Sylvie Kleiman-Lafon, Antoine Lasalle, traducteur de Francis Bacon. Politiques de la science sous la Révolution et l’Empire
Sylvie Kleiman-Lafon, Antoine Lasalle, traducteur de Francis Bacon. Politiques de la science sous la Révolution et l’Empire, Oxford, Oxford University Studies in the Enlightenment, 2025, 321 pp.
Testo integrale
1Dans la préface des œuvres complètes de Francis Bacon, parues de 1799 à 1802, le chancelier d’Angleterre s’adresse fictivement à la postérité en espérant la venue d’un homme «instruit, comme [lui], à l’école du malheur» (I, p. li), capable de comprendre et de propager sa pensée. Cet homme fut Antoine Lasalle (1754-1829), aventurier naviguant dans sa jeunesse vers la Chine, Saint-Domingue ou la Terre-neuve, candidat malheureux à une chaire d’arabe classique, inventeur du «pantographe», météorologue à ses heures, puis vagabond atteint de surdité, érigé en type littéraire sous la figure du «pauvre Pierre», par le docteur Jean-Louis Alibert et par des écrivains comme Marceline Desbordes-Valmore. C’est en se penchant sur la «vie [de cet] homme infâme» (p. 53) que Sylvie Kleiman-Lafon nous propose d’aborder cette traduction complète des œuvres de Bacon, la seule disponible en français durant le xixe siècle. Pour cela, l’autrice assume un double parti-pris critique.
2Le premier est de s’intéresser davantage au traducteur qu’à la traduction. Même si elle commente certains choix textuels de traduction depuis le latin ou l’anglais («fantôme» pour idolum, par exemple), l’étude de S. Kleiman-Lafon se concentre sur les conditions concrètes d’écriture et sur la matérialité des livres produits. Elle trace ainsi le programme d’une «étude socio-économique des traducteurs au xviiie siècle» (p. 31) en faisant siennes des méthodologies novatrices développées par l’histoire du livre, comme l’étude des fleurons (cf. p. 10) ou le dépouillement des catalogues de bibliothèques (cf. p. 229). Au moyen d’un colossal travail d’archive, l’A. navigue (elle aussi) entre les homonymes, les faux lieux d’édition, les manuscrits disparus, en reconstituant pièce après pièce le parcours de Lasalle et les échos de ses écrits dans la culture française. Elle éclaire au passage des points qui restaient débattus, comme la part de responsabilité qu’a pu avoir Lasalle dans l’écriture de la Théorie de l’ambition (1802) de Marie-Jean Hérault de Séchelles (cf. p. 105), ou comme son positionnement politique (cf. p. 114) – Lasalle ayant émigré en Italie pendant la Révolution, tout en signant malgré tout des textes aux accents révolutionnaires.
3Le second parti-pris de cette étude est de ne pas en rester au moment de la traduction pour donner aussi toute leur place à l’horizon d’attente qui le précède et à la réception qui le suit. Seul le chapitre 3 aborde frontalement cette traduction de Bacon, offerte à la «jeunesse». S. Kleiman-Lafon y montre comment la voix de Lasalle tantôt s’entremêle à celle de son auteur, tantôt s’y oppose par des notes impertinentes, tantôt s’y substitue carrément comme dans l’étonnante prosopopée qui ouvre la série des quinze volumes. Se plaçant en amont de ce moment, les deux premiers chapitres montrent, de manière passionnante, comment se crée une attente autour de cette traduction. Le projet de Lasalle s’inscrit en effet dans un contexte d’effervescence intellectuelle qui voit tour à tour Diderot, D’Alembert ou Deleyre recommander la lecture de Bacon, ou Lakanal faire de cette traduction une cause d’intérêt général dans le cadre des réformes de l’enseignement supérieur menées par les Idéologues (cf. p. 27). La décision de Lasalle lui-même s’élabore dans le temps: dès son premier ouvrage, Le Désordre régulier (1786), il se présente en littérature «Bacon à la main» (p. 13); il renonce ensuite à son projet en préférant mettre ses forces à devenir le «Bacon français», revient au Novum Organum dans La Méchanique morale (1789), puis entame finalement sa traduction. Symétriquement, les deux derniers chapitres de l’ouvrage interrogent la réception de ces Œuvres de François Bacon, délicate question quand on sait qu’une partie des exemplaires fut détruite par les héritiers de l’imprimeur, mort en 1803. Deux polémiques, étudiées en détail, montrent toutefois l’impact que put avoir cette traduction iconoclaste. Dans deux ouvrages parus entre 1799 et 1802, Jean-André de Luc s’en prend au traducteur pour sauver Bacon des griffes des encyclopédistes et des Jacobins. À l’inverse, l’Examen de la philosophie de Bacon de Joseph de Maistre vise directement Bacon lui-même, érigé en maître à penser du xviiie siècle, quitte à ménager le traducteur, qui, selon de Maistre, a su fréquemment marquer son indépendance d’esprit dans ses notes.
4Riche en informations nouvelles et inspirant méthodologiquement, l’ouvrage de S. Kleiman-Lafon s’affirme comme une contribution importante à l’histoire des idées des années 1800, cette «période sans nom» toujours trop peu étudiée, et donne enfin à comprendre le prisme à travers lequel on a longtemps lu les œuvres du père de la méthode scientifique.
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Notizia bibliografica
Lucien Derainne, «Sylvie Kleiman-Lafon, Antoine Lasalle, traducteur de Francis Bacon. Politiques de la science sous la Révolution et l’Empire», Studi Francesi, 208 (LXX | I) | 2026, 213-214.
Notizia bibliografica digitale
Lucien Derainne, «Sylvie Kleiman-Lafon, Antoine Lasalle, traducteur de Francis Bacon. Politiques de la science sous la Révolution et l’Empire», Studi Francesi [Online], 208 (LXX | I) | 2026, online dal 01 mai 2026, consultato il 11 août 2026. URL: http://journals.openedition.org/studifrancesi/70725; DOI: https://doi.org/10.4000/16b9w
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