- 1 Le stuc nabatéen est pris au sens d’un matériau façonné qui après séchage offre un aspect architect (...)
1La technique ornementale du stuc est bien représentée en Jordanie de l’époque hellénistique à l’époque omeyyade et plusieurs vestiges de la capitale du royaume nabatéen sont caractéristiques, par leur référence à la koinè d’une part, par le contexte rupestre auquel un certain nombre d’entre eux renvoient d’autre part1. Ainsi, jamais ensevelies, visibles à l’air libre depuis toujours sur la paroi gréseuse orientale d’el-Habis au cœur de Pétra (fig. 1), deux parois stuquées rendues inaccessibles par un effondrement de la falaise, attirent l’attention sans jamais avoir été étudiées de près. Miraculeusement conservées in situ, partiellement sur toute une hauteur, elles offrent de précieuses indications sur des compositions et des ornements visant à reproduire des parements monumentaux à l’intérieur d’espaces que l’on supposera fermés.
Figure 1. Pétra, el-Habis, 2013 (Umm el-Biyara en arrière plan) : localisation des parois stuquées
© C. Vibert-Guigue
- 2 Dès 1980, j’ai réalisé des relevés de surfaces à Pétra et Beida en m’interrogeant sur la taille dit (...)
- 3 Une perte de cohésion, due à l’altération du ciment qui agglomère les grains de quartz, conduit par (...)
2Le lecteur comprendra qu’en l’absence d’observations rapprochées et de connaissances sur les dimensions des parois, l’exercice — pour la première fois tenté — présente des limites. Une réflexion est néanmoins envisageable selon deux directions afin de mieux les cerner. D’une part, la roche de Pétra conduit à réfléchir sur la notion de support dans l’art du revêtement décoratif des intérieurs rupestres nabatéens. Non systématiques, les enduits ne revêtent parfois que partiellement des intérieurs. Une taille avec un effet décoratif assez sophistiqué, à l’aide de sillons parallèles, également appelée « tooling »2, paraît avoir suffi. Avec une régularité d’exécution, ce traitement de surface aboutissait à une « qualité plastique » en jouant avec la lumière3. D’autre part, les enduits, et ici plus spécifiquement les stucs, nous amènent à réfléchir sur les raisons qui ont conduit des résidents à embellir des cavités aménagées au milieu de falaises, hors des voies de circulation et des constructions en ville basse.
- 4 Cf. Horsfield & Horsfield 1938, Zayadine 1987, Vibert-Guigue 2010. D’autres cavités-habitats toutes (...)
- 5 La composition des stucs n’est pas prise en compte ici. Le plâtre est attesté dans les couches de p (...)
3C’est en 1979 que pour la première fois j’ai vu les stucs d’el-Habis et la visite d’un habitat rupestre dans le wadi Siyagh m’avait sensibilisé à la question des peintures et stucs dans ce contexte particulier où les enduits, a priori d’abord protecteurs, ne s’imposent pas prioritairement dans des lieux plutôt secs, à condition qu’ils soient éloignés des wadis. Cette visite avait été l’occasion d’une découverte spectaculaire, en compagnie de N. Qadi, inspecteur en poste à Pétra, sous la forme d’une pièce entièrement peinte mais sans stuc4. Cet ensemble exceptionnel avait échappé en 1938 à G. et A. Horsfield qui, les premiers, ont analysé l’habitat rupestre de Pétra, celui du wadi déjà signalé qui longe el-Habis par le nord. Dès 1980, le Département des Antiquités, et Fawzi Zayadine en particulier, ont demandé à l’Institut français d’archéologie du Proche-Orient (Ifapo) que je relève des ensembles de peinture et de stuc5. En 1987, F. Zayadine a publié une synthèse intitulée « Decorative Stucco at Petra and other Hellenistic Sites » où apparaissent les stucs d’el-Habis. En les comparant avec des exemples connus sur place et dans la sphère hellénistique, il les date du début du ier s. av. J.-C., du temps d’Obodas Ier ou d’Aretas III Philhellène (84-62 av. J.-C.). Mon retour en France en 2000 au sein de l’UMR 8546 m’a permis de réfléchir sur ces dossiers en les exposant lors de colloques. La série de rencontres « Stucs d’Orient » est l’occasion de continuer sur cette voie et je remercie les organisatrices.
4La longue descente du wadi Moussa conduit au massif rocheux très érodé d’el-Habis qui se dresse à un carrefour naturel après avoir traversé la ville de Pétra. En arrière plan se dresse la montagne d’Umm el-Biyara qui culmine à 1 260 m. Le sommet sud d’el-Habis atteignant 990 m d’altitude, les parois à stuc se situent à une quarantaine de mètres plus bas.
- 6 Horsfield & Horsfield 1938, p. 5, pl. XLII, 1.
- 7 Milik & Starcky 1975, p. 112.
- 8 Au cours des siècles, les sommets de Pétra ont accueilli des constructions à vocation cultuelle, re (...)
5La vue publiée par les Horsfield6 décrit un paysage abandonné qui livre néanmoins un caractère hospitalier sous la forme d’un campement de toiles implanté entre la falaise et le Qasr el-Bint, à l’écart du wadi qui s’engouffre dans la faille du wadi Siyagh (fig. 2). Le massif est divisé en deux parties : celle de droite, moins haute, est dégagée à son pied où s’alignent des grottes ; celle de gauche est plus imposante mais sa base, comblée par des remblais, se rapproche du sommet du Djebel ez-Zantur, connu pour un habitat riche en peintures et stucs. Si une longue faille horizontale a été interprétée comme le passage probable d’une canalisation7, les niveaux de circulation restent peu discernables. Le contournement d’el-Habis par le nord, en partant de l’ancien musée, est encore possible (fig. 2). Une galerie haute constitue un passage protégé, sans que l’on puisse parler avec certitude d’un habitat naturellement fortifié garantissant une protection que la ville basse offrait moins8.
Figure 2. Pétra, el-Habis, d’après Horsfield & Horsfield 1938, pl. XLII : localisation des parois stuquées
- 9 Numéroté Brünnow no 841. Cf. Bessac & Nehmé 2001, p. 83-88.
- 10 Le remplissage de certaines d’entre elles suggère un retour à des parois pleines (pour être enduite (...)
- 11 Milik & Starcky 1975, p. 112 « Paix à Pasa’el, reine de Nabatène ». Interprétation confirmée par Za (...)
6La façade orientale d’el-Habis dominait la cité royale et son état actuel signale une juxtaposition de structures (fig. 3). Le propos ici n’est pas d’énumérer toutes les cavités, mais de rappeler trois vestiges évocateurs dans les proches alentours des parois stuquées (A). Actuellement, seule une grande façade inachevée indique une volonté ostentatoire, à une altitude légèrement inférieure à celle des pièces stuquées (B)9. En contrebas, plus à gauche (c’est-à-dire au sud) se trouve une grotte aux parois couvertes de petites niches identifiée comme un pigeonnier (C)10. Plus indicatives sont les inscriptions nabatéennes situées, elles, un peu plus loin en haut à droite (c’est-à-dire au nord) des pièces stuquées (D). Publiées en 1975 après observations à la jumelle et sur photos, une d’entre elles désigne une fille d’Aretas IV, un roi qui a régné de 9 av. J.-C. à 40 apr. J.-C., soit après la réalisation des parois stuquées selon les auteurs11. Il est enfin à noter qu’à l’aplomb de ces dernières se trouvent au sol des morceaux de mortier blanc ainsi qu’un petit bloc de pierre couvert d’un enduit également blanc. Ces effondrements peuvent venir d’éventuels compléments bâtis au sein des structures rupestres ou bien du château croisé élevé au sommet du massif par Beaudoin Ier.
Figure 3. Pétra, el-Habis, 1993 : A. parois stuquées ; B. façade inachevée ; C. « pigeonnier » ; D. inscriptions nabatéennes
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7Le flanc oriental d’el-Habis atteste l’ingéniosité avec laquelle les occupants gagnaient du « terrain » au fur et à mesure sur le rocher naturel aux couleurs bigarrées. Rares sont les cités antiques où l’occupation s’étage ainsi sur une falaise. La partie effondrée est maintenant difficile à concevoir, et les parties encavées, mieux conservées, forment des taches noires mal accessibles. De loin, les vestiges de stucs ressortent en blanc sur une roche rosâtre. Inhabituelle, cette lecture des façades, à la fois verticale et en relative profondeur, soulève la question de leur datation et de leur imbrication. Derrière la paroi stuquée 1 apparaît une cavité dont la taille aurait été postérieure (E). Cet élément de chronologie relative, sur lequel on reviendra, s’ajoute à ceux apportés par la « façade inachevée » et le « pigeonnier ».
- 12 Autres mentions des stucs : Lindner 1980, p. 75, fig. 2 ; Mckenzie 1990, p. 107, pl. 171b ; Barbet (...)
Figure 4. Pétra, el-Habis, 1980 : vue des parois stuquées au téléobjectif
© C. Vibert-Guigue
- 13 Zayadine 1987, p. 133.
8En 1938, G. et A. Horsfield ont situés les stucs plutôt qu’ils ne les ont décrits. En 1987, les éléments d’une étude se mettent en place grâce à F. Zayadine13 :
« High up in the mount the remains of two plastered houses are visible. These were part of a three-storeyed dwelling above the columbarium which underwent several phases of occupation. A cave destroyed part of the south house which was decorated with a large plastered panel, to the left of isodomic courses (fig. 10). In the north house, more elaborate stucco is preserved in three tiers. At the bottom, a low plinth supports large drafted orthostats (fig. 10 left). This zone is topped by a moulded cornice which supports fluted columns and a storey of blind niches or windows. Above this order appears a plain string course and probably isodomic panels. The last tier consists of a blind gallery decorated with pilasters, spanned by an architrave and a frieze of triglyphs and metopes. »
- 14 Zayadine, Larché & Dentzer-Feydy 2003, p. 94. Cf. également Dentzer-Feydy 2003, p. 62.
9Il est fait mention d’une habitation à trois étages où deux pièces se distinguent par un décor en stuc décrit dans ses lignes principales. L’accent porte sur le plus grand décor, avec une indication de triglyphes et métopes qui échappent à nos observations. En 2003, dans une monographie sur le Qasr el-Bint, F. Zayadine est revenu sur ces stucs comme comparaisons, pour préciser moins leur décor que les parallèles et leur datation, probablement le début du ier s. av. J.-C.14.
10Les parois stuquées sont suspendues dans le vide (fig. 5), l’effondrement du rocher n’ayant préservé que les parements en fond de pièce avec, malgré tout, le départ d’un mur qui les sépare et qui a conservé un peu de stuc. De tailles différentes, aucun détail ou référence ne permet d’estimer de manière sûre une de leurs dimensions. Avant de les décrire, il convient de décider d’une valeur, même provisoire. Des clichés pris en 1980 à l’aide d’un téléobjectif, en s’approchant le mieux possible de leur altitude et en bénéficiant d’un temps couvert, avaient permis une estimation en fonction des niches du « pigeonnier ». Celles-ci ne se trouvant pas à l’aplomb des parois stuquées, la valeur restait incertaine. Dans la perspective du colloque « Stucs d’Orient », une série de photographies numériques a été réalisée en mai 2013, certaines en contre plongée. L’idée est alors venue d’estimer la largeur de la grande paroi en prolongeant à l’aplomb ses angles sur le terrain éboulé et en mesurant ainsi la distance. Réalisé à l’œil nu sur un rocher aux nombreux décrochements, le calcul reste approximatif. Néanmoins, une moyenne a été retenue en comparant les deux estimations, la première étant réduite. Les dimensions qui suivent, avec un rappel de quelques caractéristiques, sont donc provisoires :
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Pièce 1 (à gauche) : 3,70 m de large (?) par 3,80 m de haut (?) ; les départs de sol, de plafond et des côtés sont attestés, même si l’angle inférieur droit de la cavité paraît avoir été entamé postérieurement.
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Pièce 2 (à droite) : 5,65 m de large (?) par 6,12 m de haut (?) ; les angles à droite et à gauche sont bien visibles ; le départ du plafond se devine sans que l’emplacement exact de la ligne l’angle soit assuré ; le sol est indiqué par un départ de l’enduit à ce niveau.
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Pièce 3 (sous la pièce 1) (fig. 4) : dimensions non estimées ; aucun stuc visible mais un vestige d’enduit subsiste au plafond et au sommet de la paroi, préservé dans l’angle supérieur droit (fig. 5). Il peut s’agir de trace de mortier préalable à la pose de stuc.
Figure 5. Pétra, el-Habis, 2013 : vue partielle en contre-plongée des parois
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11Tout d’abord, les deux parois principales présentent une surface plutôt carrée et la pièce 2 est proportionnellement d’un tiers plus grande que la pièce 1. La paroi qui les sépare, dont l’épaisseur avoisinerait 1 m, ne présente pas de trace d’ouverture. L’entaille horizontale à hauteur du plafond, mieux conservée dans la pièce 1, mériterait une explication. En tout état de cause, aucun indice ne permet de déterminer avec certitude la profondeur des pièces. D’elle dépend pourtant la part effondrée de la falaise à cet endroit, dont la preuve existe par un groupe de gros blocs informes gisant devant le « pigeonnier » ; l’hypothèse d’un complément maçonné n’est pas non plus à exclure. La possibilité, pour l’une ou l’autre pièce, d’un même passage d’accès peut être posée. Les proportions monumentales de la plus grande paroi stuquée vont de pair avec un revêtement en stuc à plus forte saillie.
12Ensuite, les deux cavités ont des caractéristiques communes : la surface taillée du rocher, assez ébrasée, n’atteste pas la technique de taille régulière à l’aide de sillons parallèles si caractéristique à Pétra et qui sera évoquée plus en détail. Une variété de coups d’outils apparaît, formant parfois des chevrons. Le rocher est percé de trous de fixation pour le stuc.
- 15 Ce choix apparaît chez F. Zayadine (Zayadine 1987, p. 134).
- 16 Ou triglyphe et métope signalés par F. Zayadine, mais sans confirmation de notre part.
13Enfin, si le hasard de la conservation, favorisé par le départ d’un mur mitoyen, permet de bénéficier de deux séquences décoratives verticales, l’épaisseur des couches de mortier, la profondeur des éléments saillants ainsi que les profils restent indéterminés. Précisons qu’ont été appelées « niches » plutôt que « fenêtres »15 les surfaces délimitées par du stuc (base, montant, couverture), même en l’absence d’un creusement dans le rocher qui aurait pu les rendre fonctionnelles. Dans une certaine mesure, nous les comparons à celles qui sont disposées dans les entrecolonnements du triclinium du tombeau au Soldat. Ajoutons qu’aucune modénature en relief n’apparaît (denticule, ove, par exemple16) et qu’un traitement pictural n’est pas à exclure. Apparaissent en effet des surfaces planes peintes en rouge, traversées de bandes peintes ou de lignes en creux, sans que l’on puisse alors différencier un travail par empreinte de ficelle ou par incision à la truelle. Le décor de losanges dressés au bas de la pièce 1 n’avait jamais été observé.
- 17 Les rapprochements avec le monde grec et romain avaient été rapidement abordés lors de la communica (...)
14Ces réflexions se fondent dans la pièce 1 sur un décor conservé au tiers de son état d’origine, au quart dans la pièce 2. Nous accompagnerons systématiquement d’un point d’interrogation les valeurs métriques, en ayant le sentiment d’avoir choisi une estimation minimale. Au volet descriptif de cette étude suivront des comparaisons à Pétra et Beida17, en mettant l’accent sur ce problème de proportion et d’échelle que soulèvent les exemples d’el-Habis.
15Une précision technique doit être ajoutée : à la mise à l’échelle provisoire des clichés pris de loin, a succédé un redressement des photos prises « de près » sous divers angles en les adaptant, dans la mesure du possible, aux grandes lignes des décors. Les étirements en hauteur sont mieux ajustés que les étirements horizontaux (fig. 6). Ces montages ont ensuite servi aux dessins infographiques.
Figure 6. Pétra, el-Habis, 2013 : stuc de la pièce 1, clichés redressés
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- 18 Ce filon a été exploité pour obtenir le plafond de la cavité en arrière. Cet indice modifierait l’h (...)
16La séquence stuquée, archéologiquement complète, localisée à droite de la paroi (3,70 x 3,80 m ?) (fig. 6) bénéficie d’une suite sur le retour d’angle (fig. 7). Plusieurs points sont à relever avant la description du décor. Le rocher présenterait une différence de taille au pic de part et d’autre d’un filon horizontal d’une composition minéralogique différente18, en grands chevrons irréguliers en bas, et par de petits coups en haut. La lumière rasante indique des entailles d’accrochages sur la couche de préparation peut-être passée en deux fois. Au-dessus de la « niche », de petites incisions, obliques d’un côté ou d’un autre, semblent témoigner d’une répétition progressive de gestes révélant un travail par petites surfaces (fig. 8).
Figure 7. Pétra, el-Habis, 2013 : angle stuqué de la pièce 1
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Figure 8. Pétra, el-Habis, 2013 : stuc de la pièce 1, dessin au trait d’après un cliché redressé
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- 19 Le filet incisé peut avoir préparé l’emplacement du montant profilé gauche, qui correspondrait à la (...)
17L’analyse du décor livre d’autres détails techniques décrits du bas vers le haut. La zone inférieure, lisse et probablement peinte en rouge, est creusée par des lignes visibles en lumière rasante. Une horizontale délimite ainsi une plinthe (une vingtaine de centimètres de haut ?), puis se dessine une composition de losanges dressés séparés par des traits verticaux (hauteur de losange, sans la pointe : 90 cm ?). La pointe du bas est visible, celle du haut est entamée par un bandeau en stuc correspondant au rebord d’une « niche » rendue sans profondeur, sinon celle de l’épaisseur des quatre côtés du cadre. Si l’extrémité droite de ce rebord est intacte, celle de gauche montre une cassure. Néanmoins, quelques centimètres plus loin, un étroit segment conservé en relief indique un prolongement du rebord de niche. Sur ce dernier, à droite, s’élève un montant mouluré (à l’angle extérieur) et qui s’interrompt de manière nette à la hauteur du linteau supérieur disparu. Lisse, la surface intérieure de la « niche » est parcourue d’un filet en creux vertical qui pourrait représenter un axe de symétrie19. De petits points d’accrochage semblent partir de cette ligne verticale pour former une courbe qui se redresse ensuite.
18Le linteau de « niche » a disparu mais six trous régulièrement alignés et espacés suggèrent un couronnement, sans que l’hypothèse d’un fronton s’impose. Ce couronnement devait dépasser sur la droite de manière significative car on observe un léger décalage, voire une entaille du décor à bossage entre la « niche » et l’angle du mur. Le nu de la paroi est orné de l’imitation d’un appareil à bossage. En partant du bas, on compte en effet cinq reliefs superposés de blocs à bossage, quasiment carrés, or le dernier a un angle supérieur gauche rentrant, et, d’autre part, le bandeau horizontal qui les surmonte s’arrête plut tôt.
19Sur le haut de cette zone médiane, on identifie trois assises dont la trace se devine sur la surface de préparation. Sur le mur d’angle adjacent, ces assises mieux conservées se prolongent au même niveau avec leurs reliefs, avec pour ceux-ci des tracés de repérage en creux. Les lignes de joints sont également en creux, comme celles des bossages à droite de la « niche ». C’est un appareil isodome que nous proposons (sur 75 cm de haut ?), un motif habituel à Pétra. Vient ensuite un enduit peint, un contraste de valeur indiquant une bande transversale horizontale. Une corniche en stuc (profil indéterminé) couronnait cette partie médiane, des chevilles préparaient sa pose. Une zone supérieure (?) (moins de 20 cm de haut ?) présente un enduit qui s’arrête au contact du plafond.
20L’état archéologique des décors indique que seul le bandeau au niveau du linteau de « niche » était continu d’une paroi à l’autre. Les bossages carrés ou rectangulaires s’interrompaient avant l’angle. Si l’usage de la couleur rouge s’impose à hauteur des orthostates, on ignore jusqu’où elle montait. À titre hypothétique, elle a été étendue au bandeau délimitée s’arrêtant au contact de la corniche. Les bossages sont blancs sans donner l’impression d’imiter des marbres ou d’avoir été polychromes.
21Deux propositions de restitutions infographiques montrent une progression dans l’analyse, d’abord uniquement dans la zone conservée (avec l’extrapolation déjà indiquée pour un appareil isodome) (fig. 9a), puis sur la paroi entière, avec l’hypothèse de trois « niches » (fig. 9b).
Figure 9a-b. Pétra, el-Habis, 2014 : infographie des parois stuquées de la pièce 1, état archéologique et hypothèse de restitution
© C. Vibert-Guigue
22Le décor est conservé sur près de 2 m de largeur (?) à l’extrémité gauche de la paroi, mais il n’atteint pas le plafond (il manquerait une trentaine de centimètres ?) (fig. 10). Le décor est quasiment absent sur ce qu’il reste du mur d’angle. Il est difficilement lisible et photographiable, la hauteur du remblai à cet endroit étant insuffisante pour garantir des observations comparables à celles rencontrées pour la pièce 1.
Figure 10. Pétra, el-Habis, 1980 : vues au téléobjectif de la pièce 2 (à droite)
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23Posés sur une étroite plinthe dont la hauteur devait varier autour d’une vingtaine de centimètres (?), car le sol n’est pas horizontal, nous trouvons des orthostates (un peu plus d’1 m de haut ?). Un orthostate entier et le départ de deux autres indiquent un rythme régulier et chacun d’eux conserve un relief à ciselure périmétrale garnie d’une ligne de joint. Une corniche en saillie les surmonte, préparée par une série de trous de chevilles. Sa taille et son profil sont adaptés au couronnement du rang d’orthostates ainsi qu’à la série de colonnes en saillie qu’elle devait supporter (fig. 11). Du moins l’imagine-t-on à partir des deux quarts de colonnes accolées dans l’angle qui pourraient atteindre 1,60 m de hauteur (?). Les cannelures sont bien conservées vers le sommet et du chapiteau il ne subsiste que le noyau. Dans l’entrecolonnement, un départ d’encadrement évoque en plus élaboré les « niches » de la pièce 1. Un montant mouluré, sans base visible, se retourne à l’horizontal sur le haut. Il conserve un couronnement droit, assez saillant et bien profilé. Les colonnes et chapiteaux portent une architrave encore munie de son couronnement. Le décor se poursuit par un haut bandeau interrompu par un listel en stuc. Il se termine par une corniche plus modeste que celle surmontant les colonnes cannelées du bas. Elle est néanmoins suffisante pour supporter un alignement de pilastres dont deux sont préservés, d’une hauteur qui approcherait 1,20 m (?). Bien que léger, le relief attrape la lumière, sans révéler de cannelures. Cet aspect lisse se poursuit sur le seul chapiteau visible et sur une amorce d’architrave. La surface qui atteint le plafond est sans doute une couche de préparation.
Figure 11. Pétra, el-Habis, 2013 : détail de la paroi stuquée 2
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24Le maintien de cet imposant décor a bénéficié d’une bonne résistance à l’angle de la pièce. La rupture du rocher a rendu visible la tranche du mortier au contact du sol, qui n’aurait jamais pu être visible autrement. La ligne de cassure sur toute la hauteur du revêtement montre que celui-ci se désolidarise du rocher. L’enduit se recourbe en position verticale ou horizontale, selon un étonnant phénomène de torsion. Le nombre de couches est visible à hauteur du registre des « niches » : une première, unie à toute la hauteur de la paroi, puis trois autres dont l’ultime porte des incisions. Venait alors le travail du stucateur proprement dit, des trous de chevilles jusqu’au rocher ayant été préparés : on en note cinq alignés à hauteur du couronnement des orthostates, deux ou trois pour la corniche de la « niche », et au moins cinq retenant la corniche sous le décor des pilastres.
25À la transcription infographique du constat visuel (fig. 12a) a succédé un essai hypothétique de restitution (fig. 12b) qui propose un rythme aux éléments verticaux. Le dispositif de colonnes cannelées aux angles et le départ d’une « niche », dont l’extrémité gauche du couronnement est très rapprochée de la double colonne, permet d’envisager quatre entrecolonnements. L’hypothèse de trois « niches », donnant alors à celles-ci un format carré, n’a pas été retenue. La galerie supérieure autorise huit intervalles, sans certitude sur une présence de pilastre à l’angle. Si le rapport deux colonnes pour trois pilastres est régulier, les joints verticaux des orthostates rythment de manière indépendante la composition en zone inférieure.
Figure 12a-b. Pétra, el-Habis : infographie de la paroi stuquée, pièce 2, état archéologique et hypothèse de restitution
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- 20 Laidlaw 1985, pl. II, b. Des parois stuquées bien connues de l’Antiquité, présentées lors de la com (...)
26Le décor en stuc de ces pièces incite à tenter une restitution très hypothétique des volumes, l’objectif étant de visualiser les problèmes que cet ensemble soulève (fig. 13). Aucune indication en plan ne permet de connaître les dimensions des surfaces au sol. Le lecteur comprendra ici que dans la restitution il n’aura pas été possible d’évoquer la quatrième paroi, celle tournée vers le centre urbain de Pétra. On peut supposer pour la grande pièce une profondeur égale au côté conservé ; et la plus petite pièce pouvait être précédée d’une autre semblable, dans l’hypothèse d’un front de falaise sans décrochement à cet endroit. L’hypothèse d’une pièce 2 en couloir conduisant à la pièce 1 n’a pas été privilégiée. On ignore si les pièces sont contemporaines et le passage d’une pièce à l’autre n’est d’ailleurs pas assuré. Il pouvait se faire par une galerie ou une terrasse extérieure. La question d’un lien avec la pièce 3 située sous la pièce 1 se pose également, ainsi que celle du lien avec la pièce à l’arrière du rocher qui a chuté. Cette pièce 1 présente une bichromie rouge et blanche qui contraste avec la blanche supposée dans l’espace voisin ; dans les deux cas, d’autres couleurs sont sans doute à envisager. L’analyse qui suit propose une lecture, toujours résumée à trois ou quatre zones, sachant que des subdivisions plus précises apparaîtraient en connaissance de plus de détails. À propos de la hauteur hypothétique de la pièce 2, un ordre d’idée comparatif peut être envisagé avec les stucs des fauces de la maison du Faune à Pompéi où la hauteur du décor, fronton compris, atteint 5,50 m20.
Figure 13. Pétra, el-Habis : essai de restitution hypothétique des deux pièces et des stucs (sans évocation de la quatrième paroi stuquée)
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27La zone basse est caractérisée par une hauteur semblable des plinthes et des orthostates. Ces derniers sont soit sans relief (pièce 1), soit avec relief (pièce 2).
28La hauteur de la zone centrale varie et la représentation d’un opus supposé isodome (pièce 1) ou non (pièce 2) est attestée. Le dispositif d’encadrement de « niches » est commun. On ne connaît pas leur largeur et par conséquent leur nombre exact ; leur surface intérieure peut avoir été ornée, mais dans les deux cas leur « profondeur » se réduit à l’épaisseur des encadrements. Les montants sont sans bases ni chapiteaux ; seule la présence d’un linteau droit, au moins certain pour la pièce 2, apporte un traitement architectural comparable à celui des assises, colonnes et pilastres. Si, dans la pièce 1, ces « niches » entament par leur position le haut des orthostates et les rangs d’assises, dans la pièce 2, elles sont mises en valeur entre de puissantes colonnes engagées, sans que l’on puisse parler d’édicule. Le contexte rupestre a conduit à ces « ouvertures factices » qui présentaient peut-être sur les autres parois un aspect pratique (niche creusée, passage de lumière, etc.). La zone centrale atteint presque le plafond dans la pièce 1 et elle s’arrête au contact d’un second registre architectural à pilastres dans la pièce 2. Dans les deux cas, un bandeau caractérise son sommet ; il est constitué d’un enduit subdivisé horizontalement par une bande de couleur différente (pièce 1) ou d’un enduit semblablement divisé, mais à l’aide d’un listel en stuc (pièce 2). Se dessinerait ici un attique préparant une zone haute plus élaborée que celle de la pièce 1.
29La zone supérieure introduit une différence liée à l’écart de hauteur entre les deux parois. Dans la pièce 1, surmontant la corniche de stuc, il s’agit d’une étroite zone allant au contact du plafond. Seulement enduite, sa couleur, hélas non identifiée, était peut-être caractéristique (bleue ?). Dans la pièce 2, cette zone intermédiaire apparaît mieux, plus haute que dans la pièce 1, avec un éventuel attique. La zone supérieure imite une galerie selon un usage décoratif en relief connu à l’époque hellénistique et qui perdurera au cours du Ier Style pompéien. Mais dans cette pièce 2, la partie supérieure du décor au contact du plafond a disparu.
- 21 Twaissi, Abudanh & Twaissi 2010.
30L’appareil isodome à joint et ciselure périmétrale en stuc est fréquent à Pétra et Beida, en contexte rupestre, intérieur ou semi-extérieur. À Beida, d’importants vestiges de peintures et de stucs dans l’étroite gorge de Siq al-Barid, à l’écart de la cité royale, sont connus depuis la redécouverte du site au xixe s. Un célèbre biclinium (no 849) s’y niche, qui surplombe le sol de plusieurs mètres et dont une restitution a été tentée (fig. 14). Une large ouverture donne dans une salle à deux klinès, dont seule la paroi du fond est stuquée. Un appareil isodome sur orthostates encadre une entrée d’alcôve métamorphosée en pergola. Quatre vraies niches sont taillées dans le rocher, enduites et peintes, une surépaisseur du mortier réduisant leur largeur initiale. Si les éléments porteurs sont en stuc (pilastres aux angles entrants et sortants, arceaux aux extrémités, architrave à corniche denticulées), la voûte et les parois imitent en peinture des pampres peuplés d’oiseaux et de différentes figures. Cette installation de banquet au décor évocateur, d’inspiration dionysiaque, appartenait à un complexe à caractère religieux, peut-être à destination funéraire, se développant sur la falaise sud de l’étroite gorge. La récupération des eaux de ruissellement a été particulièrement soignée en fonction des usages pratiques inhérents à ces installation mais aussi ici cultuels avec l’ajout de petits bétyles gravés21.
Figure 14. Pétra, Beida, biclinium no 849 de Siq al-Barid : essai de restitution hypothétique du décor peint et stuqué
© C. Vibert-Guigue
- 22 Vibert-Guigue à paraître a.
- 23 Lehman et al. 1969.
31Cet aménagement est quasi en face d’une salle à banquette basse (no 841) qui n’a jamais été étudiée de près22. Les relevés archéologiques paroi par paroi, traités en infographie, ont permis une première évaluation du décor (fig. 15). Dotée d’une grande ouverture, à hauteur du sol extérieur cette fois-ci, la cavité présente un revêtement décoratif, qui évoque dans son ensemble l’intérieur stuqué du Hiéron de Samothrace23. L’opus à carreaux et boutisses est souligné par des joints incisés dont la jonction était garnie de petits ajouts en relief et ronds disparus. Une simple corniche de stuc précédée d’une frise de rosaces l’interrompait avant une zone supérieure décorée par des éléments fixés dont il ne reste que les trous de préparation. Un médaillon en stuc marquait le centre du plafond imitant seulement en peinture des caissons. Précisons que le motif du médaillon au plafond est bien diffusé dans le massif nabatéen, voire sur une voûte surbaissée comme au biclinium de Beida.
Figure 15. Pétra, Beida, salle à banquette no 841 de Siq al-Barid : essai de restitution hypothétique du décor peint et stuqué
© C-. Vibert-Guigue
32Ces deux ensembles permettent d’ouvrir une parenthèse sur les indices de chronologie relative fournis par les surfaces taillées décoratives à Pétra (fig. 16a-b). Au biclinium, il est certain que les enduits et stucs couvraient uniquement la paroi du fond de la salle à deux klinès, laissant visibles les sillons sur les trois autres parois. Des observations semblent même montrer que ce complexe, et en particulier l’alcôve, a fonctionné dans un premier temps sans enduit ni stuc. Un premier état rupestre, couvert de sillons de taille et de légers reliefs (montants, plinthe), aurait été amélioré dans un second temps en associant enduits peints (dont une partie a réduit la taille des niches) et stucs architecturaux. Une plus grande certitude concerne la salle à banquette basse no 841. Le revêtement stuqué a été réalisé après un élargissement en profondeur et en hauteur d’une cavité initiale. Cette adaptation technico-culturelle correspondrait à un moment où les stucateurs et les peintres sont intervenus dans ce seul secteur de la gorge.
Figure 16a-b. Pétra, Bāb as-Sīq, 1980 : triclinium du tombeau aux Obélisques, taille décorative (schéma et cliché d’angle supérieur)
© C. Vibert-Guigue
- 24 Abel 1906, fig. 2. Au début des années 1980, peu de photos avaient été publiées.
33Cette évolution souligne l’importance des traces de taille dans l’étude des parois rupestres à Pétra, sans perdre de vue cependant l’imitation de l’opus à joints incisés. Dès 1979, le traitement régulier en sillon des parois avait attiré mon attention, après avoir constaté qu’à Beida la voûte peinte du biclinium n’était pas enduite sur une armature de roseaux, comme des clichés le laissaient penser, en l’absence d’observation sur place24. Il s’agit de sillons soigneusement creusés de manière régulière et parallèle. Cette impression a nourri l’hypothèse que des constructions en roseaux auraient inspiré le système de taille.
- 25 L. Nehmé considère cet aménagement comme non datable (Nehmé 2012, p. 36) mais rappelle l’avis de M. (...)
- 26 Dès 1980, cette approche a été guidée par notre spécialité, en trouvant des compositions ou motifs (...)
34Il semble ainsi que chaque sillon amorcé guide la profondeur des incisions jusqu’à obtenir une surface plane (paroi, plafond et voûte). Cette technique correspond à une logique inverse à celle de la construction bâtie, puisque les premiers sillons taillés horizontalement au sommet des parements équivalent aux premières assises de pose et de réglage au sol. Les bandes aux angles évoquent des poteaux corniers et il n’est pas étonnant de trouver aux angles supérieurs des premières et secondes, des quadrilatères, voire des triangles (fig. 16b). Ceux-ci apparaissent à l’intérieur du triclinium du tombeau aux Obélisques dont la datation n’est pas assurée25. Cette sorte d’« équerre » perpétuerait le souvenir de renforts d’angle, tout en étant des surfaces de références pour les ouvriers26.
- 27 Les peintures nilotiques décrivent ces constructions en roseaux, l’Égypte fournissant des exemples (...)
35Parallèlement à un habitat sous tente, des constructions en roseaux sont-elles envisageables à Pétra ? Des exemples modernes ou antiques (vallée du Jourdain, marais du Sud iraquien, rive et delta du Nil) attestent une tradition27. Un marqueur culturel est-il envisageable pour expliquer l’éventualité d’un tel transfert, bien connu durant la haute Antiquité avec un phénomène de pétrification des structures végétales ? La taille décorative a abouti à des intérieurs dont le caractère sobre contraste avec la monumentalité des façades. De ce point de vue, il correspondrait à un usage, un decorum à la nabatéenne en quelque sorte.
- 28 Si cela avait été l’usage, le procédé aurait été fâcheux : sans en disposer, les parois d’el-Habis (...)
- 29 Il subsiste des trous, en général régulièrement disposés en triangles (au « Garden temple » par exe (...)
36Cet usage, sans véritable parallèle, expliquerait que les surfaces rocheuses sont soigneusement parcourues de sillons, sans que ceux-ci aient été prévus pour fixer un revêtement couvrant28, ce qui n’exclut pas la fixation, souvent en partie haute, d’une ornementation disparue29. De ce point de vue, les Nabatéens auraient innové. Si, dans les constructions, les enduits furent généralisés, pour des raisons culturelles de prestige, et plus prosaïquement pour terminer des maçonneries irrégulières, les intérieurs de grotte étaient moins systématiquement revêtus, échappant par nature aux contraintes d’une construction nécessitant une toiture. A contrario, sur les parois stuquées d’el-Habis, l’absence de taille décorative s’expliquerait par le fait que l’on savait qu’un revêtement en stuc dissimulerait des parements, autorisant une qualité de finition moins aboutie.
- 30 Cette imitation d’appareil à joints marqués en intérieur de grotte rejoint celle simulée en plate-b (...)
37Une cavité sur le chemin d’ed-Deir permet d’aller plus loin dans cette hypothèse. Elle présente une variété de traitements en sillons qui correspondent peut-être à des zones de travail différentes (journées d’ouvriers ?) (fig. 17). Ce qui est très intéressant, c’est que le motif d’appareil isodome à joints incisés s’y superpose30 et qu’au plafond, un traitement semble fusionner ceux d’un opus isodome et d’une natte.
38Une planche comparative des décors d’appareil valide, en quelque sorte, le calcul approximatif de proportions de la pièce 1 d’el-Habis, selon une estimation basse (fig. 18). Cette planche comporte un dernier exemple ici sélectionné, celui du « Garden temple », un complexe palatial hellénistique protégé au fond du wadi Farasa. Sur la paroi subsiste la trace de reliefs à cadres ciselés et joints marqués (fig. 18, 4).
Figure 17. Pétra, montée vers ed-Deir, 1980 : traitement de surface d’une paroi (relevé) et du plafond (cliché)
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Figure 18. Pétra, Beida. Imitations d’appareil en stuc : 1. Pétra, el-Habis, pièce 1 ; 2. Beida, biclinium no 849 (couleur connue) ; 3. Beida, salle à banquette no 841 ; 4. Pétra, « Garden temple » (joints verticaux hypothétiques)
© C. Vibert-Guigue
39Dans la montagne nabatéenne qui a longtemps résisté aux assaillants grecs et romains, les stucs de l’habitat taillé dans la falaise d’el-Habis révèlent un attrait pour des décors architecturaux fictifs, avant que le cœur de la ville n’ait développé la forme urbaine qui réapparaît de nos jours grâce aux fouilles : le Qasr el-Bint n’existait pas encore avec ses imposants blocs d’opus en stuc de 4 m de long par 1 m de haut, à cadres saillants et chargés de motifs (fig. 19). Les deux pièces résidentielles d’el-Habis ont peut-être été parmi les premières à accueillir la technique du stuc, sans que leur plan reproduise celui de constructions contemporaines. En intégrant une conception architecturale à l’aide de ces revêtements, elles ont perpétué l’art d’imiter des architectures monumentales d’inspiration classique dans des intérieurs, précédant le développement des majestueuses façades rupestres. Celles-ci, isolées ou alignées au fil du temps, ont un caractère ostentatoire qui disparaît une fois la porte franchie en direction des sombres intérieurs. À une emphase architecturale en stuc, proportionnée à des espaces intérieurs limités, aurait succédé celle, surdimensionnée, des grandes façades sculptées.
Figure 19. Pétra, Qasr el-Bint : simulation de l’appareil isodome monumental et historié en stuc (d’après les relevés de F. Larché, Zayadine, Larché & Dentzer-Feydy 2003)
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- 31 Sur les hauts versants du Wadi Sīr qui aboutit à ʿIraq al-Amir, un magnifique pigeonnier rupestre, (...)
- 32 Will & Larché 1991.
- 33 Cf. un ermitage au Wadi el-Hasa : MacDonald 1980.
40Si, en zone supérieure de la pièce 2, le décor de galerie feinte renvoie à des exemples de Macédoine, le rapprochement régional le plus proche, en construction monumentale et partiellement stuqué, est celui du château de ʿIraq al-Amir, laissé inachevé vers 175 av. J.-C. Sur le même site, la complémentarité entre le construit et le rupestre est également intéressante. Une falaise aménagée dominant un ensemble de constructions sous le village moderne a joué un rôle important31, moins à cause des revêtements plastiques (présents au château et aux ruines sous le village) qu’à cause d’un pigeonnier rupestre et des inscriptions gravées qui désignent la famille des Tobiades32. Durant l’Antiquité, les falaises ont joué un rôle clé qui est sans doute à mieux définir selon les contextes historiques, et cela jusqu’à l’époque byzantine33.
41Ce sont autant de considérations, régionales, contextuelles, techniques éloignées des chemins classiques qui expliqueraient aussi pourquoi les stucs d’el-Habis sont délaissés des champs comparatifs. Nous sommes en Orient, chez un peuple qui se sédentarise dans une montagne et s’affirme dans une Nabatène royale aux accents arabo-grecs. Celle-ci est longtemps demeurée dans la sphère hellénistique, en résistant à l’annexion romaine et développant ses propres usages constructifs et décoratifs auxquels les enduits et stucs se sont pliés à divers degrés. Ceux d’el-Habis constituent un jalon important dans cette évolution et il est tentant de les placer quelques décennies avant la fin du iie s. av. J.-C.