Esclavages. Représentations visuelles et cultures matérielles (Atlantique - Océan Indien), dir. Ana Lucia Araujo, Klara Boyer-Rossol et Myriam Cottias
Esclavages. Représentations visuelles et cultures matérielles (Atlantique - Océan Indien), dir. Ana Lucia Araujo, Klara Boyer-Rossol et Myriam Cottias, Paris, CNRS Éditions, 2024, 543 pp.
Testo integrale
1Cet ensemble imposant d’articles (dix-sept) publiés au cours des années, en français, portugais, espagnol et surtout en anglais, maintenant traduits en français, et dont la publication est parrainée par l’UNESCO dans le projet «Les Routes des personnes mises en esclavage», marque un changement important dans l’étude des esclavages noirs dans les différentes colonies européennes, car la recherche ne concerne plus les documents écrits, qui sont presque tous de la main des colonisateurs, mais les images visuelles et la culture matérielle où l’on retrouve les traces du vécu des peuples esclavisés. Dans cette opération de fouille on convoque plusieurs disciplines: l’histoire, l’histoire de l’art, l’anthropologie, la sociologie et l’archéologie…
2L’ouvrage est organisé en cinq parties: «Voir ou ne pas voir la différence», «Codes de représentation des corps dominés», «L’abolition de l’esclavage par des images et des objets», «Matérialité du quotidien dans l’Atlantique esclavagiste», «Les pratiques matérielles comme symboles de résistance, de spiritualité et de liberté». Elles sont précédées d’une préface de Doudou Diène, initiateur du projet «Les Routes des personnes mises en esclavage», qui voit dans la traite négrière le premier «système de mondialisation de l’histoire» (p. 7), suivie d’un «Avant-propos» de Gabriela Ramos, sous-directrice générale de l’UNESCO pour les Sciences sociales et humaines, selon laquelle les cultures visuelles et matérielles sont, dans ce domaine, «mises au service de la compréhension mutuelle, du dialogue et de la paix» (p. 11). Cette partie liminaire se clôt par l’«Introduction générale» des directeurs de l’ouvrage résumant le caractère et la finalité de ce projet, qui ne manque pas d’originalité car il ne réunit pas des textes inédits, mais un florilège de textes importants, publiés au cours de ce dernier quart de siècle. Les dix-sept essais constituent un tout qui doit être considéré dans son ensemble, non seulement du fait que bon nombre des problèmes qu’on y traite sont communs aux différentes colonies européennes, mais surtout parce que le choix des textes est bien programmé pour donner une vision générale des nouvelles recherches dans le domaine de la traite négrière et des esclavages qu’elle a nourries au cours de presque quatre siècles. Notre analyse, compte tenu de sa destination, sera focalisée sur les essais qui s’occupent des colonies françaises.
3Le premier, de Cécile Fromont, est situé en ouverture de la deuxième partie, Kongo, Brésil, France et colonies: les enjeux du visible et de l’invisible dans la “Tenture des Indes” de la Villa Médicis (pp. 105-140). Cet essai, enrichi, comme tant d’autres de belles illustrations qui aident à la compréhension du discours concernant la représentation du monde colonial en Europe, vise, comme tous ceux qui dans ce recueil sont consacrés à l’analyse des images, à «rendre visibles les idéologies que ces objets patrimoniaux portent, longtemps restées imperceptibles car totalement naturalisées» et surtout à la «réinvention du rapport de l’Europe à l’autre et à elle-même» (p. 140). Dans l’essai qui suit, Comment la couleur est devenue un marqueur racial. Perspectives d’histoire de l’art sur la race (pp. 141-171), Anne Lafont analyse la façon dont le discours artistique est devenu, au cours du xviiie siècle, un instrument de différenciation entre les hommes puisqu’il a établi une classification impliquant «une échelle morale, une entreprise qui aboutirait plus tard à un racisme explicite» (p. 142). La troisième partie s’ouvre par un essai de Jeffrey R. Kerr-Ritchie, Les esclaves suppliants et les esclaves triomphants: la traversée de l’Atlantique d’une icône de l’abolitionnisme (pp. 215-243), qui étudie les images, très répandues vers la fin du xviiie siècle, du noir agenouillé et comment l’interprétation de ces images évolue au cours du xixe, pour conclure sur leur dangereux usage, de nos jours, sur les couvertures des livres qui s’occupent de traite négrière et esclavage des noirs. Dans l’essai qui suit, Visualiser le Passage du milieu. Le “Brooks” et la réalité de l’entassement à bord pendant la traite transatlantique (pp. 245-280), Nicholas Radburn et David Eltis, exploitent les images de deux navires de traite, le très connu Brooks anglais et la Marie-Séraphique de Nantes, dont ils retracent l’histoire peu connue, pour nous aider à visualiser et à souffrir la condition insupportable des esclaves au cours de la traversée atlantique. Ils étudient aussi le volume du commerce négrier au cours des années et le changement de situation des esclaves dans le passage de la traite légale à la traite illégale.
4La première contribution de la quatrième partie, due à la plume de Yaw Bredwa-Mensah porte sur l’Archéologie de l’esclavage en Afrique de l’Ouest (pp. 315-332), une analyse détaillée qui aboutit à une conclusion importante sur les rapports entre l’Europe et l’Afrique: «L’impact de la présence européenne en Afrique de l’Ouest a été dépeint à grands traits par les anthropologues et les historiens. Les sociétés ouest-africaines ont réagi à cette présence et interagi avec les Européens de diverses manières. Les conditions dans lesquelles s’effectuaient les contacts étaient donc dynamiques et complexes» (p. 332). La contribution suivante d’Ibrahima Thiaw, Esclaves sans chaînes: une archéologie de la vie quotidienne sur l’île de Gorée (Sénégal) (pp. 333-354), étudie l’empreinte que l’esclavage a laissée dans l’île de Gorée, une typologie d’esclavage très complexe qui dément, au moins en partie, les généralisations qui ont été faites sur cette «porte du voyage sans retour» car, tout en étant «propriétaires d’esclaves indigènes, les habitants de Gorée avaient de l’aversion pour l’esclavage lorsque les esclaves étaient traités comme des biens meubles et ils le tenaient en profond mépris» (p. 348). L’auteur conclut son essai en définissant Gorée comme «une communauté transnationale en devenir» (p. 354). Dans le dernier essai de la quatrième partie, Kenneth G. Kelly et Diane Wallman se penchent sur Les habitudes alimentaires des esclaves dans les plantations des Antilles françaises, xviiie-xixe siècles (pp. 377-402). Il s’agit d’un travail important pour la connaissance du vécu des esclaves, qui contribue à nous faire connaître l’effort accompli par ces hommes soumis pour récréer un minimum de «vie sociale»: «Malgré leur asservissement, les Africains et leurs descendants réussirent à s’adapter à ce contexte difficile en imaginant des pratiques de subsistance incorporant de manière stratégique les ressources disponibles» (p. 402).
5La première contribution de la cinquième partie, La souveraineté après l’esclavage. La liberté universelle et la pratique de l’autorité en Haïti après la Révolution (pp. 405-440), de J. Cameron Monroe, reproduit l’un des textes les plus récents du recueil, qui fait donc état des derniers résultats des fouilles à Sans-Souci, le palais d’Henry Christophe, roi d’Haïti de 1807 à 1820. Ces fouilles nous fournissent des renseignements précieux sur la vie dans l’ancienne colonie de Saint-Domingue après la révolte des esclaves et leur conquête de la liberté et nous aident à mieux comprendre la conduite du roi Christophe et le sens de son imitation des cours européennes: «En embrassant cet assemblage de symboles matériels, Henry Christophe et sa cour adoptèrent le langage matériel du pouvoir en Europe et dans ses colonies. C’était une façon de revendiquer à la fois l’indépendance et l’égalité au niveau international tout en affirmant le pouvoir et l’autorité du roi au sein de son État naissant» (p. 424). L’auteur affirme que ces fouilles d’un ensemble architectural extraordinaire contribuent «à notre connaissance de la construction de l’État à Haïti au début du xixe siècle» (p. 426). Suit une contribution de Carlo A. Célius, Considérations sur l’invention des vèvè (pp. 441-460), qui montre le rôle joué par ces dessins, «réalisés sur le sol, juste avant ou pendant les cérémonies vodou» (p. 441), dans la réalisation d’un savoir commun, où les diverses connaissances de gens d’origines différentes s’interpénétraient. L’essai suivant, de Jean Moomou, Habiter le lieu et construire. L’architecture, une entrée dans l’histoire matérielle des Marrons bushinenge (xviiie-années 1990) (pp. 461-517), enrichi d’un grand nombre d’images, qui ouvre la quatrième partie, nous renseigne sur une réalité peur connue, celle de la vie des esclaves marrons à la Guyane et sur leurs habitations dont la typologie architecturale continue jusqu’à nos jours. La dernière contribution, La culture matérielle comme support de la mémoire historique. L’exemple des naufragés de Tromelin (pp. 519-530), de Thomas Romon et Max Guérout, est consacrée à un sujet qui a attiré l’attention des archéologues, des critiques (voir: Henri-Daniel Pageaux, «Tromelin entre mémoire et imaginaire des sables», dans Chemins de l’écriture. De la lecture à la théorie, 2025) et même des romanciers sur un naufrage dans une île déserte entre Madagascar et Maurice, où l’on a abandonné, en 1716, pendant une quinzaine d’années, cent-soixante esclaves dont seulement sept femmes et un petit enfant ont survécu. Un devoir de mémoire, selon l’auteur, pour rendre justice à ces hommes victimes du cynisme européen et pour mieux connaître des aspects peu connus de l’univers esclavagiste.
6Je voudrais conclure l’analyse de ce recueil, dont je crois avoir suggéré l’importance, par cette affirmation tirée de l’essai de J. Cameron Monroe, qui concerne l’archéologie mais qui peut être étendue à toute la culture matérielle: «L’archéologie de l’esclavage a donc adopté une perspective véritablement globale qui produit une compréhension nouvelle de la formation du monde colonial et de ses conséquences durables» (p. 438).
Per citare questo articolo
Notizia bibliografica
Carminella Biondi, «Esclavages. Représentations visuelles et cultures matérielles (Atlantique - Océan Indien), dir. Ana Lucia Araujo, Klara Boyer-Rossol et Myriam Cottias», Studi Francesi, 208 (LXX | I) | 2026, 251-252.
Notizia bibliografica digitale
Carminella Biondi, «Esclavages. Représentations visuelles et cultures matérielles (Atlantique - Océan Indien), dir. Ana Lucia Araujo, Klara Boyer-Rossol et Myriam Cottias», Studi Francesi [Online], 208 (LXX | I) | 2026, online dal 01 mai 2026, consultato il 11 août 2026. URL: http://journals.openedition.org/studifrancesi/71176; DOI: https://doi.org/10.4000/16bbc
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