1En observant ces décors de stuc, rarement en place, en manipulant, ce qui est plus fréquent, les fragments récupérés dans les couches archéologiques, on se pose maintes questions sur leur fabrication : matériaux disponibles, outils utilisés, techniques employées.
2Notre attention s’est portée sur deux ensembles fragmentaires étudiés récemment : l’un à Palmyre, l’autre à Europos-Doura et c’est le résultat de ces observations que nous proposons ici.
- 1 La pierre calcaire est composée d’oxyde de calcium (CaO) et de gaz carbonique (CO2). Elle perd au c (...)
- 2 Le gypse est composé de sulfate de calcium et d’eau (Ca SO4 + [2] H2O). La perte des molécules d’ea (...)
- 3 Robin 2007.
3Il n’est peut-être pas inutile de rappeler brièvement, tout d’abord, ce que l’on sait de la réalisation d’un décor en relief dans les provinces occidentales à l’époque antique. Ces acquis, que nous avions en tête avant d’aborder un domaine nouveau, restent une inévitable base de comparaison. Le terme de stuc désigne tout enduit travaillé en relief, quels que soient les matériaux qui le composent. Le liant le plus fréquent est la chaux (la pierre calcaire cuite à une température d’environ 900 °C)1. Plus rarement, on trouve du plâtre (le gypse chauffé de 150 à 300 °C)2 : c’est le cas par exemple à Paris3, pour l’évidente raison de sa disponibilité locale. La chaux sèche très lentement — ainsi, une couche épaisse de revêtement pariétal n’est sèche à cœur qu’au bout de trois, voire quatre semaines ; elle reste donc longtemps malléable. La prise du plâtre en revanche est très rapide et ne supporte pas les repentirs, les reprises.
4Le stuc est couramment utilisé pour les corniches, plus ou moins saillantes et plus moins richement ornées, couronnant les zones peintes sans constituer l’élément essentiel de la décoration pariétale.
5Leur réalisation paraît assez simple. Sur le boudin de pâte plaqué sur le mur, dont l’adhérence est généralement assurée par quelques chevilles, un gabarit est tiré ; il donne une mouluration, dont le profil lisse est parfois laissé tel quel. Si la moulure doit comporter un motif de frise (oves, languettes, rais-de-cœur, palmettes...), on procède à l’estampage, l’application répétée d’un moule.
6Si le relief occupe une place plus importante, qui peut aller de l’architecture légère en placage ou de guirlandes végétales, à de véritables scènes figurées en bas relief, c’est alors le modelage qui s’impose, à l’ébauchoir, au couteau, et surtout aux doigts.
7Telles sont les techniques de base habituelles dans les provinces occidentales ; voyons maintenant si nous retrouverons les mêmes dans la province de Syrie.
- 4 Au sein de la mission « Décors peints et stuqués de Palmyrène » demandée par Waled Al-Asʾad, direct (...)
8Commençons par un ensemble de Palmyre. Les stucs dont nous allons parler ont été étudiés dans le cadre d’une mission menée par H. Eristov et C. Vibert-Guigue4.
9L’ensemble a été récupéré en 1975 lors de la construction de l’hôtel Méridien. L’édifice d’où proviennent ces stucs est mal connu, mais son plan et sa situation à proximité de la source Efqa rendent probable une fonction cultuelle. Une datation au iiie s. a été retenue, sans critère stratigraphique mais en raison du contexte historique du développement de la ville.
10Nous sommes parvenus à restituer essentiellement une corniche haute de 32 ou 33 cm et d’un relief maximum de 16 cm (fig. 1). Elle est composée d’éléments habituels aux corniches architecturales, soit, de haut en bas : un bandeau, un rang d’oves entre deux listels, une doucine portant un rinceau, une baguette torsadée entre deux listels, un rang de feuilles surmontant le soffite du larmier ; sous le soffite se succèdent une ligne de denticules, une frise de rais-de-cœur, un bandeau et un dernier rang d’oves.
Figure 1. Palmyre. Corniche : dessin de face et coupe
© C. Allag
- 5 Voir la contribution de N. Blanc dans ce volume.
11Son originalité vient des nombreuses appliques qui l’enrichissent : consoles de plusieurs dimensions, certaines en forme de vases, et des figurations, têtes, masques de théâtre ou figures mythiques5. Le soffite est chargé de modillons, de fleurons, d’oiseaux et d’objets appliqués (au moins une syrinx et de probables cnémides) ; et sur la seconde séquence à plus faible relief, rais-de-cœur et oves sont encore agrémentés de quelques ajouts figurés (fig. 2).
Figure 2. Palmyre. Palmette et tête en applique sur la zone inférieure de la corniche
© C. Allag
12Les dimensions imposantes de l’ensemble et la richesse de l’ornementation impliquent une fonction décorative importante sur les parois, et non un simple couronnement. D’ailleurs l’enduit mural n’était visiblement pas peint ; on ne peut exclure qu’il ait été couvert d’un matériau périssable, boiserie ou textile.
13À l’observation en coupe des fragments, on discerne clairement une ébauche en mortier gris et une couche superficielle plus blanche et plus fine, qui permet un lissage soigné et une finition parfaite. Nous reviendrons plus loin sur ces matériaux. Les empreintes de quelques chevilles de bois sont visibles au revers ; elles semblent très peu nombreuses.
14En surface, les fines traces horizontales laissées par le tirage du gabarit sont discernables sur les fonds lisses. Les motifs répétitifs — oves, feuilles, rais-de-cœur — sont obtenus par la technique habituelle de l’estampage (fig. 3a et b) ; le moule, dont la limite est parfois perceptible, comportait seulement deux motifs successifs. En revanche, la torsade résulte d’incisions obliques effectuées dans le bourrelet de pâte avec un outil tranchant (fig. 4), les denticules de découpes rapides dans une bande continue. Et le rinceau a été réalisé par modelage, avec un ébauchoir peut-être et surtout les doigts, dont les empreintes sont claires (fig. 5a et b ) ; de vigoureuses entailles alternent avec l’arrondi souple des parties saillantes. On retrouve bien là, sans surprise, les techniques connues adaptées à ce type de décoration.
Figure 3. Palmyre. Marques d’estampage des motifs de frise : a. oves ; b. languettes
© N. Blanc
Figure 4. Palmyre. Traitement de la torsade par incision dans le bourrelet de pâte
© C. Allag
Figure 5. Palmyre : a. modelage du rinceau à la spatule et aux doigts ; b. détail : empreinte digitale de l’artisan
© N. Blanc
15Plus inhabituels, les divers éléments d’applique méritent une attention particulière.
16Les plus simples sont ceux du soffite (fig. 6a) : l’essentiel était constitué d’une alternance de modillons (tous identiques) et de fleurons (de deux types : aux pétales ronds ou pointus). Ils ont été modelés à l’avance et mis en place par simple adhérence avant séchage du stuc, puisque l’on ne constate ni ajout de matière, ni marque d’accrochage spécifique. À peine discerne-t-on parfois un fond très légèrement martelé ou griffé, ce qui paraît insuffisant pour maintenir une surcharge de matière ; d’ailleurs modillons et fleurons ont tous été retrouvés dissociés de leur support. Des traits incisés autour de l’emplacement des modillons correspondent aux trois rapides coups de lame donnés après la pose pour nettoyer les bords (fig. 6b). Les oiseaux et les autres objets, qui intervenaient à un rythme que nous ignorons, ont été posés aussi sans accrochage particulier. On distingue bien les coups d’outils qui, en finition, assuraient la continuité du motif et l’intégration du relief rapporté au fond encore souple (fig. 7a et b).
Figure 6. Palmyre : a. console et fleuron en soffite ; b. traces légères d’une console (incision de nettoyage du bord) et d’un fleuron
© C. Allag
Figure 7. Palmyre : a. oiseau repositionné en soffite ; b. traces d’arrachement de l’oiseau, avec tracé de finition des plumes
© C. Allag
17Sur la corniche proprement dite, les appliques nécessitaient un processus plus élaboré. Les têtes, de dimensions variables (de 11 à 22 cm de hauteur), sont toujours vues de trois quarts à droite ou à gauche ; la partie du visage qui se trouvait peu visible, appuyée sur le rinceau, est simplement dégrossie (fig. 8). C’est bien la preuve qu’elles ont été modelées sur place et non collées après fabrication. Lorsqu’elles sont détachées, la corniche garde visibles, à la place qu’elles occupaient, les étapes de leur réalisation (fig. 9a) : deux encoches délimitent leur emprise et la doucine reste vide, sans que le rinceau n’y soit ajouté. Leur emplacement était donc bien prévu selon un schéma préalable et non modifiable ; aucune improvisation n’était permise. En outre, un trou est creusé au milieu de la doucine, de manière à faciliter l’adhérence de la pâte ajoutée ; une première motte de mortier grossier y est appliquée, recouverte ensuite de la pâte fine qui sera modelée avec art. Le revers des têtes détachées garde l’excroissance correspondant à ce trou (fig. 9b) — en plus de l’empreinte des deux moulures limitant la doucine de la corniche. C’est grâce à ces indices que plusieurs appliques ont pu retrouver leur place (fig. 10).
Figure 8. Palmyre : tête en applique, traitement du profil non visible
© N. Blanc
Figure 9. Palmyre : a. emplacement prévu pour une tête en applique, doucine nue, trou central ; b. revers d’une tête avec empreintes de la corniche et protubérance centrale
© N. Blanc
Figure 10. Palmyre : remise en place d’une applique (partiellement conservée)
© C. Allag
18Les grandes consoles demandent encore une autre technique puisque leur surplomb peut atteindre une vingtaine de centimètres. La masse ajoutée ne pourrait donc tenir en place sans dispositif particulier. Comme pour les têtes, la doucine est laissée nue à l’emplacement qu’elles doivent occuper. Deux chevilles de bois, perpendiculaires au mur, en assurent le maintien. Leur empreinte de section quadrangulaire en est bien visible, l’une, de 5 à 6 cm de large, dans la partie supérieure la plus proéminente (fig. 11a et b), l’autre moins épaisse à la base de la console. Les consoles plus petites en forme de vase ne nécessitent, elles, aucun support particulier.
Figure 11. Palmyre, l’une des grosses consoles en applique : a. aspect visible ; b. empreinte de la cheville perpendiculaire de fixation (en partie occultée par un plâtre moderne)
© N. Blanc
- 6 Cf. références bibliographiques dans Allag, Blanc & Parlasca 2010.
19De nombreux autres éléments de corniches stuquées ont été trouvés en plusieurs endroits de la ville antique de Palmyre6. Le principe en est le même — une modénature architecturale enrichie d’appliques — ce qui implique une habitude locale, ou une mode dont il est difficile de situer les limites chronologiques ; mais la qualité d’exécution en est différente, liée selon toute vraisemblance aux habitudes d’atelier et au savoir-faire des artisans. Les quelques fragments que nous avons pu voir, trop rapidement, semblent bien avoir été fabriqués selon des techniques équivalentes, mais une étude complète aurait été nécessaire pour une comparaison systématique.
20En dehors de cette corniche, notons un autre élément en stuc. C’est un pilastre supportant la partie droite d’un fronton brisé, vestige d’un édicule plaqué (fig. 12a). On y retrouve les mêmes composants, une ébauche en mortier gris et une couche d’enduit blanc, ainsi qu’un répertoire décoratif très proche reprenant les motifs d’oves et de languettes estampés. Mais l’épaisseur considérable de l’applique — 24 cm pour le pilastre proprement dit, et 36 pour le fronton — a entraîné la nécessité d’un maintien sérieux. Cinq chevilles ont été jugées nécessaires, dont la plus épaisse, approximativement centrée, est un morceau de bois de 4 cm de diamètre (fig. 12b). L’avant du pilastre avait été orné d’un buste divin, que la présence du croissant lunaire a permis d’identifier à Aglibol. Le cou et la draperie sont évidemment modelés. La tête, disparue, devait être en fort relief, et une autre cheville de bois en était l’axe : son empreinte subsiste au centre du cou brisé.
Figure 12. Palmyre : a. restitution d’un édicule plaqué, détail du pilastre droit ; b. revers du pilastre avec empreinte des grosses chevilles de maintien
© C. Allag
- 7 UMR 5594, Archéologie, Cultures et Sociétés, Université de Bourgogne, Dijon.
21Afin de compléter ces observations, un échantillon pris sur l’épaisseur de la corniche a été confié pour analyse à A. Coutelas7, et c’est son rapport que nous allons citer partiellement.
22Nous avions noté la différence manifeste entre le mortier gris de l’ébauche grossière du relief, et l’enduit fin, blanc, homogène, du traitement de surface. La pétrographie sur lames minces a mis en évidence la différence des matériaux. Pour le premier, « les observations en microscopie tendent à démontrer l’emploi du plâtre pour la réalisation du liant. L’ajout de chaux est probable, d’autant qu’un granulat est visible. Il s’agit d’un sable présent en faible quantité, fin (diamètre inférieur à 500 μm), composé pour une large part de fragments de roches calcaires, et d’autre part de grains de quartz ». Pour le second « le liant est composé à l’origine d’un mélange chaux-plâtre, avec prépondérance de la chaux. Le granulat est peu présent et fin (principalement limoneux) ». Autrement dit, le choix des matériaux et leur dosage relèvent d’une simple logique. L’ébauche qui donne le relief plus ou moins proéminent doit adhérer de manière quasi immédiate : le plâtre qui constitue l’essentiel du mortier en assure la prise rapide. En revanche, l’enduit de surface à chaux majoritaire laisse le temps du modelage. Les artisans ont donc joué sur les qualités différentes et complémentaires des deux matériaux pour en tirer parti au mieux, selon les nécessités. Encore fallait-il qu’ils aient pu disposer de ces deux matières premières... La connaissance du territoire syrien est éclairante : dans la partie ouest du pays actuel, ce sont les carrières de pierre et les fours à chaux qui jalonnent encore certaines routes. À l’est au contraire, on ne trouve que du gypse, dont la fabrication est toujours active. Palmyre est précisément à la charnière de ces deux régions, l’un des rares centres à avoir sous la main, si l’on peut dire, l’un et l’autre de ces produits.
23C’est donc maintenant au pays du gypse que nous allons nous rendre.
- 8 Abdul Massih 2005, en particulier fig. 2-6.
- 9 Dandrau 1997.
24À Europos-Doura en effet, comme tout au long de la vallée de l’Euphrate, seul existe le gypse. Quelques entreprises le traitent aujourd’hui dans des fours, mais les Bédouins n’ont pas abandonné l’antique système de cuisson en aire ouverte. On trouve ainsi dans la steppe ces brasiers fumants : une couche de gypse, du combustible constitué essentiellement de fumier de chèvre et d’herbes sèches versé par-dessus, une cuisson de deux à trois jours8. L’espèce de plâtre qui en résulte, appelé djousse9, est toujours utilisé.
- 10 Ces trois dernières localisations du matériel datent évidemment d’avant le conflit syrien.
- 11 Cf. Allag 2012, p. 132 et s.
25De multiples fragments de corniches en djousse ont été recueillis sur le site d’Europos-Doura depuis les premières campagnes archéologiques effectuées par F. Cumont en 1922-1923. Dans le cadre de la mission franco-syrienne dont P. Leriche est l’initiateur depuis 1986 et le codirecteur, un inventaire et une nouvelle étude en ont été tentés. Les fragments en sont malheureusement dispersés : musée du Louvre et musée de Maarat an-Noman pour les plus anciens, dépôt du site et musée de Deir ez-Zor pour les plus récemment découverts10. La confrontation « virtuelle » des différents éléments est par conséquent la seule possible, ce qui ne facilite pas la vision d’ensemble11.
26Mis à part les corniches à profil lisse utilisées en linteau et de rares témoins d’une modénature à palmettes, d’une autre à frise de grecques, la quasi-totalité des fragments proviennent de deux modèles seulement, très semblables par le style et émanant incontestablement du même atelier, que l’on appelle l’un la corniche d’Orthonobaze, l’autre la corniche bachique. Les trouvailles sont dispersées dans la ville, en place ou en remblai, sans qu’un type particulier d’édifice ne soit privilégié : tout se passe comme si, à la commande d’une corniche ornée, le choix proposé se bornait à ces deux seuls modèles. Il faut en déduire qu’ils correspondent à une période de fabrication relativement brève — celle de l’activité d’un artisan. Les critères de datation sont rares. Une seule maison bien datée et un terminus donné par le remploi dans la rampe d’assaut, tendent à situer cet atelier au début du iiie s.
- 12 Cette corniche a fait l’objet de plusieurs commentaires, en particulier par Cumont 1926, p. 226 et (...)
- 13 Kraeling & Bradford Welles 1967, pl. VI-2.
27Voyons en détail la frise dite « d’Orthonobaze »12. Un secteur était en place dans une maison de l’îlot B213. Des fragments en ont été trouvés dans trois maisons différentes (G6, D5 et N7), d’autres dans le temple d’Artémis (salle K et pièces bordant la cour). Trois morceaux étaient mêlés aux remblais constituant la rampe d’assaut (fouilles 2007-2008). Les autres sont de provenance inconnue.
28Haute d’environ 17 cm, la corniche comporte de haut en bas un bandeau, un listel, une doucine très aplatie portant une frise figurée (7,5 cm), un tore, une seconde frise (env. 2,8 cm) sur un bandeau, puis un ressaut (fig. 13-17).
Figure 13. Europos-Doura, corniche d’Orthonobaze (dessin d’ensemble)
© C. Allag
Figure 14. Europos-Doura, corniche d’Orthonobaze : partie gauche (musée du Louvre, no inv. 29041 + 29048)
© C. Allag
Figure 15. Europos-Doura, corniche d’Orthonobaze : secteur central (musée de Maarat an-Noman)
© C. Allag
Figure 16. Europos-Doura, corniche d’Orthonobaze : suite du secteur central (musée du Louvre, no inv. 29029 + 29024 + 29025 + 29013 + 29023)
© C. Allag
Figure 17. Europos-Doura, corniche d’Orthonobaze : partie droite (musée de Maarat an-Noman)
© C. Allag
29Le bandeau supérieur porte une inscription : « Orthonobazos, fils de Goras ». Une signature de stucateur, comme l’envisageait F. Cumont, est peu vraisemblable. Son caractère ostensible indique plutôt le nom d’un propriétaire ou d’un donateur, ou encore une dédicace.
30La frise médiane porte une succession de motifs complexes assez disparates : centaure devant un arbre, faune jouant de la syrinx, paons buvant à un cratère, aigle avec une couronne dans son bec, cygne s’abreuvant, scène de banquet à trois personnages, chasse au fauve, masque, scène de culte, imago clipeata tenue par deux Victoires, Éros se disputant une corbeille de fruits, génie ailé portant une figure féminine et enfin une dernière figure debout, peut-être un faune. Quelques objets — cymbales, œnochoé, coupe, aryballe, simpulum, fleurettes — occupent les espaces vides. Sur le petit registre inférieur se succèdent des coquilles, des fleurettes encore, des têtes, des instruments de musique et des animaux.
31L’emploi du djousse dont les caractéristiques sont les mêmes que le plâtre, la complexité des motifs et leur parfaite identité d’un exemplaire à l’autre impliquent naturellement l’usage du moule.
32Comment l’artisan pouvait-il procéder ?
33Deux remarques : d’une part, la succession des motifs, toujours la même, implique qu’il n’y a pas de traitement individuel de chacun mais bien un moule global pour toute la séquence. D’autre part, on aurait pu penser à une fabrication registre par registre de cette frise décorative ; mais l’inscription sur le bandeau, la suite de scènes figurées et les motifs de la frise inférieure sont toujours rigoureusement superposés. Il est clair qu’un seul moule englobe les trois registres. La séquence reconnue correspond donc bien à un bloc complet, dont nous avons les restes de multiples exemplaires, obtenu à partir d’un moule unique long de 175 cm.
- 14 Callot 1980, p. 349 et fig. 16.
34On note en outre que, sur quatre au moins des fragments, on a à gauche de l’arbuste et du centaure une tranche rectiligne (fig. 13), et qu’un peu de djousse a débordé sur la face. Même constat à l’extrémité droite de la frise, arrêtée nette après la silhouette debout (fig. 17). Ces défauts impliquent une juxtaposition un peu difficile de deux séquences consécutives, entraînant un raccord peu soigné et bien visible. L’idée qui vient alors est que nous sommes en présence d’éléments « préfabriqués », réalisés en atelier et fixés ensuite sur le mur. Cette technique a été mise en évidence à Salamine de Chypre, dans le bâtiment dit « de l’huilerie »14 : les plaques de la frise, pré-moulées, ont été posées sur l’architrave sans piquetage préalable ni chevilles, avec de simples joints au plâtre. Cependant cette hypothèse n’est pas défendable à Europos : le revers des fragments a gardé les empreintes laissées par des chevilles de maintien, obliques, profondes de 30 à 70 mm, d’un diamètre variant de 8 à 15 mm (fig. 18a et b). Visiblement enrobées par le djousse frais, ces chevilles espacées la plupart du temps d’une dizaine de centimètres sont multipliées et plus serrées aux extrémités de chaque bloc. Une seule solution s’impose alors : le moule était appliqué contre une paroi dans laquelle étaient fichées les chevilles, et la pâte coulée par le haut (fig. 19). Cette technique est confirmée par l’observation des profils, où des couches superposées apparaissent parfois.
Figure 18. Europos-Doura : a. revers avec empreintes de chevilles ; b. profil avec matérialisation d’une cheville
© C. Allag
Figure 19. Europos-Doura : schéma de réalisation de la corniche
© C. Allag
- 15 Cumont 1926, p. 238.
- 16 Cumont 1926, p. 348 et fig. 12.
- 17 Grosby 1936, p. 108 et Shoe 1948-1949, p. 20.
35En quoi étaient les moules ? F. Cumont mentionne deux fragments de « moules en plâtre » correspondant à de courts secteurs de la corniche d’Orthonobaze15. Nous n’en avons pas trace. L’usage de ce procédé a certes déjà été démontré, mais il ne s’agissait alors que de moulures à profil lisse : c’est le cas dans le bâtiment évoqué à Salamine de Chypre16 et, à Europos-Doura même, sur un linteau en place de l’îlot C317.
36La pose en une seule opération d’un décor figuré aussi long et aussi imposant est donc une technique qui nous était inconnue. Certaines phases de l’exécution nous laissent cependant toujours interrogateurs : comment ajuster le moule à la dimension désirée — car enfin la longueur d’un mur n’est pas obligatoirement un multiple de 175 cm — ? Parmi les dizaines de fragments que nous avons eus en main, un seul (musée du Louvre, inv. 29 045) présente une limite verticale avec bourrelet de djousse, à gauche d’un paon, qui semble être plutôt une interruption volontaire qu’une cassure ; c’est la seule trace que nous ayons d’une adaptation de la frise à une longueur donnée.
- 18 Descriptions dans Cumont 1926, p. 238 et s., et Allag 2012, p. 137 et s.
37Nous nous pencherons un instant sur l’autre corniche, celle aux sujets bachiques18, qui peut apporter quelques renseignements complémentaires. Comme la précédente, elle a orné plusieurs maisons ou monuments de la ville. Un témoin important a été trouvé en place dans la maison des Scribes (L7, pièce 31), un autre dans la maison chrétienne (M8, salle 4) ; des fragments ont été recueillis dans la maison des Prêtres (H2). Lors des récentes campagnes, d’autres sont apparus dans l’îlot B6 et quelques-uns, en remblais, dans la rue principale et dans la rampe d’assaut.
38Haute de 22 cm, elle est composée de haut en bas d’un bandeau, un listel, une frise sur doucine (8 cm), un tore, une nouvelle frise sur un bandeau (3 cm) puis un double ressaut. Moins diversifiée que celle de la corniche d’Orthonobaze, la figuration est axée sur les attributs bachiques : récipients (cratère, simpulum, rhyton, aryballe, œnochoé, canthare, coupe), thyrse enrubanné, instruments (tambourin, syrinx, flûtes croisées, cymbales nouées de rubans) alternant avec des masques de satyre ou de femmes couronnées de pampre. Au registre inférieur, ce sont des coquilles présentées alternativement par leur face creuse ou bombée, encadrées de dauphins. La séquence complète avoisine 160 cm, soit une dimension presque équivalente à celle de la corniche d’Orthonobaze. Là encore, les registres sont en correspondance, indiquant que le moule comportait toute la séquence de haut en bas et, comme pour la corniche précédente, les limites latérales en sont manifestes.
39C’est là qu’intervient une autre observation : des différences, minimes mais bien perceptibles, apparaissent sur des motifs équivalents entre deux fragments. Ainsi, sur un secteur de l’extrémité droite (fig. 20), la longueur des flûtes, le profil féminin, le ruban des cymbales, l’orientation et les points sur l’axe de la flûte de Pan ne sont pas rigoureusement identiques. Plus marquée encore est l’anomalie qui existe au registre inférieur, rétrécissant la coquille creuse et le dauphin de droite. Deux variantes sont manifestes aussi sur le motif du cratère : panse lisse ou à godrons, anses en esses simples ou ornées ; le ruban du rameau à sa gauche diffère également. Il est clair qu’il y a là des moules différents, réalisés à l’évidence selon un même dessin, avec les petites variantes qu’impliquent deux copies distinctes. Un renouvellement était forcément nécessaire, suite à l’usure et à l’encrassement inévitables du matériel utilisé. Et en réponse à la question que nous nous posions précédemment, on peut penser alors que certains moules, ceux en fin d’usage peut-être, étaient sectionnés pour ajuster le décor aux longueurs souhaitées. On notera aussi que, sur la corniche d’Orthonobaze, et contrairement à la bachique, aucune variante n’apparaît sur les fragments différents d’un même secteur. Sans doute faut-il supposer deux procédés différents : dans le premier cas, la prise directe du moule sur un même modèle en relief ; dans le second, la réalisation d’un autre modèle suivant un dessin imposé. Et cette remarque entraîne une autre interrogation : en quoi était le modèle ? Rien ne nous permet d’y répondre pour le moment. Une chose est certaine : la réalisation des corniches en djousse d’Europos-Doura est totalement originale.
Figure 20. Europos-Doura : corniche bachique, détail (musée du Louvre, inv. 29057 et sans no), deux fragments d’un même secteur : le dessin est le même, la réalisation légèrement différente
© C. Allag
40En conclusion, on ne peut que constater l’absence totale de similitudes entre la réalisation des décors stuqués de Palmyre et celle des corniches d’Europos-Doura. Les différences étaient déjà flagrantes dans l’iconographie, domaine qui n’appelait pas de commentaire dans le cadre fixé pour cette note technique. Pourtant, les deux ensembles avaient une fonction équivalente : celle d’un placage mural figuré, en frise continue inspirée des corniches architecturales, jouant sur le relief sans introduction de couleur.
41Le choix des matériaux est tout naturellement dicté par la production locale ; mais le résultat que nous constatons relève d’une parfaite connaissance de leur réaction, et de la mise au point de techniques adaptées à leurs caractéristiques. Il faut attribuer cette maîtrise à l’expérience des artisans, que l’on peut supposer acquise après plusieurs tâtonnements et quelques tentatives malheureuses.
42Souhaitons que des études sur des sites différents viennent compléter ces observations et peut-être nous révéler d’autres techniques de fabrication des décors muraux en relief au Proche-Orient.