Dominique Dupart, Le Lyrisme démocratique ou la naissance de l’éloquence romantique chez Lamartine 1834-1849
Dominique Dupart, Le Lyrisme démocratique ou la naissance de l’éloquence romantique chez Lamartine 1834-1849, prix de thèse de l’Assemblée nationale, Paris, Honoré Champion, 2019, 437 pp.
Testo integrale
1Le sujet de thèse choisi par Dominique Dupart est original, car la destinée de Lamartine, hors normes par sa renommée littéraire tout autant que par son échec politique, prête vraiment à réflexion sur la place du poétique dans la vie sociale au xixe siècle. Son sens du lyrisme collectif est impressionnant: il a su dès l’aube de sa créativité adresser une parole confidentielle à un large public. Faire de la poésie un drapeau oratoire est sa façon de concevoir son sacerdoce langagier. L’argumentation lyrique touche l’opinion par la presse et la tribune, non plus le seul cercle des lettrés.
2La démarche de Lamartine est donc profondément démocratique puisqu’il est persuadé de pouvoir faire vibrer la Chambre au rythme du sentiment populaire, constituant par sa voix une histoire républicaine au fil des discussions, où il laisse s’exprimer l’improvisation et le sublime, en quête d’un avenir collectif, radieux et harmonieux. Mais ce rêve d’une politique comme œuvre d’art s’effondre après 1848, l’utopie jacobine d’unité nationale laissant place aux harangues des «Gracchus de villages», comme l’écrit, déçu, le chef du gouvernement provisoire battu aux élections, dans l’éclatement de la classe ouvrière et de la paysannerie provinciale. Le suffrage universel, tant souhaité, a sonné le glas du primat de la parole poétique du tribun. Lamartine a beau continuer à croire à la légitimité donnée par ce pouvoir de voter donné à chacun, le prince-président y trouvera bientôt de quoi transformer sa légitimité d’élu de la nation en pouvoir personnel autocratique. Et il ne restera plus à «l’homme d’État improvisé par le peuple» qu’à plaider par l’écriture historique, les travaux littéraires, et toujours l’amour de la poésie pour la survivance d’un idéal de liberté et de démocratie.
3Ce livre d’une grande hauteur de vues, couronné par le prix de l’Assemblée nationale en 2009, est organisé en cinq temps au fil de la destinée de l’orateur-poète. La première partie étudie «L’éloquence romantique de Lamartine» (pp. 21-72) depuis son accession à la tribune en 1830: l’assemblée est «un lieu spectaculaire qui transforme l’opinion en se donnant à elle comme langue et comme enjeu de la bataille politique» (p. 28); la presse diffuse l’idiome lyrique, la puissance de cette éloquence qui transpose le sublime romantique de l’écrit en une parole vive s’impliquant dans les débats liés aux réformes sociales entreprises.
4La deuxième partie, «L’avenir du lyrisme 1830-1849» (pp. 73-113), sonde le poids de Byron sur la nouvelle perception de la parole humaine, entre hymne à la raison et exaltation de l’émotion: il faut désormais «vivre double», en poète moderne et en orateur engagé, soit par l’alternance des périodes, soit en conjuguant simultanément les deux missions, ce dont Jocelyn se fait l’accomplissement privilégié. Mais être «le seul pasteur de ce pays sauvage» n’est pas aisé: tandis qu’elle cherche à spiritualiser la société, la voix poétique s’exténue par la rencontre des «affaires antilyriques» et la «raison chantée» se forge une «république imaginaire» dont Lamartine cherche des modèles dans les débats antiques comme par ses réflexions sur l’Orient.
5La troisième partie, «L’Éloquence populaire 1834-1837» (pp. 115-205), revient sur les modes d’expression de celui qui se voulait après 1831 le «Bonaparte de la parole». Mais dans son adresse au peuple le guette le danger d’exciter les passions au risque de compromettre la paix publique. Il faut donc concevoir une langue politique objective et rationnelle, qui sache cependant par son énergie emporter non seulement l’adhésion des députés, mais l’enthousiasme des galeries de la Chambre. Conscient de la diversité des courants, il a le souci de «faire peuple» en travaillant à l’union au profit de lois efficaces. D. Dupart analyse les discours de Lamartine sur l’instruction publique, sur les crédits additionnels, sur l’amnistie, sur l’Orient, sur la loi contre les associations en 1834, sur la juridiction militaire en 1837, et examine leur réception par le forum parlementaire comme dans la presse. Lamartine veut transcrire le sentiment populaire en argument constitutif de la représentation démocratique: il prête son éloquence lyrique, turbulente et émouvante, à ceux qui n’ont pas droit à la parole.
6La quatrième partie, «La Représentation lyrique 1835-1846» (pp. 207-294), se penche sur une autre de ses volontés: adapter sa parole à sa fonction de représentant, délégué des citoyens pour exprimer leur voix. Il milite pour le droit de pétition écrite, transmise par l’éloquence des députés, mais se heurte au manque d’efficacité de ce «suffrage lyrique». C’est pourquoi il pratique aussi les discours lors des banquets de sociétés civiles, notamment sur la peine de mort, sur les enfants trouvés, sur le droit d’octroi des bestiaux, à propos de l’impôt sur le sel, de 1834 à 1838 et en 1846. Sa popularité s’en accroît d’autant par la nature sensible et familière de son éloquence, mais son rêve d’unanimité sociale se heurte vite aux tiraillements des partis et aux vindictes journalistiques. Son engagement abolitionniste de l’esclavage, de 1836 à 1842, ses discours économiques et prolétaires de 1836 à 1847 constituent des points culminants, mais aussi préparent l’amuissement de sa parole face aux ministres de Louis-Philippe.
7La cinquième partie, «Lamartine Pater patriae 1839-1848» (pp. 295-393), examine la période la plus spectaculaire de son éloquence, comme sanctifiée par la nation et reconnue sublime par son immédiateté et sa brièveté désormais, dont témoignent ses discours sur l’adresse en réponse à Thiers en 1839, sur la translation des restes mortels de Napoléon en 1840, sur les fortifications de Paris en 1841. Mais la campagne des banquets de 1847-1848, ponctuée de ses formules lapidaires, tout comme son discours sur la formation du Gouvernement provisoire en février 1848, travaillant à son idéal utopique de «gouvernement d’acclamation», emportent peut-être la foule, ils ne l’empêchent pas d’irriter bientôt la Constituante, d’autant que les journées de juin ont fini de dévaluer sa «parole emmiellée» aux yeux des clubistes.
8Restent alors à Lamartine le «lyrisme retrouvé» d’après 1849 et la mission qu’il se donne d’élucider les retournements des événements par son Histoire de la Révolution de 1848, que Dominique Dupart avait envisagé de confronter à cette éloquence en action, mais qu’elle ne pouvait effectuer dans cet ouvrage déjà copieux et subtil.
Per citare questo articolo
Notizia bibliografica
Lise Sabourin, «Dominique Dupart, Le Lyrisme démocratique ou la naissance de l’éloquence romantique chez Lamartine 1834-1849», Studi Francesi, 197 (LXVI | II) | 2022, 430-431.
Notizia bibliografica digitale
Lise Sabourin, «Dominique Dupart, Le Lyrisme démocratique ou la naissance de l’éloquence romantique chez Lamartine 1834-1849», Studi Francesi [Online], 197 (LXVI | II) | 2022, online dal 01 octobre 2022, consultato il 19 août 2026. URL: http://journals.openedition.org/studifrancesi/50128; DOI: https://doi.org/10.4000/studifrancesi.50128
Torna suDiritti d'autore
The text only may be used under licence CC BY-NC-ND 4.0. All other elements (illustrations, imported files) may be subject to specific use terms.
Torna su

