- 1 Pensabene 1993, annexe XIV, p. 541, pl. 111.
1Lorsqu’on cherche des éléments architecturaux de stucs conservés et/ou publiés pour la ville d’Alexandrie, force est de constater qu’on n’en trouve proportionnellement pas beaucoup. Ainsi, dans le Répertoire d’art de l’Égypte gréco-romaine, le corpus magistral de Patrizio Pensabene recense, en 1993, 1 058 éléments architecturaux d’Alexandrie et des régions voisines, dont seulement cinq éléments de stuc décorés1. C’est évidemment peu, et cette quasi-carence du stuc dans les musées ne correspond pas à la réalité archéologique, mais tient plutôt aux conditions de conservation et de collecte dans les fouilles anciennes. Et, comme pour toutes les études de l’architecture alexandrine, c’est dans les tombes que les stucs architecturaux ont été le mieux conservés.
- 2 Les analyses effectuées par I. Kakoulli à la fin des années 1990, dans la région d’Alexandrie comme (...)
- 3 Voir la contribution de M.-C. Hellmann dans ce volume.
2Toutefois, pour donner un aperçu plus complet, il faut revenir aux différents emplois du stuc, tels que nous les avions définis à l’ouverture de la première partie du colloque des Stucs d’Orient en 2013. Il faut aussi constater le peu d’intérêt que les spécialistes d’architecture grecque ont porté à ce matériau et combien il est donc difficile de se faire une idée de son type d’emploi seulement à partir des publications et de leurs illustrations. Comme nous ne disposons pas d’analyses2, il ne nous est pas possible de donner ici des informations sur la composition du stuc qui peut être à base de chaux, fréquemment attesté dans le bassin méditerranéen, ou de plâtre (gypse). Qu’il soit utilisé en simple revêtement avec des reliefs accentués ou pour la création d’éléments plastiques, l’application du stuc se fait en plusieurs couches : la première couche en mortier à grain moyen et d’épaisseur variable, selon le résultat final recherché, est couverte d’une couche (extérieure) de plus faible épaisseur, à grain très fin, mêlée à de la poudre de marbre ou de calcaire. Selon qu’on souhaitait imiter une construction uniforme de marbre ou formée de pierres de natures diverses produisant un contraste chromatique, cette couche extérieure, poncée, pouvait être laissée dans sa couleur d’origine blanchâtre, ou bien être peinte de couleurs vives et variées, avec l’indication des veines caractéristiques de ces matériaux « exotiques » dont l’emploi est attesté — avec parcimonie — dans certains temples ou bâtiments publics de prestige3. Nous verrons aussi que la peinture a pu être utilisée pour rendre de façon illusionniste des décors sur les éléments architecturaux de stuc.
3Dans ce premier emploi, l’enduit de stuc est posé sur une paroi ou sur un élément architectural (par exemple une colonne) dont le relief est sculpté dans la pierre ; le stuc permet alors d’accentuer ce relief et d’en affiner les limites de « taille ».
- 4 Mangoldt 2011, B3, p. 70-71, pl. 17. La tombe date des environs de 300 av. J.-C.
- 5 Petsas 1966, p. 37-42, pl. A, B, Γ’, 11, 15, 33-37.
- 6 Rhomiopoulou & Schmidt-Dounas 2010, pl. 6.2.
4Ces enduits de stuc, partiellement traités en relief, sont employés pour cacher les imperfections d’une pierre plus ou moins grossière, égaliser la surface et lui donner l’apparence d’un matériau plus beau car plus uniforme, donc plus « noble » ; après ponçage, on a pu rechercher l’apparence du marbre ou d’une pierre colorée à valeur décorative. Cet enduit de stuc peut être appliqué au couteau et lissé pour donner l’illusion de la taille précise d’un matériau à grain fin ; il peut aussi être modelé pour accroître les saillies de certains éléments architecturaux, et leur conférer la précision des contours. Cet emploi est fréquemment attesté en Grèce depuis le ive s. av. J.-C., notamment sur les façades des tombes macédoniennes. Ainsi, sur celle de la tombe ionique d’Haghios Athanasios4, les demi-colonnes engagées, sans fonction architectonique, mais destinées à donner l’illusion des colonnes libres d’un pronaos, sont taillées dans les blocs de calcaire du mur : les cannelures sont esquissées sur la surface de la pierre mais leur volume et la précision de leurs arêtes en méplat sont rendus dans un stuc dont la teinte blanc crème évoque le marbre (fig. 1-2). La tombe du Jugement à Lefkadia — un passage obligé pour l’étude du stuc et du trompe-l’œil dans les tombes macédoniennes — utilise ce premier type d’emploi du stuc aussi bien à l’étage inférieur, où les demi-colonnes et les pilastres sont à la fois taillés dans les blocs de la façade et revêtus de stuc, qu’à l’étage supérieur, feint, qui ne correspond qu’à une paroi faisant alterner de façon fictive les fenêtres fermées et les demi-colonnes, la couleur peinte sur l’enduit rehaussant l’effet illusionniste de l’ensemble5. Sur la tombe aux palmettes de Lefkadia, l’enduit de stuc a été limité à la partie visible de la façade et n’a pas été appliqué sur le retour latéral, étroit et donc invisible pour un observateur situé en face de la façade : une photographie prise de biais, au niveau de l’entablement, montre les limites de cet enduit de stuc coloré6.
Figure 1. Macédoine, tombe ionique d’Haghios Athanasios, détail de la façade
© A.-M. Guimier-Sorbets, ArScAn
Figure 2. Macédoine, tombe ionique d’Haghios Athanasios, détail d’une demi-colonne en façade
© A.‑M. Guimier-Sorbets, ArScAn
5Cet emploi du stuc en enduit avec relief est très fréquent dans les hypogées alexandrins, creusés dans la calcarénite, un matériau tendre, facile à tailler mais aussi friable, au grain irrégulier. Il était donc nécessaire d’enduire la surface de stuc, à la fois pour en camoufler les imperfections — des cavités, une couleur grisâtre hétérogène — et lui assurer en même temps une certaine protection. Dans les nécropoles, de nombreux exemples ont été mis au jour mais ils sont difficiles à retrouver pour des raisons évidentes de conservation. Nous ne citerons que deux exemples de telles façades, appartenant à des nécropoles aménagées à l’est de la ville durant les premiers siècles lagides.
6La nécropole de Chatby, l’une des plus anciennes d’Alexandrie (fin ive-iiie s.), aujourd’hui en mauvais état de conservation et à demi enfouie dans le sable, présente une façade illusionniste avec de fausses fenêtres entrouvertes sur la cour (ill. 1). Depuis son dégagement au début du xxe s., la tombe A, proche de la mer, est dans une atmosphère très humide et les restes d’enduit disparaissent peu à peu mais on les distingue encore dans les zones protégées, comme autour des renfoncements et à l’intérieur de l’ouverture des fenêtres en trompe l’œil (fig. 3). À propos de cette façade, le fouilleur Evaristo Breccia n’a pas noté de traces de couleurs7.
Illustration 1. Alexandrie, dessin restitué de la façade sur cour de la tombe A de Chatby
(d’après Adriani 1966, pl. 45, fig. 171)
Figure 3. Alexandrie, détail de la fausse fenêtre à demi ouverte sur la cour de la tombe A de Chatby
© A.-M. Guimier-Sorbets, ArScAn
- 8 Adriani 1936.
- 9 Le mode de réalisation de ces acrotères est proche du type 3, comme on le verra ci-après.
7Dans la nécropole relativement proche de Moustapha Kamel, la tombe 1 possède elle aussi une façade sur la cour, placée devant la chambre funéraire principale8. Creusée dans le rocher naturel, cette façade est enduite de stuc, matériau qui sert également à compléter les éléments architecturaux en forte saillie comme les acrotères des portes ou les décors architecturaux. Cette façade a conservé une partie du revêtement de stuc avec ses couleurs, qui soulignent le caractère illusionniste de la cour à pseudo-péristyle (fig. 4). L’aquarelle de la publication d’Adriani reproduit, quelques années après la fouille vers le milieu du xxe s., à la fois les couleurs vives peintes sur l’enduit originel et le contour sinueux des acrotères angulaires9 (fig. 5).
Figure 4. Alexandrie, détail de la façade de la tombe 1 de la nécropole de Moustapha Kamel
© A.-M. Guimier-Sorbets, ArScAn
Figure 5. Alexandrie, détail de la façade de la tombe 1 de la nécropole de Moustapha Kamel
(d’après Adriani 1936, pl. C)
- 10 Pensabene 1993, passim.
- 11 McKenzie 1990, mention de blocs stuqués dans les listes des p. 69, 71-72, 74.
- 12 Pensabene 1993, no 973, p. 521, pl. 103.
- 13 Pensabene 1993, no 977, p. 522, pl. 103.
8L’emploi du stuc comme enduit était-il limité à l’architecture funéraire creusée ? Certainement pas, et d’ailleurs, dans le répertoire de Patrizio Pensabene, des séries de bloc sont décrits en « calcaire stuqué »10. Certains aussi sont mentionnés dans l’étude architecturale de Judith Mckenzie11. Le marbre est rare en Égypte et la qualité de la pierre locale, facile à tailler, on l’a dit, permettait de réaliser des blocs moulurés, comme l’attestent quelques trouvailles fragmentaires, mais la nature de la pierre nécessitait de les enduire, qu’ils soient ensuite rehaussés de peinture ou qu’ils restent blancs. Deux fragments de soffite d’édicules ornés de caissons sont conservés au Musée gréco-romain : il s’agit d’une demi-coupole à caissons hexagonaux en nid d’abeille provenant de la nécropole de Wardian (fin iie ou début du ier s. av. J.-C.)12, et d’un fragment de voûte à soffite de caissons carrés, avec une corniche, provenant du centre d’Alexandrie (iie s. av. J.-C.)13. Ces deux éléments architecturaux ne sont pas en stuc, comme on l’a écrit parfois, mais bien en pierre sculptée et revêtue de stuc.
- 14 Pesce 1950, p. 13, 18, 32, fig. 6, 36, 39 ; McKenzie 1990, p. 75-77. La partie la plus ancienne du (...)
9La comparaison qui a été faite de ces blocs avec ceux du Palazzo delle Colonne de Ptolémaïs vaut aussi pour le matériau : parmi les éléments trouvés dans l’effondrement du palais, si certains étaient en stuc, d’autres étaient en pierre enduite avec un relief modelé14.
10Le style structural (Masonry Style) a pour objectif de camoufler les matériaux de construction de faible qualité en donnant aux parois l’aspect d’une construction en grand appareil, formé de pierres de taille, éventuellement en opposition de couleurs. Ce trompe-l’œil est réalisé soit à l’aide de refends et de peinture, soit par la combinaison du stuc et de la peinture. C’est ainsi que, dans le courant illusionniste attesté dans l’architecture grecque dès la fin du ve s. av. J.-C. et qui se développe surtout à l’époque hellénistique dans toute la koinè, un rôle important a été joué par l’emploi du stuc pour créer un volume surajouté à une paroi plane, construite ou creusée. Ce style structural avec emploi du stuc imite, le plus souvent à l’intérieur des édifices, la construction en grand appareil réservé à l’extérieur des bâtiments de prestige.
- 15 Petsas 1966, p. 45-54, pl. 20-24.
- 16 Guimier-Sorbets 2002.
- 17 Miller 1993.
- 18 Petsas 1966, p. 70-75, 100-107, pl. A-D, I, 27-29, 31. Brecoulaki 2006, pl. 74-75.
- 19 Kottaridi 2011, p. 108-109.
- 20 Par exemple à l’intérieur de la tombe B de Korinos à Pydna, Brecoulaki 2006, pl. 85.3.
- 21 Brecoulaki 2006, pl. 104.2 (tombe de Phoinikas), pl. 64 (tombe des palmettes de Lefkadia) ; Tombe d (...)
- 22 Par exemple, la corniche avec oves du vestibule de la tombe de Phoinikas, Brecoulaki 2006, pl. 104. (...)
11Toutefois, on constate un tel emploi du stuc à l’intérieur et sur les façades des tombes de Macédoine comme sur la tombe ionique d’Haghios Athanasios évoquée ci-dessus : entre les demi-colonnes, le volume de la zone médiane est créé par un mortier à grain moyen, recouvert par une couche de stuc fin peint en jaune (fig. 1). On a donc parfois créé le volume par le stuc sur des parois extérieures, mais il faut se souvenir que ces façades n’étaient exposées aux intempéries de Grèce du Nord que d’une manière temporaire, puisqu’elles étaient recouvertes d’un tumulus. Par le même procédé, les parois intérieures de la chambre funéraire de la tombe du Jugement à Lefkadia ont été animées d’un dispositif en faible relief de pilastres posés sur un socle continu et supportant une architrave à trois fasces surmontée d’une corniche15 : ce dispositif feint, sans aucune fonction architectonique, peut être compris comme l’imitation du mode de construction d’une grande salle d’apparat, et/ou être vu comme celle des montants d’un baldaquin, dont la voûte formerait la partie supérieure16 ; toujours à Lefkadia, un tel baldaquin illusionniste était rendu seulement par la peinture dans la tombe de Lyson et Kalliklès, les motifs de la tenture étant peints sur la voûte17. Pour la frise ionique de la tombe du Jugement figurant des combattants, le relief de chaque figure n’est pas sculpté dans la pierre, mais rendu en stuc, par opposition aux Grecs et aux Centaures figurés sur les métopes de la même façade : ils y étaient seulement peints avec l’indication des ombres portées, de façon illusionniste donc, comme l’avait bien noté Ph. Petsas18. De même, les grands boucliers de la façade de la tombe du prince à Vergina ont été réalisés en stuc de part et d’autre de la porte19. Si les frises de denticules sont souvent peintes de façon illusionniste20, le volume de chaque élément peut être réel et il est alors rendu en stuc, tant dans le vestibule de la tombe de Phoinikas à Thessalonique, que sur la façade de celle des palmettes à Lefkadia ; de même, une frise de denticules en stuc couronne la façade intérieure de la tombe d’Eurydice à Vergina21. La mouluration elle-même est souvent réalisée en stuc, sur une paroi de pierre plane, le volume des éléments du décor étant rendu par la peinture de façon illusionniste22.
- 23 Ginouvès 1993, p. 137-138 ; Lilibaki-Akamati et al. 2011, p. 112-113.
- 24 De nombreuses études se sont ajoutées aux premières : Bulard 1908. La Maison aux Stucs a été découv (...)
12Toutefois, le style structural est surtout caractéristique des murs intérieurs des maisons. La paroi restituée de la Maison aux enduits colorés, découverte à Pella dans l’îlot 5 au sud de la Maison du rapt d’Hélène et exposée au musée de ce site, en constitue un exemplaire impressionnant par sa qualité sur une hauteur d’environ 5 m (fig. 6) ; on y reconnaît les différentes parties structurant le mur : plinthe, orthostates larges et étroits en alternance, bandeaux, zone médiane ; tandis qu’à la partie supérieure, un ordre à colonnade avec parapet, feint, semble ouvrir la paroi sur le bleu du ciel. On voit comment la couleur est utilisée pour donner l’illusion de pierres variées et décoratives et comment le stuc permet de créer le relief de ces blocs fictifs et de souligner les parties structurant la paroi (fig. 7). Cette grande exèdre-vestibule est datée du iiie s. av. J.-C.23. Dès les fouilles du début du xxe s., ce style structural avec stuc a été reconnu dans les pièces de réception ou sous les péristyles des riches demeures déliennes24 (fig. 8-9).
Figure 6. Pella, Musée, paroi restituée de la Maison aux stucs colorés
© A.-M. Guimier-Sorbets, ArScAn
Figure 7. Pella, Musée, paroi restituée de la Maison aux stucs colorés, détail
© A.-M. Guimier-Sorbets, ArScAn
Figure 8. Délos, Maison de l’Hermès, andrôn
© A.-M. Guimier-Sorbets, ArScAn
Figure 9. Délos, Maison du Trident
© A.-M. Guimier-Sorbets, ArScAn
13L’emploi du stuc dans le style structural, si largement diffusé dans le bassin méditerranéen, devait évidemment être fréquent dans les palais et les riches maisons d’Alexandrie, mais notre connaissance en est très limitée. Ce sont, une fois encore, les hypogées de l’élite qui en fournissent les meilleurs exemplaires.
14Revenons dans la cour de la tombe 1 de la nécropole de Moustapha Kamel : sur des parois planes, creusées dans le calcaire, le relief des murs est rendu par cette technique combinant le stuc pour le bossage des blocs moulurés et la couleur pour l’imitation de pierres de diverses provenances (fig. 10).
Figure 10. Alexandrie, Tombe de Moustapha Kamel 1
© A.-M. Guimier-Sorbets, ArScAn
15Un tel rendu du volume par le stuc modelé à même la paroi n’est possible que sur de faibles épaisseurs, c’est-à-dire que les reliefs ainsi produits ne forment qu’une faible saillie sur le nu de la paroi plane. Il est tout de même d’un emploi fréquent dans les nécropoles des premiers siècles lagides, comme, par exemple, pour la frise dorique de la cour de la tombe 2 de Moustapha Kamel (fig. 11).
Figure 11. Alexandrie, Tombe de Moustapha Kamel 2, frise dorique de la cour
© A.-M. Guimier-Sorbets, ArScAn
16Ces deux emplois — stucage en relief de parois aux volumes sculptés et accrochage de faible relief de stuc sur une paroi plane — peuvent se combiner et les stucateurs alexandrins les plus expérimentés ont souvent eu recours à ce double procédé dans les mêmes édifices, voire sur les mêmes parois.
- 25 Voir ci-dessus note 19.
- 26 Voir la contribution de M.-C. Hellmann dans ce volume.
- 27 Pesce 1950, p. 25-28, fig. 14-17, pl. X, XIII.
17Les éléments architecturaux complètement réalisés en stuc, généralement sur une âme de bois, peuvent ensuite être fixés sur le monument, sur ou contre la paroi, à l’aide de divers dispositifs. C’est le cas, par exemple, de la corniche de couronnement de la paroi de Pella, en forte saillie sur le nu du mur auquel elle est fixée par une poutre de bois25 (fig. 6). Les exemples en sont nombreux à Délos, particulièrement à la Maison des Stucs, dans laquelle les éléments forment de très fortes saillies. Cette technique est surtout utilisée pour reproduire les ordres supérieurs en trompe l’œil, généralement miniaturisés, dont des exemplaires appartenant à l’ensemble de la koinè sont cités par M.-C. Hellmann26. Le décor de la façade nord à édicules, ouvrant, à l’étage supérieur, sur la cour du Palazzo delle Colonne, est largement réalisé en stuc et on y voit, là encore, une influence alexandrine27.
- 28 Pensabene 1993, p. 90.
- 29 Adriani 1966, pl. 54, fig. 192, reproduit dans Venit 2002, p. 62.
- 30 Pensabene 1993, p. 541, pl. 111.
18En effet, cette pratique des stucs plastiques est fréquente dans les nécropoles alexandrines. À l’intérieur des tombes de Moustapha Kamel, des corniches fixées sur les parois sont réalisées en stuc, comme dans le vestibule qui précède la chambre funéraire principale de la tombe 1, ou les fragments de corniche de stuc à décor peint conservés au Musée gréco-romain28. Dans la tombe 3, toute la frise de denticules de la salle en abside (pièce 3 du plan d’Adriani)29 est faite en stuc et accrochée sur la paroi arrondie (fig. 12). La série des corniches de stuc du ier s. av. J.-C., réunie dans le corpus de Patrizio Pensabene, appartient au même type d’emploi ; en outre, elles portent un décor figuré en relief moulé, et sont datés du iie s. av. J.-C. et du ier s apr. J.-C.30 (fig. 13).
Figure 12. Alexandrie, Tombe de Moustapha Kamel 3, pièce 3
© A.-M. Guimier-Sorbets, ArScAn
Figure 13. Éléments de stuc, no 1038 (Marsa Matrouh) à 1041 (Alexandrie)
(d’après Pensabene 1993, pl. 111)
- 31 Guimier-Sorbets, Nenna & Seif el-Din 2001, no 14, p. 182-183, 189, fig. 4.18 p. 202.
19Dans les salles d’inhumation collectives de la nécropole du Pont de Gabbari, il n’était pas rare de trouver des encadrements architecturaux de loculi réalisés en stuc, à l’imitation — à échelle réduite — des encadrements de portes, éventuellement surmontés d’entablements. La plupart de ceux qui ont été découverts lors des fouilles du Centre d’études alexandrines sont encore inédits. Toutefois, l’un d’eux a été publié dans le premier volume de la série Nécropolis : il s’agissait de l’encadrement architectural du loculus 14 (tombe B1), de style ionique avec chapiteaux corinthiens, réalisé en stuc et peint, daté du iiie s. av. J.‑C. (fig. 14). Sa frise portait un décor en grande partie effacé. Cet encadrement fixé à la paroi autour de l’ouverture du loculus, fermé par une plaque perdue, imitait un édifice sacré où reposait le mort considéré comme un héros et, en tant que tel, gardé par un soldat peint sur le montant du « vestibule »31.
Figure 14. Alexandrie, nécropole du Pont de Gabbari, tombe 1, loculus 14
(d’après Guimier-Sorbets, Nenna & Seif el-Din 2001, fig. 4.18-19)
- 32 Adriani 1952a ; Empereur 1998, p. 226-229 ; Venit 2002, p. 169-170.
20De très beaux exemplaires proviennent de la nécropole de Plinthine, fouillée par A. Adriani en 1937-1939, à l’ouest d’Alexandrie32. L’étude de ces tombes, datées des iiie-iie s. av. J.-C., a été reprise par l’équipe de Marie-Françoise Boussac et Olivier Callot. Les encadrements de style grec, en assez faible saillie, sont exécutés avec beaucoup de soin. Dans la tombe 1, l’un est sans polychromie ; un autre est partiellement coloré, tandis que la corniche à acrotères angulaires obliques, supportée par des consoles à volutes, est laissée blanche, avec des décors moulés (oves et dards, cable) (fig. 15).
Figure 15. Plinthine, tombe 1, loculus de style grec
© A.-M. Guimier-Sorbets, ArScAn
- 33 Olivier Callot a bien voulu me donner ces renseignements, qu’il en soit chaleureusement remercié.
21Dans la tombe 2 (salle 3), voisine de la précédente, un loculus porte un encadrement de stuc évoquant un naïskos qui emprunte des éléments grecs (chapiteaux « alexandrins », corniche à modillons) et des éléments égyptiens (porte à linteau brisé, file d’uraei) (fig. 16). L’ensemble du naïskos (haut de 1,43 m et large de 1,46 m) en assez forte saillie est réalisé en stuc, en partie modelé et taillé au couteau, en partie moulé, vraisemblablement sur une âme de bois, avec des petits éléments eux-mêmes rapportés (modillons). Une sorte de plinthe moulurée, en saillie, supporte la façade du naïskos, précédée, comme dans les sanctuaires égyptiens, d’une enfilade de colonnes et de portes : deux paires de colonnes à chapiteaux « alexandrins » en avancée encadrent une porte à linteau brisé. Au-dessus et à l’arrière, une autre paire de pilastres encadre une paroi surmontée d’un fronton courbe à disque central ; sous le fronton, on distingue une file de six uraei, cobras dressés coiffés d’un disque solaire, ainsi que deux chiens assis vus de profil symétriquement : ces deux figures d’Anubis zoomorphe gardent le mort, comme les uraei qui, en outre, confèrent au naïskos un caractère sacré. La façade ne semble pas avoir été revêtue de peinture. Le loculus n’était pas fermé : il devait donc contenir une momie et sa faible profondeur indique qu’il devait s’agir d’un individu de petite taille, peut-être un enfant33.
Figure 16.Plinthine, tombe 2, naïskos de style égyptien
© A.-M. Guimier-Sorbets, ArScAn
- 34 Adriani 1952b ; Venit 2002, p. 73-90.
22Dans la ville d’Alexandrie, les plus beaux exemplaires d’éléments architecturaux de stuc, à la polychromie vive, sont dans les tombes 2 et 5 d’Anfouchi, datées des iie-ier s. av. J.-C. Ces architectures sont en stuc sur une âme de bois plus ou moins bien conservée selon le degré d’hygrométrie de chacune des tombes34.
- 35 Guimier-Sorbets 2010.
- 36 Guimier-Sorbets 2012.
- 37 Pour l’emploi des couleurs à des fins illusionnistes, voir Guimier-Sorbets sous presse. L’orifice c (...)
23La tombe 2, la plus ancienne, a connu deux états successifs, l’un grec, l’autre de style égyptien35. Pour « égyptianiser » cette tombe, on a modifié le décor pariétal des pièces 1 et 2 en couronnant les parois d’une corniche à gorge égyptienne au-dessus d’un bandeau à tore bicolore. Ces deux éléments sont réalisés en stuc, peints à l’imitation des décors des parois extérieures des édifices sacrés d’époque pharaonique. On note en particulier, sur la corniche à gorge, la présence des feuilles dressées de couleurs alternées caractéristiques du couronnement des parois extérieures des édifices de pierre de style égyptien36. Et pour donner à cette tombe le caractère sacré d’un ensemble funéraire d’époque pharaonique, on a ajouté un encadrement de porte illusionniste, qui suggère une série de trois portes placées en enfilade, comme dans les sanctuaires égyptiens (fig. 17). Au premier plan, des bases supportent des statues de sphinx placés perpendiculairement à la porte, la tête tournée vers l’entrée du complexe souterrain. Au deuxième plan, deux pilastres imitant une construction avec alternance de blocs noirs et blancs portent un entablement à fronton arrondi avec corniche à modillons, file de denticules et disque solaire central. Entre les pilastres est placée une porte à linteau brisé. À l’arrière se trouve la baie originelle d’entrée vers la chambre funéraire. Son encadrement mouluré porte une file d’uraei. On voit comment, sur la paroi originelle séparant les deux pièces, on a construit en stuc et plaqué autour de la baie tout un dispositif de bases symétriques et de portes en enfilade pour exprimer le caractère sacré de la chambre funéraire selon les principes de l’architecture pharaonique. Toujours selon le même axe, au fond de la chambre funéraire, on a habillé la niche, creusée lors du premier état, d’une imitation en stuc de naïskos posé sur un brancard de bois (fig. 18). Cet édifice miniature est composé de deux parties emboîtées pour rendre une nouvelle enfilade en trompe l’œil : chacune de ces parties, supportée par des colonnettes, est couronnée d’un entablement à file d’uraei. Si les éléments de ce double édicule semblent blancs, les couleurs noir et rouge ont été utilisées entre les montants verticaux et sur le fond pour approfondir l’espace ainsi suggéré37.
Figure 17. Alexandrie, tombe 2 d’Anfouchi, salle 1-2
© A. Pelle, CEAlex
Figure 18. Alexandrie, tombe 2 d’Anfouchi, salle 2
© A. Pelle, CEAlex
- 38 Pompei, VI, 12, 2, salle 53 ; une forte influence alexandrine a été reconnue pour le décor de cette (...)
24Si, dans la tombe 2 d’Anfouchi, ces constructions de stucs obéissaient au besoin d’ajouter, dans un second état d’aménagement de la tombe, des éléments architecturaux fictifs sur une paroi plane préalablement taillée, il n’en va pas de même dans la tombe 5, aussi décorée que la tombe 2 mais en une seule étape, vraisemblablement un peu postérieure au second état de la tombe 2. Dans la salle 4, un encadrement de loculus particulièrement impressionnant par sa taille et la complexité des plans rendus en trompe l’œil a été construit en stuc, sur âme de bois, sans aucun aménagement de la paroi pourtant taillée vraisemblablement au même moment (ill. 2). L’état de conservation, dans l’eau du souterrain et à demi ensablé, de ce riche ensemble d’éléments de stucs fixés sur la paroi autour d’un loculus assez profond, est évidemment problématique. Toutefois les couleurs sont bien conservées et on reconnaît tous les éléments d’une architecture de type pharaonique avec son évolution de l’époque lagide (fig. 19). Dans une salle voisine de la même tombe, laissée blanche, on distingue, sur le pourtour de la baie de la porte, les arrachements des montants d’un encadrement de stuc plaqué ainsi que les vestiges de la poutre de bois qui en soutenait le couronnement. Dans cette tombe 5, de la fin du iie ou du début du ier s. av. J.-C., les constructions sont réalisées en stuc, même lorsqu’elles sont prévues dès le creusement de l’hypogée : ce mode de construction a gagné ses lettres de noblesse et il concourt à l’aménagement des espaces internes des nécropoles. Il est plus que probable qu’à Alexandrie et dans sa région, il était employé également dans les riches demeures des vivants, même s’il n’en reste quasiment rien. Si le type 2 d’emploi du stuc permettait la réalisation d’éléments architecturaux fictifs en faible saillie fixés par des tenons de bois, le type 3 permet d’ajouter aux parois de petits édifices fictifs dont les éléments, en forte saillie et en partie détachés, sont retenus par des planches ou par des éléments métalliques : le vestibule (fauces) de la Maison du Faune à Pompéi en fournit un exemple daté de la fin du iie s. av. J.-C. (fig. 20)38.
Illustration 2. Alexandrie, tombe 5 d’Anfouchi
(d’après Adriani 1952b, p. 92, fig. 54)
Figure 19. Alexandrie, tombe 5 d’Anfouchi, salle 4
© A.-M. Guimier-Sorbets, ArScAn
Figure 20. Pompéi, maison du Faune, Fauces 53, édicule de stuc
© A.-M. Guimier-Sorbets, ArScAn
- 39 Ling 1972.
- 40 Guimier-Sorbets 2012.
- 41 Rizzo 1936.
25Il n’est pas sûr que les plafonds à décor de stuc soient nés à Rome au début du ier s. av. J.-C. comme on l’a écrit39. Certes nous n’en connaissons pas (ou pas encore ?) pour l’Alexandrie lagide, mais si l’on croise les informations données par les deux soffites d’édicule en calcaire stuqué que nous avons déjà évoqués, des iie-ier s. av. J.-C., et les décors des plafonds des tombes peintes d’Anfouchi, approximativement contemporains, on peut mettre cette affirmation en doute. Les plafonds voûtés des tombes d’Anfouchi sont seulement peints mais de façon tellement illusionniste que cette imitation permet de restituer les moulures rendues et il est très probable que de tels décors existaient en stuc, dans des bâtiments de la ville, sur des plafonds, comme sur des voûtes surbaissées, dont la construction en brique crue avec la technique nubienne est attestée en Égypte depuis l’Ancien Empire. Il serait trop long de reprendre ici les différents arguments préalablement publiés ainsi que les comparaisons établies entre la mouluration peinte des blocs feints, rendus en trompe l’œil sur les parois et sur les voûtes des tombes 2 et 5 d’Anfouchi, avec la mouluration des parois stuquées de l’autel hellénistique de Jérash et les voûtes des bains de Tel Anafa40. De plus, la Casa dei Grifi, construite sur le Palatin à la fin du iie ou au début du ier s. av. J.-C., présente tellement de points de comparaison avec l’artisanat alexandrin de la fin de l’époque lagide qu’on ne saurait considérer comme des prototypes les stucs qui ornent ses voûtes et la lunette aux griffons41.
- 42 Pour un signalement de la découverte : Empereur 2001, p. 692-693, fig. 17.
26C’est sur le site du Caesaréion, en plein centre d’Alexandrie, que les fouilles du Centre d’études alexandrines ont découvert, dans les années 1990 puis au début des années 2000, de nombreux fragments d’un plafond à caissons de stuc, bordé de files d’oves avec un remplissage végétal associant le lierre et le nélumbo, plante traditionnelle de l’Égypte42. Ce plafond est en cours d’étude, et la date pourra en être précisée par les données stratigraphiques, mais il appartient au début de la période impériale.
27Le stuc fut utilisé, en Macédoine comme à Alexandrie et sa région, d’abord comme enduit, pour camoufler les défauts de la pierre, en protéger la surface et la rendre plus proche du marbre, matériau luxueux des édifices grecs de prestige. Ce premier emploi a permis d’accroître le volume de certains éléments taillés dans la pierre et d’en préciser les contours. Dans le courant illusionniste de l’art grec, le stuc fut aussi employé pour créer des volumes surajoutés à des parois planes, l’emploi de la couleur renforçant les effets de trompe-l’œil : cette pratique, normalement réservée aux espaces couverts, enrichit aussi les façades sur cour des hypogées alexandrins. Enfin, on constate à l’intérieur des espaces couverts, la réalisation entièrement en stuc, souvent sur âme de bois et peints, d’éléments architecturaux ou décoratifs fixés sur des parois sans relief ; cet emploi, rendu nécessaire lorsqu’on veut ajouter des éléments à une tombe taillée dans un premier état, se développe comme moyen de « construction » à part entière et se trouve de plus en plus employé pour des éléments en forte saillie. Aux éléments architecturaux en faible relief succèdent des édicules surajoutés et des architectures feintes partiellement détachées de la paroi, de style grec ou égyptien. Tous ces emplois, attestés dans les divers hypogées alexandrins, ont été combinés et ils devaient être particulièrement fréquents dans la zone des palais lagides, dont il ne reste quasiment rien, mais dont le Palazzo delle colonne de Ptolémaïs peut porter témoignage.