Sociopoétique de la littérature populaire africaine, “Alternative francophone” 4, vol. 3, 2024, dir. Adama Togola et Kodjo Attikpoé
Sociopoétique de la littérature populaire africaine, “Alternative francophone” 4, vol. 3, 2024, dir. Adama Togola et Kodjo Attikpoé, 111 pp.
Testo integrale
1La fiction populaire africaine, souvent marginalisée par une certaine critique élitiste en raison de sa prétendue faiblesse littéraire et esthétique, s’avère être un corpus dynamique qui a contribué au renouvellement du champ littéraire africain, tout en jouant une «fonction d’éducation collective» (p. 3). La revue “Alternative francophone” consacre son dossier thématique à cette production dite populaire, en adoptant une perspective sociopoétique, susceptible d’éclairer la capacité de ces œuvres à raconter les problèmes sociaux, et à rendre intelligibles les crises politiques et culturelles. Les études réunies ici se penchent sur les différents genres qui composent la vaste galaxie de l’écriture populaire – le polar, la littérature de jeunesse, le roman sentimental et la bande dessinée – et s’attachent à analyser comment chacun, à sa manière, inscrit les représentations et les imaginaires sociaux qui façonnent les textes.
2Après une introduction détaillée, signée par les directeurs du numéro, Adama Togola et Kodjo Attikpoé, qui posent les différentes approches et le cadre méthodologique, nous trouvons l’article de Kodjo Attikpoé, Sociopoétique de la parole de l’enfant africain (pp. 5-17), qui porte son regard sur la littérature de jeunesse africaine. À travers une lecture attentive, le critique démontre que le discours du narrateur-enfant déployé dans les textes n’est pas forcément à appréhender comme le substitut de l’instance adulte, qu’elle soit auctoriale ou lectoriale. La parole politique de ces personnages, dense et intellectuellement mûre, qui semble très mal s’accorder à la naïveté de l’enfance, trouve son origine dans un contexte et des circonstances qui brisent l’enfance. Plongés dans la violence de la guerre et de l’oppression coloniale, les personnages enfants dénoncent les injustices et la déraison des adultes faisant preuve d’un discours nourri de nouvelles utopies sociales et politiques. La littérature de jeunesse africaine est aussi au centre de l’étude d’Élodie Malanda, «Ye azali mwána moke néti ngai». Sociopoétique de l’enfance dans la littérature de jeunesse congolaise au xxie siècle (pp. 18-34). Axée sur la littérature de jeunesse contemporaine de la République Démocratique du Congo en français et en lingala, cette contribution se propose d’étudier les représentations narratives et picturales de l’enfant, dans le but de dégager la vision de l’enfance véhiculée par ces œuvres illustrées. L’analyse pointue menée sur un corpus savamment choisi laisse entrevoir un échantillon plutôt varié de représentations sociales de l’enfant et de l’enfance, allant de l’enfant-joueur et immature à l’enfant compétent et vulnérable. Autant d’images qui varient selon le genre littéraire, le sujet, mais aussi et surtout le public visé, mettant en relief la tension qui se joue entre une vision mondialisée et une vision locale de l’enfance. Avec la contribution d’Adama Togola, Sociopoétique de la figure de l’enquêteur dans le polar d’Afrique francophone (pp. 35-43), le dossier concentre son attention sur le genre du polar, en s’intéressant en particulier aux romans de Mongo Beti, Moussa Konaté, Bolya Baenga et Modibo S. Keita. Cet article propose une lecture sociopoétique du personnage central du récit policier, l’enquêteur, en ce qu’il apparaît comme «un lieu privilégié d’inscription du social» (p. 36). Dans la production francophone d’Afrique subsaharienne, la figure de l’enquêteur s’écarte des modèles du genre policier (représentés par Hercule Poirot ou Sherlock Holmes), en perdant son invulnérabilité et en expérimentant les limites du raisonnement scientifique et de toute démarche rationnelle. Ainsi, l’enquête policière se double d’une réflexion traversée par une multitude de savoirs et de discours s’inscrivant dans une poétique de l’hybride. C’est dans la continuité de cette réflexion autour de la production policière africaine francophone que se situe l’article de Dame Kane, L’écriture policière africaine francophone au prisme de la typologie todorovienne (pp. 44-52). En effet, l’étude explore cet univers romanesque en prenant appui sur les trois catégories génériques définies par Todorov, à savoir le roman noir, le roman à énigme et le roman à suspense. En conduisant une analyse sur corpus, le chercheur démontre que le roman policier africain d’expression française présente non seulement tous les sous-genres de la typologie todorovienne, mais qu’il offre aussi une tendance nouvelle. En s’ouvrant à la sociologie et à l’anthropologie, il développe un «anthropolar» à la dimension hybride permettant de faire du roman un outil de «dénonciation des tares et pratiques qui gangrènent les sociétés africaines actuelles» (p. 51). La contribution qui suit, Amour et tabou dans le roman populaire malien: “Amour Haram” d’Aramata Diawara et “L’Union interdite” d’Ouleï Ba (pp. 53-60) de Modibo Diarra, s’intéresse au roman sentimental. Le critique propose une lecture de deux romans sentimentaux maliens, Amour Haram d’Aramata Diawara et L’Union interdite d’Ouleï Ba, qui marquent une étape significative en ce qu’ils dépassent les frontières entre le roman dit “haut” et celui dit “populaire”. Si ces deux œuvres romanesques présentent le fonctionnement typique du roman sentimental et en mobilisent tous les traits distinctifs (rebondissements, fin heureuse, etc.), il n’en demeure pas moins qu’elles abordent, dans un cas, la crise politique du pays et, dans l’autre, la réalité sociale du tabou et de sa transgression, autant de sujets qui rejoignent le roman canonique africain. L’exploration du roman sentimental continue dans l’étude de Dahiée Marcelle Gnepoa, Par-delà les clichés. Des représentations de la femme dans le roman sentimental d’Afrique francophone (pp. 61-69), qui se penche sur les romans sentimentaux publiés dans la collection «Adoras» pour étudier les représentations de la femme. Celles-ci contribuent à fidéliser un lectorat en large partie féminin qui participe à la légitimation du genre. Pour bien saisir ces circuits de diffusion et de circulation, la critique examine en particulier le cas des lectrices-autrices et la pratique du blog. Ces espaces créés par les lectrices deviennent «un moyen de visibilité incontournable du roman sentimental» (p. 66), ainsi qu’une instance de consécration. Dans la dernière contribution, Expériences locales et littérature graphique mondiale (pp. 70-81), Gyula Maksa focalise son analyse sur le roman graphique Aya de Yopougon, série de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie, élargissant ainsi la réflexion à un autre pan de la littérature populaire africaine. Considérée comme exemplaire de la littérature graphique mondiale, cette série croise les représentations locales de la vie quotidienne et de l’espace urbain avec les références à une culture médiatique globale, permettant une communication transculturelle d’expériences et de connaissances sur la culture et la société ivoirienne. C’est par cette rencontre, ainsi qu’il ressort de l’analyse, qu’Aya de Yopougon parvient à démonter l’image stéréotypée de l’Afrique subsaharienne.
3Ce numéro, qui s’achève sur la section des contributions libres, offre un large panorama de la production populaire africaine, tout en opérant un décloisonnement fécond et nécessaire entre le champ de la littérature prétendument «haute» et celui de ce qu’on appelle «paralittérature», souvent accusée d’un manque de littérarité. Les contributions ici réunies témoignent de la vitalité de cette production qui brouille toute frontière et hiérarchie et valorisent des pistes de recherche ouvertes et alternatives encore peu empruntées.
Per citare questo articolo
Notizia bibliografica
Chiara Denti, «Sociopoétique de la littérature populaire africaine, “Alternative francophone” 4, vol. 3, 2024, dir. Adama Togola et Kodjo Attikpoé», Studi Francesi, 208 (LXX | I) | 2026, 243-244.
Notizia bibliografica digitale
Chiara Denti, «Sociopoétique de la littérature populaire africaine, “Alternative francophone” 4, vol. 3, 2024, dir. Adama Togola et Kodjo Attikpoé», Studi Francesi [Online], 208 (LXX | I) | 2026, online dal 01 mai 2026, consultato il 15 août 2026. URL: http://journals.openedition.org/studifrancesi/71074; DOI: https://doi.org/10.4000/16bb4
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