Anouchka Vasak, 1797. Pour une histoire météore
Anouchka Vasak, 1797. Pour une histoire météore, Paris, Anamosa, 2022, 432 pp.
Testo integrale
1Pour faire suite à ses travaux sur «le moment 1800», période traditionnellement délaissée par l’histoire littéraire, Anouchka Vasak signe ici un essai sur 1797, une année partagée entre l’an V et l’an VI du calendrier républicain. Malgré ce cadre temporel, l’ouvrage n’a rien d’un instantané ni d’une chronique politique du Directoire. En mettant au centre de l’analyse les glissements profonds qui affectent le savoir et l’imaginaire durant cette période, le livre insiste sur le chevauchement des épistémès et des temporalités. Utilisant 1797 comme un observatoire, A. Vasak interroge les résonances tardives d’événements déjà advenus (comme les morts de Diderot et de Rousseau) ou les prémisses encore virtuelles de changements à venir (comme la formation de Stendhal). Comparée joliment à un «ciel de traîne», cette année constitue un moment suspendu entre deux mondes, à l’image des Quatre Saisons (1798) de Carmontelle, ces transparents qui annoncent, par leur technique, les dispositifs optiques du xixe siècle tout en représentant l’image nostalgique d’une société d’Ancien Régime (pp. 217-221).
2Les douze chapitres du livre, qui se succèdent par fondus enchaînés, trouvent leur unité dans une remise en cause des frontières: frontières entre lettres, sciences et arts, entre folie et raison, entre humanité et sauvagerie, entre la France, l’Europe et Saint-Domingue. Parmi les quelques hypothèses fortes qui ressortent de cette exploration, plusieurs chapitres montrent comment les classifications fixistes de l’aliénisme, de la chimie, de l’histoire naturelle ou de la météorologie, ont soudainement été prises d’inquiétude. Tout en nuançant l’idée d’une rupture épistémologique trop nette entre l’âge classique et l’historicité du xixe, l’autrice montre, à travers le cas de Lamarck, par quelles voies on est passé du fixisme au transformisme. De belles pages sont également consacrées à l’apparition d’une nouvelle subjectivité, caractérisée par l’intermittence, que ce soit à travers le «moi météorologique» (p. 253) des romantiques ou la question de la folie qui, de Pinel à Sade en passant par Théroigne de Méricourt ou Goya, constitue l’un des fils rouges de l’ouvrage. La question de la langue révolutionnaire, qui multiplie les mentions et déverse son trop-plein dans des notes en bas de page, est également éclairante pour comprendre les textes de la période et leur rapport au modèle classique de l’éloquence (p. 191).
3Résumer ces quelques hypothèses historiques ne rend toutefois pas compte de l’originalité formelle de l’ouvrage, qui reprend à son compte un principe formulé dans le texte à propos de l’œuvre d’Alain Corbin: «son objet est adéquat à sa méthode» (p. 418). A. Vasak tente en effet d’appréhender cette «année météore» en tirant de l’époque elle-même les moyens de l’étudier. Les métaphores météorologiques, dont les contemporains firent un usage abondant pour décrire la Révolution ou leur subjectivité, deviennent autant de «mise en abyme» (p. 231) de l’ouvrage lui-même: la fin des chapitres met systématiquement en scène la conformité entre cette «histoire météore» et son objet, caractérisés tous deux par le refus des limites, le glissement des temporalités, l’usage des fragments… Par ce geste d’écriture, étayé notamment par des références à Tim Ingold ou à Emanuele Coccia, l’A. introduit dans l’histoire littéraire des préoccupations qui caractérisaient plutôt jusqu’ici ce qu’on appelle le «tournant ontologique» dans l’anthropologie. Même si toutes ces tentatives actuelles d’aligner la méthode sur l’objet étudié ne reposent pas encore sur un socle épistémologique stable (malgré quelques tentatives de formalisation: cf. John Law, 2004), le livre qui en résulte possède ici une indéniable force d’évocation et fournit une expérience de cette année 1797 d’autant plus sensible qu’elle s’accompagne de nombreuses illustrations et d’une édition très soignée.
Per citare questo articolo
Notizia bibliografica
Lucien Derainne, «Anouchka Vasak, 1797. Pour une histoire météore», Studi Francesi, 198 (LXVI | III) | 2022, 703.
Notizia bibliografica digitale
Lucien Derainne, «Anouchka Vasak, 1797. Pour une histoire météore», Studi Francesi [Online], 198 (LXVI | III) | 2022, online dal 01 dicembre 2022, consultato il 20 luglio 2026. URL: http://journals.openedition.org/studifrancesi/51333; DOI: https://doi.org/10.4000/studifrancesi.51333
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