Abderrazak Halloumi, «Le Livre de l’Eschiele Mahomet», un manuel d’islamologie au xiiie siècle
Abderrazak Halloumi, «Le Livre de l’Eschiele Mahomet», un manuel d’islamologie au xiiie siècle, Paris, Classiques Garnier, 2024, 551 pp.
Testo integrale
1Abderrazak Halloumi offre aux lecteurs, avec ce précieux essai sur Le Livre de l’Eschiele Mahomet, conçu dans une perspective comparatiste, une œuvre d’une richesse exceptionnelle, qui apporte une contribution fondamentale à la connaissance d’un texte majeur de la culture arabe médiévale, ainsi qu’à celle de sa réception dans le monde chrétien. Parallèlement, la reconstruction de l’histoire du Livre et de sa traduction, ainsi que les hypothèses formulées sur le sens général de cette entreprise, élargissent notre compréhension du vaste mouvement de transfert culturel promu par Alphonse X le Sage dans l’Espagne de la Reconquête.
2Traduit de l’arabe en castillan au xiiie siècle à la cour du roi, ce texte fut ensuite retraduit en latin, puis en français par Bonaventure de Sienne en 1264. L’ouvrage, fondé sur des sources arabo-musulmanes, se développe autour d’un épisode de la vie de Mahomet, «important dans les traditions musulmanes» (p. 22): le voyage nocturne de la Mecque à Jérusalem (l’isrā) et l’ascension céleste (le mi’rāj) du prophète. De plus, la traduction française témoigne d’une transformation littéraire de l’histoire du mi’rāj, qui dépasse le simple statut de hadīth et se configure comme un «récit complet» amalgamant et synthétisant «des sources canoniques et des apports de l’imaginaire populaire» (p. 24). Or, comme l’A. le souligne dans son introduction et l’argumente tout au long de son ouvrage, il y a lieu de s’interroger sur «les véritables raisons qui ont amené à la traduction, dans plusieurs langues européennes, de ce récit particulièrement puisqu’il a été sélectionné par Alphonse X le Sage lui-même» (p. 25). D’autant plus qu’une incohérence apparaît entre les déclarations du prologue – où l’intention affichée est de dénoncer les mensonges de Mahomet et de la nouvelle religion, en confirmant ainsi la vérité du message du Christ – et le résultat final – le Livre étant «la première œuvre qui présente l’islam et son prophète avec bienveillance», tellement que «la polémique antimusulmane passe au second plan» (p. 455). Une visée didactique semble l’emporter sur l’intention originaire, peut-être même sans que les traducteurs en aient conscience.
3L’ouvrage d’Abderrazak Halloumi s’articule en trois parties, précédées de deux brèves Préfaces signées par Éric Palazzo, professeur d’histoire de l’art du Moyen Âge à l’Université de Poitiers, et Martin Aurell, professeur d’histoire médiévale dans la même Université, ainsi que d’une Introduction de l’auteur. La première partie retrace l’histoire du Livre, de ses manuscrits et de ses éditions modernes, puis examine les liens entre Le Livre de l’Eschiele Mahomet et la littérature du mi’rāj, ce qui comporte une recognition détaillée des sources et montre que les «traducteurs du Livre de l’Eschiele Mahomet ont pu combiner et développer» des «cycles narratifs précédents pour produire une œuvre nouvelle», en donnant ainsi «la version complète du voyage de Muhammad» (p. 86). Un espace particulier est consacré à la controverse sur les modèles arabo-musulmans de la Comédie de Dante et aux travaux de Miguel Asín Palacios, Le Livre de l’Eschiele Mahomet pouvant constituer «la preuve formelle» d’un «lien direct entre le récit du mi’rāj et Dante» (p. 38) que celui-ci n’avait pas eu entre les mains. Halloumi se penche ensuite, de manière plus ponctuelle, sur les figures des traducteurs du Livre et sur la traduction de Bonaventure de Sienne, tout comme sur le positionnement de cette traduction dans la polémique islamo-chrétienne et sur le public visé.
4La deuxième partie analyse les rapports entre le Livre et l’imaginaire apocalyptique arabo-musulman, notamment pour ce qui concerne le déroulement de la visite guidée dans l’au-delà de la part du prophète, à travers les deux étapes du trajet nocturne vers Jérusalem et de l’ascension céleste, rendue possible par une échelle (d’où le titre du Livre). Une attention particulière est réservée à la figure du guide de Mahomet, l’archange Gabriel, et à l’illustration de l’imaginaire angélologique qui résulte de la description de l’ascension à travers les sphères célestes. À ce sujet, le Livre donne accès à une meilleure connaissance de l’imaginaire musulman, dont il met en lumière les points communs avec les traditions juive et chrétienne. «Le travail promu par les traducteurs» tend en effet à présenter une vision de l’islam «qui le rattache et l’ancre dans la tradition monothéiste abrahamique autant que le judaïsme ou le christianisme» (p. 452).
5La troisième partie illustre la dimension eschatologique du Livre et la manière dont celui-ci véhicule «une présentation quasiment complète de l’eschatologie musulmane» (p. 453). En abordant la question de la mort et de la prédestination, les traducteurs ont pu traiter du jugement dernier et apporter «un éclairage spécifique […] sur la question de la vision de Dieu au moment du tribunal final» (p. 28). Le compte rendu de l’ascension du prophète permet également une représentation exhaustive de la vision musulmane du paradis, avec ses caractéristiques et son architecture, et apporte des précisions sur la nature des plaisirs paradisiaques, qui ne sont pas exclusivement sensuels et matériels, mais aussi spirituels. Ce faisant, l’un des mérites du Livre «est peut-être de montrer que, dans ses grandes lignes, le paradis promis aux croyants musulmans n’est pas si éloigné de la conception chrétienne» (p. 406). Un second volet de cette partie finale est consacré à la représentation de l’enfer dans le Livre et aux sources, issues de diverses traditions musulmanes, que les traducteurs ont fusionnées afin d’offrir au lecteur une vision globale de l’imaginaire infernal musulman.
6Ces trois parties formant le corps de l’ouvrage de Halloumi sont suivies de dix Annexes d’un très grand intérêt, qui mettent à la disposition du lecteur un aperçu vaste des sources évoquées, ainsi que d’une Bibliographie et deux Index – des noms de personnes et des termes et des notions – qui s’avèrent d’une grande utilité pour une consultation même non systématique de ce volume exceptionnellement riche.
Per citare questo articolo
Notizia bibliografica
Giuliano Rossi, «Abderrazak Halloumi, «Le Livre de l’Eschiele Mahomet», un manuel d’islamologie au xiiiesiècle», Studi Francesi, 208 (LXX | I) | 2026, 187-188.
Notizia bibliografica digitale
Giuliano Rossi, «Abderrazak Halloumi, «Le Livre de l’Eschiele Mahomet», un manuel d’islamologie au xiiiesiècle», Studi Francesi [Online], 208 (LXX | I) | 2026, online dal 01 mai 2026, consultato il 17 août 2026. URL: http://journals.openedition.org/studifrancesi/70343; DOI: https://doi.org/10.4000/16ay3
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