Cyril Triolaire, Le Théâtre en province pendant le Consulat et l’Empire
Cyril Triolaire, Le Théâtre en province pendant le Consulat et l’Empire, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal, 2012, pp. 566.
Testo integrale
1Grâce, notamment, à Christine Carrère-Saucède, l’idée que l’étude du théâtre dans les provinces est un véritable objet de recherche universitaire a pris forme depuis un certain nombre d’années maintenant (voir sa Bibliographie du théâtre au xixe siècle en province, Auch, 2002, mise à jour en 2012 sur le site du Cérédi de l’Université de Rouen), et des thèses relevant en général de l’histoire culturelle permettent de vérifier la pertinence de ses intuitions. À la suite de pionniers isolés, comme Jacques Magnin (Les Théâtres municipaux de la province, 1909), Paul d’Estrée, qui consacre de nombreuses pages à la province dans son Théâtre sous la Terreur (1913), ou Jean Nattiez, qui a retracé l’Histoire du théâtre en Picardie avant 1848 (1958) et La Vie théâtrale des troupes ambulantes en Picardie à l’époque du privilège (1967), sont venus des travaux qui «couvrent» peu à peu les différentes provinces. On évoquera (que les oubliés me pardonnent) les livres d’Henri Lagrave et Philippe Rouyer pour Bordeaux (1985, tome I seul paru), Pierre Jourda pour Montpellier (2001), Malincha Gersin pour Lyon (sa thèse, 2007), François Cavaignac pour Étampes (2007), Romuald Féret sur Théâtre et pouvoir en Seine-et-Oise et Seine-et-Marne (2009); le dossier en ligne dirigé par Florence Naugrette et Patrick Taïeb à Rouen (2003); les articles publiés dans deux volumes collectifs de 2004 par Christine Le Bozec sur Rouen, Karin Large sur Nantes, Clotilde Tréhorel sur Dijon, ou Cyril Triolaire sur le Puy-de-Dôme. Et bien d’autres, mais je m’arrête à ce dernier nom, qui est celui qui nous occupe ici.
2Ce chercheur très actif a mené à bien et soutenu en décembre 2008 une thèse d’histoire moderne sur l’activité dramatique entre 1800 et 1815 dans ce qui était alors le onzième arrondissement théâtral, et qui couvrait les départements actuels de l’Allier, de l’Ardèche, de l’Aveyron, du Cantal, de la Loire, de la Haute-Loire, de la Lozère et du Puy-de-Dôme. Il en a fait un livre qui, certes, s’inscrit naturellement dans la collection des Presses universitaires Blaise-Pascal intitulée «Études sur le Massif Central», mais qui propose, par-delà ses analyses circonstanciées, maintes orientations synthétiques valant pour toute la France impériale. Sa riche bibliographie va d’ailleurs dans ce sens, même si elle est nettement plus développée, discipline oblige (je le dis en regrettant cette compartimentation qui a la vie dure), du côté des études historiques que de l’histoire du théâtre telle que la pratiquent les «littéraires» dont je fais partie: pour ne prendre qu’un seul mais remarquable exemple, je me suis étonné de ne voir cité nulle part l’ouvrage classique de Charles Beaumont Wicks, The Parisian Stage (University of Alabama Press, 5 vol., 1950-1969), qui énumère par leur titre, leur genre, leur lieu de première représentation et bien sûr leur(s) auteur(s), la quasi-totalité des pièces créées à Paris de 1800 à 1900; certes, Cyril Triolaire travaille sur le théâtre de la province et non de Paris, mais il montre lui-même à quel point ce théâtre vit sur les succès venus de la capitale, et le répertoire de Wicks, malgré ses lacunes connues – l’opéra italien, les tout petits théâtres – et ses erreurs, d’ailleurs assez rares, demeure une référence de base difficilement négligeable (j’en juge, en tout cas, par l’usage constant que j’en fais).
3Il est possible qu’une telle lacune s’explique, en partie, par l’orientation même de la recherche sur le théâtre chez un enquêteur comme Triolaire: formé à Clermont par l’historien Philippe Bourdin, lui-même connu par ses nombreux travaux sur la période révolutionnaire et impériale, il s’est imposé en très peu d’années comme un maître ès dépouillements d’archives, aux Archives nationales de Paris et, surtout, dans les fonds départementaux et /ou municipaux de la région sur laquelle il a si bien travaillé. Ces investigations novatrices lui permettent de proposer de nombreux développements inédits, que concrétisent les tableaux, graphiques et cartes qui ponctuent le volume et qui concernent aussi bien la fréquentation et la programmation des salles, que les mouvements des troupes locales et extérieures et, dans la mesure où l’on peut s’en faire une idée à partir de documents plus souvent lacunaires ou disséminés qu’exhaustifs, le comportement du public. C’est là, entre autres, que Cyril Triolaire est habile à replacer sa recherche spécifique dans une configuration plus vaste; il montre notamment que le contrôle gouvernemental étroit qui prévaut à Paris sous l’Empire s’exporte mal dans les départements, où l’inertie du goût et des élites locales constitue souvent un frein naturel. Napoléon avait pu brider l’expression dans sa capitale en réduisant à huit (en 1807) le nombre des théâtres autorisés et en contrôlant les principaux journaux, dont les «Débats» devenus le «Journal de l’Empire». Cette censure est moindre en province, et l’activité y continue en bonne part sur son erre ancienne.
4Après un rappel de ce qu’était ce «Projet central napoléonien» (titre du chapitre I), Cyril Triolaire passe en revue tous les angles sous lesquels on peut tenter de saisir l’activité théâtrale d’une région de France: la police (censure et surveillance), l’argent (qui a une forte tendance à manquer), l’architecture et la gestion des salles, les artistes (amateurs et professionnels), les répertoires et les programmes (reprises et créations, œuvres venues de Paris et œuvres du crû), les thèmes traités (avec une forte prégnance de la célébration du régime et de son chef), le public, la critique; chaque étape mérite l’éloge par le soin avec lequel sont emmagasinés, triés, traités et synthétisés les résultats: on ne sait pas tout après avoir lu Triolaire, mais tout ce que l’on sait s’appuie sur des fondations sûres. Après cela, à chacun ses préférences et ses regrets: les informations sur les pièces de théâtre elles-mêmes, et sur leur contenu, sont assez pingres; en revanche, un chercheur aussi mauvais connaisseur de la province que je peux l’être constate avec un très grand intérêt combien faible est la part du mélodrame sur les scènes auvergnates entre 1800 et 1815, alors que ce genre, on le sait, triomphe à Paris à la même époque; le public de province préfère massivement le vaudeville et la comédie, qui représentent à peu près les deux tiers du nombre des pièces jouées. Il y a sûrement là un point d’étonnement (pour moi) à éclaircir, car un auteur comme Pixerécourt, le roi du mélodrame, a donné dans son Théâtre choisi de 1841 le nombre des représentations de toutes ses pièces, en séparant Paris et la province, mais sans spécifier de tranches chronologiques: lorsqu’il dit que Cœlina ou l’Enfant du mystère, son premier grand triomphe (1800), dont Cyril Triolaire note (p. 346) qu’il n’a jamais été joué en Auvergne jusqu’en 1815, a été donné 1089 fois hors de Paris («Liste chronologique de mes pièces», Théâtre choisi, t. I, Tresse, 1841, p. lvii), d’abord il ne fournit à son lecteur aucun moyen de contrôler ce total, et ensuite il est possible que, l’effet de retard jouant, la province n’ait commencé à courir vraiment voir cette pièce qu’à partir de la Restauration. Cela me paraît tout de même un peu surprenant, et l’enquête mériterait à coup sûr d’être menée.
5Au terme du parcours, Cyril Triolaire propose une riche conclusion intitulée «Système napoléonien des spectacles et nouvelle ère théâtrale», où il prouve, au-delà de sa virtuosité dans l’élaboration et l’exploitation des tableaux et des graphiques de détail, sa capacité de synthèse, sa perception à la fois large et fine de tout le paysage français. On sort de son enquête non sur l’impression d’une étude pulvérisée, mais sur des vues amples, et sur le désir, aussi, que se multiplient des travaux d’une telle qualité.
6La réalisation matérielle du volume est soignée. Les cartes et graphiques qui, sauf une exception, n’utilisent que les niveaux de gris, sont cependant assez lisibles, et la relecture du texte a été attentive. On peut toujours chicaner à propos de certains choix typographiques (les citations en italique, et dans un corps trop gros; les chiffres des notes de bas de page imprimés dans un gras agressif), mais ce sont des détails. Ce qu’il faut dire, c’est qu’avec un tout petit nombre d’autres, ce livre est un livre pionnier, dont le besoin scientifique était une évidence, et dont la réussite accroît encore ce caractère de nécessité. Il fallait l’écrire, comme il convient d’écrire encore d’autres enquêtes du même genre; mais rien ne garantissait qu’il serait si réussi. Je dis: magistral.
Per citare questo articolo
Notizia bibliografica
Patrick Berthier, «Cyril Triolaire, Le Théâtre en province pendant le Consulat et l’Empire», Studi Francesi, 172 (LVIII | I) | 2014, 151-153.
Notizia bibliografica digitale
Patrick Berthier, «Cyril Triolaire, Le Théâtre en province pendant le Consulat et l’Empire», Studi Francesi [Online], 172 (LVIII | I) | 2014, online dal 01 aprile 2014, consultato il 10 agosto 2026. URL: http://journals.openedition.org/studifrancesi/2176; DOI: https://doi.org/10.4000/studifrancesi.2176
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