“Annales Benjamin Constant” 49, Isabelle de Charrière et l’Europe des lettres, dir. Léonard Burnand et Valérie Cossy
“Annales Benjamin Constant” 49, Isabelle de Charrière et l’Europe des lettres, dir. Léonard Burnand et Valérie Cossy, Lausanne/Genève, Institut Benjamin Constant/Éditions Slatkine, 2024, 196 pp.
Testo integrale
1«[…] appelons de nos vœux le fait que la nouvelle Europe des lettres, celle du xxie siècle, puisse bientôt relire et s’approprier l’œuvre singulière de Charrière, pour qu’un jour nous soyons nombreuses et nombreux à pouvoir dire “notre Isabelle”»: c’est par ces mots enthousiastes que se termine l’avant-propos de Léonard Burnand au nouveau numéro des “Annales Benjamin Constant”. Et nul doute que ce volume, dirigé par Léonard Burnand et Valérie Cossy, intitulé Isabelle de Charrière et l’Europe des lettres, contribue à la mise en lumière de la figure de l’autrice. Actes du colloque des 9 et 10 mai 2023, ces articles proposent un riche parcours de la vie et de l’œuvre de cette Européenne. L. Burnand le souligne très justement dans son avant-propos: Charrière est européenne à plusieurs niveaux, par sa trajectoire personnelle et son multilinguisme, mais aussi par le rayonnement de ses œuvres, par le «caractère transnational des intrigues qu’elle développe dans ses récits», et, enfin, «par la dimension européenne de son réseau épistolaire» (p. 9).
2Réservant une place majeure à la correspondance et aux archives, les dix études révèlent une double dimension qui traverse les écrits de Charrière: l’identité du moi et sa place dans le monde via ses liens avec autrui. À cet égard, la dernière contribution du collectif apparaît comme l’heureuse conclusion de cette riche exploration du «continent charriériste» (L. Burnand), évoquant plusieurs aspects développés dans les pages précédentes. Cet article de Madeleine Van Strien-Chardonneau, Histoire de chambres dans la correspondance d’Isabelle de Charrière, montre en effet combien la chambre est un «refuge», un «retrait momentané du monde» (p. 182), mais aussi «le lieu de création par excellence qui inclut le partage avec des amis privilégiés» et «un lieu où résonnent, sous la plume de l’épistolière, les échos des questions sociales et politiques de son époque» (p. 183). Nul ne peut nier l’importance de ces thématiques dans la pensée et l’œuvre de Charrière. Inès Raffin et Laurence Vanoflen le mettent en évidence chacune parfaitement dans leurs analyses. I. Raffin pose ainsi une question clef pour cerner au mieux l’écriture polémiste de Charrière: «Qu’apporte donc le recours à la fiction, et plus précisément ce format épistolaire, par rapport au genre du pamphlet dans le traitement» (p. 98) du sujet alors d’actualité de l’existence et des usages de la lettre de cachet? L’épistolarité, dans la perspective de la Dame du Pontet permet notamment un lien direct entre deux subjectivités, et pose le problème fondamental de l’expression même des idées, difficulté analysée par L. Vanoflen dans Isabelle de Charrière et l’abus des mots. En prenant appui sur les fictions de Charrière et sur un inédit intitulé «Comment m’exprimer?», l’A. invite à considérer la présence de la philosophie lockienne dans la pensée charriériste, qui offre ainsi une solution proposée dans Trois femmes, à savoir la création d’un dictionnaire destiné à créer un consensus sur la signification des mots. Cet intérêt capital de Charrière pour le langage se retrouve également dans sa correspondance, et tout particulièrement dans les missives destinées à Isabelle de Gélieu, commentées ici par Virginie Pasche. Dans Former une romancière: les conseils littéraires d’Isabelle de Charrière à Isabelle de Gélieu, elle montre combien les lettres se révèlent cruciales pour saisir ce qu’est le roman selon Charrière, dans la mesure où «les conseils formulés au fil de l’écriture de Louise et Albert tiennent lieu […] de traité poétique en acte» (p. 57). Aux échanges centrés sur les choix techniques et esthétiques s’ajoutent ceux qui concernent la condition même de la femme de lettres, foncièrement différente pour les deux autrices. Cette question de l’identité sociale de la romancière parcourt également deux autres articles du volume: celui de Valérie Cossy, «Bizarre et contredisante». Être femme selon Isabelle de Charrière et celui de François Rosset, Les romans d’Isabelle de Charrière sont-ils des romans «suisses»?. Tous deux soulignent l’importance de la conscience de l’autrice relativement à sa situation de femme et d’aristocrate, au sein d’un environnement spécifique, à savoir la Suisse. La contribution de V. Cossy démontre ainsi l’ambivalence qui fonde l’identité de Charrière qui «sait décliner intellectuellement les deux pôles de sa situation de naissance: supériorité aristocratique et infériorité féminine» (p. 20). F. Rosset indique combien «l’exercice permanent et lucide de [l’] examen» (p. 40) des réalités et des représentations véhiculées par les «romans suisses», en vogue durant le dernier quart du xviiie siècle, façonne le positionnement de Charrière face à ces discours, modulant alors les usages qu’elle-même en fait dans ses textes fictionnels et politiques, ouvrant vers la «possibilité d’un nouveau roman suisse» (p. 44). La réflexion charriériste sur le genre romanesque constitue également le cœur de l’article de Léa Kipfmüller, «Recueillité» de “L’Abbé de la Tour ou recueil de nouvelles et autres écrits” d’Isabelle de Charrière, au cours duquel sont mis en lumière la genèse de ce recueil et le rôle de la voix narrative dans la constitution de cet ensemble, souvent «démembré autant par le processus éditorial que par la critique» (p. 45). Les éditeurs de Charrière apparaissent comme des personnages clefs, mais néfastes aux œuvres, selon Michel Schlup dans Isabelle de Charrière face à ses éditeurs: entre duperies et désillusions. La question du «démembrement» et de la constitution d’un fonds d’archives, en tant qu’ensemble cohérent et exhaustif, se trouve également au centre de la contribution de Ramona Fritschi et Chiara Gizzi, Un Fonds Isabelle de Charrière à la BCUL? Réflexions entre classement physique et mise à disposition numérique. Cette exploration des documents conservés à la BCUL fait écho avec les analyses de Guillaume Poisson qui s’interroge notamment sur l’attribution de pastels à Charrière. Dans «Vous voilà peintresse», Isabelle de Charrière et l’art du portrait, le critique relève au sein de la correspondance les indices de la pratique du dessin, qui trouve à se concrétiser dans la réalisation de portraits. L’A. montre combien l’art du pastel, incarné par Maurice Quentin de La Tour et Jean-Étienne Liotard, avec lesquels Charrière a entretenu liens et échanges épistolaires, a pu provoquer chez elle «une réaction particulière, elle qui est très sensible à la profondeur des êtres qui l’entourent» (p. 133).
3En dix articles, ce numéro 49 des “Annales Benjamin Constant” offre une riche exploration de l’œuvre d’Isabelle de Charrière, qu’il nous invite à relire dans toute sa diversité.
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Notizia bibliografica
Blandine Poirier, «“Annales Benjamin Constant” 49, Isabelle de Charrière et l’Europe des lettres, dir. Léonard Burnand et Valérie Cossy», Studi Francesi, 208 (LXX | I) | 2026, 216-217.
Notizia bibliografica digitale
Blandine Poirier, «“Annales Benjamin Constant” 49, Isabelle de Charrière et l’Europe des lettres, dir. Léonard Burnand et Valérie Cossy», Studi Francesi [Online], 208 (LXX | I) | 2026, online dal 01 maggio 2026, consultato il 10 agosto 2026. URL: http://journals.openedition.org/studifrancesi/70747; DOI: https://doi.org/10.4000/16b9z
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