Hironaka Tomoko, Tsukamoto Keisuke et Fujii Motohiko, 戦後80年 戦争と子どもたち [Sengo 80-nen : Sensō to kodomotachi ; 80 ans après la guerre : la guerre et les enfants]
Hironaka Tomoko, Tsukamoto Keisuke et Fujii Motohiko, 戦後80年 戦争と子どもたち [Sengo 80-nen : Sensō to kodomotachi ; 80 ans après la guerre : la guerre et les enfants], Seigensha, Kyoto, 2025, 240 p.
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- 1 Catalogue disponible uniquement en japonais à la date de parution de ce compte-rendu.
1L’exposition 戦後80年 戦争と子どもたち [Sengo 80-nen : Sensō to kodomotachi ; 80 ans après la guerre : la guerre et les enfants], présentée successivement au musée d’art municipal d’Itabashi du 8 novembre 2025 au 12 janvier 2026, au musée d’art municipal de Kōriyama du 31 janvier au 22 mars 2026, puis au musée d’art de la ville de Niigata du 11 avril au 31 mai 2026, a donné lieu à la publication d’un catalogue dirigé par Hironaka Tomoko, Tsukamoto Keisuke et Fujii Motohiko1. L’intérêt majeur du volume tient au fait qu’il propose, dans un cadre muséal d’art, une histoire visuelle et matérielle de l’enfance en guerre, à la croisée de l’histoire de l’art, de l’histoire de l’éducation et de l’histoire culturelle.
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- 4 子どもたちの戦中・戦後 [Kodomotachi no senchū sengo ; Les enfants pendant et après la guerre], Shōwakan, 18 ma (...)
- 5 Dans le catalogue, le kamishibai renvoie au kamishibai illustré développé à partir du début de l’èr (...)
2L’exposition ne s’inscrit pas dans un vide historiographique ou muséal. Comme l’a rappelé Nakamura Toshio, la première décennie des années 2000 a vu les expositions photographiques consacrées au foyer, à la famille et à l’enfant devenir un phénomène global2. Au Japon, plusieurs évènements muséaux ont déjà été consacrés à l’enfance pendant la guerre ou dans l’immédiate après-guerre ; toutefois, ceux-ci relèvent le plus souvent de l’histoire sociale3 ou de la mémoire testimoniale4, plutôt que d’une histoire de l’art centrée sur les représentations visuelles de l’enfance. L’originalité du projet tient donc moins à son thème qu’au déplacement qu’il opère : il traite cette question dans des musées d’art, à partir d’un corpus varié mêlant des peintures de styles très différents, qu’elles relèvent de traditions japonaises ou européennes, ainsi que des livres illustrés, des imprimés pédagogiques, des courriers et journaux d’enfants, des kamishibai5 et des productions enfantines. Le projet fait apparaître que les représentations de l’enfance débordent largement le seul champ pictural et prennent corps dans un ensemble de formes visuelles et textuelles qui participent également à produire, encadrer et diffuser des discours sur l’enfant.
3L’environnement matériel et médiatique dans lequel sont réinscrites les œuvres donne sens aux représentations de l’enfance. Il articule ainsi des matériaux que les traditions de recherche ont souvent traités de manière séparée, entre histoire de l’art, histoire de l’éducation, histoire du livre illustré et histoire culturelle. Cette extension du corpus permet de lire le volume à plusieurs niveaux : comme histoire sociale des conditions de vie des enfants, comme histoire culturelle des images de l’enfance dans la société, et comme histoire de l’art attentive au regard que les artistes portent, à travers l’enfant, sur leur temps.
4Cette démarche est inséparable des institutions qui portent le projet. Le musée d’art d’Itabashi est fortement identifié au livre d’enfance, à l’illustration et à l’image imprimée ; le musée de Kōriyama accorde une place importante à l’art du livre et de l’estampe ; le musée de Niigata met explicitement l’accent sur l’éducation et la rencontre des jeunes publics avec l’art. L’exposition s’inscrit ainsi dans des contextes institutionnels où l’enfance n’est pas un thème marginal, mais un horizon de réflexion et de transmission.
- 6 Ōgushi Junji, « 戦争と子どもたち » [« Sensō to kodomotachi » ; « La guerre et les enfants »], dans : Hirona (...)
5Le volume est structuré en cinq chapitres thématiques – représentations de l’enfance, angoisse, idéologie, avenir et reconstruction – qui suivent une progression chronologique remontant à 1931, avec l’incident de Mandchourie. Des essais et des encadrés thématiques complètent ce parcours. L’ensemble épouse les transformations du contexte historique tout en évitant de réduire l’enfance à une simple figure iconographique. Le catalogue fait ainsi passer l’enfant du statut de motif à celui de catégorie historique. L’essai d’Ōgushi Junji fournit ici un cadre méthodologique décisif : les enfants représentés n’y apparaissent pas seulement comme sujet, mais comme un point d’observation privilégié pour comprendre comment la guerre passe par les images, les dispositifs pédagogiques et les registres affectifs6.
6La guerre n’est pas représentée seulement comme événement militaire, mais comme reconfiguration du quotidien enfantin que chaque chapitre et section va aborder à travers un ou des aspects différents : jeux, école, départ d’un parent, rationnement, blackout, évacuation, travail agricole, baraquements, faim, dessins, albums. L’enfant n’y est jamais réduit à une seule figure. Il peut être innocent, discipliné, angoissé, instrumentalisé, endeuillé, travailleur, déplacé, survivant.
- 7 Ibid., p. 15-16. Le shōkokumin est la première image publique de l’enfance moderne au Japon, défini (...)
7Le catalogue contribue à faire remonter des objets, des figures et des situations souvent laissés en marge. Il rappelle que l’enfance de guerre ne se limite pas aux victimes les plus spectaculaires des bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, mais comprend aussi les enfants du front intérieur, ceux qui apprennent à obéir, à attendre leur ration, à travailler ou à intérioriser l’idéologie du shōkokumin [petit citoyen]7.
8L’ouvrage met au jour des figures moins visibles dans les récits dominants : les filles, les enfants des territoires coloniaux ou occupés, les enfants handicapés ou appareillés, les orphelins de guerre, les enfants des baraques provisoires. En ce sens, l’oubli qu’il corrige n’est pas seulement iconographique ; il est aussi muséographique et historiographique.
- 8 Mikio Furukawa, « 子どもの姿に託された希望と現実──「戦後80年 戦争と子どもたち」(レポート) » [« Kodomo no sugata ni takusareta kibō (...)
- 9 Tanaka Naoko, « 日独伊親善図画:忘れられた児童画が語りかけるもの » [« Nichi doku i shinzen zuga : wasurerareta jidōga ga ka (...)
- 10 Aurore Yamagata-Montoya, Normalising the Japanese Child: Imagined Childhood in Institutional Photog (...)
9La critique japonaise a globalement reçu l’exposition comme une proposition originale et importante du cycle mémoriel des 80 ans de la Seconde Guerre mondiale. Elle a applaudi en particulier la complexification des représentations des enfants en les montrant non seulement comme victimes, mais comme partie prenante du système de guerre8. L’enfance y est investie comme lieu d’idéologie. Le catalogue met en évidence la manière dont les images d’enfants servent à diffuser des normes, des valeurs et des attentes propres à la société en guerre. En ce sens, l’enfance constitue un observatoire privilégié des processus par lesquels la guerre s’inscrit dans les imaginaires et les pratiques sociales. Cette dimension apparaît avec une particulière netteté dans les productions enfantines elles-mêmes. L’encadré consacré au concours de dessins rappelle que ces images, souvent perçues comme l’expression immédiate de l’esprit enfantin, sont en réalité produites, sélectionnées et conservées dans des cadres pédagogiques, diplomatiques et institutionnels définis par les adultes9. Le catalogue et l’exposition prennent ainsi le contre-pied d’un usage dominant, dans les expositions des années 2000 consacrées aux enfants japonais, qui faisaient de l’enfance une figure apaisante et un symbole non menaçant de la reconstruction de l’identité nationale d’après-guerre10.
- 11 Ōgushi Junji, « La guerre et les enfants », op. cit., p. 15-16 ; Tsukamoto Keisuke, « 「勤労」の子どもたち―学徒 (...)
- 12 Ibid., p. 146-160.
- 13 Fujii Motohiko, « 戦時下の書道教育瞥見 » [« Senjika no shodō kyōiku bekken » ; « Aperçu de l’enseignement de (...)
10Le volume montre également avec précision que la guerre transforme les corps, les disciplines et les cadres de vie. À partir de la loi de mobilisation nationale de 1938, puis de la réforme de l’école nationale en 1941, les enfants sont plus visiblement constitués en shōkokumin11. Les essais sur la mobilisation des élèves au travail12 et sur l’enseignement de la calligraphie13 illustrent bien cette disciplinarisation. Le catalogue ne traite donc pas seulement d’idéologie ou d’iconographie, mais aussi de la matérialité très concrète de la guerre et de l’après-guerre.
11Cette richesse n’exclut pas quelques légers déséquilibres, qui tiennent à la nature même de l’objet. Les différentes composantes du volume – essais, encadrés thématiques et analyses d’œuvres – n’obéissent pas toujours au même degré de synthèse ni au même rythme. La diversité du corpus, qui constitue l’une des grandes forces du projet, conduit aussi à privilégier l’ouverture des perspectives et la multiplication des rapprochements plutôt que l’élaboration d’un cadre théorique fortement unifié. Ce choix n’enlève rien à l’intérêt du volume, qui tient précisément à l’ampleur des matériaux réunis et à l’intelligence de leur mise en relation.
12Ces remarques ne diminuent en rien l’importance de l’ouvrage. Le livre ne se contente pas de conserver la trace d’un parcours d’exposition : il en prolonge les hypothèses tout en gardant quelque chose de sa logique visuelle, de ses rythmes et de ses focales. Au regard de l’histoire de l’art japonais, le déplacement est bien réel : le catalogue et l’exposition réunissent, autour de la figure enfantine, des peintures, estampes, sculptures et imprimés destinés aux enfants – albums, manuels, kamishibai, dessins d’enfants, ainsi qu’un dossier de correspondance – que la recherche avait jusqu’ici plus souvent étudiés séparément qu’ensemble. Leur apport majeur est de faire de l’enfance non un simple motif iconographique, mais un point d’entrée pour lire les transformations esthétiques, pédagogiques et sociales du Japon en guerre et dans l’immédiate après-guerre. Il s’agit d’un ouvrage précieux non seulement pour les spécialistes de l’histoire de l’art, de l’enfance, de l’éducation et des cultures visuelles, mais aussi pour toutes les personnes qui s’intéressent aux objets destinés à l’enfance, et aux médiations par lesquelles une société en crise forme, encadre et reconfigure ses jeunes générations.
Notes
1 Catalogue disponible uniquement en japonais à la date de parution de ce compte-rendu.
2 Nakamura Toshio, « An Introduction to Interpreting Images of Family, Mother and Child, and the Home », dans : Toshio Nakamura (dir.), Images of Family Intimacy in Eastern and Western Art, Leiden, Brill, 2014, p. 1
3 知ってるかな? 戦中のくらし ~子どもたちの一日~ [Shitteru kana? Senchū no kurashi – Kodomotachi no ichinichi ; Tu connais ? La vie quotidienne pendant la guerre – Une journée des enfants], Shōwakan, 27 juillet-1er septembre 2013.
4 子どもたちの戦中・戦後 [Kodomotachi no senchū sengo ; Les enfants pendant et après la guerre], Shōwakan, 18 mars-7 mai 2023 ; 苦難を越えて ~戦中・戦後を生きぬいた子どもたち~ [Kunan wo koete - Senchū sengo wo ikinuita kodomotachi ; Au-delà des épreuves – Les enfants qui ont survécu à la guerre et à l’après-guerre], Shōwakan, 2001.
5 Dans le catalogue, le kamishibai renvoie au kamishibai illustré développé à partir du début de l’ère Shōwa, où l’on montre des images peintes sur papier tout en racontant l’histoire ou en inscrivant des textes, selon Suzuki Kazufumi, « 戦時下の紙芝居と子どもたち―日中戦争期の作品から » [« Senjika no kamishibai to kodomotachi – Nicchū sensō-ki no sakuhin kara » ; « Le kamishibai en temps de guerre et les enfants : œuvres de la guerre sino-japonaise »], dans : 戦後80年 戦争と子どもたち [Sengo 80-nen : Sensō to kodomotachi ; 80 ans après la guerre : la guerre et les enfants], Seigensha, Kyoto, 2025, p. 32.
6 Ōgushi Junji, « 戦争と子どもたち » [« Sensō to kodomotachi » ; « La guerre et les enfants »], dans : Hironaka Tomoko, Tsukamoto Keisuke et Fujii Motohiko, 80 ans après la guerre [Sengo 80-nen], op. cit., p. 8-19.
7 Ibid., p. 15-16. Le shōkokumin est la première image publique de l’enfance moderne au Japon, définie comme celle d’un futur citoyen de la nation et centrée sur la formation du caractère, de la discipline morale et du sens du devoir. Voir : Mark A. Jones, Children as Treasures: Childhood and the Middle Class in Early Twentieth Century Japan, Cambridge, Harvard University Asia Center, 2010.
8 Mikio Furukawa, « 子どもの姿に託された希望と現実──「戦後80年 戦争と子どもたち」(レポート) » [« Kodomo no sugata ni takusareta kibō to genjitsu – “Sengo 80-nen : Sensō to kodomotachi” repōto » ; « L’espoir et la réalité confiés à l’image des enfants – 80 ans après la guerre : la guerre et les enfants (compte-rendu) »], Intānetto Myūjiamu [en ligne], mis en ligne le 11 novembre 2025, URL : https://www.museum.or.jp/report/123426 [consulté le 25 mars 2026]. Misawa Mugi, « 「戦後80年戦争と子どもたち」(郡山市立美術館)レポート。子供を見つめる眼差しに潜む、画家たちの本音と葛藤 » [« “Sengo 80-nen : Sensō to kodomotachi” (Kōriyama Shiritsu Bijutsukan) repōto. Kodomo wo mitsumeru manazashi ni hisomu, gakatachi no honne to kattō » ; « 80 ans après la guerre : la guerre et les enfants (musée municipal d’art de Kōriyama) : compte rendu. Les vérités intimes et les conflits des peintres à l’œuvre dans les regards portés sur les enfants »], Bijutsu Techō [en ligne], mis en ligne le 02 mars 2026, URL : https://bijutsutecho.com/magazine/news/report/32190 [consulté le 25 mars 2026].
9 Tanaka Naoko, « 日独伊親善図画:忘れられた児童画が語りかけるもの » [« Nichi doku i shinzen zuga : wasurerareta jidōga ga katarikakeru mono » ; « Dessins d’amitié Japon-Allemagne-Italie : ce que nous disent des dessins d’enfants oubliés »], dans : Hironaka Tomoko, Tsukamoto Keisuke et Fujii Motohiko, 80 ans après la guerre [Sengo 80-nen], op. cit., p. 93-95
10 Aurore Yamagata-Montoya, Normalising the Japanese Child: Imagined Childhood in Institutional Photographs since the Second World War, thèse doctorale dans le domaine des études culturelles, University of the West of England, Bristol, 2014, p. 159
11 Ōgushi Junji, « La guerre et les enfants », op. cit., p. 15-16 ; Tsukamoto Keisuke, « 「勤労」の子どもたち―学徒勤労動員、その諸相 » [« “Kinrō” no kodomotachi – gakuto kinrō dōin , sono shosō » ; « Les enfants du “travail” – divers aspects de la “mobilisation des élèves au travail” »], dans : Hironaka Tomoko, Tsukamoto Keisuke et Fujii Motohiko, 80 ans après la guerre [Sengo 80-nen], op. cit., p. 146
12 Ibid., p. 146-160.
13 Fujii Motohiko, « 戦時下の書道教育瞥見 » [« Senjika no shodō kyōiku bekken » ; « Aperçu de l’enseignement de la calligraphie en temps de guerre »], dans : Hironaka Tomoko, Tsukamoto Keisuke et Fujii Motohiko, 80 ans après la guerre [Sengo 80-nen], op. cit., p. 161-173.
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Référence électronique
Aurore Yamagata-Montoya, « Hironaka Tomoko, Tsukamoto Keisuke et Fujii Motohiko, 戦後80年 戦争と子どもたち [Sengo 80-nen : Sensō to kodomotachi ; 80 ans après la guerre : la guerre et les enfants] », Strenæ [En ligne], 28 | 2026, mis en ligne le 25 juillet 2026, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/strenae/13203 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ppc
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