Christine Bénévent, Abécédaire insolite du livre ancien
Christine Bénévent, Abécédaire insolite du livre ancien, Paris, École nationale des Chartes, 2023, «Propos», 87 pp.
Testo integrale
1Les Dictionnaires amoureux sont devenus une présence fixe de l’édition française. En détournant l’ordre rationnel du dictionnaire, ils y introduisent la subjectivité du sentiment et redonnent vie à des savoirs figés. Tout en lui ressemblant, l’ouvrage que nous propose Christine Bénévent n’est pas un dictionnaire. D’ailleurs, il n’est pas non plus «amoureux». Le glissement est double. En passant d’un dictionnaire à un abécédaire, support de l’enseignement qui énumère sous chaque lettre de l’alphabet un ou plusieurs mots, l’ouvrage de Bénévent renonce à la prétention d’exhaustivité qui préside au genre de l’encyclopédie. L’adjectif «amoureux» est remplacé, quant à lui, par «insolite», choix assumé de subjectivité extravagante qui permet d’expliquer la présence d’entrées peu canoniques comme celle de la lettre W «What».
2Pour chaque lettre de l’alphabet, le volume réunit un terme propre à l’histoire du livre, qui est expliqué et élucidé. Un tel travail relevait d’un double défi. D’une part, il fallait sélectionner des objets isolés, mais pertinents, à l’intérieur de l’énorme masse de savoir qui a pu se constituer sur l’histoire du livre au cours des derniers siècles. D’autre part, l’abondance laisse parfois la place à l’indigence quand on se rappelle que l’alphabet français possède en son sein des lettres telles le W ou le Y. Malgré les difficultés, chaque lettre trouve son texte et permet à l’ouvrage d’égrener à la perfection le chapelet alphabétique. Les termes retenus sont: amour/amitié, biblio-, coquille, défets de reliure, ennemis du livre, faux, gothique, habitudes (d’atelier), index, jésus, kleptomanie, lecture, main, notes, orthotypographie, peinture, quatre, recueil, Saint-augustin, truie, Ut, variantes, what, xylographie, Y (salle), z.
3Au fil de ce parcours qui va de l’amour à la lettre Z, on découvre de nombreuses facettes du livre ancien. Par-delà l’éclatement des entrées alphabétiques, le livre se voit décrit sous ses différentes coutures: son support (papyrus, papier, parchemin), ses caractères (gothiques, romains), son format (in-folio, in-quarto, etc.), ses illustrations et décorations (xylographies, peintures), sa reliure. Mais le livre n’est rien sans les hommes et les femmes qui le produisent d’un côté et qui le lisent de l’autre. Une place est également faite aux imprimeurs, aux critiques, aux faussaires, aux fondeurs de caractère, aux conservateurs.
4Bien qu’il ne l’avoue pas dans sa couverture, c’est sous le signe de l’amour que cet ouvrage insolite se place. Cela est normal et attendu: un livre sur les livres ne peut être qu’un livre sur l’amour des livres. Comme le rappelle le texte dès son entrée en matière: «il y a mille façons d’aimer, et mille façons d’aimer les livres». Il y a le «bibliophile», qui hante les boutiques sous ce nom depuis le xviiie siècle, mais d’autres figures de «fous de livres» se livrent à leurs négoces, comme la cohorte des «bibliomanes», ou tous ceux qui s’adonnent à cet amour inconsidéré et bien matériel des livres qui est la «libricité». Et tous les bibliophiles qui s’intéressent à l’histoire du livre français ne peuvent ignorer cette entrée insolite qu’est la salle Y, qui trouve son origine dans les initiatives, prises déjà au xviiie siècle, des anciennes responsables de la Bibliothèque royale. Les «ennemis du livre» ne sont pas oubliés non plus, qui ne sont pas seulement «les blattes et les teignes» dont les humanistes voulaient sauver les textes anciens, mais aussi les hommes eux-mêmes, et en particulier tous ceux qui, dans les dystopies fictionnelles ou dans les régimes totalitaires, vouent une guerre implacable à la pensée et à l’écrit. Comme le dit Italo Calvino, cité par l’auteure, ce seraient d’ailleurs eux seuls qui «accordent aux livres l’importance qu’ils méritent». Fort d’une légèreté apparente et d’une érudition bien réelle, cet abécédaire insolite nous rappelle alors combien le livre et la littérature peuvent être en toute époque des formes de résistance culturelle.
Per citare questo articolo
Notizia bibliografica
Francesco Montorsi, «Christine Bénévent, Abécédaire insolite du livre ancien», Studi Francesi, 208 (LXX | I) | 2026, 198-199.
Notizia bibliografica digitale
Francesco Montorsi, «Christine Bénévent, Abécédaire insolite du livre ancien», Studi Francesi [Online], 208 (LXX | I) | 2026, online dal 01 mai 2026, consultato il 15 août 2026. URL: http://journals.openedition.org/studifrancesi/70521; DOI: https://doi.org/10.4000/16b9d
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