- 1 Cluzan, Delpont & Mouliérac 1994, p. 418 (Qaṣr al-Ḥayr al-Gharbī). Abu Khalaf 1995, fig. 5 (Jérusal (...)
- 2 Hamilton 1978, p. 128. Des écrits abbassides livrent des indications sur les Omeyyades, mais l’aute (...)
1Caractériser le stuc d’époque omeyyade revient à tendre des passerelles archéologiques avec d’autres supports décoratifs muraux, tels que l’enduit peint, la mosaïque, la sculpture et le lambris1. Si le décor en stuc à l’époque islamique évoque généralement des compositions géométriques, souvent d’inspiration végétale, la figuration humaine et animale est très présente au viiie s. au Proche-Orient, parallèlement à celle que perpétua la peinture murale. L’analyse de ces décors très créatifs, et aux sources multiples, demeure complexe en l’absence de données descriptives ou stylistiques contemporaines. « Arabia bred no art historians », écrivait Robert Hamilton dans l’une de ses nombreuses études2.
- 3 Situés à l’écart des zones urbaines au début de l’époque arabo-islamique (1re moitié du viiie s.), (...)
- 4 Vibert-Guigue & Bisheh 2007.
- 5 Dans un but de complémentarité avec l’exposé de D. Genequand à propos de Qaṣr al-Ḥayr al-Sharqī, no (...)
2Dans le domaine de l’architecture privée, Quṣayr ʿAmra fut dès la fin du xixe s. le premier ensemble monumental à révéler en Occident la part figurée des décors3. C’est en effectuant un relevé complet de son décor à la demande de la Direction du département des Antiquités de Jordanie que j’ai abordé la question4. Il s’agit aujourd’hui de tenter de la cerner autour du matériau stuc à partir de trois monuments5 : d’abord avec le décor peint des bains aux proportions harmonieuses de Quṣayr ʿAmra, de telle sorte qu’en approchant ensuite la question du stuc au palais de Qaṣr al-Ḥayr al-Gharbī, des parallèles commencent à s’établir. On terminera avec Khirbat al-Mafjar, un établissement thermal aux proportions plus grandes que celles de Quṣayr ʿAmra. La troisième partie se focalise, d’une part, sur l’axe d’entrée des trois monuments (en termes de décors et de circulation des idées et du regard), d’autre part, sur ce que l’on peut déduire des correspondances entre décor stuqué et décor peint. En dernière partie est évoquée la figure plastique sous les Omeyyades, entre écriture et oralité.
- 6 Une maison de prince présente un décor architectural et figuré en stuc qui met en scène un personna (...)
- 7 Oleg Grabar a mis à plat les différents aspects du problème (Grabar 1987, chap. vi). Un parallèle e (...)
3Chaque monument est considéré dans le dernier état de décoration. L’hypothèse est que ces décors ne sont pas assemblés de n’importe quelle manière, même si une profusion de thèmes et de motifs a engendré des difficultés pour les associer avec cohérence. Ces imbrications résultent d’une période où un « air du temps », expansionniste et fortuné, a conduit à une expression sans limite dans l’architecture habitée (qasr) ou fréquentée (bains), avec des graduations, comme le montre la forme d’habitat princier intermédiaire récemment trouvée à Qaṣr al-Ḥayr al-Sharqī6. Dans les bains aux plus modestes proportions de Quṣayr ʿAmra, la multiplication des couvertures voûtées a accru le nombre de peintures ; un seul plafond sur la salle d’audience n’aurait pas suffi, alors que la division en trois travées (voûtées en berceau) a favorisé un vaste cycle ornemental7.
- 8 Politis 2012.
- 9 Une réalité souvent rappelée : Hamilton 1988, p. 86-91 ; Fowden 2004, p. 137.
- 10 Michel 2001.
- 11 Urice 1987.
- 12 Imbert 1995, p. 403-416.
4Si Quṣayr ʿAmra, édifice princier, privé et à vocation balnéaire, a fait l’objet d’une monographie en 1907, les stucs des installations omeyyades de Qaṣr al-Ḥayr al-Gharbī et de Khirbat al-Mafjar ont été connus et publiés respectivement en 1939 et 1959. Ces découvertes prestigieuses ne doivent pas en faire oublier d’autres. Elles jalonnent une tradition remontant aux périodes hellénistique et romaine, non sans avoir des sources orientales. En Jordanie, la technique du stuc a sans doute perduré sous les Byzantins8. Admiratifs des édifices chrétiens9, les Omeyyades se sont inspirés des ambiances visuelles qu’ils appréciaient10. L’influence mésopotamienne est présente à Qasr al-Harrāneh entre Amman et Azraq11. Ici le stuc prend des formes végétales que l’on retrouve dans des médaillons à palmettes moulés (fig. 1). Le stuc habille des angles de murs avec des écoinçons suspendus et les enduits environnants sont couverts de graffiti et d’inscriptions en noir12 ; une mention de passage est datée du lundi, trois nuits avant la fin de Muharram de l’année 92 (24 novembre 710) (fig. 2). À Hammam as-Sarah, des bains similaires à ceux de Quṣayr ʿAmra sont parvenus des stucs aux motifs géométriques familiers. Un morceau de marbre avec une trace de stuc atteste une mixité de techniques ornementales (fig. 3). À al-Mafraq a été dégagé un complexe palatial où s’élève une mosquée revêtue de stuc. Un mihrab orné à sa base de palmettes se dresse entre des pilastres et colonnettes (fig. 4). De part et d’autre se développent des panneaux à svastikas et rosettes encadrés par des bandeaux à chevrons et à tresse. L’ensemble a été modelé sur place.
Figure 1. Qaṣr al-Harrāneh : pièce à l’étage, haut de paroi décoré de médaillons à palmettes moulées
© C. Vibert-Guigue
Figure 2. Qaṣr al-Harrāneh : pièce à l’étage, écoinçon d’angle stuqué et inscription peinte
© C. Vibert-Guigue
Figure 3. Hammam as-Sarah : fragment de marbre portant l’empreinte d’un décor en stuc
© C. Vibert-Guigue
Figure 4. Mafraq : décor de stuc dans la mosquée omeyyade
© C. Vibert-Guigue
- 13 Syriens ou Palestiniens ? Phéniciens ou Araméens ? (Hamilton 1959, p. 292).
- 14 Né en 708/9, al-Walīd, écarté du pouvoir par son oncle Hishām, quitte la cour en 734 pour mener une (...)
5Les trois monuments de référence seront abordés de manière à mettre en contraste la peinture (Quṣayr ʿAmra) et le stuc (Qaṣr al-Ḥayr al-Gharbī et Khirbat al-Mafjar). Il s’agit aussi de comparer les décors de bains et de palais, en admettant une étroite association balnéo-palatiale à Quṣayr ʿAmra et à Khirbat al-Mafjar. Les bâtisseurs et les décorateurs ont innové en puisant dans un long passé créatif13. Le résultat se traduit par une grande salle d’entrée polyvalente qui est à la fois un espace de réception, un frigidarium, un salon, ou une salle d’audience. Souvent décrits comme isolés dans le désert, ces monuments sont proches d’oasis (Palmyre, Jéricho, Azraq) et de voies de passages. Prince et calife s’affichent en garants du maintien du pouvoir, tout en s’entourant de figures aux origines diverses. Les liens de parenté entre un oncle, le calife Hishām b. ʿAbd al-Malik (à l’origine des Qūsūr al-Ḥayr al-Gharbī et al-Sharqī) et son neveu al-Walīd b. Yazīd (le futur calife al-Walid II probablement propriétaire de Quṣayr ʿAmra) sont à mettre en regard pour l’étude de ces décors muraux14.
- 15 Des stucs sont apparus en ôtant les remblais des hypocaustes dans les années 1970 (fragments de cor (...)
- 16 De manière plus générale, on assiste depuis la fin de l’époque classique à un grossissement des mot (...)
6Répartis entre les steppes jordanienne et palmyrénienne et la vallée du Jourdain, Quṣayr ʿAmra, Qaṣr al-Ḥayr al-Gharbī, Khirbat al-Mafjar semblent se faire écho. Le premier, avec son décor peint, seulement souligné de stuc à quelques endroits15, permet d’aborder la figure monumentalisée en stuc, attestée dans une autre catégorie de ruines, plus grandes en termes de dimensions et de volumes architecturaux. Le caractère mégalographique des décors pourrait s’expliquer par le fait que l’élite omeyyade ne résidait pas en permanence dans ces domaines16. Leur visibilité passait par des représentations de grande taille et le stuc était préféré pour les extérieurs (en étant même polychrome) et pour les intérieurs de cours. L’enduit peint est cantonné aux intérieurs.
7Le décor peint de Quṣayr ʿAmra, des bains probablement élevés vers les années 730, est exceptionnel. In situ, son iconographie est un atout pour analyser des décors stuqués trouvés effondrés. Quṣayr ʿAmra livre le plus grand répertoire de peinture figurée omeyyade connu à ce jour, réparti dans la salle d’accueil, l’espace du trône et les trois pièces des bains (fig. 5). Des dizaines de tableaux s’offraient aux regards des baigneurs et visiteurs. Une multitude de thèmes (chasse, art, astronomie, culture) renvoie à la mythologie. Un ensemble de figures est destiné à magnifier la stature du maître des lieux.
Figure 5. Quṣayr ʿAmra : vue aérienne des bains, avec en regard des vignettes indiquant des décors peints intérieurs : a. Espace du trône ; b. Une des deux chambres symétriques ; c-e. Vues de la salle de réception ; f. Caldarium (précédé d’un tepidarium et d’une pièce à banquette)
© C. Vibert-Guigue
8Le regard passait de scènes d’intérieurs à des scènes d’extérieur où le thème de l’eau prédomine. Un bassin d’agrément aux faces décorées présente une belle surface bleue ; une eau poissonneuse attire des barques de pêcheurs ; sous la forme d’un filet discontinu, un bandeau bleu sert d’arrière-plan aux métiers qui composent la voûte dédiée aux représentations d’artisans. Des baigneuses usent du précieux liquide dans le tepidarium et le prince dans l’espace du Trône, tout en étant entouré d’une frise de perdrix, repose sur une composition marine.
- 17 Réalisé en 1997, cet essai a été présenté au colloque Paradeisos, genèse et métamorphose de la noti (...)
9Les tableaux appelant un cadre naturel (celui traversé par un wadi, propice à une végétation), et développant des aspects liés à la construction ou à la fréquentation de bâtiments, semblent ainsi pouvoir être rapprochés du proche environnement des bains élevés près d’un wadi (fig. 6.1). En décomposant les décors, une vue graphique cavalière a été réalisée à partir de scènes significatives17. La complexité de la grande salle d’accueil à trois travées est notable (fig. 6.2) et ses thématiques ressortent mieux en la décomposant de manière théorique en trois étapes (fig. 6.3-5) : le monde végétal (jardins à kiosque et félins), l’architecture (divers aspects sur lesquels nous reviendrons), et l’animation (le prince, sa cour, un vaste entourage).
Figure 6. Quṣayr ʿAmra : 1. Essai de mise en contexte des scènes peintes dans l’environnement des bains ; 2. Vue intérieure dans l’axe d’entrée, vers l’espace du Trône ; 3-5. Décomposition thématique de la salle d’accueil (dans l’hypothèse d’une cour, le bassin central s’inspire du tableau sur la paroi ouest) et de l’espace du trône
© C. Vibert-Guigue
- 18 Endommagé, le décor a été retouché lors des restaurations des années 1970. Dès les années 1990, lor (...)
10La voûte de la travée centrale dans la grande salle d’accueil intéresse notre propos (fig. 7 g.). Trente-deux niches à frontons abritent une quarantaine de figures18. Seule, en couple ou à plusieurs, une figure vendange, une autre tire à l’arc, une troisième joue du ʿoud, deux montent à cheval, etc. Des végétaux et des oiseaux (en écoinçons) animent les surfaces. Le décor se lit en se tournant vers l’ouest ou vers l’est.
Figure 7. Quṣayr ʿAmra : à gauche, voûte de la travée centrale restituée, présentation sous la forme d’un quadrilatère (hypothèse d’une galerie de cour) ; à droite, voûte de la travée aux artisans restituée, présentation sous la forme d’un quadrilatère
© C. Vibert-Guigue
11Le procédé innove en miniaturisant un espace non couvert, celui d’une cour dont les quatre côtés seraient repliés en fonction de la contrainte architecturale. La linéarité d’origine est reconsidérée en tant que décor de surface, et celle-ci est quadrillée afin de loger des niches à fronton. Voisine, la voûte aux artisans confirme ce principe (fig. 7 dr.). En quatre rangées thématiques, elle aligne des métiers d’artisans bâtisseurs travaillant la pierre, le fer, le bois et le mortier. Un quadrillage rappelant une voûte à caissons se superpose aux scènes, interrompant contre toute logique des actions.
- 19 Vibert-Guigue 1997, p. 354, pl. 189.
12L’hypothèse que la composition sur la voûte centrale simulerait une cour à portique munie d’une galerie à parapet décoré se défend d’autant mieux19 qu’il est possible d’y associer le tableau sur la grande paroi ouest voisine. Ici, une femme se dévêt près d’un bassin décoré, telle une Vénus admirée par une foule qui se presse à l’étage d’une galerie voûtée à caissons sur cour (fig. 8). D’une taille de 1,70 m environ, elle se dévêt près d’un bassin posé au sol. En arrière-plan à gauche, dans une surface réduite en quasi demi-cercle (80 cm de base pour 60 cm de hauteur), se presse une foule où le peintre a suggéré une trentaine de personnes retenues derrière un parapet à claustra.
Figure 8. Quṣayr ʿAmra : scène du bain palatial, paroi ouest de la grande salle
(d’après Vibert-Guigue & Bisheh 2007)
13Dépeintes à Quṣayr ʿAmra en de savants raccourcis répartis sur différentes surfaces murales, ces figures conduisent à réfléchir aux usages ou aux « cérémonies » dans les contextes palatiaux20. L’axe qui conduit de l’entrée à un renfoncement opposé pris au sens large (abside, alcôve, niche) sera pris en référence (fig. 9).
Figure 9. Quṣayr ʿAmra : coupe dans l’axe de l’entrée
© C. Vibert-Guigue
- 21 Des panneaux, claustras, frises, arcs, etc. en stuc sont répartis à l’entrée et dans plusieurs pièc (...)
- 22 Une étude détaillée permettrait de dresser un bilan sur ces stucs dont certains ont résisté à des c (...)
- 23 Les travaux d’Écochard et Saliby sont intégrés à la réédition des études de Schlumberger. Écochard (...)
- 24 Moderne, ce dispositif n’est pas loin de notre hypothèse à propos du décor de voûte à l’entrée de Q (...)
14À Qaṣr al-Ḥayr al-Gharbī, un palais édifié par le calife Hishām b. ʿAbd al-Malik (724-743), une intéressante analyse de situation apparaît, dans ce sens où des reliefs figurés en stuc sont répartis sur la façade d’entrée et à l’intérieur de la cour à portique21. Les salles à l’étage étaient remarquablement décorées, si l’on en juge d’après des morceaux de stucs et de peintures. Les observations de Schlumberger sur les stucs en façade et ceux donnant sur la cour ont conduit à des hypothèses de restitution difficilement vérifiables22. Des esquisses de restitution existent pour la façade, et le remontage de l’entrée du qasr du côté jardin de l’entrée du Musée national de Damas, à l’aide des stucs originaux (près de 50 000 fragments23) a contribué à une présentation en condition d’élévation réelle. Passé l’entrée du porche, le visiteur entre dans le musée où une partie du portique de cour a également été reconstitué avec son parapet en stuc24.
15Les données archéologiques les plus fiables concernent la façade d’entrée, plutôt que les parties hautes de l’intérieur du qasr, c’est-à-dire celles qui se trouvent à la hauteur des terrasses de couverture, au-dessus de la galerie supérieure au parapet stuqué.
- 25 Le buste et sa tête totalisent 84 cm de haut, pour 62 cm de large.
- 26 Schlumberger 1939, p. 349, fig. 21.
16La façade orientale du qasr présente en son centre deux demi-tours à merlons qui rendent majestueuse une entrée subdivisée en quatre registres (fig. 10). Au-dessus de la porte, un tympan aux écoinçons mosaïqués devait loger une représentation presque grandeur nature du calife, conservée en deux morceaux de stuc de 17 cm d’épaisseur25. Le stuc est rehaussé de peinture en fonction du degré de finition du modelage (fig. 10 dr.). Les vestiges de la tête couronnée montrent que si le nez est façonné, l’œil et le sourcil sont dessinés en noir sur des surfaces lisses. Sur le cliché, la partie basse du visage a disparu, mais Schlumberger évoque une couleur ocre et une barbe en collier. Les jambes légèrement infléchies, genoux éloignés mais pieds jointifs, suggèrent une position assise. La vue frontale, le costume (tunique et pantalon, galons perlés, rosettes) et la coiffe sont d’inspiration perse. D’autres figures sont logées à différents registres. Restitué en partie supérieure, un couple allongé rappelle l’iconographie des banquets palmyréniens (fig. 10 g. haut). Bien qu’exposés aux intempéries propres à la steppe (fort vent sableux, pluie d’orage, écart de température), ces deux reliefs de stucs étaient polychromes. À hauteur de l’arcature à frontons alternés se glissaient dans les écoinçons des bustes dont celui d’une femme26 (fig. 10 g. bas). Poitrine nue et collier au cou, elle porte une couronne godronnée décorée au centre d’un motif schématisé. Une sévérité naît du regard perçant, dû à des iris creusés et inclinés vers le bas, et d’une bouche à commissures pendantes. Des tresses prises dans le bas de la couronne tombent sur ses épaules. Sa main droite maintient la natte qui passe sur son sein. Un volatile niche dans l’autre main. Schlumberger la décrit ainsi « Enfin une femme aux seins nus, coiffée d’un calathos godronné, et probablement inspirée de quelque Atargatis à la colombe ». Dans une arcade un peu plus loin à gauche, un arbre déploie un beau feuillage alors qu’à sa base s’élève un rinceau de vigne à belles grappes. La vision d’un jardin irrigué et aménagé avec des pergolas, tel que le barrage secondaire monumental avec son lac en permettait l’aménagement et l’entretien, est peut-être ici évoquée afin d’amorcer une transition avec l’intérieur du qasr.
Figure 10. Qaṣr al-Ḥayr al-Gharbī : stucs figurés sur la façade d’entrée, dessin (d’après Schlumberger 1986, pl. 24), cliché d’un buste (d’après Schlumberger 1939, fig. 21) et clichés au Musée
© C. Vibert-Guigue
- 27 Il s’en explique, des indices existent, bien que faibles. Des dessins proposent cette hypothèse (Sc (...)
- 28 Abdul-Hak 1951, fig. 8.
17Schlumberger coiffe cette façade d’entrée d’un volume construit de 9 m de hauteur (coupole hypothétique comprise) par 16 m de long, qui occupe partiellement la largeur de la surface fournie par l’aile orientale du qasr27. Sur cette base, j’ai tenté une vue axonométrique (fig. 11.1), en m’appuyant sur une étude syrienne qui propose un emplacement à deux des trois reliefs stuqués28 (fig. 11.2).
Figure 11. Qaṣr al-Ḥayr al-Gharbī, stuc figuré à l’intérieur du qasr : axonométrie (hypothétique, d’après Schlumberger 1986, pl. 43) à l’aide de clichés (d’après Schlumberger 1986)
© C. Vibert-Guigue (11.12), H. Eristov (11.18-19)
18Selon cette restitution, l’entrée était surmontée en terrasse d’une sorte de « caisson » architectural, un lanterneau monumental à fenêtres périphériques qui éclairaient la salle à l’étage de l’entrée. Entre les figures tournées vers la cour, étaient exposés à l’air libre une figure trônant, une femme et un cavalier (fig. 11.3-5). Le personnage assis est vêtu d’une ample tunique à nombreux plis qui fait apparaître un bas de pantalon ; une polychromie rouge et verte s’observe ici et là. Un repose-pied à arcatures accompagne le siège muni de pieds tournés. Le cavalier est vêtu d’un pantalon dont il reste une jambe couverte d’un vêtement à plis et bordée par un carquois. La partie antérieure du cheval est légèrement redressée. Un personnage féminin a été restitué à droite du personnage assis. Poitrine nue, vêtue à partir de la taille d’un vêtement mettant en valeur la forme des cuisses, elle tient de la main droite un objet non interprété. Ces personnages relèvent d’une inspiration perse : malgré l’impression provoquée de prime abord par la figure assise, son bas de pantalon sassanide contredit son apparence romaine. Leur monumentalité les aurait rendus visibles depuis le fond de la cour, avec l’inconvénient de ne pas être à l’aplomb du bord de galerie, et à condition de se retourner en leur direction en levant la tête.
- 29 Les 36 entrecolonnements permettent d’envisager au minimum deux panneaux, soit 72 figures ; des par (...)
19Dans cette cour, des plaques stuquées animent les trente-six entrecolonnements du parapet supérieur (fig. 11.6-20). Il s’agit en partie de niches à frontons triangulaires ou cintrés, abritant des figures d’environ 40 à 50 cm de hauteur. Elles sont connues par une série de photos prises au moment de remontages au sol lors des fouilles, ou par des détourages de vues de fragments. La présentation qui suit dépend de l’état de connaissance de ces décors dispersés, sans plus de précision sur le nombre exact de figures29 et sur la part de fiabilité du travail de recomposition. L’absence du plan de chute dans la cour limite les analyses.
20Une plaque reconstituée montre un personnage trônant sous un baldaquin à colonnes et chapiteaux (fig. 11.6). Le visage barbu est tourné à droite vers un personnage qui a les bras chargés d’un animal dont il manque la tête ; une figure similaire indique un « capridé ». Les angles de la scène restituée sont encadrés par des gammadia sagittés.
21Trois figures isolées prolongent la série de figures assises. Un homme barbu est vêtu d’une tunique aux plis disposés en diagonale et qui le recouvre jusqu’aux mains et pieds (disparus) (fig. 11.8). Il se tient sur un siège à deux coussins plats. Des deux figures féminines, la première repose sur un siège bas sculpté à deux pieds (fig. 11.7). Trois coussins superposés lui redonnent une position haute. Une coiffure tressée entoure son visage où deux yeux, à la pupille profondément creusée, semblent regarder vers le bas. Un collier de perles rehaussé d’un cabochon central carré pend au cou sur une poitrine nue. La jupe forme un bourrelet à la taille avant de descendre en plis jusqu’aux chevilles. La seconde femme assise, acéphale, a été restituée avec des bras élevant d’un côté un fruit (ou un oiseau) et de l’autre une corne d’abondance surmontée de colombes (fig. 11.9). Semblable à la précédente, elle se présente avec une grappe de fruits à hauteur du second coussin et un collier aux perles plus volumineuses.
22Le goût pour des arcatures à frontons brisés ou arqués ressort (fig. 11.10-12). Un ensemble de plaques a été reconstitué autour du thème des porteurs d’animaux et de végétaux, auxquels s’ajoutent des porteurs de coupes garnies. D’autres compositions existaient (panneaux losangés couchés ou dressés, médaillons circulaires, animaux affrontés, etc.). Des figures masculines, debout, détachées de leur support, portent une coupe, un oiseau, etc. D’autres sont non identifiées, mais leur attitude esquisse un mouvement (fig. 11.13-17). On note un personnage entièrement nu (fig. 11.17).
23Le dernier « groupe » est constitué de trois bustes de femmes dont le style de la tête, légèrement pivotée, évoque un monde oriental-asiatique (fig. 11.18-20). La chevelure frangée dépasse d’une coiffe (turban ?) rehaussée d’une parure que complètent des boucles d’oreille, ainsi qu’un collier à médaillon floral. Elles élèvent d’une main, et à hauteur du regard, une grosse grenade. À la taille, leur jupe forme un bourrelet tressé, d’où le tissu s’épanouit en éventail. Deux petits pieds aux formes géométriques sont sur un repose-pied sans décor. Pour deux d’entre elles, un siège à deux coussins plats est conservé.
24Historié, ce parapet évoque la composition peinte sur la voûte de la travée centrale des bains à Quṣayr ʿAmra (fig. 7). Dans des niches, des attitudes se retrouvent, avec le geste de porter quelque chose ; ou bien une gestuelle est stoppée dans un instant dont la signification nous échappe. Le nombre de positions assises sur du mobilier est intéressant. Des rapprochements sont à établir avec l’espace du Trône des bains. Devant le prince trônant, des personnages féminins dénudés jusqu’à la ceinture occupent une arcature (fig. 9, alcôve à g.). Une d’elles porte une corne d’abondance d’où sortent des colombes. Un groupe de gardes est posté sous une autre arcade.
- 30 Hillenbrand 1982, p. 12. Un goût précisé dans le Kitab al-Aghanῑ (Abuʾl-Faraj al-Isfahani, VI, 129, (...)
25Khirbat al-Mafjar est un vaste complexe associant un qasr, une mosquée, un bain et un pavillon-fontaine dans une cour (fig. 12). Le bain aurait été conçu par al-Walīd b. Yazīd, déjà rencontré à Quṣayr ʿAmra, sans doute du temps du califat d’Hishām. Un somptueux porche stuqué marque l’entrée des bains (fig. 12.4). En façade, un étage est matérialisé par une architecture à colonnes et niches (fig. 12.2). Au centre, un calife de 1,50 m de hauteur est campé sur un trône gardé par deux lions (fig. 12.3). R. Hillenbrand reconnaît le goût coloré pour les vêtements30 : « and it is perhaps no accident that minute traces of a floral pattern have been detected on the trousers of a caliphal statue which in lordly isolation dominates the entrance to the great bath hall at Khirbat al-Mafjar ».
Figure 12. Khirbat al-Mafjar : décomposition de certains décors en fonction du plan, d’élévations et de clichés
(d’après Hamilton 1988)
- 31 Des béliers, plutôt que des gazelles ou moutons ? (Hamilton 1959, p. 240).
- 32 De petits motifs apparaissent sur la jupe (Hamilton 1959, fig. 168).
- 33 Hamilton 1959, p. 232, pl. LVI, 1. Cette association fait penser à celle visible en peinture dans l (...)
26Des panneaux de stucs géométriques et végétaux complètent le cadre architectural. Des béliers s’intercalent dans cet ensemble et les deux retombées de l’arc brisé de l’entrée sont anthropomorphes (avant-bras dont la main tient un bouquet). L’intérieur du porche est rehaussé de stucs figurés à hauteur du passage du plan carré à la coupole (fig. 12.4, fig. 12.7). Avec hardiesse, les stucateurs ont disposé des « athlètes », des frises de quadrupèdes31 et de perdrix (fig. 12.4). Plus haut, des femmes poitrines nues32 et un fantassin entièrement peint logent dans une série de niches33 (fig. 12.5-6).
- 34 Le hall aurait été transformé en frigidarium, avec la pose d’un bassin et l’adjonction d’une partie (...)
- 35 Hamilton 1959, p. 236-237. Le renvoi à une figure tenant une balle n’est pas clair (pl. LVI, 5), en (...)
27Le porche ouvre sur un grand hall de réception orné de colonnes et de mosaïques34. Il donne ensuite sur un diwan, où le stuc se déploie de manière fastueuse, et sur des pièces thermales. À l’extrémité opposée à l’entrée, une abside est ornée d’une chaîne à sept maillons suspendue à la clé de voûte dont le voussoir correspondant avait été prévu plus grand pour une sculpture dans la masse (fig. 12.8). Ce pendentif symbolique, d’inspiration sassanide, rappelle les prouesses des architectes, artisans, peintres et stucateurs. Ces derniers avaient été mis à l’épreuve avec les « athlètes » en stuc, maintenus aux écoinçons de coupole. Leur position illusoire en pendentifs illustrerait pour Hamilton la naïveté des stucateurs, conjuguant de manière conflictuelle la notion d’Atlas, ou de Cariatide, avec celle de jongleur35.
- 36 Soumise à l’équipe de fouille lors de notre séjour en Jordanie, ce parallèle est signalé sans plus (...)
- 37 Humbert 1997, p. 161. Le propriétaire du qasr, Saïd, était l’arrière petit-fils du troisième calife (...)
- 38 Maršak 1990, p. 303.
- 39 Une nouvelle étude des matériaux permettrait de vérifier si l’emploi de moules a été nécessaire pou (...)
- 40 Vibert-Guigue 2013, fig. 19.
28L’attitude de ces figures est à rapprocher d’une découverte à Mafraq, une résidence omeyyade au nord-ouest de Quṣayr ʿAmra36. Des moules en bronze zoomorphes, dégagés dans une resserre du qasr, ont servi à cuire des pains (ou une autre pâte) en forme de bélier et d’éléphant37 (fig. 13 g.). Or des figurines similaires apparaissent sur des peintures d’Asie centrale de la même époque : un couple de divinités élève des coupelles où reposent un petit chameau et un petit bélier38 (fig. 13 dr.). Faut-il voir dans la couronne de quadrupèdes à Khirbat al-Mafjar l’idée d’un plateau (en quelque sorte ajouré), porté par des serviteurs vêtus d’un « pagne » de bain39 ? Le stuc monumentaliserait en relief une scène connue en peinture. Un phénomène similaire d’agrandissement de motif a été mis en évidence au réservoir omeyyade d’Ayn as-Sawdā à l’oasis d’Azraq, à 22 km de Quṣayr ʿAmra. Des blocs de basalte sculptés formant une composition circulaire (3,10 m de diamètre environ) reproduisent un décor dans le style de celui de la vaisselle de luxe sassanide40.
Figure 13. De gauche à droite : moule zoomorphe (bronze de Mafraq, d’après Humbert 1997, p. 166) ; détail de la couronne de béliers (stuc à Khirbat al-Mafjar, d’après Hamilton 1959, fig. XLIV, 4) ; peinture de Pendjikent (détail restitué, redessiné d’après Maršak 1990, fig. 13)
Figure 14. Comparaison des trois monuments étudiés à travers une coupe dans l’axe de l’entrée
© C. Vibert-Guigue
29L’axe d’entrée de Qaṣr al-Ḥayr al-Gharbī, de Khirbat al-Mafjar et de Quṣayr ʿAmra atteste un cheminement privilégié. Il introduit l’idée du rassemblement, voire d’une foule, dans un espace couvert ou non, voire également une cour à portiques, autour du thème souverain que sont les califes et les princes entourés de femmes et de soldats. Ou bien l’axe linéaire aboutit à une abside ; ou bien un retournement du regard est nécessaire une fois dans la cour (Qaṣr al-Ḥayr al-Gharbī). Si en façade un calife domine le paysage steppique par lequel on accède à son domaine, côté cour, une seconde représentation le montrerait embrassant du regard la foule qu’elle peut contenir et que la variété de figures de stuc en galerie évoquerait. Quṣayr ʿAmra résumerait ce phénomène, l’abside face à l’entrée simulant un espace du trône qui, sans l’aide des peintures, n’aurait jamais été perçu avec autant d’évidence.
30En stuc ou en peinture, dans un palais ou un bain (voire un « bain-palais »), élaboré par un calife ou un prince prétendant, ce dispositif fait appel à une répartition de figures et de thèmes communs que nous avons tenté d’indiquer sur les coupes schématiques, en retenant ceux qui sont répertoriés au moins une fois dans chaque lieu : souverain et thème du trône (A, ou A’ et A’’), paire de félins (B), perdrix (C), position assise ou couchée (D ou D’ dans le cas de banquette maçonnée), épouse, femme, concubine (E), soldat, garde ou cavalier (F), portique, arcature, niche (G) et foule, rassemblement (H, H’). Un vrai bassin est associé dans les trois cas. Il pouvait participer à l’effet de scénographie qui ressort des peintures de Quṣayr ʿAmra (fig. 8).
31La progression est en trois étapes : d’abord l’entrée (monumentalisée ou réduite au passage de seuil à Quṣayr ʿAmra), puis le grand espace d’accueil, couvert ou correspondant à une cour (la voûte de Quṣayr ʿAmra fusionne ces deux aspects) et enfin l’espace privilégié que représente le lanterneau, restitué en position dominante sur la cour de Qaṣr al-Ḥayr al-Gharbī, l’abside au pendentif sculpté de Khirbat al-Mafjar et l’alcôve peinte de Quṣayr ʿAmra.
32Dans un contexte monumental, le stuc introduit un effet démultiplicateur, simulant des événements où le thème de l’autorité transparaît sous divers habits. Une familiarité s’instaure avec des « sujets » qui apportent des biens terrestres, dansent, jouent de la musique. D’autres reposent sur des sièges à coussins. La récolte fructueuse, le troupeau constitué, l’abondance saisonnière, l’apparition de la beauté féminine autour de l’eau sont autant de signes d’une sociabilité en milieu steppique. Elle est au plus près des itinérants de tout rang social : nomades, caravaniers, constructeurs, artisans, artistes, troupes de comédiens, pèlerins, ambassadeurs, soldats, etc.
33Les peintures et les stucs étaient des accompagnateurs visuels dans ces constructions. Ils délivraient un message de bienvenue, à caractère politique et social, à toute personne familière des lieux ou invitée. Leur répartition d’un espace à un autre était propice à une mise en scène au service du pouvoir marwânide.
34Des différences techniques dues aux deux matériaux sont à noter. En peinture, d’un côté, des figures autonomes orientent le visiteur (avec une gestuelle appropriée) et, de l’autre, des scènes animées sont élaborées avec des arrière-plans (chasse, construction, rencontre, etc.). Ce sont des vues en perspective (d’intérieur), des compositions marines poissonneuses (natation et pêche), des vues paysagères (avec arbres, touffes végétales), etc.
- 41 « There is nothing suggestive of Islam or its government in the statuary within either building. Hu (...)
- 42 Par ses vastes proportions, le hall d’accueil faisait appel aux enduits peints (non figurés).
- 43 La composition végétale serait composée d’hommes et de bêtes : Hamilton 1959, p. 170 pl. XLII.1 ; T (...)
35Les figures de stuc n’atteignent pas cet élan scénographique41, puisque c’est le cadre architectural de la pièce qui les contextualisent. Elles surprennent en revanche par leur qualité plastique en relief, voire en ronde bosse, productrice d’ombres. Figées dans des niches ou dans des compositions à panneaux géométriques, elles élaborent ainsi une scénographie en relief, dès la façade d’entrée jusqu’aux pièces les plus prestigieuses (entrée et bain)42. Seule variante à Khirbat al-Mafjar, l’introduction du motif végétal très couvrant à travers de magnifiques rinceaux peuplés. Ils occupaient le rez-de-chaussée du porche des bains, ainsi que la coupole à l’étage43. Autres différences par rapport aux peintures, l’absence d’inscriptions et un manque d’inspiration mythologique. En revanche, la polychromie a rehaussé un très grand nombre de stucs à partir du moment où ils sont figurés (humains et animaliers).
- 44 Bisheh 1989, pl. 63a-e.
- 45 Arce 2009. Il s’agit d’un pilier hermaïque, qui serait selon l’inventeur une copie de la fin du iie(...)
- 46 L’encadrement de porte à rinceau habité sculpté à Qasr al-Hayr al-Gharbi est antique (Schlumberger (...)
- 47 Enderlein & Meinecke 1992, fig. 8. Une d’entre elles porte d’ailleurs une situle d’une manière comp (...)
36Le stuc omeyyade figuré se rapprocherait ainsi des installations des siècles précédents où la statuaire habitait des espaces aux parois décorées, servant en quelque sorte d’écrin. L’Antiquité tardive aurait perpétué aux yeux des Omeyyades ce type de dispositif, ce qui serait à confirmer en regroupant des exemples. En attendant, rappelons des remplois de sculptures antiques en ronde bosse à Hammam as-Sarah44 et dans une certaine mesure à Qasr al-Hallabat45, ainsi que le remploi de l’encadrement de porte sculpté à Qaṣr al-Ḥayr al-Gharbī46. La sculpture omeyyade en ronde bosse existe parallèlement : trouvées à Qasr al-Mushatta, des statues en pierre de femmes grandeur nature quasi nues sont un bon exemple47.
37À l’intérieur d’édifices prestigieux, le stuc et la peinture omeyyades rappellent en images la manière dont l’architecture palatiale et thermale était conçue selon un circuit. Diserts, les décors omeyyades éclairent celui qui l’emprunte sur ce qu’il convient de voir et de comprendre.
38Des thèmes picturaux communs présidaient aux rassemblements : l’hospitalité, la vitalité, l’abondance, etc. Le rôle des décors muraux omeyyades se placerait-il entre des questions d’écrit et d’oral48 ?
- 49 Sur le rapport oral/écrit voir « Mise par écrit et modes de transmission » (Borrut 2011, p. 14 et s (...)
39Riches d’une expansion rapide, les Omeyyades accompagnent l’évolution à laquelle ils doivent faire face par des séries de mesures à prendre ou à consolider : l’écriture arabe coufique, la monnaie, les textes religieux, etc. Une nécessité historiographique s’est fait sentir49 dont al-Zuhrī (670-741) a été une des chevilles ouvrières. Précepteur des princes héritiers, ses travaux ont été diffusés dans de nombreuses provinces. Le débordement d’images qu’offrent les décors muraux en milieu privé correspondrait-il à l’enseignement d’une personne versée dans ces domaines artistiques, l’équivalent d’une personnalité telle que celle de al-Zuhrī ?
- 50 La question de la memoria sous les Omeyyades (Borrut 2011, p. 168-184).
- 51 Rappelons la place des inscriptions peintes : elles accompagnent des figures de manière didactique (...)
- 52 Michel 2001, p. 55.
40À ces défis se superposaient des questions de légitimité et de succession : al-Walīd b. Yazīd s’estima victime d’un complot, accusant al-Zuhrī d’avoir contribué à son éviction de la cour à Rusafa, alors qu’il était pressenti pour succéder à son oncle Hishām. La steppe n’était sans doute pas muette et sans histoire. Des événements s’y déroulaient bruyamment, chacun contribuant à les valoriser en termes de dons, d’échanges et de contacts. Il en subsisterait des images qui ont dû forger les mémoires50. Dans cet ordre d’idée, l’aspect encyclopédique qui ressort des peintures de Quṣayr ʿAmra instruisait les baigneurs comme les jeunes princes et princesses51. Les impressions visuelles, olfactives, sonores activaient leurs sens, dans des bains où tout un mobilier (banquette, coussin, linges) et articles de bain (parfums, savons, etc.) aidaient à forger les corps et les esprits. Par comparaison, les mosaïques figurées byzantines des églises représentaient déjà des métiers, des activités, des ethnies, un bestiaire, etc. L’idée d’un espace réservé aux fidèles apparaît ainsi avec le quadratum populi52. En remontant le temps, rappelons la « foule de regards » que représentent les nombreux masques, têtes et statuettes de stuc ornant une construction romaine proche de la source Efqa à l’oasis de Palmyre (voir la contribution de N. Blanc dans ce volume).
41Autant de traditions que des générations d’artisans ont perpétuées, avec une nouveauté depuis l’Antiquité, celle d’une riche polychromie sur de grandes compositions à reliefs d’inspiration humaine et animalière. Les stucs de taille plus petite semblent être restés blancs, sur le parapet de Qaṣr al-Ḥayr al-Gharbī par exemple, ainsi que sur les compositions géométriques (orthostate, arc, claustra).
42Hommes et femmes, celles-ci étant vêtues ou buste nu, sont concernés. La polychromie semble avoir été proportionnelle au rang des figures ou de la composition monumentale à laquelle elles appartenaient. Cette polychromie concerne les vêtements portés (tunique, pantalon, jupe, robe, etc.), sans exclure une couleur additionnelle, avec une chevelure noire par exemple, pour les corps laissés blancs. Des fonctions ou des positions sociales s’afficheraient ainsi : membres de la famille, familiers, population assujettie, porteur de dons, etc.
- 53 La question des trônes avait été discutée par O. Grabar dans sa thèse dès 1955.
43Une hiérarchie se dessinerait-elle à Qaṣr al-Ḥayr al-Gharbī à travers les figures assises ? (fig. 15). Elles trônent, elles siègent avec une graduation de situation (d’un étroit baldaquin à une assise à coussins, fig. 15.1‑3) ou bien elles sont assises sur des bancs à coussins (fig. 15.4-6). L’absence de dossier est un critère de différentiation mais, d’une part, la représentation du calife de façade ne montre aucun trône (seule la position des jambes le suggère), et la figure trônant (côté cour) est trop peu conservée pour vérifier la présence d’un dossier. Une notion de distanciation est autrement distinguable. L’importance des points centraux en façade (focalisant sur un calife ou un prince) se démarque des compositions linéaires, en introduisant un critère de hiérarchie sociale. Ainsi, sur le parapet, le mélange de genres augmente d’autant plus que la disposition en longueur s’accroît, l’effet de foule étant suggéré ; en corollaire, le rang décroît. Et si un baldaquin est représenté, on suppose qu’il aura occupé une position centrale sur un des côtés de la cour53.
Figure 15. Figures en stuc assises à Qaṣr al-Ḥayr al-Gharbī (d’après Schlumberger 1986 [15.3-5])
© C. Vibert-Guigue (15.1-2 et montage), H. Eristov (15.6)
44Le stuc figuré fait une apparition remarquable à l’époque omeyyade par ses proportions mégalographiques et par sa polychromie, des caractéristiques présentes également sur les peintures murales. Les sites extra-urbains omeyyades entrevus s’entrouvraient à certaines occasions pour une population environnante, dans des espaces spacieux, fermés ou ouverts. À Quṣayr ʿAmra, les volumes sont confinés, mais ceux qui étaient autorisés à pénétrer dans cet établissement découvraient un ordre de grandeur équivalent à partir des compositions picturales.
45La fonction balnéaire est étroitement associée à ces palais, même si parfois, pour des raisons d’approvisionnement en eau, les bains étaient éloignés des qusur. À Quṣayr ʿAmra, une sāqiya était tout à côté afin de mieux répondre à cette exigence de confort urbain, pourrait-on dire. Ici, on se dénudait pour ensuite mieux se revêtir. L’image de corps nus dans les petites pièces d’eau voisinait avec des images de corps à caractère officiel somptueusement habillés dans la grande salle d’accueil. Cette proximité est intéressante et le rapport au vêtement à travers le décor avait été esquissé lors de la communication. Les propriétaires des lieux se pliaient à des conventions et à des codes où la composante militaire n’était sans doute pas étrangère, des représentations de soldats et de gardes le laissent penser.
- 54 Al-Ṭabarī 1983, p. 173.
46Une chronique de l’historien abbasside al-Ṭabarī (839-923) a paru utile pour conclure54. À propos d’une expédition en Chine, on lit que le général Qotaïba, craignant l’arrivée au pouvoir du calife Souleyman (715-717), s’approcha de la frontière chinoise. Invité à se présenter au roi (curieux de ses intentions), il envoya douze de ses hommes, aux extérieurs distingués, sachant manier la parole et chargés de toutes sortes de vêtements. Ils se rendirent dans les bains, puis ils se présentèrent à l’audience royale entièrement vêtus de blanc et chaussés de sandales. De nouveau invités le lendemain, ils portaient des vêtements colorés et des turbans de soie. Une troisième fois conviés, les ambassadeurs revêtirent cuirasses, armures, heaume sur la tête, sabre sur le côté, et arrivèrent sur leur monture. Le roi comprit en interrogeant l’émissaire le plus intelligent de cette ambassade que celle-ci avait d’abord voulu montrer comment ils se tenaient devant des femmes et des enfants (en blanc), puis comment ils se présentaient devant un grand personnage (en beaux atours colorés) et enfin comment ils se préparaient au combat. Ainsi défié et répondant à la triple requête de Qotaïba, le roi de Chine leur confia une boîte d’or remplie de terre, quatre jeunes princes et de l’argent. À la réception des présents, Qotaïba foula la terre renversée du coffret, renvoya les princes après les avoir enchaînés, et leva pacifiquement le camp.