Ying Wang, Le Handicap dans la littérature féminine au xixe siècle en France
Ying Wang, Le Handicap dans la littérature féminine au xixe siècle en France, Presses de l’Université de Montréal, 2025, «Espace littéraire», 167 pp.
Testo integrale
1Ce bref mais passionnant ouvrage apporte une précieuse contribution à la fois aux études sur le handicap et aux études féministes dans la littérature du xixe siècle. Il examine dans quelle mesure la problématique de la déficience corporelle recoupe la problématique du genre, tout en affectant, au plan narratologique, le corps même du texte. Professeur à l’Université Pace aux États-Unis, Wang est au fait des recherches de pointe dans les domaines qu’elle croise, au premier chef celui des disability studies, qui commencent à susciter un grand intérêt en Europe, sans laisser sa riche bibliographie, tant anglophone que francophone, envahir son argumentation.
2Passant rapidement en revue le statut de l’invalidité sous l’Ancien Régime, elle rappelle comment le xixe siècle bourgeois et égalitariste a promu, avec les valeurs de la classe moyenne, le principe d’«homme moyen» et de «corps normal», et accru la stigmatisation de toutes les formes de déviances. Le handicapé n’est pas seulement exclu par les mœurs et par l’opinion, il l’est scientifiquement, au nom de la statistique (Adolphe Quételet) et de la médecine, qui entendent réguler tant les organismes individuels que l’organisme social; il fait l’objet d’un traitement, d’une éducation ou, à défaut, d’une exhibition comme «monstre», destiné à renforcer les usages en vigueur.
3De son côté, la femme, infériorisée juridiquement, est conçue, au plan biologique et mental, comme «infirme» par nature (Michelet, Proudhon). Celles qui refusent de se cantonner dans le rôle d’«ange» docile tombent dans la catégorie de «monstre» – au premier chef les bas-bleus, écrivaines qui s’approprient des privilèges virils.
4Dans la littérature du xixe siècle, le handicapé est le plus souvent un comparse, qui sert de repoussoir à la vaillance du héros. Protagoniste (chez Hugo, ou dans la littérature de jeunesse), il oscille entre une appréhension grotesque et une appréhension édifiante. Son avantage est sa versatilité (le beau n’a qu’un type, le laid en a mille, dit Hugo), son expressivité, sa différence, voire son mystère, propre à susciter une histoire, laquelle, grâce à diverses «prothèses narratives» (notion empruntée à D.T. Mitchell et S.L. Snyder, Narrative Prosthesis, Disability and the Dependencies of Discours, 2000), s’efforcera de corriger le défaut et de réintégrer le personnage dans la normalité – à moins qu’elle ne l’en élimine.
5Centrées sur un handicap physique (surdimutité, impuissance sexuelle, difformité) ou mental (folie), les quatre fictions retenues par Wang, qui couvrent du Premier Empire à la Troisième République, relèvent du roman sentimental. L’essai éclaire le fonctionnement et la dimension politique d’un genre qui, fondé sur les vicissitudes d’une relation intime, donna la parole aux femmes et dénonça leur condition, avant de tomber dans l’oubli.
6Dans Anatole (1815), Sophie Gay met en scène un sourd-muet, aux côtés desquels se profilent l’abbé de l’Épée et Lavater. Wang explore les «prothèses narratives» utilisées par la romancière pour nous attacher à un héros doté de toutes les qualités, mais dont la déficience sensorielle entraîne une déficience narrative: maintien de l’énigme sur sa situation; valorisation du silence, par contraste avec la futilité des discours mondains; valorisation du langage oculaire («on s’écoute des yeux») et du langage des signes (qui permet la déclaration d’amour). Wang souligne aussi le combat de l’héroïne contre les préjugés intériorisés par Anatole, et sa contestation des mariages forcés.
7Traiter d’impuissance sexuelle, surtout quand on est femme, est une gageure qu’affronte Claire de Duras dans Olivier ou le Secret (1822). Ce manque scabreux génère un manque textuel, la forme épistolaire de l’œuvre favorisant la rétention du secret, mais aussi son exploitation dans les lettres qu’échangent Olivier et ses cousines, championnes l’une du cœur, l’autre de la raison. Wang montre comment le handicap voue Olivier à un exil à la fois spatial et temporel (régression vers l’enfance), et le féminise, ouvrant un questionnement sur le genre. Et elle interprète la tragédie finale (suicide de l’homme, folie de la femme) en termes de transgression: d’ersatz de noces défiant les dogmes patriarcaux.
8Dans Monsieur le Marquis de Pontanges de Delphine de Girardin (1835), histoire de «fous», le roman sentimental se colore d’une ironie exceptionnelle chez les autrices de l’époque. Wang traque les vérités que dévoilent obliquement la folie, écart par rapport à la norme, et l’ironie, incongruité par rapport à la norme. La démence du marquis, qui, selon Wang, trahit l’indignité de la noblesse de 1830, déteint sur le séducteur de sa femme, mais aussi sur le récit, qui outre le mélodrame, raillant ainsi les chimères romantiques et la soumission de l’héroïne, et contrecarrant la répression de la voix féminine.
9Wang s’intéresse enfin, dans Laide, de la militante républicaine et féministe Juliette Lambert (1878), aux tensions entre l’idéal de beauté néo-helléniste, cultivé par le père artiste, et la difformité de la fille, alors que la prévalence du mariage d’inclination accroît le prix des charmes physiques. Wang analyse la double émancipation de la disgraciée, par la séduction intellectuelle d’abord, puis – une bien invraisemblable «prothèse narrative» lui ayant rendu sa beauté –, par la réclamation du droit aux conquêtes galantes, apanage des époux. Résistant aux canons et aux contraintes de la féminité, la laide, plus puissante que ses devancières, dresse un puissant réquisitoire contre les laideurs morales du patriarcat.
10Bien construit, bien documenté, d’une écriture fluide, l’essai de Wang démontre de manière convaincante en quoi le corps contrefait, «vecteur idéologique à travers lequel les auteures pensent les conditions des handicapés et des femmes» (p. 157), comporte un potentiel transgressif, capable de brouiller les frontières entre les genres, et de tester les possibilités du genre sentimental, non sans paradoxes et contradictions.
11La force du livre réside avant tout dans sa prospection des textes, subtile et éclairante. Ces textes étant, à l’exception d’Olivier, peu connus, on aurait toutefois souhaité qu’ils soient plus systématiquement résumés, et que moins d’extraits soient rejetés en notes. On aurait aussi attendu que soient théorisées les différences entre handicaps sensoriel, sexuel et psychique, et précisée, dans le cas des filles, leur articulation à la «laideur». Regrettera-t-on que l’enquête saute des années 1830 aux années 1870 sans que soient examinés, dans l’intervalle, quelques-uns des romans pour la jeunesse énumérés par Wang (François Le Bossu de la comtesse de Ségur par exemple)? Et que soient bannies toutes références à des fictions (notamment sur la folie) signées par des hommes? Ces objections ont été prévues par la critique: son essai, dans ses limites, entend ouvrir la voie à des recherches complémentaires. Celles-ci bénéficieront grandement de l’originalité de son approche, de la solidité de ses développements, et de l’importance de ses résultats.
Per citare questo articolo
Notizia bibliografica
Claudie Bernard, «Ying Wang, Le Handicap dans la littérature féminine au xixe siècle en France», Studi Francesi, 208 (LXX | I) | 2026, 219-220.
Notizia bibliografica digitale
Claudie Bernard, «Ying Wang, Le Handicap dans la littérature féminine au xixe siècle en France», Studi Francesi [Online], 208 (LXX | I) | 2026, online dal 01 mai 2026, consultato il 15 août 2026. URL: http://journals.openedition.org/studifrancesi/70810; DOI: https://doi.org/10.4000/16ba4
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