Évrart de Conty, Livre des problemes de Aristote
Évrart de Conty, Livre des problemes de Aristote. Édition de la partie I d’après le manuscrit autographe. Éd. Françoise Guichard-Tesson et Michèle Goyens, Paris, Honoré Champion, 2024, «CFMA» 205, 774 pp.
Testo integrale
1Après avoir fréquenté pendant de longues années l’œuvre d’Évrart de Conty, F.G.-T. et M.G. offrent ici l’édition de la première des trois parties qui composent le Livre des problemes de Aristote, consacrée à la médecine. D’origine picarde, mort en 1405, Évrart fut à la fois professeur à la Faculté de médecine de Paris et praticien, médecin de Charles V, mais aussi homme de science, écrivain et poète; ne comptant que trois titres, sa production est néanmoins abondante: on lui doit en effet les Eschés amoureux (dont l’attribution repose sur des éléments paléographiques; le poème compte quelque 30 000 vers), le Livre des Eschez amoureux moralisés, commentaire du même poème, et les Problemes de Aristote (ca 1380). L’Introduction, qui ne compte pas moins de 300 pages, constitue une présentation exhaustive de l’homme et du contexte culturel où il a vécu et exercé son activité – notamment le milieu de la cour, particulièrement effervescent vers la fin du xive siècle – ainsi que de ses œuvres. Le «genre» tout médiéval des «problèmes», à savoir d’une science exposée selon le schéma question-réponse et accompagnée d’explications, fait aussi l’objet de quelques pages bienvenues, car les Éditrices y encadrent la traduction d’Évrart dans la filière allant du (pseudo-)Aristote à Barthélemy de Messine (qui traduisit les Problemata de grec en latin), et au commentaire de Pietro d’Abano, qui fournit la base pour la version française. La structure du texte, organisé en trois parties pour un total de 38 «chapitres», le contenu de chacun comportant une partie «texte» et une partie «glose», est aussi amplement illustrée.
2Huit manuscrits des Problemes nous sont parvenus, tous réalisés entre la fin du xive et le début du xve siècle, auxquels s’ajoutent deux copies fragmentaires; en présence du manuscrit autographe (BnF, fr. 24281-24282, numérisé dans Gallica, malheureusement en noir et blanc), le choix du texte de base ne pose pas de problème, mais les Éditrices ne renoncent ni à fournir une description détaillée de chaque manuscrit, ni à proposer une étude des rapports entre ces copies: sans pouvoir aboutir à un stemma, ce travail s’avère précieux, car il prouve que les liens des copies avec l’autographe sont étroits. En effet, sans être un brouillon, les deux volumes de la BnF gardent la trace de très nombreuses interventions successives de l’auteur, qui s’est corrigé parfois en interligne, parfois dans les marges, mais qui a surtout rempli celles-ci de notes, de renvois aux sources, de références (pour en avoir une idée, on se reportera à Gallica ou à la planche 3, p. 131, qui reproduit le f. 17r).
3L’analyse linguistique, très abondante, aurait pu être allégée en négligeant les traits du moyen français commun au profit des régionalismes – picards pour l’essentiel – et des archaïsmes; on comprend bien le respect quasi religieux que les Éditrices manifestent à l’égard d’un manuscrit droit sorti des mains de l’auteur, mais certains traits (hésitations entre soudure et absence de soudure pour les mots composés, alternances entre consonnes doubles et simples, usage abondant de y toutes positions confondues…) sont si communs à la date où Évrart écrit qu’ils ne semblent pas mériter un relevé systématique. Il est en revanche plus intéressant d’observer que le traducteur se corrige lui-même afin de respecter une déclinaison nominale manifestement peu spontanée, au point de produire parfois des hypercorrections (définies comme un «excès de zèle» p. 246). Le lexique constitue bien évidemment un des intérêts majeurs des Problemes: tout comme son contemporain Nicole Oresme, Évrart est confronté aux lacunes du lexique scientifique français et n’hésite pas à forger des néologismes de forme et de sens: quelques pages analysent ce phénomène, dont rendent compte abondamment le Glossaire et les notes en fin de texte. En revanche, rien n’est dit de la ponctuation du manuscrit, sauf pour les signes (pieds-de-mouche, lettrines) marquant la structure du texte; cette lacune nous paraît dommageable, car, d’après ce qui est dit p. 272 à propos de la syntaxe (une incise est isolée entre deux barres obliques afin d’assurer l’association d’un pronom sujet au verbe qui suit), Évrart semble avoir été sensible à l’usage des signes de ponctuation afin de rendre son texte lisible et correctement interprétable.
4Les Problemes sont très clairement édités, en suivant les Conseils de l’École des chartes; le choix de reproduire très exactement la séparation des mots se comprend, mais nous paraît somme toute peu justifié (voir p. 296); nous ne fournirons qu’un exemple: sous la plume d’Évrart pour ce et pource alternent de manière tout à fait aléatoire, alors que pour les lecteurs que nous sommes la différenciation entre pour ce et pource (que) éviterait des ambiguïtés en permettant de comprendre plus rapidement un texte qui n’est pas toujours facile d’accès; somme toute, si on n’hésite pas à introduire les apostrophes – et donc à intervenir sur la soudure / séparation des mots –, le même critère pourrait être adopté pour l’ensemble des mots sans encourir en un délit de lèse-majesté. On remarquera aussi, ce qui nous paraît peu habituel, le choix d’indiquer, outre les changements de feuillets, les lignes de l’autographie, numérotées par cinq (32r50, 32r55, 32v, 32v5 etc.). Les notes, particulièrement riches, fournissent une information abondante tant pour la varia lectio que pour les références aux sources mentionnées, parfois sous une forme abrégée ou incomplète, par Évrart; en l’absence d’une édition critique du texte de Pietro d’Abano, on admirera l’effort assumé par les Éditrices, qui se sont reportées à un incunable produit à Mantoue en 1475.
5Aux compléments attendus – une Bibliographie très fournie (une quarantaine de pages en petits caractères) et un Glossaire dont on a déjà dit l’intérêt – on ajoutera un Index des termes médicaux conservés en français moderne moins attendu mais permettant de mesurer la part de continuité entre la terminologie médicale en moyen français et la nôtre.
6Ne reste qu’à remercier F.G.-T. et M.G. pour le travail accompli jusqu’ici en attendant la parution de la suite: il ne fait nul doute que les Problemes, volet important de la transmission du savoir scientifique à la fin du xive siècle méritaient bien d’être mis à la disposition des médiévistes, historiens, historiens de la littérature, historiens de la science en langue française.
Per citare questo articolo
Notizia bibliografica
Maria Colombo Timelli, «Évrart de Conty, Livre des problemes de Aristote», Studi Francesi, 208 (LXX | I) | 2026, 185-186.
Notizia bibliografica digitale
Maria Colombo Timelli, «Évrart de Conty, Livre des problemes de Aristote», Studi Francesi [Online], 208 (LXX | I) | 2026, online dal 01 maggio 2026, consultato il 22 luglio 2026. URL: http://journals.openedition.org/studifrancesi/70311; DOI: https://doi.org/10.4000/16ay0
Torna suDiritti d'autore
The text only may be used under licence CC BY-NC-ND 4.0. All other elements (illustrations, imported files) may be subject to specific use terms.
Torna su

