Représenter l’engagement : rhétorique visuelle du Rahan de Chéret
Résumés
Par un travail de copie de vignettes et de planches de la bande dessinée Rahan, ce travail étant initialement destiné à élaborer un discours théorique sur l’art, l’auteur met en évidence la rhétorique visuelle à l’œuvre dans les dessins d’André Chéret. Pratiquer ces détournements lui permet de trancher pour une relative monosémie qui fait l’efficacité de ces images. Rahan apparaît comme une bande dessinée où le langage est action, et où des gestes de désignation, d’opposition, de tension, fondent plastiquement une culture de l’émancipation par le débat.
Entrées d’index
Mots-clés :
art contemporain, bande dessinée, interprétation, détournement, création, recherche universitaire, histoire de l'artKeywords:
contemporary art, comic book, interpretation, détournement, creation, academic research, art historyPlan
Haut de pageTexte intégral
Introduction : Théorie de l’art des âges farouches
1Interrogé en 1999 par des internautes sur sa bande dessinée Rahan, le scénariste Roger Lécureux a dénié toute influence directe de la doctrine communiste sur les histoires qu’il a racontées. Ainsi répondit-il à la question directe « Rahan est-il communiste ? » :
- 1 Marc Rioux, « Interview de Roger Lécureux », Rahan.org, hiver 1999, URL : http://www.rahan.org/inte (...)
Il faut définitivement remettre les choses à leur place ! Pif tout d'abord, n'a jamais fait apparaître de notion politique dans son journal et j'en sais quelque chose, puisque j'en ai été le rédacteur en chef pendant plusieurs années. Je ne pense pas que vouloir faire le bien soit dédié au seul parti communiste, tout le monde a envie de faire « le bien » ! L'amalgame m'énerve un peu car jamais une de mes histoires n'a pu faire de mal et le seul journal existant à l'époque était le journal de Pif, un formidable tremplin pour les auteurs dynamiques car les tirages hebdomadaires atteignaient parfois plus de 800 000 exemplaires… À méditer1 !!!
- 2 Les dessins sont consultables à l’adresse : https://www.facebook.com/media/set/?set=a.1021832663102 (...)
2Comment peut-on aujourd’hui envisager la dimension engagée de la bande dessinée Rahan ? C’est ici par une approche plastique et iconologique, plutôt que littéraire et historique, que je vais tenter de répondre. J’ai consacré une partie des années 2019 et 2020 à l’élaboration d’une centaine de dessins2 pour une série intitulée Théorie de l’art des âges farouches. L’idée était de reproduire des cases et des planches de Rahan et d’en changer les textes, et parfois le dispositif de mise en page, pour évoquer des questions vives de l’art contemporain. L’objectif avoué de l’entreprise est de produire de la théorie de l’art, et l’utilisation de cette série de dessins comme outil servant à considérer le potentiel discursif du graphisme de Chéret n’est qu’incidente dans mon projet. Cet article renverse ainsi la perspective dudit projet en se concentrant sur la rhétorique visuelle élaborée par Chéret, et c’est le contenu théorique des dessins qui en devient incident.
3Cette idée de dessiner pour faire émerger le matériau d'un travail universitaire inscrit ma démarche dans la recherche-création, telle qu'elle est pratiquée dans la 18e section du CNU, accueillant des artistes-chercheurs : l’idée générale en est qu’un travail plastique ou artistique peut, tout autant qu’un effort textuel ou discursif, constituer un acte de recherche universitaire. Sa restitution sous la forme textuelle conventionnelle d’un article vise à mettre en évidence l’articulation de deux registres de pensée ainsi définis par le didacticien Pierre Gosselin :
- 3 Pierre Gosselin, « La recherche en pratique artistique, spécificité et paramètres pour le développe (...)
[…] la problématique de la recherche en pratique artistique est directement liée à la nature de cette même pratique qui va et vient continuellement entre, d’une part, le pôle d’une pensée expérientielle, subjective et sensible et, d’autre part, le pôle d’une pensée conceptuelle, objective et rationnelle3.
4L’origine de cette démarche peut être rattachée à deux figures du milieu de l’art du xxe siècle qui ont revendiqué la visualité comme une méthode de pensée. J’invoquerai d’abord la méthode de l’historien de l’art Heinrich Wölfflin lorsqu’il travailla à son ouvrage sur Albrecht Dürer, paru en 1905 :
- 4 Germain Bazin, Histoire de l’histoire de l’art, Paris, Albin Michel, 1986, p. 177.
Wölfflin avait loué un atelier d’artiste et vivait tout entouré des gravures du peintre de Nuremberg, réparties sur les murs ; s’efforçant de reconstituer l’acte créateur, il alla jusqu’à retracer d’après le modèle vivant certaines positions du corps dans les œuvres de Dürer, ce qui prouve le besoin de « visualiser » qui était en lui. Il voulait vérifier Dürer de visu4.
5Par la confrontation des dessins de Dürer aux conditions supposées de leur réalisation (d’après le modèle vivant), Wölfflin est parvenu à montrer par l’expérience graphique les déformations que Dürer faisait subir à la vérité anatomique. Le dessin a ici une fonction heuristique : l’action de tracer fait émerger une forme de pensée inédite et pragmatique.
- 5 Leszek Brogowski, Ad Reinhardt, Peinture moderne et responsabilité esthétique, Chatou, Les éditions (...)
6La seconde figure à laquelle réfère ma démarche est celle de l’artiste américain Ad Reinhardt, qui parallèlement à une abstraction radicale jouant de nuances de couleurs tellement infimes qu’elles en étaient irreproductibles par la photographie, produisit en 1946 des collages illustratifs et humoristiques faits pour être reproduits dans la presse5, exposant sa doctrine de l’art moderne. Empruntant au graphisme des comics comme aux détournements de gravures du xixe siècle tels que les pratiquait l’artiste surréaliste Max Ernst, les collages de Reinhardt incarnent le pari alors inédit (et aujourd’hui encore très rarement relevé) de mettre de l’humour dans un discours sur l’art qui relève communément d’une tradition philosophique on ne peut plus sérieuse.
- 6 Ibid.
Ces images sont drôles. Le sens de l’humour est un extraordinaire antidote à la tentation de pureté […] Le rire permet de prendre de la distance ; c’est un outil critique et autocritique6.
7Cette distance, ce détachement que suppose l’humour avec son objet semble parfaitement compatible avec la posture du théoricien qui implique également un mouvement paradoxal de distance et de proximité : Reinhardt, en un certain sens, réactive la stratégie qui a été relevée dans la figure d’un « Montaigne humoriste » :
- 7 André Berthiaume, « Montaigne humoriste », Études littéraires, vol. 4, n° 2, août 1971, p. 187–207, (...)
Cette forme supérieure de l'esprit suppose une distance ambiguë par rapport à une réalité difficile, un double mouvement d'adhésion et de refus qui coïncide avec l'attitude fondamentale de Montaigne7.
8Si Reinhardt exprimait dans ses peintures abstraites sa propre « tentation de pureté », j’ai dû éclaircir pour mon propre compte quelle était la pureté à laquelle je m’attaquais avec mes dessins. J’ai d’abord cru pouvoir m’en prendre à la pureté du héros positif : mes premières tentatives faisaient de Rahan un artiste un peu idiot, mis en scène dans des situations désavantageuses (illustration 8). Mais je me suis très vite rendu compte qu’il était bien plus facile de conserver le caractère original de Rahan : j’en ai donc fait un alter ego, un personnage vertueux guidé par ses convictions, volontiers imprécateur et donneur de leçons. Ce profil s’est rapidement imposé suite à l’observation attentive des images de la bande dessinée, ce qui a constitué une première intuition de la force de sa rhétorique visuelle. La pureté à laquelle je m’attaque à travers le personnage de Rahan est donc plutôt celle de la philosophie idéaliste de Kant ou de Hegel qui a nourri un discours sur l’art toujours présent aujourd’hui.
9Le travail plastique engagé sur Rahan est très simple : il s’agit d’abord de sélectionner des vignettes ou des planches de BD, selon leur pure éloquence visuelle ; ensuite de les copier par décalquage à la table lumineuse, puis de changer les textes pour faire en sorte que le résultat évoque certains sujets de théorie de l’art. Une mise en couleur à l’encre vient appuyer les effets spatiaux déjà présents dans les dessins de Chéret. Puisque j’opère un glissement de sens et de destination en inventant de nouveaux textes, il s’agit de copie d’interprétation. Contrairement à Wölfflin, je n’ambitionne pas de « reconstituer l’acte créateur » de Chéret, mais plus simplement d’utiliser la fonction heuristique de la copie d’interprétation.
- 8 Philippe Baryga, « La copie d’interprétation : des amateurs refont la peinture occidentale », commu (...)
10J’ai déjà exploré cette fonction dans un contexte pédagogique. Pour former à l’art les enseignants du premier degré, j’ai mis au point un exercice consistant à leur demander de copier à la peinture, en un temps limité à deux ou trois heures, un tableau occidental de la Renaissance ou du Baroque8. À l’issue de ce temps de pratique plastique, les étudiants ou les enseignants sont capables de parler en experts du tableau qu’ils ont copié en explorant des yeux et du pinceau ses moindres détails. De même, après avoir copié les dessins d’André Chéret, devrais-je être capable d’en formuler une analyse pertinente.
11L’ambition heuristique des dessins décalqués des planches de Rahan est d’explorer la rhétorique visuelle mise en œuvre par André Chéret, sur les scenari de Roger Lécureux, entre 1969 et 1977. Sans étudier directement Pif Gadget en tant qu’objet éditorial, j’explore cette rhétorique visuelle qu’avaient sous les yeux les lecteurs de Pif quand ils lisaient une des séries les plus populaires du magazine. Mon travail met en valeur tout ce qui y évoque plastiquement le débat, la contestation, le conflit, et questionne aussi la capacité de ces images à supporter la polysémie à laquelle je les force. J’espère ainsi mettre en évidence que malgré la déclaration de Lécureux, déniant l’influence du communisme sur son travail, Rahan véhiculait, parfois uniquement par le dessin, les éléments d’une éducation politique au sens large.
12Pour rendre lisibles mes vignettes au-delà de l’analyse plastique que j’en livre, il me faudra nécessairement donner des clés d’interprétation des éléments de théorie de l’art que j’y ai superposés. Cela me met dans la position inconfortable d’avoir à expliquer mes propres blagues. Au-delà de cette inconvenance, j’escompte mettre à jour la cohérence de mon projet en démontrant que finalement Rahan peut endosser le rôle d’un théoricien de l’art d’une manière tout à fait crédible.
1. Cadre culturel
- 9 « Chez Debord, le détournement appliqué à la bande dessinée obéit davantage à l’objectif de mettre (...)
- 10 François Ayroles, « Substitution textuelle à partir de Michel Vaillant », dans : OuBaPo 6 juin 2015(...)
- 11 Étienne Lécroart, « La BD in situ, 2011 », dans : OuBaPo 6 juin 2015, p. 176. Le matériau de départ (...)
- 12 Gabriela Manzoni, Comics retournés, Paris, Séguier, 2016.
13L’ambition créative de ces dessins, qui a précédé leur fonction heuristique, est de véhiculer par le moyen de la bande dessinée mes idées personnelles, théoriques et philosophiques sur l’art. J’emploie pour cela un moyen éprouvé : le détournement de bandes dessinées existe depuis que l’Internationale situationniste en a fait, dès 19589, un outil de diffusion et de vulgarisation d’idées radicales, en même temps qu’elle y superposait une certaine poétique du décalage. Plus tard, les adeptes de l’OuBaPo ont réactivé cette démarche du détournement : François Ayroles a retravaillé les textes de pas moins de sept pages de Michel Vaillant10 pour y articuler autoréférentialité et autocritique ; Étienne Lécroart a fait de même, lui aussi dans une visée ontologique, avec des strips issus d’un manuel de bricolage11. Ces deux exemples m’intéressent surtout pour l’intérêt que leurs auteurs portent aux questions théoriques : un grand plaisir se dégage de l’autoréférentialité de cette théorie de la bande dessinée en bande dessinée. Le terme de détournement étant connoté politiquement et empreint d’esprit de sérieux, la Bordelaise Gabriela Manzoni préfère employer pour son travail celui de « retournement ». Formée en philosophie et émule de l’artiste pop américain Roy Lichtenstein, Manzoni reproduit des cases de bandes dessinées de type romance des années 50 à 70, en substituant aux dialogues des aphorismes de Nietzsche, Beckett ou Cioran12.
- 13 Thierry Groensteen (dir.), Le bouquin de la bande dessinée, Paris, Robert Laffont/Bouquins, 2020, e (...)
- 14 Nadeije Laneyrie-Dagen, L’invention du corps, Paris, Flammarion, 2006.
14Rahan, lui, est très rarement drôle : plongé dans des situations qui n’ont rien de cocasse, il s’en sort par l’action héroïque, par un sérieux d’ingénieur, par la confrontation physique ou verbale ; son monde est celui de la survie. Il correspond parfaitement à la typologie du héros d’aventure que la BD internationale a développé depuis les années 193013. Supérieur, moraliste, comme un dieu antiquisant qui associerait la perfection du corps à celle de la vertu, il n’est pas très différent en cela du Christ dans les tableaux religieux de la Contre-Réforme14 : cette analogie facilitera mes références à l’iconologie conventionnelle de la peinture européenne. La spécificité de mes détournements a surtout été d’insuffler de l’humour dans les situations, et à ce titre le terme de « retournement » employé par Gabriela Manzoni conviendra sans doute davantage.
- 15 François Jullien, Dé-coïncidence, D’où viennent l’art et l’existence, Paris, Grasset, 2017.
15Je peux aussi considérer que j’ai déplacé Rahan vis-à-vis du modèle du héros positif, sans toutefois le retourner en son contraire (un anti-héros ou un héros comique) ; que je l’ai décontextualisé en transformant par l’adjonction textuelle son milieu paléolithique en milieu de l’art, milieu auquel, normalement (c’est-à-dire si l’on s’en tient aux indices visuels) il n’est pas adapté ; et c’est cette désadaptation qui le fait exister comme théoricien de l’art. Pour reprendre le mot de François Jullien, je l’ai « dé-coïncidé15 ».
- 16 Article L122-5 du Code de la propriété intellectuelle.
16J’ai tous ces exemples de détournements en tête quand je commence ma Théorie de l’art des âges farouches, mais je souhaite aussi m’en démarquer en redessinant à la main les images ; le plaisir du faire, de l’artisanat, est un argument nécessaire mais non suffisant pour justifier ce parti-pris. La lenteur d’une exécution minutieuse, en ce qu’elle donne du temps à la réflexion, constitue un motif plus important : concrètement, j’ai inventé les nouveaux textes en m’imprégnant des possibilités visuelles que me dévoilait mon labeur manuel. Mais la raison plus impérieuse est d’éviter d’être accusé de plagiat ou de contrefaçon. D’un point de vue juridique, relativement au droit de la propriété intellectuelle, mes productions se situent dans l’exception de parodie16. Un avocat roué défendra que l’absence relative de qualité de mon trait, réduit à un laborieux décalquage, rend surtout honneur par comparaison à la virtuosité de Chéret.
2. Méthode de travail
- 17 Puisque la vocation de cet article est de revenir sur le journal Pif Gadget, je choisis cependant d (...)
17Le travail commence par un repérage minutieux à travers les dix volumes de l’Intégrale Rahan en noir et blanc publiée par Soleil entre 2009 et 201417. Cette première lecture permet de retenir des extraits (cases, strips ou planches entières) pouvant servir mon propos, et d’en identifier trois catégories :
-
des moments où des œuvres d’art pariétal apparaissent, comme dans « La bête plate » (1970, paru dans Pif n° 48) ou « La caverne des tromperies » (1975, Pif n° 334). Ici, ce qui est montré revêt un statut d’œuvre dans la diégèse même. Un lecteur non formé à l’histoire de l’art peut parfaitement identifier la nature artistique des artefacts représentés.
-
Des moments où sont mis en scène des objets ou des situations qui, aux yeux d’un amateur d’art contemporain, peuvent passer pour des œuvres : la définition de l’œuvre d’art est ici en même temps extra-diégétique et anachronique. Entrent dans cette catégorie les squelettes du « Clan Sauvage » (1971, Pif n° 126) qui peuvent faire penser à une œuvre d’Adel Abdessemed, ou le vieillard qui compte les jours dans « Le captif du grand fleuve » (1974, Pif n° 296), et semble être une pré-incarnation de Roman Opalka. Je joue alors de la connivence avec un lecteur qui posséderait les références nécessaires à la compréhension de l’analogie. Cette connivence culturelle est au centre du pacte de lecture.
-
- 18 « La mort de Rahan », 1977 (Pif n° 443).
- 19 « Les hommes sans cheveux », 1972 (Pif n° 198).
- 20 « Comme l’aurait fait Craô », 1970 (Pif n° 60).
- 21 « Le dernier homme », 1972 (Pif n° 166).
Et surtout, parce que la théorie de l’art est une dialectique, un effort d’argumentation, et qu’elle polarise souvent les opinions, j’ai prélevé nombre d’images de conflits18, de discussions tendues19, de gestuelles et d’expressions faciales éloquentes20, de séances de questions21, de rapports de forces. C’est là le grand atout de Rahan : les péripéties y sont sociales et font intervenir le dialogue et la réflexion. Il est encore question de connivence, mais cette fois sur des idées et des théories artistiques que mon lecteur idéal maîtriserait un peu. Le fond de mon hypothèse est cependant que l’idée que je place comme enjeu de la dispute n’importe pas du tout. J’ai décidé de parler de théorie de l’art, mais si j’avais décidé d’invoquer l’épistémologie des sciences ou le droit international, les situations sélectionnées dans la BD seraient tout autant restées lisibles comme conflits, discussions tendues, rapports de forces. Bien sûr, la vérification de ce postulat nécessiterait un nouveau travail de retournement.
- 22 Curieusement, un des plus ardents défenseurs de cet essentialisme est Ad Reinhardt dont les collage (...)
- 23 Nelson Goodman, « Quand y a-t-il art ? » [1977], dans : Manières de faire des mondes, Nîmes, Jacque (...)
18Une fois que ces vignettes, strips ou planches sont choisies et extraites de l’épisode, je m’efforce d’en oublier le contexte narratif d’origine pour pouvoir y ajouter mes préoccupations de théoricien de l’art. Mon objectif à ce stade est double : faire rire ou sourire un public averti, sur le mode de la connivence déjà évoqué, mais aussi faire preuve d’intégrité en exprimant mes propres convictions sur ce qu’est réellement l’art : il ne s’agit pas de faire rire ou sourire à tout prix, au risque d’une erreur épistémologique ou d’un reniement de mes convictions. Cet aspect de mon travail n’étant pas en rapport direct avec ma démonstration, je me contenterai d’indiquer que mes convictions me placent en opposition à l’essentialisme22 faisant de l’œuvre d’art un objet doté de qualités intrinsèques et invariables. Je me situe dans la lignée de la théorie fonctionnaliste de Nelson Goodman : est une œuvre d’art ce qui, dans un dispositif historiquement et socialement déterminé, fonctionne comme une œuvre d’art23. L’illustration 13 en fournit un résumé suffisant. On trouvera aussi dans mes énoncés une trace de critique marxiste prêtant attention aux conditions économiques et sociales de production et de réception des œuvres.
3. Analyse visuelle
19Les images produites ici ne sont pas que des illustrations d’un discours, mais constituent les données de ma recherche. Indépendamment de l’éventuel intérêt de ces dessins dans le domaine de la théorie de l’art, leur interprétation vise à révéler les ressorts visuels et plastiques employés par Chéret, que la temporalité lente de l’acte de copie manuelle a permis d’identifier et d’observer attentivement.
- 24 Jean Clottes, Pourquoi l’art préhistorique ?, Paris, Gallimard, 2011, coll. « Folio essais », p. 25 (...)
20« La bête plate » raconte un usage de l’art qui consiste à utiliser les images peintes d’animaux comme cibles pour prédire les succès d’une future chasse. Cet usage oraculaire, par ailleurs largement contesté par les préhistoriens24, évoque la motivation magique de la production esthétique, mais aussi le pragmatisme certain de sa réception : le spectateur est celui qui se sert de l’œuvre comme cible. Dans le texte d’origine, Rahan, sous le coup de la sidération, répète « Une bête plate… Une bête plate… » : le choc esthétique semble le priver de la faculté de formuler une pensée. Or la théorie de l’art doit nécessairement dépasser cette idée qu’il se passe quelque chose d’indicible entre l’œuvre et le spectateur. Dans mon retournement, la grotte ornée devient un musée ou un centre d’art, dispositif au fonctionnement identifié, dont on sait qu’il présuppose la séparation entre œuvre et spectateur. Cette sacralisation de fait, sur le principe du Noli me tangere, s’applique aussi bien aux œuvres ayant été conçues selon cette doctrine de la séparation, dominante depuis l’invention des musées, qu’à celles antérieures au paradigme muséal et qui étaient conçues pour être utilisées (on peut citer dans cette vaste catégorie les vases et cratères historiés de la Grèce antique, les statues de processions religieuses, ou encore les retables dont on manipulait des volets selon le calendrier liturgique). L’enjeu idéologique du musée est entièrement résumé dans ce dispositif spatial qui sépare l’œuvre du spectateur, et que Rahan transgresse ici en touchant la paroi. Plus loin dans l’épisode, Rahan s’accorde d’ailleurs à considérer avec les membres du clan que le bon usage des images peintes est de les viser avec des armes. Le point de désaccord tient à ce que contrairement au clan, Rahan ne voit rien de magique dans cet exercice d’adresse.
21Dans la vignette retenue, le sens généré par le changement de texte s’appuie sur des éléments visuels élaborés par Chéret et inchangés dans le processus de copie : l’expression faciale de sidération de Rahan, l’aspect haptique de sa relation à l’œuvre. J’exploite aussi la profondeur utilisée pour articuler deux moments du récit : la contemplation de Rahan devant les peintures au premier plan et le retour des chasseurs en arrière-plan. Sur un plan intermédiaire, les femmes en colère attendent ce retour.
- 25 Adel Abdessemed, Habibi, 2003, collection MAMCO, Genève.
22Dans la perspective d’une satire de l’art contemporain, l’imagerie macabre et complaisante d’Adel Abdessemed25 constitue une cible privilégiée : elle fait appel à une émotion fondée sur des standards iconologiques (comme le crâne humain issu des vanités du xviie siècle) devenus des poncifs pour une génération d’artistes ; dans les années 2000 tous et toutes ont fait leur crâne : David Mach, Damien Hirst, Gabriel Orozco, Annette Messager, Jan Fabre, Jean-Michel Alberola… Le catalogue de l’exposition C’est la vie ! Vanités de Caravage à Damien Hirst, présentée à Paris au musée Maillol en 2010, perpétue la trace de cette mode iconographique. J’ai la même répulsion pour les facilités expressives de ce genre que Rahan envers les cruautés du « Clan sauvage » (1971, Pif n° 126). Par un effet élémentaire de perspective, Rahan, qui est derrière le squelette, paraît plus petit que ce dernier ; Chéret exprime ainsi le fait que Rahan soit émotionnellement dominé par cette vision. Mais ce qu’il faut surtout saluer ici, c’est le travail du dessinateur sur l’ombre comme expression de l’état d’esprit du personnage. Si mon retournement change radicalement la perception que le lecteur peut avoir de la situation, l’attitude corporelle de Rahan, complétée par les idéogrammes autour de sa tête, reste identifiable comme l’expression d’une émotion forte : la peur dans la version de Chéret, la consternation dans la mienne.
23J’ai pu décliner trois versions contradictoires de la vignette montrant le vieil homme qui compte les saisons (« Le captif du grand fleuve », 1974, Pif n° 296), simplement parce que le travail de Roman Opalka, qui ressemble à la situation inventée par Lécureux, est très ambigu : il est en même temps très détaché et éminemment expressif. Chéret représente ce personnage comme une allégorie du Temps : son ptérodactyle présente une analogie visuelle avec la faux que lui met dans la main Otto van Veen dans son tableau de 1608 ; mais son comportement envers Rahan fait aussi penser au lion de Saint Jérôme, qui éloigne les intrus pour que son maître puisse se consacrer à sa grande tâche.
24Devenu artiste dans mes versions, le vieillard montre son travail, une pierre plate scarifiée de signes de comptage du temps, et explique en même temps sa démarche. L’articulation entre image et texte est redoublée de celle entre rencontre sensible et explication, qui fonde la critique d’art. Cette image met en évidence le fait que très souvent, dans Rahan, les protagonistes passent du temps à désigner et à commenter des objets. Du point de vue du potentiel critique, ce retournement ne laisse aucune échappatoire à l’artiste fictif : les deux premières versions l’accusent de sentimentalisme, et toutes le taxent d’un registre différent d’incompétence : indigence graphique, malhonnêteté intellectuelle, pauvreté idéationnelle.
25L’exemple de dispute issu de « La mort de Rahan » (1977, Pif n° 443, intégrale tome 5) est très propice au retournement en ce que sa rhétorique visuelle est aussi savante que facilement perceptible. Elle articule une gestuelle éloquente, des expressions faciales claires et une science accomplie de l’espace. L’espace de la première case permet, par un jeu d’arrière-plan, de faire apparaître le clan hébété (par la drogue selon l’histoire de Lécureux, par la déception que leur cause une mauvaise exposition dans ma version). La main droite de Rahan sort du cadre et ses jambes sont largement écartées comme pour une course, ce qui indique une possibilité de passage de la diatribe à l’action. La seconde case met aussi les mains en valeur, l’une par le procédé graphique très dynamique du raccourci, et l’autre – un poing serré – par sa position en bordure de cadre, comme pour en sortir elle aussi. L’issue physique du conflit verbal ne fait déjà aucun doute. Chéret utilise le procédé cinématographique du champ/contre-champ pour représenter un face à face tout en ne représentant aucun de ses deux protagonistes de profil ou de dos. L’exemple suivant montre une autre solution à ce problème plastique mais cette fois en une seule image, dans la seconde case.
- 26 Anne Larue et Magali Nachtergael, Histoire de l’Art d’un nouveau genre, Paris, Max Milo, 2014, p. 6 (...)
26J’ai pu m’appuyer sur le rôle que Lécureux donne aux femmes, contestataires comme dans « Les hommes sans cheveux » (1972, Pif n° 198), parfois émancipées du patriarcat. Les types physiques sont ici remarquables, l’aspect sec et affûté de la femme contrastant fortement avec l’homme dont la corpulence même est un signe de domination, dans la tradition de la caricature politique anti-bourgeoise. Cette domination est renversée dans la première case par le fait de situer l’homme en arrière-plan, ce qui le fait paraître plus petit que la femme par un effet élémentaire de perspective déjà évoqué. Ce jeu sur l’échelle des personnages indiquant des positions de domination est une constante dans le travail de Chéret. Ma référence à la fille du Tintoret est empruntée à la relecture féministe de l’histoire de l’art entreprise par Anne Larue26, et la mention de Sonia Delaunay évoque la visée utilitaire de l’art, déniée par les philosophes idéalistes.
- 27 Pierre Bourdieu et Hans Haacke, Libre-échange, Paris, Dijon, Seuil, Les Presses du Réel, 1993.
- 28 « Le secret de l’enfance de Rahan », 1974 (Pif n° 261).
27Ces deux cases issues de « Comme aurait fait Craô » (1970, Pif n° 60) montrent un très bel exemple de double rhétorique visuelle : Rahan parle avec les mains, et Chéret parle avec l’espace, en utilisant le champ/contre-champ pour signifier l’opposition entre deux personnages, et le jeu d’échelle (grand-petit) suscité par la perspective pour montrer un rapport de domination qui s’inverse, sur la deuxième case, par l’effet performatif de la parole de Rahan qui lui fait reprendre le dessus. La thématique du retournement explore la question du statut de l’artiste, telle qu’évoquée par un échange entre Pierre Bourdieu et Hans Haacke27. Le lecteur de Rahan y percevra l’écho d’un questionnement qu’a posé l’épisode tardif de « L’enfance de Rahan »28 : doit-il garantir sa sécurité par la solitude, ou doit-il aller au-devant des autres hommes ?
28Cette image (« Le dernier homme », 1972, Pif n° 166) montre l’exemple d’un rapport de forces inversé entre l’adulte seul et les enfants organisés en collectif et assaillant Rahan de questions agressives. Dans cette bande dessinée, le langage est action : argumenter, persuader, contester, est aussi important que courir ou se battre. La physicalité des images, marquées par l’omniprésence de corps quasi nus et musclés, rencontre la performativité des énoncés langagiers. Les textes du retournement synthétisent les représentations initiales dépréciatives de la figure de l’artiste auxquelles sont confrontés les artistes intervenants et les enseignants d’arts plastiques au collège. Dévoiler les idées reçues sur l’art, les déconstruire et les remplacer par une théorie viable et actualisée, tels sont justement les objectifs de ma Théorie de l’art des âges farouches.
29Cet examen de la rhétorique visuelle mise en œuvre par André Chéret dans Rahan a ainsi pu mettre en évidence :
-
la présence d’objets de curiosité, artistiques ou non, porteurs d’une possibilité d’interprétation dans le contexte extra-diégétique de l’art contemporain ;
-
le pouvoir d’énonciation des espaces représentés, qui articulent les relations entre les personnages et leurs modifications d’une case à l’autre : l’espace est la plupart du temps une forme symbolique évoquant la domination ;
-
le rôle central des mains, qui soulignent les paroles et indiquent ainsi que le langage est action, mais aussi qu’à tout moment un engagement dans le débat peut entraîner un engagement physique.
4. questionner la polysémie des images
30Après avoir commenté la plastique des images de Chéret, je vais m’attarder sur les distorsions de sens que j’ai pu leur faire subir, afin interroger la capacité de ces images à être, ou non, polysémiques. Peut-on faire dire tout et n’importe quoi aux cases de Rahan coupées de leur contexte narratif ? J’ai avancé plus haut qu’un retournement de ces images pourrait véhiculer des contenus autres que la théorie de l’art, et que le changement du texte pourrait n’avoir qu’une conséquence limitée sur le sens de l’image dans le cas spécifique de ces vignettes empruntées à Chéret.
31Issue de l’épisode inaugural « Le secret du Soleil » (1969, Pif n° 1), cette image un peu absurde d’un humain juché sur une tortue géante me fait penser à Searching for utopia, la sculpture de Jan Fabre installée face à la mer dans la ville balnéaire de Nieuwpoort, en Belgique, en 2003. Dans mes premiers dessins, j’avais commencé par faire de Rahan une sorte de benêt, un étudiant en art enthousiaste, pas très cultivé et auto-complaisant. Le fait que je n’aie pas réussi à tenir longtemps cet axe de fiction impliquant un Rahan idiot et dilettante m’a fait formuler l’hypothèse que les images de Chéret ne pouvaient pas supporter n’importe quel retournement : les situations sont identifiables, les caractères et les intentions des personnages sont lisibles, et l’ensemble reste dénué d’humour ou d’ironie. Sur l’intégralité de la série, Rahan est rarement ridicule, sauf dans ce tout premier épisode initiatique qui commence par une scène où il s’adresse à un kangourou en le prenant pour un humain.
- 29 Jacqueline Lichtenstein, Les raisons de l’art, Essai sur les théories de la peinture, Paris, Gallim (...)
32Par la suite, au contraire, Rahan semble toujours avoir une longueur d’avance sur les clans qu’il rencontre. Cela se traduit par une expression faciale satisfaite, par cette mise en espace, déjà évoquée, qui hiérarchise les personnages et, dans cette vignette (« Mort à la manta », 1970, Pif n° 67), par le fait que Rahan sache fabriquer un objet alors que les autres personnages de la case ne font rien de leurs mains. Le langage visuel de Chéret ne me laisse ici pas d’autre choix que de présenter Rahan comme quelqu’un de légèrement supérieur, ce que je peux décider de traduire comme un artiste supérieur aux non-artistes (ce qui ne me plaît pas beaucoup), ou comme un artiste supérieur à d’autres artistes parce sa pratique de la théorie le rend plus conscient des enjeux de son travail. Cette idée n’est pas nouvelle : l’Académie royale de peinture et de sculpture, fondée à Paris en 1648, sélectionnait ses membres sur leur capacité à discourir devant leurs pairs, lors de conférences savantes, à propos d’une œuvre ou d’un problème artistique29. Comme pour ces anciens académiciens, la supériorité de Rahan se fonde sur une double capacité, d’abord à discourir, mais surtout à faire, à produire des objets capables de résoudre des problèmes, comme ici un hameçon pour pêcher une raie géante. Les tailles des personnages et les différences entre l’expression inquiète et méfiante des villageois et celle insouciante et assurée de Rahan sont les données visuelles qui ont suscité mon interprétation.
33La permanence des ressorts iconiques employés semble indiquer que les dessins de Chéret parviennent à exprimer en toute conscience un point de vue dialectique très assuré, et plaide pour une relative monosémie de ces images. Cependant, en plusieurs occasions, j’ai pu reproduire deux fois la même image et lui adjoindre des textes différents donnant aux personnages des intentions opposées. Nous en avons déjà vu un exemple avec trois légendes différentes sur le vieil homme qui compte (illustration 3), mais cette divergence était plutôt due à la complexité de la démarche artistique d’Opalka dont l’image convoquait la référence.
34Un épisode de Rahan débute par une tentative du héros de tailler dans le bois une copie de son coutelas, le coutelas lui-même servant à la fois d’outil et de modèle (« Les Singes hommes », 1971, Pif n° 147). La vignette choisie peut représenter une méditation mélancolique sur la ressemblance et le mensonge en art, ou être interprétée comme une pensée cynique sur la facilité qui consiste pour un artiste à décliner à l’infini une idée séduisante. Les deux options semblent opposées ; mais en fin de compte, il s’agit toujours d’un être humain réfléchissant sur une production imitative. Une analyse visuelle plus détaillé de l’image tranche en faveur de la première interprétation. La posture corporelle ramassée de Rahan évoque la figure de la mélancolie fixée en 1504 par Albrecht Dürer mais déjà employée par Gérard de Saint-Jean dans son Saint Jean-Baptiste dans le désert (vers 1485-90) et reprise depuis notamment par Domenico Fetti vers 1623, Auguste Rodin (Le Penseur, 1880) ou Edvard Munch dans plusieurs tableaux des années 1890. S’il manque à Rahan de tenir sa joue dans sa main pour répondre à ce standard iconographique, un effet de vent dans les cheveux ajoute une tonalité romantique possiblement empruntée au portrait de Chateaubriand par Girodet. Il n’y aurait donc rien dans cette image qui appelle à une interprétation cynique, et mon second retournement relève d’un effet comique par rupture de cohérence entre l’image et le texte. Ma première version illustre ainsi ce que l’image fait aux mots, et la seconde ce que les mots font à l’image. Puisque je détourne ou retourne ces images, il y a forcément, de fait, polysémie ; mais cette polysémie ne s’appuie pas sur l’image, elle la force et l’accule à l’ironie, au décalage.
35Cet autre extrait du « Captif du grand fleuve » est lui aussi décliné en deux versions : dans le premier cas, l’artiste sollicite l’aide d’une institution, et dans le second il la refuse. Mais ces deux possibilités de conflit s’ancrent sur une situation mise en scène par Chéret avec force et éloquence, selon des ressorts déjà mis en évidence : importance des mains, jeux d’échelles, éloquence des expressions faciales. Cet exemple d’une case à laquelle je prête deux interprétations ne plaide pas pour une polysémie des images de Chéret : les deux ajouts textuels que j’invente sont très proches dans leur forme ; c’est tout à fait évident avec la répétition du « comment oses-tu ». Je peux faire dire ce que je veux aux personnages dessinés, mais les relations des protagonistes, les tensions, les oppositions sont déjà fixées par l’image. Dans mon travail d’interprétation, je déduis le texte de la forme de l’image, alors que Chéret travaillait à l’inverse : il déduisait la forme de ses images du texte du scénario de Lécureux. C’est donc bien à une déconstruction de la combinaison image-texte que je me suis livré dans ces retournements.
5. Qu’en déduire pour la théorie de l’art ?
36Les analyses de mes dessins montrent ce que la théorie de l’art, plaquée sur Rahan, nous enseigne sur le fonctionnement de la BD. J’aimerais retourner la question pour demander ce que le retournement de la BD Rahan apporte à la théorie de l’art.
37D’abord, et j’ai posé en introduction ce présupposé de ma démarche, la théorie de l’art est dialectique et polémique : le choix de la BD Rahan pour lui servir de véhicule se justifie par l’analogie quasi systématique qu’on peut construire en comparant les situations des récits de Lécureux et Chéret et celles du milieu de l’art ; et cette analogie se décline en différentes confrontations :
-
confrontation à des faits a priori incompréhensibles (Rahan) ou à des objets complexes, opaques, paradoxaux (art) (illustrations 1 et 2) ;
-
confrontation à des sorciers charlatans ou à des mauvais artistes et des philosophes essentialistes (illustrations 4 et 5) ;
-
confrontation à des maîtres abusifs ou à des responsables d’institutions qui décident quel type d’art est digne d’être montré (illustrations 6 et 11) ;
-
confrontation à des contextes singuliers dans lesquels une forte dissonance cognitive va se faire ressentir ou à des milieux dans lesquels la notion d’art reste au mieux évasive (illustration 9), au pire négative (illustration 7).
- 30 Howard Becker, Les mondes de l’art [1982], Paris, Flammarion/Champs, 2010.
- 31 André Malraux, La tête d’obsidienne, Paris, Gallimard, 1974.
38Ensuite, la bande dessinée en général, et Rahan en particulier, est un véhicule idéal pour mettre en cause le régime de visibilité conventionnel de l’art, consistant en un face à face séparé entre œuvre et spectateur. Je peux élargir le champ de vision et montrer autour de Rahan des artistes, des critiques d’art, des conservateurs de musée, des galeristes, des assistants, des collectionneurs (« La pierre magique », 1969, Pif n° 17), des collégiens (illustration 7). C’est tout un « monde de l’art » qui est mis en scène, dans une approche sociologique héritée d’Howard Becker30, bien plus à même d’expliquer l’art que les philosophes idéalistes qui pensent l’art en l’absence d’objets, ou des essentialistes qui, dans la lignée d’André Malraux, identifient l’artiste à la figure du sorcier31.
39On peut ainsi montrer que l’art n’est pas une qualité magique infusée dans un objet ; l’art est un dispositif. Un extrait du « Pays à peau blanche » (1969, Pif n° 39) m’a permis de formuler une description assez exacte de ce dispositif qui articule un lieu, un objet, des spectateurs et des usages sociaux. Il faut prendre garde à ajouter à ce dispositif une sorte de mode d’emploi qui explique au spectateur comment il doit se comporter dans cette situation, car le statut de spectateur d’art nécessite un apprentissage. Mes retournements, et en particulier celui de l’illustration 13, constituent un tel type de mode d’emploi.
40Enfin la bande dessinée peut montrer des process de production, ce qui contribue à démythifier l’acte de création et à l’articuler à la réalité sociale. Ce détour par la critique marxiste de l’art est l’écho direct d’une réflexion récurrente de Roger Lécureux sur l’organisation sociale du travail, et de la proposition qu’il formule, dans « Les pierres qui brûlent » (1976, Pif n° 387) d’une autogestion des moyens de production.
Conclusion
- 32 Michaël Lilin-Philippe Baryga, Prendre la vague, Une contribution à une pratique des usages balnéai (...)
41J’ai eu, depuis cette Théorie de l’art des âges farouches, l’occasion d’explorer un autre héros de Pif Gadget par le retournement. Exposant avec l’artiste Michaël Lilin au musée Opale-Sud de Berck-sur-Mer32, nous avons décidé qu’à la place du texte théorique introductif du catalogue, nous ferions expliquer notre travail artistique par des cow-boys. Sur mon scénario et mon découpage, Michaël Lilin et moi avons produit 27 demi-planches de BD en décalquant des passages du Teddy Ted de Roger Lécureux et Gérald Forton, avec l’autorisation de ce dernier.
42J’ai pu constater la différence très importante de la rhétorique visuelle de Forton avec celle de Chéret. Forton s’appuie essentiellement sur des « trognes » inspirés des westerns de Sergio Leone, sur les oppositions de caractères s’exprimant par des différences physiques, et sur un travail virtuose de l’ombre. J’ai retenu très peu de scènes d’action, et la volonté d’élaborer une histoire complète (à la différence de Théorie de l’art des âges farouches qui comprend surtout des vignettes isolées, et rarement une planche entière) m’a souvent obligé à un découpage case par case du travail de Forton pour resserrer le propos sur des questions artistiques. Seules quelques scènes de dialogues ont été conservées telles quelles, et ces scènes ont montré la différence de statut du langage entre Teddy Ted, où sa fonction est explicative, et Rahan où elle est polémique et confrontationnelle, cette différence s’incarnant dans des choix de mise en scène beaucoup plus dynamiques et spatiaux chez Chéret.
- 33 N. Laneyrie-Dagen, L’invention du corps, op. cit., p. 60-62.
43La bande dessinée Rahan de Lécureux et Chéret est unique en ce qu’elle s’attache à mettre en scène des disputes, des postures connotant une intense réflexion, des moments de fabrication, des gestes disruptifs qui, dans le cadre de ces retournements, font de Rahan un véritable artiste de son époque (celle de 1968, pas du paléolithique), un artiste s’épanouissant dans son opposition aux routines et aux paresses intellectuelles. La mise en scène de conflits cognitifs, intellectuels et moraux, de déconstruction de croyances, l’illustration des tensions inévitables entre liberté individuelle et responsabilité collective, s’opèrent plastiquement par les choix graphiques de Chéret, en particulier par divers procédés de désignation : désignation d’un objet, d’une situation, d’un phénomène, par le geste, par la parole, par l’action. Sans qu’il n’ait jamais été avancé que Chéret s’intéressât à la peinture ancienne, on ne peut que relever la coïncidence avec une iconographie savante. L’importance des mains renvoie au langage gestuel à l’œuvre dans la peinture de la Renaissance33 : on pense aux nombreuses études de mains de Dürer et à son Jésus parmi les docteurs (1506), à l’expressivité des mains et des gestes dans le panneau central du retable d’Issenheim de Grünewald, au langage gestuel des Tricheurs ou des personnages de La diseuse de bonne aventure de Georges de La Tour. Chéret lui-même présentait ce parti-pris comme un moyen d’impliquer physiquement le lecteur :
- 34 Arnaud Gueury et André Chéret, « Rencontre avec André Chéret – Dessinateur de Rahan », Bulles d'enc (...)
En bande dessinée, j’ai donc toujours essayé d’entrainer le lecteur à faire ce que Rahan faisait. Par exemple, quand on voit Rahan coudre – son slip forcément, il n’a rien d’autre (rires) – on voit ses mains coudre à la première personne, comme si c’était les nôtres. J’ai essayé de faire la même chose quand il plonge ou qu’il reçoit un coup de poing. Ça permet au lecteur d’être dans l’histoire en ouvrant l’album, ça me plaît énormément34.
44Cet effet est amplifié par le fait que c’est le corps lui-même de Chéret qui est dessiné :
- 35 Jean-Sébastien Chabannes et André Chéret, « André Chéret (Rahan/Domino) : Le dynamisme de mon perso (...)
(…) je dois avouer qu’au tout début de la création du personnage, je me regardais souvent dans un miroir : mains, pieds, muscles etc. Cela m’a beaucoup aidé pour la morphologie de Rahan ! (Rires)35
45Il est singulier que dans une bande dessinée le corps du dessinateur et celui du lecteur soient ainsi corrélés. Au-delà de cette implication corporelle, Rahan est une bande dessinée où l’on prend le temps de se réunir et de polémiquer autour d’objets (au sens large). Que les protagonistes en sortent transformés est une routine commune à tous les récits héroïques. Par contre, la mobilisation des procédés visuels de désignation, et le fait qu’ils constituent la thématique des aventures en même temps que les moyens visuels de les raconter, est tout à fait unique, et fait de Rahan, non pas un héros communiste, mais une allégorie politique, celle de l’émancipation par le débat.
Notes
1 Marc Rioux, « Interview de Roger Lécureux », Rahan.org, hiver 1999, URL : http://www.rahan.org/interview/interviewlecureux.html [consulté le 1er février 2022]. La ponctuation de la citation a été respectée.
2 Les dessins sont consultables à l’adresse : https://www.facebook.com/media/set/?set=a.10218326631024537&type=3.
3 Pierre Gosselin, « La recherche en pratique artistique, spécificité et paramètres pour le développement de méthodologies », dans : Pierre Gosselin et Éric Le Coguiec (dir.), La recherche création-Pour une compréhension de la recherche en pratique artistique, Québec, Presses de l'Université du Québec, 2006, p. 29.
4 Germain Bazin, Histoire de l’histoire de l’art, Paris, Albin Michel, 1986, p. 177.
5 Leszek Brogowski, Ad Reinhardt, Peinture moderne et responsabilité esthétique, Chatou, Les éditions de la transparence, 2011, p. 9.
6 Ibid.
7 André Berthiaume, « Montaigne humoriste », Études littéraires, vol. 4, n° 2, août 1971, p. 187–207, DOI : https://doi.org/10.7202/500182ar.
8 Philippe Baryga, « La copie d’interprétation : des amateurs refont la peinture occidentale », communication présentée au colloque L’enseignement aux non-spécialistes dans les deux premiers cycles universitaires : le cas des arts, 9-10 avril 2019, Chamalières, ESPÉ de Clermont-Auvergne.
9 « Chez Debord, le détournement appliqué à la bande dessinée obéit davantage à l’objectif de mettre en abîme leur aventure collective avec des accents ludiques et épiques ». Anna Trespeuch-Berthelot, L’Internationale situationniste, De l’histoire au mythe (1948-2013), Paris, PUF, 2015, p. 69.
10 François Ayroles, « Substitution textuelle à partir de Michel Vaillant », dans : OuBaPo 6 juin 2015, Paris, L'Association, 2015.
11 Étienne Lécroart, « La BD in situ, 2011 », dans : OuBaPo 6 juin 2015, p. 176. Le matériau de départ est une sélection des dessins de Roland Garel pour Le bricolage : 100 trucs pour la maison, par Pierre Auguste, Paris, Chancerel, 1979.
12 Gabriela Manzoni, Comics retournés, Paris, Séguier, 2016.
13 Thierry Groensteen (dir.), Le bouquin de la bande dessinée, Paris, Robert Laffont/Bouquins, 2020, entrée « Héros », p. 364a.
14 Nadeije Laneyrie-Dagen, L’invention du corps, Paris, Flammarion, 2006.
15 François Jullien, Dé-coïncidence, D’où viennent l’art et l’existence, Paris, Grasset, 2017.
16 Article L122-5 du Code de la propriété intellectuelle.
17 Puisque la vocation de cet article est de revenir sur le journal Pif Gadget, je choisis cependant d’indiquer les références de première parution des épisodes mentionnés plutôt que de référer à l’intégrale Soleil.
18 « La mort de Rahan », 1977 (Pif n° 443).
19 « Les hommes sans cheveux », 1972 (Pif n° 198).
20 « Comme l’aurait fait Craô », 1970 (Pif n° 60).
21 « Le dernier homme », 1972 (Pif n° 166).
22 Curieusement, un des plus ardents défenseurs de cet essentialisme est Ad Reinhardt dont les collages critiques ont inspiré ma démarche. Reinhardt écrivait en 1962, dans un texte intitulé Art-as-art : « La seule chose à dire sur l’art, c’est que c’est une chose en soi. L’art est art en tant que tel et laissons tout le reste au reste. L’art en lui-même n’est rien d’autre que de l’art. L’art n’est pas ce qui n’est pas de l’art ».
23 Nelson Goodman, « Quand y a-t-il art ? » [1977], dans : Manières de faire des mondes, Nîmes, Jacqueline Chambon, 1992.
24 Jean Clottes, Pourquoi l’art préhistorique ?, Paris, Gallimard, 2011, coll. « Folio essais », p. 25-31.
25 Adel Abdessemed, Habibi, 2003, collection MAMCO, Genève.
26 Anne Larue et Magali Nachtergael, Histoire de l’Art d’un nouveau genre, Paris, Max Milo, 2014, p. 68-71.
27 Pierre Bourdieu et Hans Haacke, Libre-échange, Paris, Dijon, Seuil, Les Presses du Réel, 1993.
28 « Le secret de l’enfance de Rahan », 1974 (Pif n° 261).
29 Jacqueline Lichtenstein, Les raisons de l’art, Essai sur les théories de la peinture, Paris, Gallimard Essais, 2014, p. 12.
30 Howard Becker, Les mondes de l’art [1982], Paris, Flammarion/Champs, 2010.
31 André Malraux, La tête d’obsidienne, Paris, Gallimard, 1974.
32 Michaël Lilin-Philippe Baryga, Prendre la vague, Une contribution à une pratique des usages balnéaires de l’art, exposition du 30 novembre 2021 au 27 février 2022, Musée Opale-Sud, Berck-sur-Mer, commissariat Yannick Courbès.
33 N. Laneyrie-Dagen, L’invention du corps, op. cit., p. 60-62.
34 Arnaud Gueury et André Chéret, « Rencontre avec André Chéret – Dessinateur de Rahan », Bulles d'encre [en ligne], 1er février 2013, URL : http://www.bdencre.com/2013/03/10285_rencontre-avec-andre-cheret-dessinateur-de-rahan/.
35 Jean-Sébastien Chabannes et André Chéret, « André Chéret (Rahan/Domino) : Le dynamisme de mon personnage, c’est ce qui me motive ! », ActuaBD [en ligne], 11 septembre 2015, URL : https://www.actuabd.com/Andre-Cheret-Rahan-Domino-Le-dynamisme-de-mon-personnage-c-est-ce-qui-me-motive.
Haut de pageTable des illustrations
![]() |
|
|---|---|
| Légende | Illustration 1 : Vignette décalquée de « La bête plate » (1970, Pif n° 48) |
| URL | http://journals.openedition.org/strenae/docannexe/image/9275/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 264k |
![]() |
|
| Légende | Illustration 2 : Vignette décalquée du « Clan sauvage » (1971, Pif n° 126) |
| URL | http://journals.openedition.org/strenae/docannexe/image/9275/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 139k |
![]() |
|
| Légende | Illustration 3 : Vignette décalquée du « Captif du grand fleuve » (1974, Pif n° 296) |
| URL | http://journals.openedition.org/strenae/docannexe/image/9275/img-3.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 124k |
![]() |
|
| Légende | Illustration 4 : Vignette décalquée de « La mort de Rahan » (1977, Pif n° 443) |
| URL | http://journals.openedition.org/strenae/docannexe/image/9275/img-4.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 165k |
![]() |
|
| Légende | Illustration 5 : Vignette décalquée des « Hommes sans cheveux » (1972, Pif n° 198) |
| URL | http://journals.openedition.org/strenae/docannexe/image/9275/img-5.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 171k |
![]() |
|
| Légende | Illustration 6 : Vignette décalquée de « Comme aurait fait Craô » (1970, Pif n° 60) |
| URL | http://journals.openedition.org/strenae/docannexe/image/9275/img-6.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 192k |
![]() |
|
| Légende | Illustration 7 : Vignette décalquée du « Dernier homme » (1972, Pif n° 166) |
| URL | http://journals.openedition.org/strenae/docannexe/image/9275/img-7.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 143k |
![]() |
|
| Légende | Illustration 8 : Vignette décalquée du « Secret du Soleil » (1969, Pif n° 1) |
| URL | http://journals.openedition.org/strenae/docannexe/image/9275/img-8.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 140k |
![]() |
|
| Légende | Illustration 9 : Vignette décalquée de « Mort à la manta » (1969, Pif n° 67) |
| URL | http://journals.openedition.org/strenae/docannexe/image/9275/img-9.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 171k |
![]() |
|
| Légende | Illustration 10 : Vignette décalquée des « Singes hommes » (1971, Pif n° 147) |
| URL | http://journals.openedition.org/strenae/docannexe/image/9275/img-10.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 179k |
![]() |
|
| Légende | Illustration 11 : Vignette décalquée du « Captif du grand fleuve » (1974, Pif n° 296) |
| URL | http://journals.openedition.org/strenae/docannexe/image/9275/img-11.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 151k |
![]() |
|
| Légende | Illustration 12 : Vignette décalquée de « La pierre magique » (1969, Pif n° 17) |
| URL | http://journals.openedition.org/strenae/docannexe/image/9275/img-12.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 140k |
![]() |
|
| Légende | Illustration 13 : Vignette décalquée du « Pays à peau blanche » (1969, Pif n° 39) |
| URL | http://journals.openedition.org/strenae/docannexe/image/9275/img-13.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 301k |
![]() |
|
| Légende | Illustration 14 : Vignette décalquée des « Pierres qui brûlent » (1976, Pif n° 387) |
| URL | http://journals.openedition.org/strenae/docannexe/image/9275/img-14.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 562k |
Pour citer cet article
Référence électronique
Philippe Baryga, « Représenter l’engagement : rhétorique visuelle du Rahan de Chéret », Strenæ [En ligne], 20-21 | 2022, mis en ligne le 01 octobre 2022, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/strenae/9275 ; DOI : https://doi.org/10.4000/strenae.9275
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page





























