- 1 Kohl 1910, puis Bachmann 1921, p. 56-61.
- 2 Zayadine, Larché & Dentzer-Feydy 2003.
- 3 Dirigée successivement par C. Augé (CNRS, Ifpo Amman) et L. Tholbecq (ULB), depuis 2013 ; Renel 201 (...)
1Malgré les tremblements de terre qu’a connus Pétra depuis l’Antiquité, le temple du Qasr al-Bint domine encore de toute sa hauteur la partie occidentale du centre monumental de la capitale nabatéenne. La fascination pour ce colosse architectural a conduit les précurseurs de l’archéologie nabatéenne à s’y intéresser dès le début du xxe s.1, bien avant l’étude monographique de 20032. L’attention portée à la totalité du sanctuaire est plus récente puisqu’elle résulte de la découverte de blocs sculptés lors d’un sondage réalisé en 1999, entre le Qasr al-Bint et le « Nazzal Camp », par l’Institut français d’archéologie du Proche-Orient (Ifapo) à la demande du Department of Antiquities of Jordan. Cette découverte conduisit à la création d’un programme de recherches sur la partie occidentale du téménos. En 2001, celui-ci fut intégré à la mission archéologique du ministère des Affaires étrangères « De Pétra à Wadi Ramm : le Sud jordanien nabatéen et arabe »3. L’équipe, menée par F. Renel (Inrap), a fouillé et partiellement mis au jour les structures suivantes : le bâtiment à l’est du temple (B), le bâtiment ouest (C) ainsi que le monument impérial à abside et le petit autel (D). La zone E désigne quant à elle la cour du téménos (fig. 1).
Figure 1. Plan général de la zone ouest du Qasr al-Bint de Pétra
(d’après Augé 2014, fig. 0.3)
- 4 Renel 2013, p. 21 ; Augé et al. 2014, p. 77.
- 5 Augé et al. 2014, p. 78.
- 6 Augé et al. 2014, p. 78.
- 7 Augé et al. 2014, p. 69-71, fig. 7.26-7.30.
- 8 Augé et al. 2014, p. 79.
- 9 Augé et al. 2014, p. 79.
2Des sections de murs identifiées en profondeur autour de l’autel principal constituent les premières traces d’une occupation construite en dur dans le secteur. D’après des céramiques et des monnaies, cette phase s’étale de la fin du iiie s. jusqu’au milieu du ier s. av. J.-C.4 À cette date on place la construction du bâtiment C ainsi que la planification du sanctuaire du Qasr al-Bint5. Le bâtiment B aurait été érigé à la fin du ier s. av. J.-C. ou au début du ier s. apr. J.-C. Les bâtiments B et C auraient été abandonnés au début du iie s. Une occupation du bâtiment C est constatée sous la forme d’un « squat » au moment de la construction du monument impérial à abside6. Ce dernier fut inauguré entre 165 et 169 apr. J.-C. durant le règne commun de Marc Aurèle et de Lucius Verus7. L’ensemble du secteur fut abandonné progressivement entre le milieu du iiie et la première moitié du ive s. S’ensuivit une réoccupation partielle des bâtiments B et C pendant une cinquantaine d’années8. Le séisme de 363 apr. J.-C. provoqua des dommages au temple ainsi que l’écroulement du monument à abside. Des occupations domestiques ont néanmoins perduré dans les bâtiments B et C jusqu’aux environs du premier quart du ve s.9
3Cette contribution concerne uniquement les décors stuqués et peints provenant des bâtiments B et C. Ces deux édifices offrent l’avantage de présenter deux systèmes décoratifs quasiment contemporains, dans des contextes différents : un probable édifice de banquets pour le bâtiment B et un monument à usage domestique pour le bâtiment ouest (C). Dans chacun des deux cas, l’accent sera mis sur les pièces dans lesquelles l’ornementation intérieure est la plus lisible.
- 10 Augé et al. 2014, p. 51.
- 11 Augé et al. 2014, p. 51.
- 12 Renel 2014, p. 30.
4Au début du xxe s., W. Bachmann avait effectué un relevé des structures visibles et interprété l’espace à l’est du temple comme les vestiges d’un bâtiment à fonction commerciale. C’est pour vérifier la validité de son hypothèse que l’équipe française a commencé l’étude de ce secteur entre 1999 et 2002 puis, à nouveau, depuis 2012. Bien que les recherches se concentrent actuellement sur l’aile nord du bâtiment, un plan quasiment carré (ca 42 x 45 m) a pu être restitué. L’entrée se faisait directement au nord depuis le téménos, par une porte monumentale (fig. 2). Celle-ci donne accès à un vestibule (2) conduisant à une cour à péristyle permettant la communication avec les autres ailes du bâtiment qui n’ont pas encore été fouillées10. La poursuite des fouilles permettra de déterminer si l’ensemble des ailes comprenaient un étage à l’image de l’aile nord. Le stylobate situé à l’arrière de cette dernière a été atteint lors de la campagne de 201311. Au centre de la cour se dressait peut-être un édicule12.
Figure 2. Plan général du bâtiment B, état 2013
(d’après Augé 2014, fig. 6.1)
5À l’heure actuelle, quinze pièces ont été fouillées dans l’aile nord (fig. 2). À l’exception du vestibule (2), seules les fonctions des pièces 1 et 3 ont pu être déterminées. La pièce 1 était une salle d’eau qui, comme la pièce 3, comportait un escalier permettant l’accès à l’étage. De nombreux remaniements ont été constatés dans le secteur est.
- 13 Pour une présentation des arguments concernant l’une et l’autre fonction, Renel 2013, p. 30-31.
- 14 Augé et al. 2014, p. 54 et 78 ; Renel 2013, p. 29-30.
- 15 Renel 2013, p. 29-30.
- 16 Augé et al. 2014, p. 54.
- 17 Augé et al. 2014, p. 78.
6La fonction du bâtiment n’est pas clairement établie. Si l’hypothèse d’un espace de banquets est privilégiée, l’identification à un lieu de culte secondaire a par ailleurs été avancée13. La date de construction du bâtiment B demeure incertaine. Elle a parfois été placée dans les années 50-10 av. J.-C., mais le plus souvent sous le règne d’Arétas IV (10 av.-40 apr. J.-C.)14. Les restes de deux banquets exhumés dans la pièce 3 (20-70/80 apr. J.-C.) furent ainsi interprétés comme des dépôts cultuels en lien avec le début de la construction du bâtiment15. Quoi qu’il en soit, la découverte d’une monnaie frappée par le roi Philippe II à Damas (63 av. J.-C.) dans l’emprise de la pièce 3 fournit un terminus post quem à la datation du bâtiment B16. Ce bâtiment semble avoir été abandonné entre la fin du ier et le début du iie s. apr. J.-C.17 mais des éléments de décor inciteraient peut-être à nuancer cette chronologie (voir infra). À cette phase d’abandon présumée succède une réoccupation sporadique à la fin du iiie s. ou au début du ive s. apr. J.-C. Le tremblement de terre de 363 n’a pas eu raison du bâtiment B qui a été réoccupé à l’époque byzantine et ce jusqu’au ve s.
7L’étude métrologique, amorcée sur l’aile nord de cet ensemble, semble prouver que le bâtiment B faisait partie d’un grand programme architectural associant celui-ci au temple du Qasr al-Bint18. Les fragments de stucs découverts paraissent conforter cette hypothèse, puisqu’ils révèlent un décor comparable à celui du temple, avec des panneaux de faux marbre associés à un encadrement présentant un relief réel ou fictif. De véritables plaques de marbres colorés, découvertes dans les espaces de passage (vestibule 2 et pièce 13 ouvrant sur le temple), permettaient de jouer sur les couleurs et les matériaux. À cela s’ajoute un dallage de marbre découvert dans ces deux pièces.
8Le décor stuqué mais également peint de l’édifice sera présenté au travers des fragments trouvés dans deux pièces voisines (13 et 14) situées dans la partie occidentale de l’aile nord. Enfin, afin d’effectuer un tour d’horizon aussi complet que possible malgré une exploration encore partielle, des éléments caractéristiques de cet espace seront également présentés pour information.
9La pièce a connu deux phases d’aménagement ; lors de la première, un accès à la cour du téménos se faisait directement par cette pièce, tandis qu’à partir de la seconde phase, la pièce 13 est devenue un espace de circulation entre les pièces 1, 14 et l’aile annexe (15) (fig. 2).
- 19 Dentzer-Feydy 2003, p. 61, pl. 34.
- 20 Barbet 1995, p. 383, fig. 2.
- 21 Kolb 2012, p. 242, fig. 19.
- 22 Kolb 2002, p. 263.
10Les fragments présentés furent découverts dans les remblais d’un muret de soutènement byzantin (couche B2111) ainsi qu’au-dessus du niveau d’occupation nabatéen (B2113). L’ensemble associant des stucs et des enduits peints assure l’existence d’un décor du 1er Style pompéien dit « Masonry Style » ou « style structural » avec, probablement au-dessus d’une plinthe, des orthostates et des carreaux représentant le parement d’un mur appareillé. Des pilastres, comprenant des fragments de bases attiques (fig. 3) et de chapiteaux moulurés (fig. 4), animaient les parois. Ces pièces évoquent notamment la paroi sud du temple du Qasr al-Bint où des demi-colonnes corinthiennes, à base attique, soutiennent un entablement stuqué19. On conserve sans doute également des éléments d’entablement dans le bâtiment B. Des fragments stuqués avec des bandeaux et une gorge pourraient avoir appartenu à une architrave ou à des éléments de transition entre deux registres. Dans le détail, compte tenu de la rareté des fragments, il n’est pas toujours possible de restituer précisément la place de chacun. Il en est ainsi pour l’orthostate de la figure 5. Pour cet élément, un bossage rouge, partiellement visible sur le fragment (fig. 5), pouvait être associé à une autre couleur, comme pour les orthostates se trouvant dans la cage d’escalier des « thermes »20 ou dans le couloir 3 de la villa d’Ez-Zantur IV21. C’est ainsi que le jaune a été privilégié pour la figure 5. Une dernière pièce de stuc est peut-être l’unique témoin d’un décor de parement à bossage blanc encadré par deux bandes rouges (fig. 6). Il est possible que le décor ait été plus complexe, comme le suggère la présence d’un fragment d’enduit peint jaune. Le décor de la pièce 13 a ainsi pu se rapprocher de celui de la paroi sud du Qasr al-Bint préalablement cité, mais également de celui de la pièce 1 de la villa d’Ez-Zantur IV où des carreaux se trouvent entre le panneau peint inférieur et les pilastres stuqués de la partie supérieure22.
Figure 3. Bâtiment B, pièce 13 : fragments de base attique
© A. Hamm
Figure 4. Bâtiment B, pièce 13 : chapiteau mouluré
© A. Hamm
Figure 5. Bâtiment B, pièce 13 : fragment de stuc à bossage rouge
© A. Hamm
Figure 6. Bâtiment B, pièce 13 : fragment de stuc à bossage blanc et bordure rouge
© A. Hamm
11Enfin, un fragment de stuc peut tout aussi bien appartenir à la pièce 13 qu’à la pièce 14 puisqu’il a été découvert dans une couche de remblai de démolition entre les deux pièces (fig. 7). Le fruit, ressemblant à une figue, faisait à l’origine partie d’un décor stuqué et témoigne d’un emploi d’éléments indépendants incrustés dans le décor. Cette caractéristique a pu être observée ailleurs dans la pièce 1, au nord des pièces 13 et 14 (fig. 2) avec la découverte de « lentilles de verre » accompagnées d’un fragment de coquillage pris dans le plâtre (fig. 8). Ces éléments proviennent d’une couche de remblai datée entre la fin du ier s. et le début du iie s. apr. J.-C., soit au moment de l’abandon présumé de la pièce 14 vers laquelle nous nous tournons à présent.
Figure 7. Bâtiment B, pièce 13 ou 14 : fragment de stuc moulé (figue ?)
© F. Renel
Figure 8. Bâtiment B, pièce 1 : « lentilles de verre » et fragments de coquillages pris dans le plâtre
© F. Renel
12Des éléments d’un décor comparable à ce qui vient d’être présenté dans la pièce 13 ont été découverts dans cette pièce voisine (14) avec, encore une fois, une association de stucs et d’enduits peints, auxquels s’ajoutent cependant des fragments de marbre. Quatre fragments de stucs, couronnés par une bordure rouge (fig. 9) semblent avoir été associés à des carreaux blancs à bossage (stuc), dont les bordures rouges sont plus épaisses que les carreaux de la pièce 13 (fig. 10). Quatre fragments d’enduit peint rouge sont trop lacunaires pour préciser leur situation. Mentionnons enfin des fragments stuqués avec des bandeaux et une doucine bleue qui pouvaient opérer la transition entre deux registres (fig. 11).
Figure 9. Bâtiment B, pièce 14 : fragments de stucs à bordure rouge épaisse
© A. Hamm
Figure 10. Bâtiment B, pièce 14 : ensemble de carreaux blancs à bossage et bordures rouges
© A. Hamm
13Un remaniement du décor est suggéré par deux indices : certains fragments stuqués sont recouverts de mortier (fig. 9, 11) ; des tessons datés entre la fin du ier s. et le début du iie s. apr. J.-C. sont pris dans le mortier des éléments de plafond, identifiables par le négatif des fagots de roseaux à l’arrière (fig. 12). Aussi, ces fragments de décors de plafond peuvent être attribués à une deuxième phase et nuancent l’idée d’un abandon du bâtiment à cette époque.
Figure 11. Bâtiment B, pièce 14 : fragments de stucs moulurés (bandeaux et doucine bleue)
© A. Hamm
Figure 12. Bâtiment B, pièce 14 : éléments de décor du plafond
© A. Hamm
- 23 Pour un exemple occidental d’un décor combinant marbre et peinture voir Fellague 2011.
- 24 Augé et al. 2014, p. 48-49, fig. 5.3.
14Une riche collection de marbres, aussi bien pour le sol que pour les murs, témoigne de l’importance de cet espace et de son lien avec le temple voisin23. Un fragment d’albâtre d’Égypte présentant le départ d’un pilastre d’angle mérite en particulier d’être mentionné (fig. 13). Un élément similaire orne le petit autel (D), qui était probablement associé au bâtiment C24. Il serait intéressant de connaître les mesures exactes de ce pilastre afin de le comparer à celui découvert dans la pièce 14 du bâtiment B et de préciser encore davantage notre connaissance, encore ténue, de l’histoire de cet espace.
Figure 13. Bâtiment B, pièce 14 : albâtre d’Égypte mouluré
© A. Hamm
- 25 Augé et al. 2014, p. 34, fig. 2.17.
- 26 Voir pour mention Peleg-Barkat 2011, p. 429, fig. 8.
15Les murs n’étaient pas les seules surfaces à être enduites : les cannelures des fûts de colonnes du péristyle étaient en stuc, à la manière notamment des tambours de colonne retrouvés au nord du grand autel25, tandis que les demi-colonnes de la galerie supérieure étaient recouvertes d’un enduit peint épais imitant l’albâtre égyptien. Ce décor se retrouve par ailleurs dans la partie inférieure du mur 17 de la pièce 8 (fig. 2). Un parallèle peut être fait avec le décor intérieur du « naos hellénistique », révélé lors des fouilles de la terrasse inférieure du temple de Zeus à Jerash26.
- 27 La couche 2021, dans laquelle se trouvaient ces fragments, correspond à une démolition nabatéenne d (...)
16Des enduits ornés d’un décor d’orthostate blanc à bordure rouge s’observent de part et d’autre du vestibule P2. Dans la pièce 5, ils semblent avoir été complétés par un décor plus fin et coloré : une série de fragments d’enduits peints présente un décor végétal formé par un entrelacs de couleurs (fig. 14)27. Enfin, le fragment BS 220 issu de la même couche témoigne de l’existence d’au moins deux phases décoratives successives dans la pièce 5, à l’image de ce qui a pu être observé dans la pièce 14.
Figure 14. Bâtiment B, pièce 5 : ensemble de fragments d’enduit peint.
© A. Hamm
17Le bâtiment C est un établissement domestique dont l’occupation s’étale de la fin de l’époque hellénistique jusqu’au premier quart du ve s. (fig. 15).
Figure 15. Plan du secteur C4 (bâtiment C)
(d’après Augé 2014, fig. 1.1.)
- 28 Augé et al. 2014, p. 21.
18À la différence du bâtiment B, la réalisation du bâtiment C n’appartenait pas au programme de construction du téménos du Qasr al-Bint. L’ensemble est le résultat d’aménagements successifs autour d’un noyau central. La compréhension générale du bâtiment C est ainsi d’autant plus complexe que les fouilles ne concernent qu’une partie de l’édifice. En effet, la surface fouillée est restreinte par des impératifs touristiques : il n’est pas impossible que l’édifice se soit étendu plus au nord jusqu’au wadi Musa et à l’ouest jusqu’à la falaise d’El-Habis, où pourrait se trouver un véritable quartier d’habitation28.
- 29 Augé et al. 2014, p. 24.
- 30 Villeneuve & Al-Muheisen 2008, p. 1503-1504.
19À la fin du ier s. av. J.-C., la réalisation du mur occidental nord-sud du téménos a entraîné la destruction de la façade orientale du bâtiment C ainsi que le remblaiement de ses pièces méridionales et la création d’un nouvel accès par le sud29. L’édifice est également séparé du petit autel (D) qui lui était probablement associé et qui s’est retrouvé de l’autre côté du mur de péribole. L’adjonction d’un autel privatif à un bâtiment privé peut se rapprocher de l’exemple de la villa d’Ez-Zantur IV, située à environ 500 m vers l’est. Un autre parallèle peut être dressé avec l’édifice VI de Khirbet edh-Dharih30. Cet établissement domestique, daté entre le ier et le ive s. apr. J.-C., comprend en effet une cour intérieure et une esplanade cultuelle rappelant le bâtiment C.
- 31 Villeneuve & Al-Muheisen 2008, p. 1503-1504.
20Après 106, une occupation sporadique fut peut-être liée à la construction du monument impérial à abside, inauguré entre 165 et 169. Peu avant le séisme de 363, le site fut une nouvelle fois réoccupé, mais ce n’est qu’à la fin du ive s. qu’une activité domestique associée à un atelier de tabletterie s’est installée. Des terrasses agricoles se sont ensuite implantées sur l’ensemble du secteur dans le premier quart du ve s.31.
- 32 Sauron 1983, p. 62 pour un historique du motif, et p. 62-63 pour la nomenclature servant à sa descr (...)
- 33 Rozenberg 2013, p. 218, p. 219-221. Dans l’Hérodium, une frise de vigne est également visible sur u (...)
- 34 McKenzie 1990, p. 56, pour un tableau récapitulant les phrases chrono-typologiques. Un terminus ant (...)
- 35 McKenzie et al. 2013, p. 61 sur l’évolution de ce décor entre les périodes 2 et 3. Pour des exemple (...)
21Parmi les quinze espaces identifiés en fouille, la pièce 7, dont la fonction reste indéterminée, a livré le décor peint le plus complet. Celui-ci recouvrait les parois est, ouest et sud comme le montrent des fragments trouvés au pied de ces murs. Avant de présenter le décor de la paroi sud qui est la mieux conservée, notons l’existence de deux phases décoratives. En effet, le badigeon de chaux recouvrant la plupart des fragments peints (fig. 17) ainsi que la présence de deux fragments de couleurs différentes soudés par du mortier témoignent probablement d’une phase de remaniement du décor. La restitution partielle proposée ici pour la partie sommitale du mur sud, faisant face à la porte, concerne la première phase (fig. 16). Les fragments conservés ainsi que la documentation récoltée au moment des fouilles ont conduit à une restitution inspirée des motifs de rinceaux, plus courants en sculpture et en mosaïque32. Ainsi, le décor peut être comparé à la frise à rinceaux d’acanthe en stuc de la Royal Room de l’Hérodium, qui fait elle-même écho aux motifs naturalistes de l’époque augustéenne33. Il évoque par ailleurs le décor de rinceaux qui caractérise les corbeilles des chapiteaux corinthiens appartenant au groupe A relevé par J. McKenzie34. Un tel décor, commun à l’ensemble du monde gréco-romain, se retrouve ainsi sur les chapiteaux du Qasr al-Bint voisin et sur les piédroits de la porte du téménos ainsi qu’à Khirbet et-Tannur35.
Figure 16. Bâtiment C : pièce 7, hypothèse de restitution du rinceau ornant la partie supérieur du mur sud
© A. Hamm
Figure 17. Bâtiment C : pièce 7, photo de fouille
© F. Renel
22Le départ du rinceau est difficile à restituer : traditionnellement, le rinceau d’acanthe débute par un ensemble formé d’une couronne d’acanthe et de son culot d’où s’échappent deux tiges principales36. Ici, aucun des fragments récoltés et préservés ne permet d’envisager un tel schéma. Notre seul et unique indice tient dans un fragment orné d’une tige de couleur rouge-orangé qui semble s’échapper de la bordure (fig. 16). Celui-ci était peut être associé à six autres fragments comprenant un calice et une autre partie de la bordure.
23La poursuite du motif repose sur une photographie de fouille (fig. 17). Un premier enroulement se compose d’une double tige rouge et orange, occasionnellement complétée par des feuilles enveloppantes (comme en témoignent les parties gauches et droites du rinceau). La présence de feuilles sur la tige principale indique le départ d’une tige secondaire (bractée) ou la naissance d’une fleur. Le calice précédemment mentionné, placé en bordure du rinceau, pourrait ainsi avoir été l’aboutissement d’une bractée secondaire aujourd’hui disparue. La tige rouge-orangé disparaît progressivement au profit d’une tige verte plus ou moins large. Toujours dans le second enroulement, notons la présence d’épines formées par une série de minces bandes vertes venant recouvrir la tige, juste à droite de la fleur centrale. Les couleurs employées dans le second niveau se retrouvent dans la fleur : du vert pour le pédoncule, du rouge pour le contour des cinq ou six pétales et de l’orange pour l’intérieur de ces derniers. La poursuite du rinceau a été suggérée par des fragments épars placés à droite de la fleur. On retrouve une tige rouge et verte, une partie de celle-ci étant ornée d’épines. Un entrelacs de feuilles de couleur rouge orangé a été placé, de façon hypothétique, dans la partie inférieure de ce second enroulement. Deux autres fragments recouverts d’un rouge et d’un orange plus foncé ont été placés directement à la suite. Il ne s’agit là encore que d’une hypothèse.
- 37 Dentzer-Feydy 2003, p. 55.
- 38 McKenzie 1990, p. 142, pl. 23d.
- 39 Kolb 2012, fig. 16.
- 40 McKenzie 1990, p. 132-134.
- 41 Zayadine 1987, p. 139. En l’absence d’élément pouvant être associé au chauffage à hypocauste inhére (...)
- 42 Barbet 1995, p. 385.
24Directement au-dessus de la frise de rinceaux, les moulures de la corniche sont suggérées par une série de filets parallèles et colorés. Le souci d’une correspondance avec l’architecture se retrouve dans une frise aux oves larges, peu détachés de leur enveloppe, et séparés par des dards. Le rouge pompéien appliqué évoque l’ombre portée de ce motif exposé à une lumière directe. Une frise d’oves en pierre se retrouve sur la corniche du temple du Qasr al-Bint voisin37. En dehors du Qasr, peu de monuments sont parés de tels motifs : la Khazneh38, la villa d’Ez-Zantur IV39 ainsi que la porte du téménos40. Cependant, le motif a pu être inséré à l’architecture de pierre par le biais de la peinture, à l’image de la pièce 7 ou des « thermes »41. Les couleurs employées dans ces derniers diffèrent de celles de la pièce 7 : au rouge et au noir de cette dernière répondent des prédominances de noir et jaune associés à des traces de rouge (oves) et de vert (dards) dans les « thermes »42.
25Des fragments d’enduit blanc appartenant au mur est suggèrent la présence d’un décor peint sans qu’il soit possible de déterminer si celui-ci fut similaire à celui du mur sud. Concernant le mur ouest, des fragments épars permettent de restituer un panneau central jaune bordé de filets, comparables à ceux du mur sud. Néanmoins, l’absence totale d’enduits peints avec un décor végétal ne laisse pas supposer une correspondance de décor entre les murs sud et ouest.
26Les fragments de stucs issus d’une couche de remblai datée de la fin du iie s. ou du début du iiie s. indiquent un décor de carreaux isodomes à bossage blanc et larges bordures rouges qui offre un parallèle direct avec le bâtiment B et plus particulièrement avec la pièce 14.
- 43 Martin-Bueno & Saenz Preciado 2002, p. 143, fig. 10-11. Pour la restitution, voir également le musé (...)
27Des fragments d’enduits peints issus de la tranchée de fondation du monument à abside appartiennent probablement à la décoration des pièces occidentales détruites au iie s. Il s’agit d’un décor structural formé de blocs, bordés de rouge ou de bleu, qui ne sont pas disposés sur les mêmes assises et dont la plus grande dimension est la longueur ou la hauteur (fig. 18). Ce décor est sans doute restituable en partie supérieure d’un mur, comme le montrent des comparaisons parmi les peintures du 1er et 2nd « style pompéien » bien connues. On citera les exemples de la Villa Ariana à Stabies (1er Style pompéien) avec des blocs au-dessus de corniches, sous des caissons simulés, ou au décor d’un cubiculum à Augusta Bilbilis avec des blocs aux mêmes caractéristiques surmontant des orthostates (domus 2, insula I, ca 50 av. J.-C.)43.
Figure 18. Bâtiment C : pièces détruites par le monument impérial à abside, fragments d’enduit peint présentant un décor structural
© A. Hamm
28Associés dans un même programme architectural, le bâtiment B et le temple du Qasr al-Bint sont liés également par le décor. Certes, les fragments de stucs récoltés dans le bâtiment B tendent à présenter un décor moins complexe que celui de la face sud du temple. Néanmoins, l’adéquation entre les orthostates stuqués qui ornaient l’ensemble des côtés du temple et ceux du bâtiment B révèlent une influence commune, traditionnellement désignée sous l’appellation de 1er Style pompéien ou style structural. Cette volonté non seulement « d’habiller » mais également d’animer la paroi a également été observée dans le bâtiment C. Ainsi, si les motifs représentés sont communs aux deux structures (imitation de marbre et intégration de décor végétal), une distinction d’ordre technique s’opère entre les deux édifices. Dans le bâtiment B, l’animation repose sur l’utilisation de stucs, tandis qu’elle dépend uniquement du décor peint dans le bâtiment C. Quant au caractère officiel et surtout luxueux du bâtiment B, il est suggéré par le double emploi du marbre sur les murs (décor en opus sectile) et au sol (dallage). La complexité de ces décors semble être équivalente : que l’on songe à l’exemple du rinceau ornant la partie supérieure de la pièce 7 du bâtiment C et au décor végétal suggéré par les quelques fragments récoltés dans la pièce 5 du bâtiment B. Néanmoins, le fragment issu des fouilles du monument impérial à abside suggère une technicité et un raffinement supérieur à celui du bâtiment B. Enfin, à ce stade des recherches, le décor des deux bâtiments se définit par l’absence de représentations figurées. Il faut dire que, exception faite du décor intérieur du monument rupestre BD 847 se situant à Beida, en périphérie de Pétra, la pierre est le support privilégié de la représentation humaine. Les fouilles à venir viendront peut-être contredire ce constat. Dans tous les cas, la suite des recherches sur le bâtiment C permettra de compléter nos connaissances sur la décoration intérieure privée grâce à cet établissement domestique, qui semble avoir précédé la villa d’Ez-Zantur IV. D’autre part, la poursuite des investigations dans le bâtiment B permettra, il faut l’espérer, de dessiner les contours du système décoratif non seulement extérieur, mais également intérieur, de ce projet d’envergure que fut l’aménagement du téménos du Qasr al-Bint.
29En 1987, l’article de synthèse sur le décor stuqué de Pétra proposé par F. Zayadine avait déjà révélé l’importance du décor stuqué dans l’architecture nabatéenne non seulement dans les bâtiments officiels, mais également dans les réalisations rupestres. Les découvertes faites depuis cette date, notamment dans le corridor sud du « Great Temple » et dans la villa d’Ez-Zantur IV, n’ont fait qu’aller dans ce sens. À son tour, le matériel issu des bâtiments B et C entourant le Qasr al-Bint enrichit un peu plus la capitale, qui ne saurait plus être encore considérée comme une simple ville de grès nu.