Manon Pignot et Anne Tournieroux, Enfants en guerre, guerre à l’enfance ? De 1914 à nos jours
Manon Pignot et Anne Tournieroux (dir.), Enfants en guerre, guerre à l’enfance ? De 1914 à nos jours, Paris, Anamosa, La Contemporaine, 2024, 232 p.
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Mots-clés :
compte-rendu, expérience sensible, enfant, guerre, génocide, droit international, archivesTexte intégral
- 1 Michel de Certeau, L’écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975, p. 15.
1Si l’histoire n’a pas pour rôle de prédire l’avenir, elle donne un cadre d’intelligibilité du passé mobilisable dans le présent. Selon Michel de Certeau, cette intelligibilité « s’instaure dans un rapport à l’autre1 » – ici, dans un rapport aux enfants et à leurs expériences multiples. Alors que la guerre est actuellement une réalité pour des centaines de millions d’enfants dans le monde, l’analyse des conflits passés éclaire la place centrale des enfants dans la guerre.
2L’ouvrage collectif dirigé par Manon Pignot et Anne Tournieroux explore la multiplicité des expériences enfantines des conflits contemporains. Élaboré en lien avec l’exposition présentée du 20 novembre 2024 au 15 mars 2025 à La Contemporaine, il se compose de 11 contributions thématiques et d’un riche portfolio. Ainsi, c’est un large spectre d’expériences des conflits des xxe et xxie siècles qui est traité, des grandes guerres mondiales aux conflits coloniaux, en passant par la violence des régimes dictatoriaux et les entreprises génocidaires. Au-delà d’un catalogue d’exposition, c’est un ouvrage de référence sur les expériences enfantines de la guerre qui nous est proposé, brossant un panorama de ce que les guerres font aux enfants. Comme le rappelle Manon Pignot, l’ouvrage n’a pas échappé à l’actualité de son propre sujet. Ainsi, que ce soit dans le cadre de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en mars 2022 ou des massacres perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023, les conflits n’ont pas épargné les enfants, qui sont déportés, pris en otages, tués. Les enfants sont ciblés lors des conflits, d’où le postulat d’une guerre à l’enfance, identifiée comme une « guerre dans la guerre » (p. 7).
3L’ouvrage s’inscrit dans une approche de l’histoire « à hauteur d’enfants ». Il n’est pas anodin que la première partie de l’introduction, prise en charge par Manon Pignot, soit intitulée « la vérité de la guerre sort de la plume des enfants ». Il ne s’agit pas tant de faire un pas de côté en prenant pour objet d’étude les représentations des enfants, que de faire de l’approche « à hauteur d’enfants » une démarche privilégiée et incontournable de compréhension des enjeux des guerres contemporaines. En revanche, le défi posé par cette démarche est celui des sources. Quelles traces, quelles archives mobiliser pour accéder à la subjectivité enfantine ?
- 2 Stéphane Audoin-Rouzeau, La guerre des enfants, 1914-1918. Essai d’histoire culturelle, Paris, Arma (...)
4La deuxième partie de l’introduction est consacrée à cette question. Anne Joly et Anne Tournieroux reviennent sur la création en 1918 de la Bibliothèque et Musée de la guerre (BMG), qui devient la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC) en 1934 puis la Contemporaine en 2018. Le fonds d’origine est constitué d’un don de 22 000 pièces documentaires sur la Grande Guerre, sans pour autant être centré sur les enfants en temps de guerre. Pourtant, force est de constater à la consultation des collections que l’enfance est partout : jeux, jouets, dessins et écrits d’enfants, albums, affiches. Cela rejoint le postulat de départ : la prise en compte des expériences enfantines est bel et bien incontournable pour la compréhension du phénomène guerrier, comme le montre l’omniprésence des traces laissées par et pour les enfants en temps de guerre, dans des fonds de collections qui ne ciblaient pourtant pas ce public. La comparaison de l’exposition tenue à l’Hôtel national des Invalides entre octobre 1977 et janvier 1978, La guerre et l’enfant, et de l’exposition organisée à la Contemporaine en 2024, permet de souligner l’évolution historiographique en cours. Depuis les travaux de Stéphane Audoin-Rouzeau2, c’est bien l’expérience sensible des enfants en temps de guerre, dans toute leur diversité, qui est mise en avant.
5Proposer une histoire « à hauteur d’enfants », c’est donc s’inscrire dans le champ du sensible ; champ d’interprétation qui n’a rien d’évident. La troisième partie de l’introduction est consacrée à un entretien réalisé par Manon Pignot avec Marie Rose Moro, qui se présente comme psychiatre de bébés, d’enfants et d’adolescents. Cette ouverture sur le domaine de la psychiatrie permet d’une part de revenir sur la persistance de préjugés concernant les souffrances psychologiques des enfants, d’autre part d’approfondir la question de l’interprétation des traces laissées par les enfants, en particulier les dessins. Traditionnellement mobilisés dans les domaines de la psychiatrie et de la psychologie des enfants, les dessins sont désormais des supports d’analyse dans d’autres disciplines comme l’histoire. Comme pour n’importe quelle source, cela soulève la question des démarches interprétatives et de leurs limites. Marie Rose Moro rappelle ainsi qu’un dessin est avant tout une construction sociale et culturelle, avec ses codes et ses différents rapports au graphisme. L’étude complémentaire des dessins par différentes disciplines se révèle particulièrement porteuse pour saisir les expériences enfantines et leurs similitudes : « le dessin en situation de guerre reste un objet privilégié pour accéder à ce que vivent les enfants et avoir une vision à la fois intime et collective » (p. 24). Marie Rose Moro y voit le témoignage, non d’une expérience universelle de l’enfance en guerre, mais d’une forme d’universalité dans la vulnérabilisation des enfants.
6L’introduction de l’ouvrage fait émerger trois constats, trois axes de réflexion. Tout d’abord, il n’existe pas d’expérience universelle de l’enfant en temps de guerre, même si, comme le rappelle Manon Pignot « À la question “que fait la guerre aux enfants ?” la réponse paraît évidente : du mal » (p. 7). Derrière cette évidence, la violence de guerre recouvre plusieurs enjeux. Les enfants peuvent être des jeunes esprits à modeler, à rééduquer, à enrôler, ou encore des cibles à éliminer dans des contextes génocidaires. Mais surtout, au-delà de la diversité des conflits en termes de nature et d’enjeux, il n’est pas possible de rassembler tous les vécus d’enfants sous une bannière unique. De même que le vécu d’un conflit diffère entre enfants et adultes, le rapport à la guerre n’est pas le même d’un enfant à l’autre – que cela soit le fait de leur genre, de leur âge, ou encore du rapport au temps et du développement de l’imaginaire propre à chacun. Un deuxième point d’analyse découle de ce premier constat, à savoir la nécessité de ne pas réduire les enfants à un statut de victimes, mais de les étudier en tant qu’acteurs sociaux. Ils sont, certes, victimes de la guerre et en subissent les violences. Mais ils possèdent aussi leur propre capacité d’action – ou agentivité. La multiplicité de leurs expériences invite à réfléchir à leur statut de témoin de la guerre et à leurs modes de résilience, pendant et après les conflits. Enfin, autre vérité rendue visible par ces expériences enfantines, qui se dessine au fil de l’ouvrage avant de le conclure : les droits internationaux des enfants n’ont jamais été aussi bafoués que dans le contexte même de leur affirmation. Chaque conflit rappelle tout à la fois l’urgence de protéger les enfants et le non-respect de leur droit à la protection. De ces constats découlent une organisation de l’ouvrage en quatre pôles : endoctriner, expérimenter, cibler et sortir de la guerre. La majorité des propositions sont ventilées sur les trois premières parties, consacrées chacune aux différents enjeux de la violence de guerre vécue par les enfants. La réflexion finale sur la sortie de la guerre fait figure à la fois de point conclusif et d’ouverture.
1. Endoctriner
7Cette première partie regroupe trois contributions qui analysent la mobilisation patriotique des enfants et leur participation à l’effort de guerre, en particulier sous l’angle de leur intériorisation de codes et de normes impliquant leur militarisation.
8Nicolas Patin et Manon Crélot se proposent d’interroger les pratiques d’endoctrinement de la jeunesse par le parti nazi et la façon dont les enfants sont alors « forgés pour la guerre » (p. 28). L’analyse des Jeunesses hitlériennes et des pratiques scolaires retrace comment le parti nazi s’est peu à peu saisi du temps quotidien des enfants. Mais elle révèle surtout les écarts entre les mythes construits par le régime et la réalité du terrain. Ainsi, si l’organisation des Jeunesses hitlériennes se voulait militarisante et rigide, elle a pu, dans le même temps, représenter un véritable espace d’émancipation et d’autonomie pour les enfants. De même, l’école est nazifiée et mise au service du régime et de ses discours racistes et antisémites, comme en témoignent les supports pédagogiques. Pourtant, sa détérioration ne manque pas de rappeler qu’elle est loin d’être la priorité du régime. Et les auteurs de conclure sur le vrai visage du régime : « incapable de penser les enfants autrement que comme une ressource humaine dans laquelle puiser sans ménagement pour perpétuer la race, le régime, tel Cronos, avait dévoré ses propres enfants » (p. 41).
- 3 Néologisme forgé par l’artiste Alizerā Mohammadi en croisant le mot zamān (« temps ») et le mot sho (...)
9Danesh Parand s’intéresse quant à elle à l’engagement juvénile durant la guerre Iran-Irak (1980-1988), pour comprendre ce qui pousse des jeunes de 17 à 27 ans à s’engager volontairement et à partir se battre. Si les sources classiques (testaments, mémoires, témoignages) avancent des facteurs de mobilisation en lien avec l’endoctrinement religieux et le poids des réseaux de sociabilité masculine (salles de sport, mosquées), le corpus inédit présenté par l’auteur offre une perspective subjective et intime de l’engagement juvénile. Des albums de familles ont, en effet, été rassemblés et numérisés en 2016 par l’artiste Alizerā Mohammadi. Danesh Parand, en collaboration avec cet artiste, a contribué à l’élaboration d’un vaste fonds d’archives sur la figure du martyr durant la guerre d’Iran-Irak: « Zamānshoor3 » (p. 47). Les photographies issues des albums, en parallèle de l’enquête-recensement menée, retracent les parcours de vie des jeunes engagés et illustrent la rupture de l’arrivée sur le front et de la préparation au combat. Elles font suivre l’évolution de la perception de soi des jeunes et de leurs ambitions personnelles, en particulier leur quête de respectabilité en tant qu’hommes.
10Le journaliste Allan Kaval propose enfin une forme de typologie des enfances brisées dans le contexte de la guerre contre l’État islamique en Syrie et en Irak. L’étude, fondée sur des reportages menés entre 2014 et 2019, est centrée sur trois figures : le prisonnier, le petit-fils et le lionceau. Les trois ont en commun d’être mobilisés de force comme enfants-soldats. Les deux premiers profils interrogent le rôle de la famille, en particulier de la figure du père radicalisé, comme relais de l’embrigadement, avec, pour conséquence, la confrontation des enfants aux réalités de la guerre. En effet, dans les deux cas, la famille part de France, sur la route du djihad, vers la Syrie. Le « prisonnier » est un enfant de 12 ans, arrêté par les kurdes lors du recul des territoires sous contrôle des djihadistes. Dans la prison, il est seul, atteint de la tuberculose, et ne dispose d’aucune existence juridique puisque l’administration autonome kurde n’est pas reconnue par le droit international. Le « petit-fils » fut lui aussi arrêté par les kurdes, avec sa mère et sa sœur, et transféré dans un camp au nord-est de la Syrie, sans possibilité de retour vers la France. Ses grands-parents, qui vivent à Paris, se livrent, dans un entretien avec Allan Kaval, sur la détresse psychologique créée par cette situation. Chez eux, la chambre du garçon, intacte et silencieuse, est le rappel constant d’une vie brisée. Le profil du « lionceau » évoque, quant à lui, la situation des enfants yézidis capturés par les djihadistes, surnommés les « lionceaux du califat » en référence aux milices « les lionceaux de Saddam », créées en Irak dans les années 1990. Cette capture d’enfants répond à un projet totalitaire d’endoctrinement et de formation d’un homme nouveau imbibé de djihadisme. Les enfants sont convertis de force à l’islam et doivent abandonner leur langue maternelle. Chacun de ces parcours donne ainsi à voir les drames personnels et familiaux qui se jouent derrière la figure des enfants-soldats.
2. Expérimenter
11Les quatre contributions qui suivent explorent un éventail de violences, matérielles, psychiques et corporelles, vécues par les enfants en temps de guerre. Au-delà de l’angle des violences vécues, elles analysent aussi la résilience dont les enfants font preuve. Même la guerre peut devenir, non pas banale, mais un quotidien redéfini à l’aune de pratiques nouvelles. Elle reste, avant tout, une expérience de la rupture qui interroge la construction identitaire des enfants, la préservation de leur bien-être pendant et après la guerre, et la reconfiguration des liens familiaux qui découle des séparations volontaires ou forcées.
12Célia Keren analyse les pratiques d’évacuation des enfants en Europe de 1917 à 1945. Les évacuations d’enfants peuvent recouvrir différents enjeux, à l’échelle nationale et internationale, qu’il s’agisse de protéger les enfants des bombardements et des pénuries alimentaires en les envoyant à la campagne, ou encore de favoriser des liens internationaux par le fait de confier la jeunesse du pays aux soins de pays voisins, alliés et/ou anciens pays ennemis. Mais qu’en est-il du bien-être des enfants ? La Seconde Guerre mondiale, point culminant des pratiques d’évacuation en Europe, fait aussi figure de période de réflexion et de prise de conscience des troubles psychologiques associés à la séparation et à l’éclatement de la cellule familiale.
13Camille Mahé se livre à une lecture des sources produites par les enfants en temps de guerre orientée vers des expériences du « malgré tout » : comment vivre et survivre en tant qu’enfant malgré la guerre ? Les dessins d’enfants expriment leurs expériences synesthésiques du chaos de la guerre, mais aussi l’entrée dans un monde de restrictions et de précarité, illustré notamment par les longues files d’attente devant les magasins d’alimentation. Mais comme le signale l’autrice, « les sources enfantines dévoilent plus largement une forme d’habituation à la guerre » (p. 98). La guerre n’est pas un jeu, mais devient le terrain de nouveaux jeux qui en reprennent les marqueurs (bombardements, rationnements, combats, etc.). Néanmoins, cette « habituation à la guerre » est à contextualiser, car les expériences enfantines sont différentes selon les situations géographiques, notamment entre villes et campagnes, selon les profils socio-économiques, le genre ou encore la religion.
14La question de la précarité et en particulier de la faim en temps de guerre est explorée plus avant et replacée dans le contexte spécifique qu’est l’ordre colonial par Lydia Hadj-Ahmed. Ainsi, elle rappelle que la faim fut utilisée comme arme de guerre contre la population lors de la guerre d’indépendance algérienne. Les témoignages recueillis auprès d’adultes ayant vécu la guerre étant enfants montrent à quel point les souvenirs de la sensation de faim sont omniprésents et saturent les mémoires. L’expérience de la guerre et des privations extrêmes bouleverse le quotidien et les repères des enfants. D’une part, un renversement s’opère au sein du cercle familial : tandis que les parents perdent leur rôle protecteur, les enfants deviennent des acteurs clés dans les pratiques de contournement des restrictions (fouiller dans les poubelles, voler). D’autre part, les déplacements forcés impliquent un déracinement vis-à-vis de l’espace connu (la maison, le village) et une précarisation encore plus grande. Enfin, l’expérience de la mort des parents fait figure de rupture ultime. De nombreux enfants deviennent orphelins. Or, leurs pères ne sont pas reconnus comme combattants, mais comme « rebelles » ou « fellaghas ». Dans le contexte de l’ordre colonial, le deuil des pères doit être différé, refoulé.
15Camille Lecuyer nous emmène sur les traces des 393 enfants et petits-enfants « appropriés » sous la dictature argentine (1976-1983) : une enquête qui s’appuie sur les démarches entreprises par deux collectifs, celui des Madres, mères de détenus disparus, et celui des Abuelas, grands-mères des enfants nés en prison ou enlevés avec leurs parents. Sous la dictature argentine, les opposants sont arrêtés, torturés et assassinés. Dans une logique d’effacement de toutes les traces du crime, leurs enfants sont placés et leur identité est effacée. Le cœur de cette étude est d’interroger avec nuance le processus de restitution identitaire, en prise avec des enjeux mémoriels et politiques qui peuvent étouffer le ressenti des enfants. Leurs trajectoires sont, en effet, plurielles, entre des enfants adoptés via une procédure légale, par des parents adoptifs qui ignorent leur passé, et des enfants « appropriés » par des familles d’accueil acquises au régime, et qui ont pu participer à la dénonciation des opposants. L’analyse de ce processus de restitution interroge la façon dont une identité se redéfinit après avoir été remise en cause. Comment un enfant de 10 ans peut-il reconstruire des liens familiaux et des liens de confiance quand un juge lui annonce « cette femme n’est pas ta mère » ? (p. 117).
3. Cibler
16Les crimes d’extermination sont l’archétype de la guerre menée à l’enfance. Les trois textes qui composent cette partie inscrivent les violences subies par les enfants arméniens, juifs et tutsi au cœur d’entreprises génocidaires de destruction de filiation et d’annihilation de la mémoire d’un groupe. Chaque étude revient sur le défi de trouver des sources permettant de retracer l’anéantissement et d’accéder à l’expérience vécue par les enfants, alors même qu’ils sont les premières victimes de telles entreprises et donc les survivants les moins nombreux. Dès lors, leur parcours est surtout saisi par le biais de fonds d’archives d’associations de survivants ou d’organismes d’aide à l’enfance. Les fiches administratives et les entretiens avec les travailleurs sociaux permettent, à leur façon, de dire l’éclatement identitaire et familial ; de dire, comme le signale Anouche Kunth, le « ça », une violence sur laquelle les enfants peinent à mettre des mots.
- 4 Voir, par exemple, la contribution d’Allan Kaval.
17Anouche Kunth s’intéresse aux transferts et enlèvements d’enfants réalisés pendant le génocide arménien – pratiques étroitement associées à la logique d’extermination. Les enfants enlevés échappent, certes, à la mort. Mais il s’agit bien d’empêcher la mémoire arménienne de survivre. L’internement des enfants de moins de 10 ans dans des orphelinats d’État ou leur placement dans des foyers répondent à une logique d’effacement culturel, par le biais de leur conversion religieuse, de leur changement d’état civil et de leur apprentissage de la langue turque. On retrouve ici des pratiques proches de l’embrigadement et de la formation des enfants-soldats4, cette fois moins pour faire des enfants des soutiens inconditionnels à un régime que pour supprimer toute trace de leur identité antérieure. Si de telles expériences ont des similitudes, elles sont néanmoins fondamentalement différentes dans le but poursuivi. L’étude proposée s’appuie sur l’analyse de 1 500 fiches administratives provenant de registres d’une maison d’accueil d’Alep – fonds d’archives désormais numérisé et accessible. Ces fiches, en plus des données relatives à l’état civil de l’enfant, comprennent une transcription du récit effectué par chacun lors de son admission. Pour l’historienne, ces récits constituent, à leur manière, des témoignages qui permettent une approche de la subjectivité de l’expérience enfantine, au plus près de la temporalité du génocide.
- 5 Association créée par un ancien enfant de l’OSE en 1946.
18Laura Hobson Faure explore, dans une perspective transnationale, les expériences de rupture vécues par les enfants juifs lors de leurs déplacements forcés, en se focalisant sur l’initiative du Kindertransport. Le Kindertransport prévoie l’évacuation des enfants juifs et « non-aryens » d’Allemagne sans leurs parents, afin d’émigrer plus facilement. Si, en théorie, les enfants juifs sont accueillis par des organisations juives, la réalité est bien plus complexe, ce qui soulève la question de la préservation de l’identité juive des enfants. Ainsi, il a existé, en France par exemple, des stratégies de conversion des enfants juifs au christianisme, ce qui ne manque pas de brouiller la frontière entre opérations pour sauver les enfants juifs du nazisme et opérations intentionnelles d’élimination d’un groupe par l’effacement de sa mémoire (au même titre que les pratiques observées avec les enfants arméniens). Cette expérience de rupture se poursuit dans l’après-guerre. Les enfants du Kindertransport sont presque tous orphelins au lendemain de la guerre. Les archives de l’OSE (Organisation du secours à l’enfance) mettent au jour les difficultés des réunifications familiales dans un contexte de fragmentation identitaire et, dans le même temps, les nouvelles dynamiques, individuelles et collectives, des « anciens pupilles de l’OSE5 ».
19Hélène Dumas identifie la bascule vers le génocide à travers le sort réservé aux femmes et aux enfants. Les travaux anthropologiques menés à partir des enquêtes médico-légales ont ainsi estimé que 66 % des corps dans les fosses communes étaient ceux de femmes et d’enfants de moins de 15 ans. C’est à partir de ce postulat qu’Hélène Dumas concentre son analyse sur l’éradication du processus de reproduction propre à l’entreprise génocidaire. Elle définit ainsi le génocide comme une « entreprise radicale de désaffiliation », une « destruction de la parentalité et de la reproduction » (p. 157). L’utilisation du viol comme arme contre les corps des femmes et filles de tout âge, contre leur appareil génital, est un symbole de cette destruction de la reproduction. Le génocide est à la fois une rupture des « cercles de vie », c’est-à-dire un anéantissement des cercles familiaux et sociaux, mais aussi un renversement du cycle de vie, puisque « la sexualité n’est plus source de vie mais de mort » (p. 161). La désaffiliation propre à l’entreprise génocidaire est analysée dans le temps immédiat du génocide mais aussi celui de « l’après », par le biais des archives des associations de survivants et des orphelinats. L’étude de ces dossiers d’enfants illustre tout à la fois l’immensité de la perte de toute ascendance, mais aussi les stratégies de résilience dont font preuve les enfants.
4. Sortir de la guerre
20Cette dernière contribution de Bruno Cabanes retrace la construction des droits de l’enfant et analyse ce que ces droits nous disent de l’évolution des seuils de sensibilité et de ce qui est acceptable. Ainsi, la reconnaissance juridique des droits de l’enfant a supposé trois pré-requis : la reconnaissance d’une spécificité des violences subies par les enfants en temps de guerre, un travail de documentation de ces violences et, enfin, l’existence d’instances internationales propres à dénoncer ces violences. Bruno Cabanes suit ainsi trois jalons chronologiques. Tout d’abord, la Déclaration universelle des droits de l’enfant de 1924. Elle s’inscrit alors dans une dimension internationale et humanitaire. Après la Seconde Guerre mondiale, la définition des droits de l’enfant prend en compte les pratiques criminelles liées aux entreprises génocidaires et s’enrichit de notions inspirées de la psychologie de l’enfance, comme l’illustrent la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 et la quatrième Convention de Genève de 1949. L’enfant devient un sujet de droit international. Il faut attendre les années 1970 pour qu’une réflexion soit entamée sur la participation des enfants à la guerre en tant qu’acteurs, avec pour focalisation le cas des enfants-soldats. En 2009 a lieu le premier procès, devant le tribunal de la CPI, avec pour chef d’accusation le recrutement d’enfants-soldats. L’évolution du droit international traduit ainsi la lente émergence de la question de la protection des enfants en temps de guerre, mais aussi de leur devenir.
21Ainsi, l’analyse des expériences enfantines dans leur multiplicité n’est ni un détour, ni un pas de côté. Cette histoire à hauteur d’enfants nous plonge au cœur de ce qu’est la guerre, de ses enjeux, de son impact sur la vie des individus et des sociétés.
Notes
1 Michel de Certeau, L’écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975, p. 15.
2 Stéphane Audoin-Rouzeau, La guerre des enfants, 1914-1918. Essai d’histoire culturelle, Paris, Armand Colin, 2004 [1993].
3 Néologisme forgé par l’artiste Alizerā Mohammadi en croisant le mot zamān (« temps ») et le mot shoor (« lavé » ou « laveur »).
4 Voir, par exemple, la contribution d’Allan Kaval.
5 Association créée par un ancien enfant de l’OSE en 1946.
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Référence électronique
Juliette Massart, « Manon Pignot et Anne Tournieroux, Enfants en guerre, guerre à l’enfance ? De 1914 à nos jours », Strenæ [En ligne], 28 | 2026, mis en ligne le 25 juillet 2026, consulté le 07 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/strenae/13060 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ppa
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