui] il y a plus de cinquante ans qu[’il l’a] ouï dire à [s]on père”. » (p. 175). De même, dans Peau d’Âne, La Belle au bois dormant ou Cendrillon, les fées ne sont pas « marraines » pour rien, et aident l’héroïne au moins autant en lui donnant des conseils qu’en agitant leur baguette magique : leur action n’est pas que surnaturelle, et elles sont par ailleurs loin d’être omnipotentes (p. 245-252). Par ailleurs, la majorité des princes ne sont pas tant charmants dans les contes de Perrault que charmés, ce qui va à l’encontre d’une possible lecture féministe selon laquelle les femmes devraient dans les contes tomber éperdument amoureuses de beaux hommes puissants : dans Cendrillon comme dans La Belle au bois dormant, l’émotion est davantage décrite du côté des princes que des héroïnes desquelles ils s’entichent (mais dans Peau d’Âne l’amour est réciproque, p. 265-267). Et quantité de micro-analyses du chercheur permettent sinon d’emporter la conviction, au moins de poser des questions nouvelles sur le texte.
7. Du personnage plat à l’œuvre ouverte
- 19 Max Lüthi, The European Folktale: Form and Nature, trad. D. Niles, Philadelphie, Institute for the (...)
23Pour conclure ce compte rendu, on pourrait partir sur deux hypothèses concernant les contes de Perrault. La première serait de considérer comme doxa initiale que ces récits n’auraient aucune vraisemblance psychologique, conformément à la poétique du conte populaire de tradition orale décrite par Max Lüthi19, et la thèse de Pierre-Emmanuel Moog permettrait ainsi de prendre frontalement le contrepied de cette lecture des contes comme relevant d’une « collecte folklorique » (p. 375). Le fait est que, même si ces récits « tirent leurs matériaux en grande partie du conte populaire » (p. 365), ils sont fortement écrits, comme Nicole Belmont ou Ute Heidmann, chacune de manière assez différente, l’ont déjà amplement montré. Dès lors, les catégories de Max Lüthi s’appliquent mal aux contes de Perrault : il serait faux de penser que ses personnages sont bidimensionnels, qu’ils n’ont aucune profondeur psychologique, et vouloir « faire crédit » de cette profondeur psychologique chez Perrault est un enjeu indéniablement intéressant de la thèse de Moog. Un enjeu qui achoppe malgré tout sur le fait que les contes, comme le reconnaît tout à fait le chercheur, « font preuve d’un laconisme reposant sur une description minimale du monde fictionnel et de l’intériorité des personnages » (p. 146), ce qui oblige l’herméneute à redoubler d’imagination pour trouver dans les trous du texte cette intériorité. Intériorité qui n’est dès lors plus le fruit d’une lecture littérale du texte, mais d’une hyperlecture psychologisante, qui tend, si l’on force très grossièrement le trait, à interpréter ces récits comme des nouvelles de Maupassant.
- 20 Ou bien entre les deux sens du mot « interprétation » : poiétique et herméneutique.
24Mais une deuxième hypothèse de lecture est possible, à mon sens plus intéressante. Il s’agit de lire ces récits comme une « œuvre ouverte », au sens où l’entend Umberto Eco, qui donne au lecteur un rôle déterminant dans l’élaboration du sens de l’œuvre artistique ou littéraire. C’est ce que semble indiquer Pierre-Emmanuel Moog quand il affirme que « laconique et dense, le conte de Perrault sollicite alors fortement l’interprétation du lecteur » (p. 140). Il convient dès lors de reconnaître avec humilité que l’herméneute peut être amené à créer lui aussi de nouveaux contes quand il propose une interprétation « scientifique » des textes, brouillant ainsi les limites entre création et analyse littéraire20. De même que Bruno Bettelheim inventait des détails absents des textes pour justifier ses interprétations psychanalytiques, proposant ainsi à son corps défendant de nouvelles « versions » des contes, Pierre-Emmanuel Moog imagine de nouveaux récits en élaborant des hypothèses en cascade sur ce qui a pu se passer au-delà de ce qu’exprime la lettre des textes de Perrault. La lecture des contes de Perrault par Pierre-Emmanuel Moog est donc indéniablement féconde, mais je ne peux m’empêcher de poser l’hypothèse que ce n’est peut-être pas dans le sens où le chercheur l’entendait au départ. Du fait de sa richesse interprétative, son livre tend à montrer en revanche que le sens de ces récits est perpétuellement renouvelé par ses relectures incessantes, et que l’histoire de leur réception, savante comme artistique, est intimement liée à celle de leur transmission-création. One fairy story too many ? Plutôt one fairy story more.
Notes
1 Voir Charles Perrault, Contes, éd. Tony Gheeraert, Paris, Honoré Champion, 2012, dont sont tirées les citations des contes utilisées dans ce compte rendu.
2 La responsabilité en est à imputer à l’éditeur, qui ne semble pas avoir fait corriger un ouvrage qu’il vend néanmoins 48 euros.
3 À l’exemple présenté ci-dessous, on peut ajouter celui du mauvais usage de la notion de discours performatif, à propos de deux répliques du conte Les fées où la performativité au sens strict (celui d’Austin) est absente (p. 284).
4 Qui n’est pas à proprement parler un « pléonasme […] peu euphonique » (p. 203), mais plutôt un jeu de mots fondé sur les deux sens du mot « don » : 1. action de donner, 2. (par extension) qualité, disposition innée (CNRTL). Cette formule « ne veut rien dire », affirme le chercheur (p. 204) : on pourrait arguer exactement le contraire, dans la mesure où elle vient identifier une proximité génétique entre le sens premier du terme et son sens extensif.
5 Ce dont on trouve confirmation dans le Robert historique de la langue française.
6 Pour donner un dernier exemple, on peut s’interroger sur l’utilité, qu’elle soit symbolique, narrative ou psychologique, du questionnement relatif à la distance précise (de cinq mètres, reconstitue le chercheur) de la file des enfants lors de leur excursion en forêt dans Le Petit Poucet (p. 169).
7 Pierre-Emmanuel Moog, « Sœur Anne, je ne vois rien... qu’une poétique de la manipulation », Féeries [en ligne], n° 14, 2017, DOI : https://doi.org/10.4000/feeries.1189 [consulté le 23 février 2025].
8 Ibid., paragraphe 24.
9 Ibid., paragraphe 19.
10 Pierre-Emmanuel Moog tend régulièrement à subsumer le terme « narratif » au terme « psychologique » : quand il appelle à une fonction narrative ou à une dimension narrative mise à jour par l’interprétation, il se réfère le plus souvent à la question de la vraisemblance psychologique. Pourtant, la narration peut parfois se faire au détriment de la vraisemblance psychologique, comme c’est le cas régulièrement dans le genre du conte.
11 On rappelle que les contes de Perrault, selon les hypothèses de la plupart des chercheurs ayant travaillé sur le sujet, comptaient parmi leurs modalités de lecture possibles d’être lus à haute voix dans les salons de la haute société parisienne (comme ce fut le cas d’ailleurs de manière attestée pour Grisélidis). Partant, les artifices typographiques tels les italiques pouvaient servir de guide à une expression orale différenciée, plus emphatique – contrairement à ce qu’interprète Pierre-Emmanuel Moog quand il voit dans l’italique essentiellement le moyen de signaler un persiflage (p. 217-219). S’il est vrai que la lecture solitaire et silencieuse s’est développée à partir de l’époque moderne, la lecture orale collective est restée une pratique importante jusqu’au xixe siècle, notamment ici dans la culture de cour de la fin du xviie siècle (Roger Chartier, « Loisir et sociabilité : lire à haute voix dans l’Europe moderne », Littératures classiques, n° 12, 1990, p. 127-147, DOI : https://doi.org/10.3406/licla.1990.1238).
12 P.-E. Moog, « Sœur Anne, je ne vois rien... », op. cit., § 30. De même dans le livre de 2024 (je souligne) : « On sait qu’elle “renvo[ie]” initialement sur sa sœur Anne le devoir d’épouser le riche voisin sans avoir cure de la relation amoureuse que sa sœur entretient avec un gentilhomme. » (p. 300)
13 Il reste bien sûr possible d’interpréter la phrase ironique de Perrault concernant le changement de point de vue de la future épouse de Barbe bleue comme une marque de vénalité : « Enfin tout alla si bien, que la cadette commença à trouver que le maître du logis n’avait plus la barbe si bleue, et que c’était un fort honnête homme. » Mais il se trouve que cette phrase suit directement une description non des richesses de Barbe bleue, mais des divertissements auxquels il a invité la jeune femme. Ce qui s’impose donc dans une lecture littérale est que Barbe bleue a séduit la cadette en lui tournant la tête à force de danses, de festins et de « malices », non en lui exposant ses richesses. Certes, on sait dès le départ qu’il s’agit d’un homme riche, et préparer toutes ces festivités vaut pour une démonstration de munificence. Mais les richesses de Barbe bleue sont décrites en détail après le mariage, non avant, détail textuel qui importe si l’on essaye de reconstituer la motivation du changement d’opinion de la jeune femme. Par ailleurs, le fait qu’elle soit cadette n’aurait-il pas joué, du fait de son jeune âge (et ce même si en effet cet âge reste très flou, comme le signale Pierre-Emmanuel Moog), dans la naïveté avec laquelle elle s’est laissée séduire ? Sans vouloir projeter une lecture trop contemporaine du conte, Barbe bleue reste un féminicide, et l’on est étonné de constater l’insistance avec laquelle Pierre-Emmanuel Moog tente de faire de l’épouse une figure vicieuse et mal intentionnée, comme s’il s’agissait de lui dénier son statut de victime.
14 Sauf erreur de ma part, Pierre-Emmanuel Moog n’explique à aucun moment dans son livre ce détail narratif qui contredit sa lecture du texte.
15 En passant : on ne comprend pas comment Pierre-Emmanuel Moog peut intégrer dans ce chapitre le loup du Petit Chaperon Rouge et le Chat Botté, tout en leur ayant refusé le statut de « vrai personnage » dans le chapitre « Des personnages, des vrais » (p. 245-273). Si les deux animaux sont des « personnages fabuleux » permettant « une économie narrative », « sans personnalité propre », « des personnages de fables plongés dans le monde des contes » (p. 263-264), comment peut-il les inclure ensuite dans sa typologie des comportements émotionnels, qui en tout état de cause est réservée aux personnages dont la gamme d’émotions est « complexe » (p. 287) ? D’un côté le chercheur affirme qu’il n’est « nul besoin de motiver leur comportement » (p. 263), de l’autre que le chat est « motivé par le souci de littéralement sauver sa peau » (p. 300).
16 Ainsi de sa sous-partie « Les contes merveilleux de Perrault sont-ils des contes ? », p. 365 et suivantes.
17 Pour être juste, le chercheur affirme toutefois que « les récits de Perrault sont indéniablement merveilleux » (p. 365), et montre dans sa première partie que « le merveilleux qui suscite l’admiration [est] omniprésent » (p. 59). Mais comment peut-on en même temps dire qu’« il est possible de lire les récits de manière réaliste » (p. 60) ? La contradiction reste me semble-t-il patente, faute d’une définition rigoureuse du terme hautement acrobatique à manier de « réalisme ». On comprend certes à la lecture du livre que Pierre-Emmanuel Moog, quand il écrit « réalisme », entend avant tout parler de vraisemblance psychologique. J’ai déjà indiqué ce que je pensais de cette hypothèse de lecture.
18 Je reste plus réservé quant à l’hypothèse d’une allusion cryptée aux Philippines derrière le nom « royaume de Mataquin », ou à Charles Quint derrière celui de « l’empereur Cantalabutte » (p. 81 et 154-158).
19 Max Lüthi, The European Folktale: Form and Nature, trad. D. Niles, Philadelphie, Institute for the Study of Human Issues, 1982 [1947].
20 Ou bien entre les deux sens du mot « interprétation » : poiétique et herméneutique.
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Référence électronique
François Fièvre, « Pierre-Emmanuel Moog, Dans la fabrique des contes de Perrault », Strenæ [En ligne], 26 | 2025, mis en ligne le 31 août 2025, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/strenae/11687 ; DOI : https://doi.org/10.4000/155b0
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