1Au cours du xxe s., quelques sites de Mésopotamie ont livré des séries importantes de décor de stuc, principalement des monuments de Ctésiphon, mais aussi ceux de Kish plus au sud de celle-ci, ainsi que quelques autres sites, beaucoup plus pauvres, comme Babylone. En Iran, une quinzaine de sites d’inégale importance étaient connus lorsque Jens Kröger publia en 1982 son ouvrage fondamental, Sasanidischer Stuckdekor. Tous ces monuments étaient situés dans la partie occidentale de l’Iran, dont les principaux étaient le grand sanctuaire de Takht-i Solaiman, en Azerbaidjan, et surtout plusieurs sites de la région de Ray au sud de Téhéran, et Damghan au sud-est de la mer Caspienne. Tous sont étudiés dans le livre de Jens Kröger dont la bibliographie s’arrête en 1980. En Iran, dans le Fars, l’ensemble exceptionnel de Hajiabad, panneaux et ronde-bosse, a été révélé en 1978, lors d’une seule campagne de fouilles de sauvetage sur un site déjà gravement endommagé. Du fait de la révolution iranienne de 1979, Massoud Azarnoush, le fouilleur, ne put poursuivre ses travaux. Après plusieurs articles, il publia une excellente synthèse en 19941. Cette même année, le Khorassan, à l’autre extrémité de l’Iran, livrait les premiers témoins de stucs sassanides. Trois des murs de la salle principale du monument de Bandian étaient recouverts de grands panneaux de décor figuratif. Depuis, d’autres documents ont été mis au jour. Ce sont soit des objets isolés issus de découvertes fortuites, soit des ensembles importants révélés au cours des fouilles de sauvetage très récentes dans la vallée de la Seymareh, dans la province du Luristan et d’autres dans la région de Kermanshah. Ce sont surtout ceux de la Seymareh et du Kermanshah que je présenterai ici avec des images de qualité que je dois à la générosité des fouilleurs, car les premières informations sont publiées seulement en persan dans des revues ou ouvrages collectifs très peu diffusés hors d’Iran et dont la qualité d’impression est parfois médiocre.
- 2 Azarnoush 1994 ; Callieri 2014.
2L’ensemble des documents trouvés en Iran, dont la majorité est étudiée ici par Jens Kröger, appelle quelques remarques d’ordre général sur la répartition géographique, la répartition dans le temps qui, si l’on suit J. Kröger, voit des périodes plus riches que d’autres au cours de l’époque sassanide, voire au début de l’époque islamique, enfin, le type et la fonction des bâtiments qui portent un décor de stuc. Ce ne sont pas seulement des résidences royales ou princières mais, pour certaines constructions, des lieux dont la destination pouvait être réellement religieuse et, pour d’autres, plus généralement cérémonielle. Sur ce dernier point, mes remarques bénéficient très largement de l’étude de J. Kröger déjà citée, ainsi que d’articles de celui-ci postérieurs à 1982, et de l’étude très récente de Pierfrancesco Callieri en 2014 sur l’art sassanide qui traite en particulier de l’architecture sassanide et des décors de stucs de Bandian et de Hajiabad. Entre ces deux dates, en 1994, a paru la publication de Hajiabad par M. Azarnoush2.
3La carte (fig. 1) mentionne les sites sassanides mais aussi d’autres qui ne sont pas ou, pour quelques-uns, probablement pas, de l’époque sassanide mais un peu plus tardifs. La carte est renseignée largement avec, d’une part, la mention de deux sites de l’extrême fin de l’époque parthe qui témoignent de l’origine du décor de stuc sassanide et, d’autre part, des sites dont la datation est encore imprécise, en particulier pour certains ensembles récemment découverts qui sont de l’époque sassanide tardive ou bien du début de l’époque islamique. Entre ces deux extrémités, certains ensembles très riches, comme Hajiabad et Bandian, sont certainement de l’époque sassanide, l’un et l’autre très probablement du ve s. La carte indique également des sites qui ont livré des documents très modestes et comptant quelques objets seulement, comme Suse ou Qasr-i Abu Nasr, ou même un seul objet connu, comme Naqsh-i Rustam, mais il fallait les mentionner.
Figure 1. Carte des monuments à décor de stuc dans l’Iran sassanide
© R. Boucharlat
- 3 Le décor en relief de Kuh-i Khwajah dans le Sistan, près de la frontière afghane, n’est pas pris en (...)
4Cette répartition, qui paraît très inégale au plan géographique, n’est pas surprenante. Globalement, elle correspond aux régions du peuplement ancien et moderne de l’Iran, la chaîne du Zagros au nord-ouest et à l’ouest, ainsi qu’au sud, la province du Fars, berceau de la dynastie sassanide. On note quelques témoins au sud-ouest, dans les montagnes et dans la plaine du Khuzistan, prolongement de la plaine mésopotamienne, et à l’opposé, au nord, à Damghan sur le versant sud de l’Elburz et, à 500 km encore plus à l’est, Bandian, sur le versant nord du Kopet Dagh, et Saraks ; ces deux derniers sites appartiennent déjà géographiquement à l’aire centre-asiatique méridionale3.
- 4 Ils sont exposés aux angles du grand bassin du palais dit « Chehel Sotun » à Ispahan.
- 5 Voir la carte des sites sassanides connus dans Boucharlat 2015, fig. 1.
5Deux points méritent d’être mentionnés. Le premier est l’absence de sites sassanides sur la bordure interne du Plateau iranien, alors que ces régions ont été occupées avant l’époque sassanide ou seront urbanisées à l’époque islamique. À cet égard, il suffit de mentionner Ispahan, la Gabae antique puis capitale à l’époque seljoukide. Pourtant, des chapiteaux sassanides y sont connus4. Est-ce le hasard des recherches ? L’explication me paraît insuffisante car des prospections assez nombreuses ont été réalisées depuis une quinzaine d’années dans ces régions5. L’autre remarque concerne l’ouest de l’Iran où le nombre de sites qui ont livré des décors de stuc est en forte augmentation du fait des nouvelles découvertes, comme on le verra plus loin. La proximité de la Mésopotamie, de Ctésiphon en particulier, peut expliquer la présence d’équipes d’artisans dans ces régions dès la fin de l’époque parthe et à l’époque sassanide.
- 6 Voir l’essai d’inventaire dans Boucharlat 2014.
6Dans l’ensemble du Ier millénaire, l’art du stuc de la période sassanide se distingue aisément de celui de périodes précédentes. Il faut souligner en effet la rareté ou l’absence de stucs à l’époque hellénistique et même au début de l’époque parthe. C’est peut-être le résultat du hasard ou de la vogue de ce type de décor, situation qu’il faut peut-être comparer à celle qui prévaut dans les régions occidentales du Moyen-Orient, mais cela correspond d’abord à la rareté des sites archéologiques connus des siècles pré-sassanides6. Les deux exceptions notables de l’époque parthe tardive au plus tôt sont Qaleh-i Zohak et Qaleh-i Yazdigird.
- 7 Kleiss 1973 ; Pohanka 1983.
- 8 Qandgar, Esmaili & Rahmatpur 2004. Voir Callieri 2014, p. 47.
7Qaleh-i Zohak ou Zahhak, en Azarbaijan, était daté autour du ier s. pour un pavillon en briques bien visible au bord d’une falaise7. Cette construction à quatre arches supportant une voûte fut longtemps interprétée comme un pavillon de chasse isolé. En réalité, il fait partie d’un ensemble architectural qui a été fouillé au début des années 20008. Parmi les vestiges qui couvrent une plus longue période que le pavillon déjà connu, la salle principale nouvellement découverte mesure une dizaine de mètres de côté et, en l’absence de piliers ou colonnes en place à l’intérieur, sa couverture devait être une coupole ou une voûte (fig. 2). La salle est entourée d’un couloir, l’ensemble correspondant alors à un plan typique dans le monde iranien de cette époque. Plus tard, à l’époque sassanide, le modèle évoluera vers la salle à coupole reposant sur quatre arcs et, le plus souvent, entourée d’un couloir. Deux exemples de chapiteaux de colonnes engagées proviennent du nouveau bâtiment de Qaleh-i Zohak, dont l’un d’eux a conservé les restes de peinture rouge et ocre (fig. 3a). Les éléments décoratifs sont nombreux, les représentations figurées encore rares, mais un panneau figure un homme armé, un autre un oiseau, peut-être un aigle, sur le dos d’un taureau (fig. 3b). Ce dernier a été considéré comme un indice de culte mithriaque et cette interprétation a été étendue au bâtiment lui-même, hypothèse qui reste à démontrer.
Figure 2. Qaleh Zohak : plan du bâtiment carré à décor de stuc
(Qandgar et al. 2004, fig. p. 228).
Figure 3. Qaleh Zohak : a. Chapiteau peint (Ayazi & Miri 2007, fig. p. 73 en bas) ; b. Plaque représentant un oiseau dressé sur un taureau (Ayazi & Miri 2007, fig. p. 72)
- 9 Keall 1977 ; Keall, Leveque & Willson 1980. Pour la date, le iie s. pour Keall 1977, p. 9, le iiie (...)
8Ces découvertes sont à rapprocher de celles de Qaleh-i Yazdigird, situé au nord-est de Sar Pol-i Zohab, tourné vers la plaine mésopotamienne. Parmi les constructions dispersées sur un plateau de 25 km2, le Gach Gumbad, daté des iie-iiie s., qui a fourni la plus grande quantité de stucs, offre un plan comparable à celui du bâtiment de Qaleh Zohak mentionné plus haut, avec ses murs animés de colonnes engagées et de niches aux arcades décorées9. Les fouilles ont produit quelque trois cents pièces de stuc d’une grande diversité, sous la forme de décor d’arcs sur des niches, des chapiteaux ornés de motifs géométriques et floraux et des plaques portant plusieurs personnages, ou bien assemblant sur un même panneau des personnages et des animaux. Ce bâtiment et son décor sont datés au tournant des périodes parthe et sassanide, iie-déb. iiie s., période qui pourrait être également celle du nouveau bâtiment de Qaleh-i Zohak.
- 10 Kröger 1982, p. 197-199.
- 11 Kröger 1993 : p. 63 ; id. 2005 ; Callieri 2014 : p. 53, 106 et 115.
- 12 Je reprends ici l’avis de J. Kröger, exprimé lors du colloque « Stucs d’Orient 2 » qui plus récemme (...)
9Pour les périodes sassanide et post-sassanide jusqu’au début du viiie s., les monuments sont répartis très inégalement dans le temps. Les iiie et ive s. sont peu représentés, sinon par les décors architecturaux, comme l’imitation des gorges égyptiennes de Persépolis à Firuzabad10. Du ive s. daterait le décor en stuc du temple de Mele Hairam à la frontière du Turkménistan avec l’Iran. Les documents très abondants et divers de Hajiabad ont été datés du ive s. par le fouilleur, M. Azarnoush, mais pourraient être aussi bien du ve s. selon J. Kröger et P. Callieri11. Le vie s. est représenté par Damghan ; cependant, la majorité du corpus est sassanide tardif et post-sassanide, puisqu’il appartient au viie ou même au début du viiie s., représenté par le riche décor des monuments bien connus de la région de Téhéran, à Nezamabad, Tepe Mil et Chal Tarkhan. Ce serait également la date des ensembles récemment découverts à Barz Qavela et Qela Gowri, présentés ici12.
- 13 Le premier toponyme est transcrit Qavale, mais aussi Qawela ou Qawaleh, mais plus souvent Qavela qu (...)
- 14 Ces fouilles ont été imposées par la construction d’un important barrage sur la rivière Seymareh. L (...)
10Barz Qavela13 est un vaste site dans la partie occidentale de l’Iran, à 70 km à l’ouest de Khorramabad, dans le Luristan. Il est distant de Ctésiphon de 200 km environ. Repéré dès 2005, il a fait l’objet de prospections entre 2007 et 2009, puis de fouilles que je qualifierai d’intermédiaires entre fouilles de sauvetage et fouilles préventives entre 2010 et 2013 par des équipes iraniennes. Ont été partiellement fouillés un monument nommé dans les rapports Barz Qavela, et un autre, appelé Qela Gowri, qui est un lieu-dit à l’extérieur du même site14. Les deux ensembles sont datés de l’époque sassanide tardive selon les fouilleurs, ou peut-être au début de l’époque islamique, comme J. Kröger le proposait lors du colloque.
11D’après la prospection réalisée en 2009, l’agglomération de Barz Qavela s’étendrait sur 50 ha. Le rapport de la campagne de fouille de 2010 à Barz Qavela est encore inédit. Dans deux très courts articles, les fouilleurs mentionnent au total trente-trois fragments de stuc, les uns trouvés en prospection, les autres par des paysans ; des fragments proviennent de l’unique bâtiment fouillé, mais apparemment aucun n’était en place.
12La construction présente un plan original dans l’architecture sassanide mais reste très incomplet (fig. 4). Sur chacun des petit côtés, un portique à deux colonnes circulaires permet le passage vers la pièce principale en forme de « T ». Sur la barre verticale du T, une ouverture de chaque côté communique avec un espace ouvert qui est flanqué d’une petite pièce de chaque côté. Du côté nord-est subsistent les vestiges d’autres salles.
Figure 4. Barz Qavela : plan du bâtiment fouillé en 2010
(Garavand & Zeynivand 2014, fig. 3)
13Les stucs ressortissent de deux techniques, moulage et sculpture. Une tête féminine fragmentaire, de même qu’une représentation féminine complète, moulée sur un panneau carré (environ 30 cm de côté) bien conservé, sont interprétées comme des représentations d’Anahita (fig. 5). Est-il besoin de rappeler que c’est là l’interprétation traditionnelle de presque toutes les représentations de figurines féminines vêtues ou nues dans l’art sassanide, une explication aujourd’hui très contestée pour les « danseuses » qui figurent sur les vases en métal. Cependant l’hypothèse religieuse paraît plus plausible d’après la représentation hiératique de la figure complète, mais cela pose alors la question de la fonction du bâtiment qui est abordée plus loin. On trouve également des représentations d’oiseau, plus courantes dans l’art sassanide, par exemple sur une plaque de 30 cm de côté (fig. 6).
Figure 5. Barz Qavela : plaque de stuc de représentant une femme sous une arcade entre deux lions couchés
(Mahmoudi, Mansouri, Abdi et al. 2013, fig. 6 à droite)
Figure 6. Barz Qavela : plaque de stuc portant un oiseau dans un cadre de deux carrés décalés formant une étoile
(Garavand & Zeynivand 2014, photo 8)`
- 15 Hasanpour 2014a et 2014b ; Hasanpour & Hashemi 2016.
14Qela Gowri est situé à 400 m de Barz Qavela, sans que l’on sache si cette distance correspond à la mesure depuis le centre du site principal ou depuis la limite de la zone archéologique. Un bâtiment fouillé en 2011 et 2012 a été partiellement noyé, puis redécouvert, permettant une nouvelle campagne en 201315.
15Le bâtiment offre un plan très différent de celui de Barz Qavela, mais il est également très original (fig. 7). Il couvre au moins 35 x 20 m. Ouvrant sur une cour rectangulaire, un portique de 9 m de long et 3,90 m de profondeur, à deux colonnes de plan ovale, conduit par deux passages à deux salles barlongues parallèles longues de 7,20 m. Deux colonnes situées sur un des longs côtés, perpendiculairement au portique, appartiennent soit à un autre portique soit à un espace à colonnes qui resterait à découvrir. Tous les fragments ont apparemment été trouvés tombés sur le sol, sauf un gros fragment de colonne. On note la présence de niches sur les longs côtés des salles qui ne paraissent pas décorées (fig. 8).
Figure 7. Qela Gowri : plan du bâtiment
(Hasanpour 2014b, fig. 5)
Figure 8. Qela Gowri : vue du bâtiment vers le nord depuis le portique
(Hasanpour 2014a, photo 7)
16Le fouilleur, A. Hasanpour, a noté deux groupes de stucs, les uns décoratifs, les autres figuratifs, qui sont moulés, puis retaillés, ou bien ressortissant d’une seule de ces techniques. Parmi les stucs figuratifs, les représentations humaines sont assez peu nombreuses. L’un des fragments, large de plus de 40 cm, montre un personnage tenant une plante ; il porte un vêtement assez traditionnel dans l’art sassanide (fig. 9). Un buste de femme, le visage couvert, est aussi mentionné.
Figure 9. Qela Gowri : plaque fragmentaire montrant un bras de personnage
(Hasanpour 2014a, fig. 1)
17Parmi les figures animales (fig. 10), la représentation la plus fréquente est celle du sanglier, non pas représenté chassé, mais marchant. Cette iconographie serait alors un symbole de pouvoir, si l’on se réfère à l’image du sanglier dans l’Avesta. Parmi les autres animaux figurent des béliers couchés et des oiseaux.
Figure 10. Qela Gowri : sélection de fragments de stuc à représentations animales ou motifs décoratifs
(Hasanpour 2014b, fig. 6)
18Les motifs décoratifs géométriques sont très variés. Certains étaient appliqués sur des arcs, décorés de triangles, méandres ou successions de cercles et de gouttes. Les représentations de végétaux sont également abondantes, dont la vigne, souvent en entrelacs. Comme le note le fouilleur, ces motifs sont connus dans l’art sassanide tardif et au siècle suivant.
19Le fragment de colonne est la plus grosse pièce de stuc trouvée sur le site (fig. 11). Ce décor sur un plan courbe est fréquent dans la salle principale des bâtiments à colonnes d’Iran, à Damghan et sur les sites de la région de Téhéran, ainsi qu’en Mésopotamie, dans ceux qui sont appelés salles à piliers par opposition aux salles carrées couvertes d’une coupole, en général non décorées. Le fût de colonne de Qela Gowri porte un motif apparemment unique de losanges concaves emboîtés inscrits dans un cercle. D’après les fragments retrouvés, les chapiteaux étaient décorés de béliers couchés, tandis que la base était ornée de motifs floraux.
Figure 11. Qela Gowri : décor d’un fût de colonne du portique sud
(Hasanpour 2014b, fig. 4)
20Quelques fragments de stucs sont gravés et peints ; ils rappellent les stucs peints d’époque parthe de Qaleh-i Zohak ou Qaleh-i Yazdigird. Enfin des fragments sont des stucs moulés : moulures, parfois striées pour les corniches sur les murs et les encadrements de portes.
21Selon A. Hasanpour, Qela Gowri serait un petit palais ou une résidence noble, à la périphérie de la ville de Barz Qavela. Comme les fouilleurs du bâtiment de Barz Qavela, il voit dans certaines représentations des thèmes religieux. Peut-on envisager des thèmes religieux dans une résidence ou bien préférer voir dans cette construction un bâtiment de culte ? La question mérite une discussion qui est seulement effleurée à la fin de ces pages.
- 16 Morgan 1897, p. 365-373, fig. 221, Plan ville ; fig. 222, Plan et coupe maison reconstituée ; pl. 5 (...)
- 17 Garavand & Zeynivand 2014. Kröger 1982, p. 199-200, Abb. 129 et p. 262 note des parallèles avec des (...)
22Sur l’importance et l’identité de la ville dans laquelle se trouvaient ces bâtiments et leur décor, il faut évoquer la ville médiévale de Seymareh. Depuis plus d’un siècle, Seymareh était localisée à Darreh Shahr, un site proche, en aval de Barz Qavela, également près de la rivière éponyme. Jacques de Morgan s’y était arrêté en 1881 lors de sa fructueuse Mission en Perse. Parmi les décors en stuc très abondants qu’il avait observés dans les ruines de la ville, mais surtout dans un château érigé au-dessus de celle-ci, il n’avait donné qu’une planche d’échantillons relevés dans ce dernier16. Selon des observations récentes d’archéologues iraniens, ces décors seraient à dater de l’époque islamique, confirmant la datation proposée naguère par J Kröger pour ce site qu’il désigne sous le toponyme donné par J. de Morgan, Qalʿa-i Hazār Dār17.
- 18 Ces autels ou, plus généralement, supports en pierre ou en plâtre, en forme de sablier et décorés d (...)
23Palang Gerd est une construction située dans le sud de la province de Kermanshah, à une centaine de kilomètres au nord-ouest de Barz Qavela. Les fouilles préventives ont permis de mettre au jour un chahār tāq sassanide particulièrement intéressant du point de vue de l’architecture religieuse, mais aussi à cause de son décor de stuc. Ce type d’édifice, dont ont connaît actuellement plus de soixante exemples en Iran, est considéré depuis longtemps comme le modèle des temples du feu zoroastriens, d’après une théorie qui se fondait sur leur plan et leur élévation, conservée ou non, mais qui devait être une coupole. Sur un plan carré de 8 à 12 m de côté, sont élevés quatre piliers massifs reliés deux à deux à leur sommet par un arc. Les quatre arcs supportent une coupole. Ces bâtiments sont fermés, le plus souvent, par un couloir périphérique. La fonction de lieu de culte n’est prouvée que par les monuments fouillés, très rares entre 1965 et 1980, plus nombreux depuis les années 2000. Un autel central en forme de sablier dont la paroi est décorée de languettes, imitant peut-être un tissu plissé, témoigne de leur fonction cultuelle. Cette destination est confirmée par la présence de plateformes dans l’une des ailes, certaines supportant des tables, d’autres des petits piédestaux de même forme que l’autel ou différents de celui-ci. C’est ce que montre la partie centrale de Palang Gerd, avec la partie inférieure d’un support d’autel (du feu ?), large de 40 cm environ à la base, ainsi que de plateformes (fig. 12)18.
Figure 12. Palang Gerd : autel fragmentaire dans le temple
(Khosravi & Rashno 2014, fig. 4)
- 19 J. Kröger ne voit pas de parallèle à ce motif dans le corpus sassanide (communication personnelle, (...)
24Le chahār tāq de Palang Gerd est le seul, à ma connaissance, à posséder un décor de stuc qui, de plus, est appliqué sur un élément inconnu jusqu’à présent. En effet, dans le couloir périphérique, le long du mur extérieur et contre certaines faces des piliers quadrangulaires, sont aménagés des coffres en terre divisés en compartiments. Chacun de ceux-ci est décoré sur la paroi extérieure par une plaque de stuc de 50 cm de côté environ, décorée d’un grand motif circulaire, bordé d’un registre dentelé à l’extérieur qui entoure un registre de plusieurs rangs d’une feuille stylisée, peut-être une palmette (fig. 13). La cavité centrale du motif circulaire ne montre pas de trace de décoration19. Le caractère exceptionnel de cette découverte réside par ailleurs dans le contenu de l’un au moins de ces coffres, le mieux conservé ; il contenait en effet des ossements humains. L’association d’ostodāns (volume clos destiné à recueillir les ossements d’un corps décharné, la pratique funéraire normale dans le zoroastrisme) avec un temple du feu est donc attestée pour la première fois en Iran ; elle vient donner crédit à l’hypothèse émise par Mehdi Rahbar pour le bâtiment du Site A de Bandian, celle d’ostodāns pour des coffres situés dans une pièce jouxtant la salle du feu (infra).
- 20 Il est signalé dans une courte notice sur le site internet de l’Organisation culturelle du Patrimoi (...)
25Ce complexe architectural, dans la province de Kermanshah également, près de Gilan-i Gharb, est pratiquement inédit20. Il est signalé ici car il possédait une décoration murale de stuc qui malheureusement n’est pas décrite. Par ailleurs, qualifié de « Manor house » qui couvrirait 5 000 m2, il constitue un autre témoignage de l’importance de ce type de monuments sur le versant du Zagros, qui regarde vers la Mésopotamie. La construction est datée de la fin de l’époque parthe, peut-être, et de l’époque sassanide, mais elle est encore utilisée bien plus tard. La brève description qui en est donnée évoque le noyau des deux palais de Firuzabad : un grand eyvān — espace, en général voûté, totalement ouvert sur un petit côté — conduit à une salle carrée, couverte d’une coupole, entourée d’un couloir donnant sur des salles. Le décor de stuc n’est signalé que dans l’eyvān, comme dans les autres monuments sassanides, où il occupe de préférence ou exclusivement l’eyvān et, plus tard, la salle à piliers, également très ouverte à l’extrémité opposée à la salle carrée.
Figure 13. Palang Gerd : décor de stuc sur chaque coffre dans le couloir périphérique du temple
(Khosravi & Rashno 2014, fig. 3)
- 21 Photos des fragments, voir Kaim 2002, p. 218-220, fig. 9-11.
26Mele Hairam est également un temple du feu, situé à Saraks au Turkménistan méridional, à la frontière de l’Iran. Les fouilles polonaises (1997-2008) ont révélé un ensemble religieux complet, en briques crues, bien conservé. Pour notre propos, indiquons seulement que chacune des quatre salles est réservée à un usage précis. La salle du feu, dont la fonction est démontrée par un autel circulaire, est précédée par un espace partiellement ouvert, probablement un eyvān. Depuis cet espace, la vision de la salle du feu était partiellement occultée par une sorte de podium de forme parallélépipédique en argile, long de 3 m environ et conservée sur 0,90 m de hauteur. Le revêtement de stuc, partiellement en place mais majoritairement répandu sur le sol, montre un registre des rubans horizontaux aux extrémités trifoliées, noués entre eux, et ménageant des espaces remplis par des palmettes (fig. 14)21. Le temple a été en activité à partir du ier s. et abandonné ou condamné au ive s. Dans cette durée relativement longue, le décor de stuc n’est pas daté précisément. J. Kröger (voir sa contribution dans dans ce volume) propose le ive s.
Figure 14. Mele Hairam : reconstitution partielle du décor de stuc de la plateforme dans l’eyvān du temple
(Kaim 2002, fig. 11)
27Ce site est une découverte fortuite du début du xxie s., mais qui a été brièvement publiée en 2008. Dans l’est de la province du Khuzistan, dans le sud-ouest de l’Iran, au nord-ouest de la ville de Behbehan, près du village d’Argan, a été mis au jour une salle à colonnes ; celles-ci mesurent plus d’un mètre de diamètre et sont constituées de petites pierres liées au mortier de plâtre. On compte au moins trois rangées de trois colonnes, mais il faudrait en restituer une quatrième entre deux d’entre elles. Les limites de la salle ne sont pas connues, mais la superficie devait être de l’ordre de 300 m2. Ce type de plan est bien attesté à l’époque sassanide, peu en Mésopotamie (salle principale du Bâtiment II de Kish), mais beaucoup plus en Iran. C’est en effet le plan général de la salle à piliers de Damghan, dans le nord, et maintenant de celle de Bandian, Site C, ainsi que de celles des bâtiments des sites de la région de Téhéran. Toutefois, il faut noter que dans ces cinq exemples la salle comporte trois nefs, celle du milieu étant plus large, à la différence de l’exemple d’Asadabad à trois ou quatre travées d’égale largeur.
- 22 Voir Kröger 1982, Pl. 14, 4-5 pour des représentations d’oiseaux dans un médaillon, mais sans prove (...)
28Pour ce bâtiment, le seul élément de décor de stuc publié est la partie centrale d’une plaque dont il reste une partie du décor périphérique. Celui-ci encadre un médaillon circulaire entouré d’un cadre de perles. Dans le médaillon est représenté un oiseau, un thème fréquent dans l’art sassanide, ici un animal apparemment fantastique (fig 15)22.
Figure 15. Asadabad : fragment de stuc
(Zare & Atayi 2009, fig. 1)
- 23 Le plan, fréquemment reproduit, est complet dès la première publication. Voir Rahbar 1998, fig. 12 (...)
29Les découvertes récentes introduisent une diversité de plans insoupçonnée jusqu’à présent dans l’architecture sassanide de l’Iran. Aux bâtiments décrits plus haut s’ajoutent les deux bâtiments de Bandian, le complexe principal, Site A, daté du ve s., et la salle à piliers, plus récemment mise au jour, qui serait du vie s., contemporaine d’une reconstruction du bâtiment du Site A23. Il faut dire quelques mots de ce site pour accompagner des remarques présentant les fonctions possibles des bâtiments à décor de stuc.
30Dans le Bâtiment A de Bandian, la salle principale est la seule dont les murs sont décorés de stucs. Elle est rectangulaire, mesurant 10 x 8,50 m environ, totalement ouverte sur un petit côté. De ce point de vue, cet espace se rapproche de l’eyvān. Les murs des trois autres côtés sont entièrement recouverts de panneaux de stuc figuratifs, malheureusement arasés à 0,60 m de hauteur par les travaux agricoles qui ont provoqué la découverte du site. À l’intérieur, quatre colonnes circulaires de 0,55 m de diamètre reposent sur une plinthe carrée à degrés. Erigées en pierres noyées dans le plâtre, elles sont conservées sur moins d’un mètre de hauteur. Le revêtement de stuc montre une alternance de palmettes et de tresses entrelacées (fig. 16). Des fragments épars pourraient être des restes de chapiteaux décorés24. Le sol de la salle ne montre aucune trace d’installations.
Figure 16. Bandian : reconstitution du décor des fûts de colonne de la salle principale du Bâtiment A
(Rahbar 2008, fig. 7)
31À l’arrière de la salle principale, on accède à une très petite salle cruciforme au centre de laquelle se dresse encore un autel du feu en plâtre. Les murs ne portent aucun décor. Cette salle communique avec une autre pièce dont un côté est occupé par des sortes de hauts coffres en plâtre ; ceux-ci ont été interprétés comme des ostodāns, mais aucun ossement n’a été retrouvé à l’intérieur. Bandian offre ainsi un plan très différent des exemples précédents.
- 25 Rahbar 2007, p. 466 ; Rahbar 2011.
- 26 Rahbar 2011.
32Le bâtiment du Site C, à plus de 100 m de distance du Site A, comporte une grande salle de 13,5 x 24 m au moins, à deux rangées de quatre piliers carrés en briques crues25. D’autres pièces ont été partiellement fouillées sur deux des côtés. Cette construction a été édifiée au vie s., puis modifiée au viie s., d’après des monnaies. Elle est à rapprocher des autres édifices sassanides à rangées de piliers ou colonnes. M. Rahbar ne signale pas de décor de stuc26.
- 27 Gignoux 2008.
- 28 Lorsque Ph. Gignoux a émis cette hypothèse, seul le Bâtiment A était connu.
33Pour M. Rahbar, le Bâtiment A est un temple. Les fidèles se réunissaient dans la salle tétrastyle et pouvaient adorer le feu à peine visible dans la petite pièce voisine, comme il est d’usage dans les temples du feu zoroastriens aujourd’hui encore. Dans la salle adjacente à celle de l’autel du feu, les coffres en plâtre auraient été des ossuaires. Une tout autre hypothèse a été proposée par Ph. Gignoux qui se fonde sur la lecture et l’interprétation des inscriptions en moyen-perse mentionnant un dastgird, un domaine27. Ph. Gignoux a voulu voir dans le Bâtiment A la demeure d’un noble, un aristocrate important du ve s., une résidence qui aurait possédé sa chapelle privée, la petite salle avec l’autel28. Ph. Gignoux s’opposait avec force à l’hypothèse des ossuaires dans la salle voisine, juxtaposition qu’il jugeait impensable à proximité du feu dans les pratiques zoroastriennes, d’après les textes. Depuis, la découverte des ostodāns de Palang Gerd a montré que cet interdit était tout relatif.
- 29 Un dakhma contemporain, une « tour du silence » zoroastrienne pour le dépôt des ossements humains a (...)
- 30 Cette hypothèse avait été exprimée par Kröger 1993, p. 63-64 ; Kröger 2006, p. 52 pour la salle aux (...)
- 31 Kröger 1982, p. 279 ; Kröger 1993, p. 65 ; Kröger 2005.
- 32 Callieri 2014, p. 64-67 et p. 79-80.
34Bandian est un dastgird, un domaine sur lequel ne subsistent que certains éléments. Les espaces entre les trois monuments29 qui pouvaient porter d’autres constructions plus légères ont été nivelés par la mise en culture. La découverte d’ostodāns dans le temple de Palang Gerd donnerait raison à M. Rahbar pour la salle à ostodāns, à côté de la salle du feu à Bandian. De plus, elle renforcerait l’hypothèse de P. Callieri qui voit dans le Bâtiment A, non pas un temple du feu, mais un monument destiné aux cérémonies en l’honneur des ancêtres défunts30. Un feu est généralement présent dans ces célébrations. Ainsi, la suggestion de J. Kröger, dès 1982, de voir dans les salles à piliers des monuments, souvent les seuls espaces décorés, des lieux de cérémonies collectives, soit pour une élite, soit pour la communauté locale, trouverait là une belle confirmation31. La fonction aurait été la même pour certains eyvāns des bâtiments de Mésopotamie. Cette hypothèse de lieux de cérémonies et les discussions qui ont suivi depuis 1982 sont clairement résumées par P. Callieri32.
35La présence, souvent très prégnante, de décor de stuc dans certaines salles pose la question de la fonction de ces bâtiments dont les plans sont si variés. La mise en œuvre d’un décor de stuc est un luxe certain, qui peut aussi bien indiquer une salle d’audience dans une résidence royale ou aristocratique qu’un monument religieux ou un bâtiment de cérémonies collectives, restreintes ou non à une catégorie de membres. Cette dernière hypothèse recueille de plus en plus l’adhésion, mais elle reste à démontrer et elle n’est sans doute pas applicable à tous les monuments.
36D’autres ensembles, comme celui de Hajiabad, auraient eu une fonction mixte, résidentielle, avec une chapelle privée, et cérémonielle, un lieu de réunion de la famille ou du clan du noble propriétaire pour rendre un culte des ancêtres. Qu’en est-il alors des bâtiments de Barz Qavela et de Qela Gowri ? Ce dernier est qualifié par A. Hasanpour de « Manor House », une hypothèse plausible, mais comment expliquer la présence répétitive de représentations que celui-ci, comme le fouilleur de Barz Qavela, identifie comme des représentations d’Anahita ? Une des clés de l’interprétation résiderait dans la localisation des décors, dont on ignore tout pour le moment. Si les motifs géométriques et végétaux appliqués sur des surfaces verticales ou sur des arcs peuvent être replacés comme décor dans les salles principales et le portique, les représentations de certains personnages, comme la déesse Anahita, selon l’hypothèse des auteurs, sont plus difficiles à expliquer dans un contexte strictement résidentiel. Aucune réponse ne peut être proposée avant la publication plus précise des données de fouille, qui indiquerait la provenance précise des dizaines de fragments retrouvés à terre : localisation dans les salles, emplacement sur les murs et agencement des panneaux.
37Les décors architecturaux en stuc récemment découverts sont non seulement de nouveaux témoins de l’art sassanide mais ils viennent nourrir le problème de la fonction des bâtiments qui les contenaient, qui ne peut plus être réduite à celles de palais ou de riches résidences. Pour certaines de ces constructions, la destination uniquement religieuse doit maintenant être prise en compte, comme à Mele Hairam, où seule la salle où prennent place les participants est décorée, mais non la salle du feu. À Bandian, le décor qui est, selon les panneaux, narratif épique, religieux ou aulique, n’est présent que dans la salle des cérémonies collectives. Le décor assez simple de Palang Gerd paraît réduit à l’espace où sont déposés les ossements, puisqu’il n’est pas fait mention de décor dans la salle du feu. Pour les deux ensembles de Barz Qavela, une fonction résidentielle est possible mais une destination cérémonielle n’est pas exclue. Il faut retenir enfin que le décor de stuc occupe exclusivement ou avant tout l’espace qui serait collectif ou réservé à un groupe, l’eyvān ou la salle à piliers. Les découvertes de la fin du siècle dernier et celles de ce début du xxie s. ont enrichi notre vision de l’architecture des bâtiments à décor de stuc mais, pour le moment, elles ont rendu plus complexes l’interprétation des plans eux-mêmes et celle du rôle des décors dans ces différentes constructions.
Je remercie très vivement M. Ata Hasanpour qui m’a autorisé à utiliser les originaux de Qela Gowri reproduits ici (fig. 7-11), ainsi que Mme Shokouh Khosravi et M. Asghar Rashno pour les photos de Palang Gerd (fig. 12-13). Ces plans et photos sont par ailleurs publiés à Téhéran. Pour ne pas alourdir la bibliographie avec trop de publications en persan qui sont peu accessibles, les références sont volontairement limitées, en particulier à celles d’où sont tirées les illustrations présentées ici.