Jordi Brahamcha-Marin, La Réception critique de la poésie de Victor Hugo en France
Jordi Brahamcha-Marin, La Réception critique de la poésie de Victor Hugo en France, 1914-1944, Presses universitaires de Rennes, 2025, «Interférences», 300 pp.
Testo integrale
1Voici un livre susceptible d’intéresser un plus vaste public que ne le laisse supposer son titre. En effet, sa lecture ne saurait être profitable qu’aux seuls hugoliens, pour cette raison qu’autour de la réception à moyen terme de l’œuvre de Victor Hugo (de 1914 à 1944, donc) se révèlent tous les enjeux relatifs à la «mise au patrimoine» d’un auteur voulu national, à droite comme à gauche, à l’école comme à l’université, dans la critique érudite comme dans les appréciations d’autres écrivains, tant positives (Breton, Aragon, Barrès), que négatives (Maurras, Daudet, Valéry) ou nuancées (Proust, Gide). Hugo fait en cette période l’objet d’un «rêve consensualiste», menacé principalement par qui se montre hostile à la Troisième République, «dont Hugo est un symbole, un représentant métonymique» (p. 54). À travers la postérité hugolienne se dessine «une compréhension de la manière dont le premier xxe siècle gère, incorpore, tient à distance ce passé encore proche de lui qu’est l’époque romantique» (p. 10), alors que la période retenue, outre qu’«elle a l’intérêt de couvrir les deux guerres mondiales», se situe «à une distance convenable aussi bien de Hugo que de nous-mêmes» (p. 12). Quant à la focalisation sur la poésie, comme le démontre clairement la thèse principale du chapitre II de l’ouvrage, elle se justifie par le fait que Hugo, «entre 1914 et 1944, est principalement reçu comme un poète» (p. 72), son théâtre étant de plus en plus perçu comme démodé et ses romans correspondant moins à «l’archétype du roman français du xixe siècle (Les Misérables font figure de roman monstre)» que sa poésie «à l’archétype de la poésie française» (p. 81) de la même époque. Les Châtiments, Les Contemplations, La Légende des siècles s’imposent alors comme les incontournables de la production hugolienne: «on ne peut prétendre présenter correctement l’œuvre de Hugo en faisant l’impasse sur eux (on peut fort bien, en revanche, se passer des Misérables!)» (p. 174). Parallèlement, on constate déjà que la fortune des recueils lyriques de la Monarchie de Juillet «va décroissant sur le temps long» (p. 187).
2Le premier chapitre s’intéresse à la réception patrimoniale et politique du poète (à gauche comme à droite et lors des deux grandes guerres), le deuxième à la figure de «Hugo poète», le terme poète, «signifiant ambigu» (p. 71) et très extensible, étant ici plus ou moins synonyme d’écrivain ou d’auteur. Le chapitre III dégage les thèmes et catégories critiques les plus fréquents (des rebattus «Hugo poète de la famille» ou «Hugo poète de la nature et des animaux» aux plus nouveaux et féconds «Hugo poète religieux et philosophique» ou «Hugo poète fantaisiste»). Le quatrième chapitre s’intéresse aux hiérarchies des recueils et des poèmes, montrant bien que c’est au cours de cette période que la postérité de l’exil supplante celle de la Monarchie de Juillet. Enfin, le chapitre V étudie la manière dont Hugo est perçu par l’histoire littéraire: est-il romantique, moderne ou (opinion plus minoritaire) classique? Ici défilent les passages consacrés à des auteurs spécifiques: Valéry, Claudel, Gide, Barrès, Breton, Aragon.
3Les points d’intérêt sont nombreux. Par exemple, l’auteur constate que la poésie de Hugo est «par excellence la poésie politique des guerres mondiales» (p. 114): L’Année terrible est le recueil de la Première Guerre mondiale, connaissant alors «une fortune presque sans lendemain (au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale) à la faveur d’une superposition entre la Guerre franco-prussienne et la Grande Guerre» (p. 30); Les Châtiments seront pour leur part le recueil de prédilection de la Seconde Guerre mondiale («Il n’est pas si rare qu’on lise Les Châtiments comme un livre antifasciste avant la lettre», p. 45). De manière captivante, on s’attache aussi à la découverte du Hugo spirite, suite à la publication en 1923 par Gustave Simon des Tables tournantes de Jersey. Chez Victor Hugo: procès-verbaux des tables, qui suscitent l’intérêt immédiat des surréalistes mais encore et surtout, à plus long terme, de la critique savante, notamment sous l’impulsion de l’école de Genève. S’oppose ainsi à des topiques faisant l’objet d’un «discours conservateur, voire réactionnaire» (Hugo poète des enfants et de la famille, par exemple) de nouvelles perspectives favorisant «un discours original, novateur, susceptible d’arracher Hugo à certaines des routines critiques dont il était prisonnier. C’est le cas du Hugo fantaisiste de La Bouche d’ombre, mais surtout, évidemment, du Hugo religieux, métaphysique, mystique, primitif, mage, de Gustave Simon, Denis Saurat, Auguste Viatte, Albert Béguin, Marcel Raymond, etc.» (p. 164). À ce sujet, Jordi Brahamcha-Marin fait remarquer, avec (im)pertinence, que Viatte, Béguin et Raymond, «Suisses formés en Suisse» et «caractérisés par une certaine extranéité par rapport à la critique française», se sont révélés, par la force des choses, «moins perméables que d’autres à une certaine doxa scolaire française sur Hugo» (ibidem). L’innovation provient parfois des marges.
4Soulignons l’ampleur et la qualité du travail apporté pour passer d’une thèse de plus de mille pages (La Réception critique de la poésie de Victor Hugo en France (1914-1944), dirigée par Frank Laurent, Le Mans Université, 2018) à un ouvrage à la fois maniable et précis. Il s’agit d’un livre utile et moins austère que ne le laisse supposer son titre et sa couverture.
Per citare questo articolo
Notizia bibliografica
Maxime Prévost, «Jordi Brahamcha-Marin, La Réception critique de la poésie de Victor Hugo en France», Studi Francesi, 208 (LXX | I) | 2026, 224-225.
Notizia bibliografica digitale
Maxime Prévost, «Jordi Brahamcha-Marin, La Réception critique de la poésie de Victor Hugo en France», Studi Francesi [Online], 208 (LXX | I) | 2026, online dal 01 maggio 2026, consultato il 10 agosto 2026. URL: http://journals.openedition.org/studifrancesi/70869; DOI: https://doi.org/10.4000/16bae
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