- 1 Chabot 1908, pour le texte syriaque, Chabot 1952 pour la traduction latine. La liste des monastères (...)
1Dans la liste des monastères figurant à la suite de la Lettre des archimandrites d’Arabie publiée par Jean-Baptiste Chabot dans ses Documenta ad origines monophysitarum illustrandas 1, figure la mention suivante que je reproduis en syriaque, en transcription et en traduction française grâce à l’amitié de Françoise Briquel-Chatonnet, puis dans la traduction latine (p. 148, l. 20-21) de Chabot :
nǝṭīrō qašīšō wǝrīšdayrō d-dayrō d-’abas mor maksīmō d-’aṭū. ’armīt ’īdō bkīrat ’id.
« Neṭiro prêtre et supérieur de monastère du monastère d’Abba mar Maximos de Aṭu/o. J’ai signé de ma propre main ».
- 2 La traduction française qu’avait donnée Lamy 1898, p. 117-137, sur ce passage p. 125, no 3, n’est p (...)
« Neṭira, presbyter et archimandrita monasterii abbatis Mar Maximi, in ’Aṭō, subscripsi propria manu » 2.
- 3 Nöldeke 1875, p. 438.
- 4 Dussaud 1927.
- 5 Hoyland 2009, p. 134, no 3.
2Dans le commentaire géographique que Theodor Nöldeke avait donné de la liste géographique 3 de la Lettre, il rangeait ce monastère de l’abbé Mar Maximus parmi ceux qui ne pouvaient être localisés ou seulement avec une extrême incertitude. René Dussaud ne devait pas considérer que la connaissance avait progressé sur ce point puisque ce village n’est pas même mentionné dans sa monumentale Topographie de 1927 4. Beaucoup plus récemment, Robert Hoyland laisse trois points d’interrogation à la place dévolue à la localisation dans sa liste des monastères de la Lettre 5.
- 6 Wright & Souter 1895, p. 276, no 152.
- 7 Dussaud & Macler 1903, p. 653.
3Pourtant, vingt ans après l’article de Th. Nöldeke, une inscription copiée par William Ewing, et publié par A. G. Wright et A. Souter 6, apportait quelques éléments nouveaux (fig. 1). L’inscription avait été copiée par Ewing dans le village de Kafr, au sud de Suweidā’. Selon son habitude, le Révérend voyageur ne donnait pas beaucoup de détails quant à la localisation du monument (« au-dessus d’une porte »), mais il en donnait un bon dessin. Il s’agit d’un grand linteau, apparemment complet, portant une couronne au centre, des croix au début et à la fin du texte. Dans nos prospections en vue de la constitution du volume XVI des IGLS, qui englobera tout le Jebel al-‘Arab, nous n’avons pas retrouvé cette pierre qui ne reste donc connue que par le dessin d’Ewing. Mais R. Dussaud et Fr. Macler avaient pu la voir quelques années après Ewing et avaient corrigé quelques bévues de leur prédécesseur 7, notamment à la fin du texte. Cette inscription, qui porte le no 410 dans IGLS XVI, se présente donc ainsi dans la copie de Ewing :
Figure 1.
Copie de l’inscription de Kafr par W. Ewing.
Wright & Souter 1895, p. 276, no 152
4Des fautes de lecture apparaissent évidentes : des Δ pour des Α, des hastes en trop, un Γ pour un Ι. R. Dussaud note que ἀββᾶ Παύλου est nettement écrit sur la pierre, au lieu du [Ἡ]δύλου de Wright et Souter. On peut hésiter sur la restitution de la première ligne car le motif central doit être d’origine et l’on devrait lire plutôt οἰνοθήκης que οἰνοθήκη [τῆ]ς, car en principe aucune lettre n’a disparu ; pourtant, la seconde solution semble plus correcte et l’on comprend mal le sens d’un génitif. Grâce à la copie d’Ewing et aux observations de Dussaud, on peut donc établir le texte suivant, qui est complet :
Οἰνοθήκη [τῆ]ς ἁγίας μο-
νῆς Αταους ἐκ σπου-
δῆς ἀββᾶ Παύλου.
« Cellier du saint monastère d’Ataô, par les soins de l’abbé Paul ».
- 8 Cf. Sartre 1985, p. 129.
5On a donc ici le linteau de la porte d’entrée du cellier de ce monastère ou d’un cellier lui appartenant. On ne s’étonnera pas de trouver un cellier dans un monastère de cette région dont les vignes étaient réputées jusqu’à La Mecque à la même époque 8. Curieusement, ni les premiers éditeurs, ni Dussaud, pourtant très sensible aux questions de toponymie antique, ne font le moindre commentaire sur le nom de ce monastère. Dussaud, qui connaît bien les listes de Nöldeke, à défaut d’un rapprochement possible entre toponymie antique et toponymie moderne, ne songeait nullement à rapprocher ce monastère du monastère de l’abbé Mar Maximus à ’Aṭō. Cette absence de rapprochement est d’autant plus surprenante de la part de Dussaud qu’il avait lui-même revu la pierre.
- 9 Feissel 1982, p. 321, n. 9, renvoyant à MAMA III, 118 (inscription de Korasion en Cilicie).
- 10 Seyrig 1958, p. 9, no 8d : ὅροι ἐπ(οικίας) Ζαερους, « les bornes du domaine de Zearô », traduit Sey (...)
6Un génitif en -ους peut renvoyer à trois nominatifs : Αταης, Αταος, Αταω. La première forme est grammaticalement possible, mais peu usitée pour des toponymes ; la seconde est bien attestée pour des noms comme celui d’Argos ; la troisième, comme me le fait observer Denis Feissel, est celle que l’on trouve pour une cité comme Φαίνω d’Arabie (au sud de la mer Morte), et que l’on retient en conséquence pour quelques villages syriens dont on ne connaît que le génitif, comme Καπροισαρονότους κώμη 9 et Ζαερους en Antiochène 10. La transcription Ἀτάω a sans doute l’avantage de transcrire au plus près la forme syriaque ’Aṭō ; c’est celle que nous adopterons ici sans ignorer l’arbitraire de ce choix.
- 11 Un autre signataire de la Lettre porte le nom de Netira (p. 155, l. 30), mais son monastère, Apha, (...)
7L’absence de rapprochement entre l’inscription de Kafr et la liste des souscripteurs de la Lettre de 570 a peut-être une explication. De très nombreux monastères cités dans la Lettre se situent dans le nord de la province, et parfois même au-delà, en Damascène (comme ceux de Mezzé et de Kfar Sousseh, aujourd’hui deux quartiers de la ville de Damas), et dans les alentours de l’Hermon. On avait donc tendance à chercher les monastères non encore localisés dans les mêmes régions, plutôt que dans l’est ou le sud de la province d’Arabie. Certes, on avait tort, car des monastères situés dans le Hauran central et méridional sont explicitement mentionnés, comme ceux de Mothana (p. 150, l. 11-12), de ʿAhireh-ʿAriqah (p. 151, l. 30-31), ou de Shaqqā (p. 154, l. 1-5). Mais cela ne contredit pas l’impression d’ensemble que la plupart de ces couvents se situent dans la plaine de Batanée, sur les pentes de l’Hermon et de la Damascène méridionale. En ce qui concerne ʾAṭō, on pourrait ajouter un argument que n’utilisa pas Nöldeke, faute de disposer de bases suffisantes en matière d’onomastique régionale : le nom de son archimandrite, Netiras ou Natira, trouve ses parallèles dans la région du mont Hermon : Netiros à Rakhlé (IGLS XI, 20), Neteiros à ‘Ain al-Burj (ibid., 39), Netiras à Rakhlé (ibid., 22) 11. S’il n’y avait l’inscription de Kafr, on n’aurait vraiment aucune raison de chercher ce monastère dans le Jebel al-‘Arab. Mais, curieusement, l’inscription de Kafr est restée à l’écart du débat.
- 12 La nouvelle inscription porte le no 424a dans le t. XVI des IGLS en voie d’achèvement.
8Une découverte récente, au printemps 2010, que je dois à l’amabilité de Yasser Chaar, inspecteur des Antiquités à la Direction des Antiquités du mohafazat de Suweidā’, rouvre le dossier et permet de parvenir à une conclusion ferme. Ce nouveau texte 12, brisé de tous les côtés, aurait été trouvé, selon les premiers renseignements fournis, à Majdal, village situé en contrebas de Suweidā’ en direction du Trachôn, sur la route d’Ezra‘. Malgré la piètre qualité de la photographie, faite avec un téléphone portable et voilée, il m’apparut aussitôt qu’on pouvait lire à la seconde ligne Μ̣ΟΝΗCΑΤΑΟΥC, et à la suivante ΘΕΟΦΙΛ⸊ΝΕΤΙΡ. C’était plus qu’il n’en fallait pour exciter la curiosité.
9Plusieurs conversations avec Y. Chaar, qui n’était pas très sûr du lieu de sa trouvaille, ne parvinrent guère à faire avancer la question de la provenance. Je l’incitais vivement à se souvenir s’il n’avait pas recopié ce texte plutôt du côté de Kafr, en tout cas au sud de Suweidā’, plutôt qu’à Majdal, mais il m’avoua rapidement son embarras ; il n’avait aucun souvenir précis de cette prise de vue.
10Le 11 mai 2011, nous parcourûmes, ma femme et moi, la région de Kafr avec l’inventeur de ce texte en quête de vérification pour le volume XVI des IGLS, avec notamment l’espoir de retrouver cette pierre. Peine perdue : malgré les heures passées à Kafr, où nous retrouvâmes néanmoins des textes disparus depuis l’époque de Bankes ou celle d’Ewing, le texte photographié par Y. Chaar nous échappait.
- 13 Beaulieu 1944, p. 232-241, avec un « Appendice » donnant la liste des stations repérées, p. 242-250 (...)
- 14 Braemer 1993, p. 126.
11Quittant Kafr, Y. Chaar proposa de nous montrer un site que nous n’avions jamais visité et dont nous n’avions guère trouvé mention chez les voyageurs amateurs de vestiges romano-byzantins, le tell Jefneh. Il s’agit d’un beau volcan, au nord-est de Sahwet el-Khodr, juste à l’est de Kafr. Au milieu des vignes et des vergers, le tell Jefneh se dresse à 1 700 m, facile à reconnaître grâce à son couronnement rocheux. Après une ascension pédestre assez facile, nous arrivâmes près du sommet, dans un éboulis de blocs informes. La vue s’étend vers le sud jusqu’au piton de la citadelle de Ṣalkhad, au nord vers le Jebel Quleib et le tell Ghineh, point culminant du Jebel al-‘Arab. Le tell Jefneh lui-même présente sur cette face du sommet une sorte d’ensellement entre deux éminences (fig. 2). L’espace est occupé par une masse de blocs écroulés (fig. 3) que le père A. Beaulieu, préhistorien, avait repérée lors de ses visites dans le Jebel, et signalée brièvement dans sa publication de 1944 comme une « grande ville » 13. Le site a été visité beaucoup plus tard par Frank Braemer qui signale l’état déplorable des ruines et le vol de tous les blocs taillés, et identifie un grand bâtiment sur le flanc sud et de petites structures rondes vers le bas du site, peut-être des tours de surveillance des champs ou des tombes. Il note que le matériel de surface consiste en de la céramique romaine tardive et médiévale et que rien ne laisse supposer une occupation pré-romaine 14.
Figure 2.
Le sommet du tell Jefneh vu de l’ouest, avec les ruines éboulées du couvent entre les deux sommets.
© M. Sartre
Figure 3.
Les éboulis de ruines sur le flanc ouest du tell ; on remarque de rares blocs taillés.
© M. Sartre
12C’est là, près d’une cavité comme il en existe dans tous ces volcans, que Y. Chaar retourna sans hésiter une pierre d’allure banale : c’était la pierre inscrite dont il nous avait fourni une photographie ! De nouvelles photographies et une lecture sur la pierre permirent de faire progresser le déchiffrement et l’on peut désormais décrire ainsi la pierre et le texte qui y est gravé (fig. 4).
- 15 Dimensions en cm : 70 x 28 x 47 ; h.l. : 5 à 7.
13Extrémité droite d’un grand linteau de porte ; il devait s’agir d’une porte massive en pierre comme il en existe beaucoup dans le Hauran, car le logement du gond supérieur, bien visible à l’arrière, est de très grande taille (fig. 5). Il ne manque peut-être pas grand-chose à droite, même si l’usure de la pierre a pu faire disparaître une lettre. Il ne subsiste que 70 cm environ en longueur, mais le linteau entier devait faire au moins le double 15. On imagine qu’il était orné d’une croix au centre, mais il n’est pas prouvé que le texte occupait tout l’espace disponible.
[- - -]Α̣CΤΑ
[- - -]Μ̣ΟΝΗCΑΤΑΟΥCΑ[- - -]
[- - -]Υ̣ΘΕΟΦΙΛ⸊ΝΕΤΙΡΑ̣[- - -]
4 [- - -]Ν̣ΔΙΤΟΥΕΤΟΥCΥΞ[- - -]
Figure 4.
L’inscription inédite du tell Jefneh.
© M. Sartre
Figure 5.
L’extrémité du linteau vue du dessous.
© M. Sartre
14Mon premier déchiffrement réalisé sur une mauvaise photo avait montré l’intérêt du texte, mais la lecture en direct permettait évidemment des progrès et des vérifications de points douteux. L’écriture peu soignée ne facilitait cependant pas la lecture. L’écriture est tardive, comme on le voit notamment par les A, inspirés de l’écriture cursive.
15Si la 1re ligne est centrée, il faut admettre qu’il manque au moins la moitié du texte à gauche ; s’agissant d’un linteau de porte, on doit admettre qu’il dépassait 1,50 m. Il faut donc imaginer d’assez longues lacunes à gauche.
16L. 1 : ce que j’avais pris d’abord pour Ο initial est peu sûr. Les trois lettres CΤΑ sont liées. Il y a, à la fin de la ligne, un signe qui ressemble à un signe d’abréviation.
17L. 2 : on devine la fin du Μ initial.
18L. 3 : sans doute un grand Υ au début. On devine la jambe d’un Α à la fin.
19L. 4 : Ν̣ au début ; ensuite, un Δ assez maladroit, écrasé, suivi d’un I ; on attend à cette place le début de la date : soit [ἰ]ν̣δ(ικτιῶνος) Ι του, soit [ἰ]ν̣δι(κτιῶνος) τοῦ, mais cette seconde solution obligerait à placer le chiffre de l’indiction avant la mention de celle-ci, ce qui n’est pas de règle. Le I, qui est assuré, ne peut être le bon chiffre car la 10e indiction ne correspond à aucune année de la décennie ; je préfère considérer ce I comme fautif pour le chiffre comme je m’en expliquerai plus bas. À la fin, on lit sans difficulté ΥΞ, mais il peut manquer une lettre à droite.
[- - -]Α̣CΤΑ
[- - - τῆς ἁγίας] μ̣ονῆς Αταους Α [-]
[- - σπουδῇ το]ῦ̣ θεοφιλ(εστάτου) Νετιρα
̣[- - - ἰ ]ν̣δ(ικτιῶνος) Ι τοῦ ἔτους υξ[.]ʹ
« … du saint monastère d’Ataô … par le zèle du très aimé de Dieu Nétiras … au temps de la … indiction, l’an 460/469 ».
20Le nom du monastère qui pouvait paraître douteux dans l’inscription de Kafr au vu de la copie d’Ewing est confirmé par le nouveau texte : c’est bien Αταους au génitif.
21À la différence du texte de Kafr, on ne sait quel est l’objet de celui-ci, mais deux indications paraissent claires même si elles ne sont que partielles sur la pierre. D’une part, un responsable du couvent — sans doute l’archimandrite, car l’épithète θεοφιλέστατος convient bien à cette fonction — est mentionné à la fin de la ligne 3 : son nom se lit pratiquement en entier, y compris le début de la jambe gauche du A final, et c’est Νετιρα au génitif, Νετιρας au nominatif. Comme il s’agit d’un nom plutôt rare, on n’hésitera pas à y reconnaître le prêtre et archimandrite de la Lettre, car il faudrait une coïncidence extraordinaire pour que deux monastères situés dans deux villages homonymes possèdent tous les deux un monastère dirigé par deux archimandrites homonymes, et à la même date.
22Car la pierre porte une date à la fin. Celle-ci est donnée dans l’ordre décroissant, le plus courant, soit la décennie 460 dans l’ère de la province d’Arabie. Comme il faut ajouter 105 à ce chiffre pour obtenir la date en ère chrétienne, l’inscription est datée entre le 22 mars 565 et 21 mars 574 (l’année commence le 22 mars en Arabie). Le chiffre de l’indiction étant absent, on ne peut préciser davantage : la décennie en question commence durant une 13e indiction (564-565) et se termine par une 7e. Rappelons que les spécialistes de la Lettre datent celle-ci autour de 570, peut-être 569-570. Ainsi donc, trois informations concordent presque exactement entre la Lettre et l’inscription nouvelle : le nom ʾAṭō/Αταους (gén.), l’archimandrite Neṭira/Νετιρας, la date autour de 570. Tout invite donc clairement à conclure qu’il s’agit bien d’un même couvent, d’un même archimandrite, à la même époque. Ceci peut être considéré comme acquis.
23Peut-on aller plus loin dans les restitutions ? Il n’est pas impossible que le nom complet du monastère, tel qu’il figure sur la Lettre, se trouve après la mention du nom de lieu. En effet, le Α qui occupe la fin de la ligne pourrait être le début de ἀββᾶ ἁγίου Μαξίμου, traduction grecque du nom syriaque abbas Mar Maximos qui figure dans la Lettre. Comme il ne peut guère y avoir plus d’une ou deux lettres à droite, la suite se trouverait donc dans la lacune de la ligne 3 à gauche. Cependant, on ne peut exclure une autre disposition du texte, sur deux colonnes séparées par une croix centrale, selon un dispositif classique des linteaux tardifs, même si l’on observe que c’est un autre choix qui a été fait à Kafr : le texte se lit en continu, de part et d’autre de la croix centrale. La présence d’une croix au centre, quoi qu’il en soit, limiterait la longueur des lacunes.
24Si l’on choisit de restituer le titre complet de Netiras, πρεσβυτέρου καὶ ἀρχιμανδρίτου, cela impose une lacune d’au moins une vingtaine de lettres et on doit imaginer que le texte se développait en continu sur toute la longueur du linteau. La mention de ce qui a été réalisé sous l’archimandrite Nétiras pouvait se trouver au début du texte.
25Reste la première ligne, qui semble plus ou moins centrée, et dont le sens nous échappe. La lecture même pose problème ; seules les lettres CΤΑ paraissent à peu près sûres, peut-être même Α̣CΤΑ. P.-L. Gatier nous a suggéré une invocation avec ἀναστάσεως, ce qui pourrait en effet convenir, mais D. Feissel propose, avec prudence mais sans doute avec raison, [Ἐπὶ τοῦ ἁγιωτ(άτου) πατριάρχου Ἀν]αστα[σίου]. On lirait donc ici le nom du patriarche d’Antioche Anastase Ier, en fonction de 559 à 570, puis après sa déposition par Justin II et le patriarcat de Grégoire Ier (570-593), à nouveau de 593 à 598. La seule objection que l’on pourrait présenter est que la pierre semble vierge après le second A, ce qui oblige à considérer que la fin du nom était gravée au début de la ligne suivante (car il n’est guère imaginable qu’il ait été abrégé), ou qu’il ait été effacé.
26Si l’on adopte cette solution, qui soulève un autre problème que l’on évoquera plus bas, la date du texte serait donc à chercher entre 564/565 et 569-570, soit entre la 13e indiction d’un cycle et la 3e du cycle suivant, réduisant ainsi la fourchette chronologique. Je crois que l’on peut réduire encore et écarter la 1re et la 2e indiction, car on voit mal que le graveur ait inscrit une haste droite au lieu d’un alpha ou d’un bêta. En revanche il peut soit avoir sauté le second chiffre des indictions 13, 14 ou 15, soit avoir confondu le gamma avec un iota. On serait donc soit entre mars 565 (début de l’année 460) et août 567 (fin de la 15e indiction), soit entre septembre 569 et août 570 (3e indiction à cheval sur les années 464 et 465 de l’ère provinciale).
- 16 IGLS II, 546, en 566-7 à Deir Qitâ, et SEG 42, 1335, en 593-8, à Abu Hamsa.
- 17 IGLS V, 2125, corrigé par Feissel 2007, p. 319-334 (P.-L. Gatier, Bull. épigr., 2007, 1607 ; SEG 57 (...)
- 18 Sur ce patriarche d’Antioche, ami de Grégoire le Grand, cf. la rapide notice de Goubert 1967, p. 65 (...)
- 19 Ils empêchèrent ainsi Jacques Baradée de se rendre à la convocation de l’empereur à Constantinople (...)
- 20 Cf. Aigrain 1924, col. 1207-1212 ; Maraval 1998, p. 464-465.
- 21 Maraval 1998, p. 424-425.
27D. Feissel observe que le nom de ce patriarche n’est pas attesté en dehors des limites du territoire d’Antioche 16, mais que celui de Grégoire apparaît dans une inscription d’Aréthuse 17. Quoi qu’il en soit, ce ne serait pas un argument pour récuser la restitution car les noms des patriarches sont peu mentionnés en dehors de leur propre diocèse. Plus intéressante et intrigante serait la mention du patriarche chalcédonien d’Antioche dans un monastère qui professe le miaphysisme. Cela peut néanmoins se comprendre. En 566, l’empereur Justin II entreprit de négocier avec les chefs miaphysites les plus en vue, Jacques Baradée et Théodore, qui eurent des entretiens avec des théologiens chalcédoniens. Les discussions se poursuivirent en 567 ou 568 à Callinicum sur l’Euphrate, entre le patrice Jean Commentiolos d’une part et Jacques Baradée et Jean d’Éphèse d’autre part. Les évêques miaphysites demandèrent dans une pétition à l’empereur que la formule « une seule nature » figure dans le texte de l’édit en préparation, ou qu’au moins on en revienne à l’Hénotique de Zénon, ce qui équivalait à s’en tenir au texte de Nicée. À ces conditions, ils étaient prêts à reconnaître l’autorité d’Anastase d’Antioche, mettant ainsi fin à la double hiérarchie qui divisait les églises syriennes. L’inscription du tell Jefneh porterait témoignage de ce rapprochement ou de cet espoir d’accord 18. Cependant, cette mention reste surprenante car, d’une part l’accord n’aboutit pas avant 571 à un édit qui s’accompagna de l’arrestation des évêques miaphysites présents à Constantinople, d’autre part les moines semblent avoir été les plus farouches adversaires de ces discussions dont ils craignaient qu’elles n’emportent l’adhésion des évêques 19 à des thèses qu’ils jugeaient hérétiques (« les deux natures »), c’est-à-dire nestoriennes à leurs yeux 20. Il faudrait que notre inscription se situe dans une phase où l’espoir d’un accord était encore réel, soit un peu avant que les archimandrites d’Arabie n’envoient leur fameuse lettre aux évêques. Cela favoriserait donc plutôt la date la plus haute, en 466-467, plutôt que la plus proche de la Lettre, en 469-470. Car Anastase reste connu pour être un opposant farouche des thèses miaphysites : même si l’affirmation d’Évagre qu’il se serait opposé à un ultime édit de Justinien tentant un rapprochement avec les miaphysites est inexacte, il n’en reste pas moins que nombre d’évêques attendirent qu’il se prononce avant d’y souscrire. Mais avant qu’Anastase ne se prononce, Justinien était mort 21. On le voit, la restitution du nom du patriarche d’Antioche reste une hypothèse fragile. Si on l’acceptait, cela inciterait à considérer que les positions des monastères d’Arabie étaient peut-être moins monolithiques, au départ, qu’il n’y paraît dans le document de 570.
28Si l’on accepte nos propositions, cela pourrait donner en définitive un texte dont l’organisation générale serait la suivante (le début de la ligne 2 exempli gratia) :
[Ἐπὶ τοῦ ἁγιωτ(άτου) πατριάρχου Ἀν]α̣στά
-[σίου ἐκτίσθη ὁ ναὸς τῆς ἁγίας] μ̣ονῆς Αταους ἀ[β-]
[βᾶ ἁγίου Μαξίμου σπουδῇ το]ῦ θεοφιλ(εστάτου) Νετιρα
̣[πρεσβ(υτέρου) καὶ ἀρχιμ(ανδρίτου) χρ(όνων) ἰ]ν̣δ(ικτιῶνος) Ι τοῦ ἔτους υξ[.]ʹ
« Sous le très saint patriarche Anastase a été construit … du saint monastère d’Ataô de l’abbé saint Maximos, par le zèle du très aimé de Dieu Nétiras, prêtre et archimandrite, lors de la .. indiction, l’année 460/5 ».
- 22 Littmann 1905, p. 90, no 2.
- 23 D. Feissel nous signale l’évêque de Gaza Natiras, présent au concile d’Éphèse en 431 (ACO I/1/2, pa (...)
29Le texte recopié par Ewing à Kafr invitait naturellement à localiser le site de ʾAṭō à proximité de ce village. Le site était donc à chercher soit près de Kafr, soit, plus largement, aux alentours de Suweidā’. L’inventaire de Dussaud ne fournissait rien de satisfaisant, et son auteur n’a d’ailleurs pas cherché à localiser ʾAṭō puisque Nöldeke y avait renoncé. L’argument onomastique reposant sur le nom Netiras ne devait pas nous dissuader de chercher ailleurs que dans l’Hermon ou la Damascène car Naṭaru est attesté en araméen à Si‘ 22 et se trouve dans les inscriptions safaïtiques sous la forme nṭr. De plus, on possède des exemples de noms composés avec cet élément dans la région du Jebel al-ʿArab, comme Ναταρηλος, à Sleim (XVI, 90), à Canatha (XVI, 223), à Deir al-Khuleif (XIII, 9815). Ναταρος est attesté à Buraq du Trachôn (XV, 528 et 534), et Νατειρας à Gérasa (Welles 136 et 235) 23. La région de l’Hermon n’a donc pas l’exclusivité de ce nom. De plus, un archimandrite pouvait être originaire d’une autre région que celle où il exerçait ses fonctions.
30Avant même notre visite au tell Jefneh, j’étais donc convaincu qu’il fallait chercher ʾAṭō sur les pentes occidentales du Jebel al-ʿArab. Le secteur de Suweidāʾ ne manque pas de toponymes avec l’élément « deir », mais aucun ne présentait un nom qui permettait de localiser ʾAṭō ou Ἀτάω. La localisation désormais assurée du nouveau texte au sommet de la pente du tell Jefneh résout la question : le monastère de ʾAṭō se situe sur le versant ouest du tell Jefneh. Il est évidemment exclu que la pierre y ait été apportée d’ailleurs, à la différence de ce qui a pu se produire pour le texte de Kafr, qui a pu facilement descendre de la montagne. L’inscription de Kafr en effet a pu être apportée du tell Jefneh, même si l’on doit conserver l’hypothèse qu’elle a été gravée pour signaler un édifice situé dans le village de Kafr. En effet, elle se trouvait sur la porte d’un cellier appartenant au couvent, et ce cellier pouvait aussi bien se trouver dans un village situé en contrebas du couvent, au milieu des vignes qu’il possédait là, qu’à proximité immédiate du couvent lui-même : les vignes, aujourd’hui encore, montent à l’assaut du tell, faisant concurrence aux arbres fruitiers, mais l’altitude n’est guère propice à leur développement (fig. 6). On ne peut donc pas trancher entre les deux hypothèses.
Figure 6.
Champs et vergers sur les pentes ouest-nord-ouest du tell Jefneh, avec le Jebel Quleib au fond.
© M. Sartre
- 24 Hoyland 2009, p. 134 ; c’est déjà l’opinion de Aigrain 1924, col. 1210, qui identifie « Djefne » (n(...)
31Cette identification soulève immédiatement un nouveau problème. En effet, la Lettre porte sous le no 10 le nom d’un monastère de Gūfnat que R. Hoyland n’a pas hésité à localiser au tell Jefneh 24, le même que celui dont il est question ici d’après sa carte de la p. 122. Il a dû visiter lui-même le site où il a relevé « Nabataean, Roman and Byzantine ruins consisting of buildings and collapsed towers ». Comme il est douteux que le même site apparaisse dans la liste sous deux noms différents à quelques lignes d’intervalle, cela fait un nom de trop pour le tell Jefneh. Il me semble que le témoignage épigraphique doit l’emporter sur le rapprochement toponymique, car il est pratiquement exclu que l’on ait pris la peine d’apporter d’ailleurs l’inscription sus-mentionnée, pour la mettre au milieu d’un amas de pierres. On peut donc considérer comme acquis que l’inscription provient bien du site lui-même. Deux hypothèses peuvent alors être formulées. Soit le monastère de ʾAṭō est bien situé sur le tell Jefneh et il faut chercher ailleurs celui de Gūfnat ; le rapprochement toponymique ne serait donc pas un indice suffisant ; soit l’établissement du tell Jefneh est bien le monastère de Gūfnat de la Lettre, et il faut alors comprendre pourquoi un responsable du monastère de ʾAṭō y est nommé. En tout état de cause, la découverte du cellier dudit monastère dans une inscription de Kafr exclut que ʾAṭō soit situé bien loin de tell Jefneh. La première hypothèse me semble préférable, notamment pour les raisons philologiques mentionnées plus bas, mais on peut laisser la question ouverte.
- 25 Fisher 2011, p. 58 ; c’était déjà l’objet de Hoyland 2009, notamment p. 128-129.
- 26 Fisher 2011, p. 57-58, avec renvoi à la publication de Schlumberger 1939 ; il s’agit des inscriptio (...)
32Si l’on adopte notre première hypothèse, la localisation du couvent dirigé par Nétiras en un lieu portant aujourd’hui le nom de tell Jefneh permet une dernière observation. Dans un livre récent, Greg Fisher s’interroge sur la réalité et la nature du soutien apporté aux miaphysites par la dynastie jafnide 25. Alliés de Byzance, les Jafnides obtinrent que Justinien laissât consacrer évêques pour eux Jacques Baradée et son confrère Théodore. On en a déduit un soutien constant à tous les miaphysites de la région, alors que G. Fisher note que le seul monastère de cette obédience où soit établi un lien avec les Jafnides est celui d’Haliarum, c’est-à-dire de Qaṣr al-Ḥeir al-Gharbi, où deux inscriptions grecques mentionnent Flavius Aréthas (al-Harith) 26. Le lien étroit entre Jafnides et miaphysites qu’établit Jean d’Éphèse ne reposerait-il que sur ce seul témoignage concret ? En réalité le contenu des inscriptions ne prouve rien quant au soutien supposé des Jafnides au miaphysisme en général, et à ce monastère en particulier : c’est seulement le témoignage du respect porté à la dynastie par les responsables du couvent, sans doute lors d’une visite d’Aréthas pour la première inscription ; le second texte est une simple acclamation en l’honneur du phylarque, datée de 569, peu avant sa mort. Rien n’indique que les Jafnides aient financé ou soutenu le couvent.
- 27 Cf. Robin 2008 ; Fisher 2011, avec une importante bibliographie. Cf. aussi les actes du colloque Ge (...)
33Le nouveau document pourrait néanmoins conforter la tradition rapportée par Jean d’Éphèse, même s’il n’est pas davantage explicite que les textes de Qaṣr al-Ḥeir al-Gharbi, si du moins on admet que le tell Jefneh tire son nom de la dynastie jafnide 27. Le tell volcanique abritant le couvent n’aurait pas gardé la mémoire du nom antique de celui-ci, mais celle des Jafnides ; serait-il imprudent d’en conclure que ceux-ci en furent sinon les fondateurs, du moins les protecteurs ? Cela n’invalide pas le questionnement plus large de Fisher, mais apporte un élément de réponse en faveur de la tradition.
- 28 Que soit ici remercié Denis Genequand, qui a bien voulu faire une petite recherche étymologique et (...)
- 29 En arabe, jafanāt désigne le cep de vigne.
- 30 La même remarque vaut pour deux autres toponymes de la même Lettre. Elle mentionne un monastère Gop (...)
- 31 Sur la toponymie associée aux Jafnides, notamment les listes de Hamza al-Isfahani, Tarikh, remise e (...)
34Mais il faut rester prudent sur ce point d’étymologie, car les textes qui mentionnent les Jafnides ne font jamais usage de leur nom dynastique, mais toujours du nom propre de chacun de ses membres (Haretat, Mundhir, Na‘aman) 28. En fait, jefneh désigne en arabe un type de vigne, et la même racine se retrouve déjà en syriaque (gûpno’) pour nommer les vignobles comme me le fait observer J.-B. Yon, ce qui n’est pas sans rapport avec la réalité locale 29 puisque toute la région est couverte de vignes. Il faut donc peut-être s’en tenir à une explication plus terre à terre, mais plus vraisemblable, du tell « des vignes » 30, au moins jusqu’à ce que les spécialistes se soient mis d’accord sur la toponymie jafnide 31. S’il faut trouver un autre couvent « des vignes » pour le no 10 de la Lettre (Gūfnat), les sites propices à une telle appellation ne manquent pas.
- 32 Nous n’avons pas ici à nous prononcer sur la raison pour laquelle figurent dans cette Lettre des ar (...)
35Sauf erreur de ma part, nous avons avec cette inscription nouvelle la première attestation épigraphique d’un couvent et d’un responsable nommés dans la Lettre des archimandrites. Ce qui ne bouleverse certes pas nos connaissances sur ce document où subsistent encore bien des inconnues — plusieurs monastères restent à localiser —, mais ce type de conjonction entre textes manuscrits et épigraphie n’est somme toute pas si fréquent qu’on ne doive le signaler. La localisation précise du « saint monastère de ʾAṭō » dans la montagne à l’est de Kafr confirme, s’il en était besoin, que les monastères cités dans la lettre ne se situent pas seulement dans l’Hermon et la plaine qui s’étend à ses pieds à l’est, mais jusqu’aux marges orientales de la province d’Arabie 32. Pour les nombreux sites non encore identifiés, il faut donc conserver ouverte la possibilité de les retrouver en n’importe quel point de la province.
- 33 Dunand 1933, p. 236, no 145 (pl. 6) (SEG 7, 1131 ; IGLS XVI, 905) ; il s’agit d’un autel simple por (...)
- 34 Dunand 1933, p. 235, no 139 (pl. 1) (SEG 7, 1125 = IGLS XVI, 904).
36Les vestiges sont à un tel point détruits qu’il est bien difficile d’y reconnaître quoi que ce soit. Il me semble identifier une structure ronde (et Hoyland signale aussi des tours effondrées), mais il faudrait de lourds dégagements de blocs pour pouvoir deviner des structures. Cependant, deux éléments plaident en faveur d’une certaine continuité d’occupation. Hoyland mentionne des constructions d’époque nabatéenne, romaine et byzantine ; il tire sans doute cette conclusion de relevés céramiques. Mais cela renforce une indication fournie par M. Dunand. Celui-ci indique qu’un autel qu’il avait vu à Ṣāleḥ 33, village de montagne situé à 6 ou 7 km du tell Jefneh, était réputé venir de Djifnâ où l’on n’hésitera pas à reconnaître le tell Jefneh. Comme le même village a livré un autre autel semblable 34, celui-ci pourrait avoir la même provenance. Si les indications recueillies par Dunand sont exactes, cela pourrait signifier que le tell abritait, avant la construction du couvent, un sanctuaire païen, une sorte de haut lieu, dont les moines auraient eu à cœur d’effacer l’existence. Ce sommet qui se distingue de ceux des environs par sa double éminence et par sa prééminence avait en quelque sorte vocation à mettre en communication les hommes et le(s) dieu(x).