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2023

Greg Fisher, Rome, Persia and Arabia. Shaping the Middle East from Pompey to Muhammad

Catherine Saliou
Référence(s) :

Greg Fisher, Rome, Persia and Arabia. Shaping the Middle East from Pompey to Muhammad, Abingdon-New York, Routledge-Taylor & Francis Group, 2020, 247 p., 66 ill. n/b, ISBN : 978-0-415-72881-2, e-ISBN : 978-0-429-35648-3.

Texte intégral

  • 1 La présente recension a été effectuée à partir de la version électronique de l’ouvrage.

1Rome, Persia and Arabia1 s’inscrit dans le prolongement d’une thèse, publiée en 2011 par Greg Fisher sous le titre Between Empires: Arabs, Romans, and Sasanians in Late Antiquity, et d’un ouvrage collectif paru en 2015 sous sa direction et intitulé Arabs and Empire Before Islam. G. Fisher y analyse les relations entre les Arabes – c’est-à-dire les groupes identifiés comme « arabes », « saracènes », « ismaélites » ou tayyaye dans les sources, hors de toute préconception d’ordre culturel ou linguistique – et les grandes puissances territoriales que sont l’Empire romain et l’Empire parthe, puis perse, dans une réflexion relevant de l’anthropologie politique et nourrie de comparaisons tirées d’une part d’enquêtes anthropologiques sur le fonctionnement des sociétés tribales contemporaines, d’autre part d’études historiques portant sur les populations germaniques dans le monde romain tardif (p. 7-8, p. 16-17).

  • 2 La bibliographie peut déjà être complétée sur certains points : sur Hégra (p. 50), Z. T. Fiema, F. (...)

2Après un premier chapitre introductif (p. 1-21), l’organisation de l’ouvrage est chronologique. Le chapitre 2 (p. 22-64) couvre la période qui s’étend de la création de la province romaine de Syrie à la période sévérienne (la date précise de 211 apr. J.‑C. indiquée dans la table des matières ne correspond à rien dans le texte). L’auteur étudie le rôle des Arabes dans l’expédition malheureuse de Crassus contre les Parthes (54-53 av. J.‑C.) et les guerres civiles de la République romaine, puis l’expédition d’Ælius Gallus dans la péninsule arabique (24 av. J.‑C.) et ses conséquences, et enfin les évolutions des deux siècles suivants, jusqu’au début de la période sévérienne2. La deuxième période distinguée par l’auteur (chapitre 3, p. 65-111) commence en 224 avec l’arrivée au pouvoir de la dynastie sassanide dans l’Empire parthe, désormais désigné comme Empire perse, et s’achève à la fin du vs. Au sud de la péninsule arabique, l’expansion territoriale du royaume d’Himyar commence dès 275. À partir du début du ive s., les Arabes jouent un rôle croissant dans l’histoire du Proche-Orient, et une distinction s’opère entre « Arabes des Romains », « des Perses » et « de Himyar » (pour reprendre le titre d’un article de Christian Robin paru en 2009), étudiés tour à tour. Le chapitre 4 (p. 112-168) est consacré aux « super-phylarques » (le terme est moderne), qui se désignent eux-mêmes comme « rois », et qui sont mis en place par les pouvoirs impériaux du côté perse sans doute dès le ve s., et du côté romain à partir de 528. L’auteur étudie leur rôle dans l’histoire politique et militaire de la région et leur progressive prise d’autonomie par rapport au pouvoir central, flagrante à partir de 569/570, jusqu’à la fin du « super-phylarcat », en 582 du côté romain, entre 602 et 606 du côté perse. Les Arabes n’ont pas cessé pour autant d’être actifs aux côtés des Romains ou des Perses durant les guerres du viis. Dans le chapitre conclusif (p. 169-205), l’auteur, tout en se montrant bien conscient des difficultés aussi bien scientifiques qu’idéologiques qu’il affronte, introduit une idée nouvelle, et fort suggestive, selon laquelle le pouvoir des « super-phylarques » préfigurerait celui des dirigeants suprêmes des premiers temps de l’Islam, dans ses fondements comme dans son mode d’exercice, en montrant qu’il correspond à la fois aux critères de définition de la primauté au sein du groupe en milieu tribal et à ceux de l’émergence de l’État tel qu’on l’observe en Europe septentrionale et occidentale dans les royaumes ostrogothique et franc, et en soulignant l’importance des fondements éthico-religieux de l’autorité de ces « super-phylarques ». Cette conclusion, d’une portée considérable, sera certainement la plus discutée, on se contentera ici d’en signaler l’importance. Une bibliographie de 26 pages et un index complètent le volume.

3Le propos est ambitieux et la documentation étudiée très diverse et souvent nouvelle : chacun trouvera dans ce livre matière à apprendre et à méditer. Chacun pourra bien sûr aussi y apporter des nuances, voire des corrections, ou y remarquer des lacunes.

4Ainsi le chapitre 2 commence par une présentation générale des Arabes tels qu’ils apparaissent dans les sources entre le ier s. av. J.‑C. et le iiie s. apr. J.‑C., opposant les Arabes scénites (habitants des tentes), nomades et pillards, et les royaumes des Éméséniens (p. 26), de Nabatène (p. 27-29), d’Osrohène (p. 29-31), de Hatra (p. 31-36) et de Characène (p. 37-39). Dans certains cas, les dirigeants de ces royaumes sont eux-mêmes identifiés comme arabes, dans d’autres cas c’est une partie du territoire ou de la population du royaume qui est ainsi qualifiée, par des sources relevant d’un point de vue soit interne, soit externe. Ces distinctions, certes signalées par l’auteur, auraient mérité une étude plus approfondie, et auraient dû le conduire à prendre en compte aussi Palmyre et le Hauran hérodien. En effet, les Palmyréniens et les membres de la dynastie hérodienne, sans être des Arabes, exercent une forme de pouvoir ou de contrôle sur des populations arabes. Au reste l’auteur, qui ne fait qu’une mention allusive et désinvolte aux Hérodiens (p. 48), ne peut manquer de citer une inscription de l’époque d’Agrippa II mentionnant un « stratège des nomades » (p. 47, n. 152, avec un renvoi au recueil de Waddington ; on consultera de préférence IGLS XVI, 3, 615, avec un commentaire développé). Quant aux relations entre les Palmyréniens et les Arabes de l’Euphrate, elles sont illustrées, par exemple, par l’inscription commémorant en 144 apr. J.‑C. le sauvetage d’une caravane attaquée par un certain Abdallathos de Hît (IGLS XVII, 1, 127). Ce sont ces « petits faits vrais », datés et localisés, qui permettent d’écrire l’histoire et comme ils ne sont pas nombreux, il est dommage d’en omettre. Toujours à propos de Palmyre, il est fâcheux de lire que « Palmyre se révolta sous la conduite de sa reine, Zénobie » et qu’il s’agissait d’un « État-tampon » (p. 67).

  • 3 P. Mayerson, « The city of Elusa in the literary sources of the fourth-sixth centuries », IEJ 33, (...)
  • 4 J.‑B. Yon et P.‑L. Gatier (éd.), Choix d’inscriptions grecques et latines de la Syrie, Amman-Beyro (...)

5Dans le chapitre 3, comme dans le chapitre 4, l’exposé tient insuffisamment compte de la chronologie. Il est vrai que la discontinuité des sources rend objectivement difficile une histoire globale ou connectée de l’Empire romain, de l’Empire perse et de la péninsule arabique, mais il se trouve que c’est ce que promet le titre. La tournée diplomatique de Théophile à Axoum et Zafar qui a lieu sous le règne de Constance, vers 340, précède de plus d’une génération la conversion au judaïsme des rois d’Himyar, elle ne peut donc manifester l’inquiétude du pouvoir impérial romain face aux conséquences géostratégiques de cette conversion (p. 90). Un effort de mise en ordre chronologique du récit aurait permis de préciser les étapes de la démarcation entre « Arabes des Perses » et « Arabes des Romains » et la chronologie de la mise en place de phylarques provinciaux, qui apparaît comme un prélude à l’institution du « super-phylarcat ». En ce qui concerne l’interprétation des textes, dans la Vie d’Hilarion, Jérôme relate la conversion de la cité d’Élousa, et non d’« un groupe de Saracènes » (p. 92-93). Bien que la ville (oppidum) soit qualifiée de « semi-barbare » par Jérôme, il s’agit d’une agglomération ancienne, dotée du statut civique et d’équipements urbains3. Enfin, on ne peut que regretter l’omission du fragment de chronique apaméenne sur mosaïque mentionnant l’attaque de Sérianè par un certain Neeman en 431, qui constitue une source importante à bien des égards4.

  • 5 Cet ouvrage, paru aux États-Unis en 1991 et maintes fois réédité, a été commodément traduit en fra (...)
  • 6 G. Bührer-Thierry, « Quelle pertinence du concept de Middle Ground pour les premiers siècles du Mo (...)

6L’approche adoptée par l’auteur lui permet de proposer des analyses originales et fécondes. Ainsi, à propos de l’inscription de Mara al-Qays (Imru al-Qays), connue notamment comme un jalon important dans l’histoire de l’émergence de l’écriture arabe, il souligne le caractère culturellement hybride de l’ensemble formé par l’inscription et le monument, qu’il compare à une série de monuments funéraires élevés à ou par des hommes de pouvoir aux marges de l’Empire romain, que ce soit en Europe (mausolée de Théodoric) ou en Afrique (p. 78-83). Le bâtiment d’al-Mundhir à Resafa fait l’objet du même type d’analyse (p. 146-147). Dans les deux cas, il est bien montré que l’hybridation relève d’un choix politique concerté. À cet égard, on peut regretter l’utilisation presque cosmétique de la notion de « Middle Ground ». L’expression « Middle Ground », en anglais, a un sens très général, concret (« zone intermédiaire ») ou plus abstrait (« terrain d’entente », « juste milieu », « compromis »). Toutefois dans les dernières décennies, et à la suite de la publication de l’ouvrage de Richard White intitulé The Middle Ground: Indians, Empires, and Republics in the Great Lakes Region, 1650-18155, auquel se réfère explicitement l’auteur (p. 41, n. 88 et p. 182), elle s’est imposée comme un concept historique ou anthropologique6 dans un sens précis : il s’agit à la fois d’un processus de recherche et d’élaboration de pratiques communes à des personnes de cultures différentes, impliquant la prise en compte des attentes et des codes de comportement de l’autre partie, et de la construction d’un espace spécifique où a lieu ce processus d’accommodation réciproque, dans un contexte historique où les interlocuteurs sont réellement ou fictivement à égalité. À vrai dire, on pourrait se demander ce que vient faire la Nouvelle France dans cette histoire, car la configuration géopolitique du Proche-Orient dans l’Antiquité tardive n’a rien à voir avec celle de l’Amérique du Nord aux xviie-xviiie s. La constatation de cette évidence ne diminue cependant pas l’intérêt heuristique potentiel du concept de « Middle Ground » pour enquêter, au niveau micro-historique, sur les modalités de contact entre les Arabes et les représentants des États, de l’Église ou des cités. Malheureusement G. Fisher ne l’utilise pas ainsi, mais de façon vague, à propos de la capacité d’un chef arabe à changer d’alliance à plusieurs reprises (p. 41), ou pour désigner une zone intermédiaire, qu’il ne cherche pas à définir ou à étudier plus précisément, entre les empires (p. 59, p. 170) ou entre le centre de ces empires et leur périphérie (p. 83). Il y a là une occasion manquée, d’autant plus regrettable qu’un tel questionnement aurait aussi permis de poser à nouveaux frais la question de la territorialité. Quoi qu’il en soit, cette synthèse stimulante intéressera un large public.

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Notes

1 La présente recension a été effectuée à partir de la version électronique de l’ouvrage.

2 La bibliographie peut déjà être complétée sur certains points : sur Hégra (p. 50), Z. T. Fiema, F. Villeneuve et T. Bauzou, « New Latin and Greek inscriptions from ancient Hegra », ZPE 214, 2020, p. 179‑202; sur Ruwafa (p. 51-53), P.‑L. Gatier, « Le temple de Ruwāfa dans la province romaine d’Arabie », dans C. Durand, J. Marchand, B. Redon et P. Schneider (éd.), Networked Spaces, Lyon, 2022, p. 245-284.

3 P. Mayerson, « The city of Elusa in the literary sources of the fourth-sixth centuries », IEJ 33, 1983, p. 247-253 ; M. Heinzelmann, M C. Schöne, D. Wozniok, A. Schröder, F. Jordan, T. Erickson-Gini, M. L. Kühn, D. Langgut, S. Lehnig, « Elusa. From Nabatean trading post to Late Antique desert metropolis », Archäologischer Anzeiger, 2022, p. 1-84.

4 J.‑B. Yon et P.‑L. Gatier (éd.), Choix d’inscriptions grecques et latines de la Syrie, Amman-Beyrouth, 2009, p. 110-111, no 26, repris dans AE 2009, 1552, et SEG 59, 1667. Dans une note encore inédite, C. Robin montre que l’identification de ce Neeman à al-Numan, « roi de Hira », proposée avec quelque hésitation dans le commentaire de l’inscription, ne pose aucun problème, mais qu’il peut aussi s’agir d’al-Numan (Numanan) de Mudar, mentionné dans l’ouvrage ici recensé p. 100, n. 278 (C. Robin, per litteras, 22/12/2022, avec tous mes remerciements).

5 Cet ouvrage, paru aux États-Unis en 1991 et maintes fois réédité, a été commodément traduit en français sous le titre Le Middle Gground : Indiens, empires et républiques dans la région des Grands lacs, 1650-1815, Toulouse, 2009.

6 G. Bührer-Thierry, « Quelle pertinence du concept de Middle Ground pour les premiers siècles du Moyen Âge ? », dans Mondes nordiques et normands médiévaux [carnet de recherches], 7 juillet 2016 (en ligne : https://mnm.hypotheses.org/2891), avec des éléments de bibliographie.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Catherine Saliou, « Greg Fisher, Rome, Persia and Arabia. Shaping the Middle East from Pompey to Muhammad »Syria [En ligne], Recensions, mis en ligne le 31 décembre 2023, consulté le 17 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/syria/14918 ; DOI : https://doi.org/10.4000/syria.14918

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