1La publication en 2008 du sixième volume des Fouilles de Byblos a constitué un événement, tant par le site dont il compose la monographie, incontestablement le plus prestigieux de l’âge du Bronze au Liban, que par l’impatience qu’il a suscitée. Surtout, il offre la possibilité d’une réévaluation de nos connaissances sur l’urbanisme et l’architecture de l’ancienne cité mais aussi sur les modalités et les rythmes de son développement 1.
- 2 Dans la littérature archéologique, l’Enceinte Sacrée est également qualifiée de temple Ouest (notam (...)
2Dans cette perspective, l’Enceinte Sacrée 2 de Byblos se révèle être un objet d’étude archéologique prioritaire, et ce pour deux raisons majeures.
- 3 Sur la question de l’interprétation de ce point d’eau comme un puits et non comme une source nature (...)
3D’une part, elle occupe une position centrale par rapport à la ville. Certes, pas la position centrale absolue, laquelle est détenue par le puits 3 de Byblos autour duquel l’ensemble de l’agglomération urbaine (quartiers, trame viaire) est structuré, mais sa proximité avec la source lui confère le statut d’édifice le plus central de la cité (fig. 1).
Figure 1.
L’Enceinte Sacrée et la source à la période du Sableux. Noter l’organisation de la voirie et des différents quartiers par rapport à la source (M : zone médiane ; P : zone périphérique).
D’après Lauffray 2008, p. 77
4D’autre part, l’Enceinte Sacrée constitue le plus ancien monument de la ville, puisqu’il s’agit de l’unique construction connue faisant le lien entre les périodes pré-urbaine et urbaine du site. En effet, si l’on suit la nomenclature adoptée par Dunand, ce temple apparaîtrait à la période de l’Énéolithique récent (milieu du IVe millénaire) pour être régulièrement réutilisé jusqu’à la fin du IIIe millénaire, à la période du Piqueté. Aussi est-il généralement considéré, en association avec la source qui lui fait face à l’est, comme le monument à caractère public autour duquel la cité s’est progressivement bâtie, conformément à un schéma de développement évolutionniste du type « du village à la ville ».
- 4 Il restera toujours une part d’ombre quant à la fonction exacte de ce monument que la majorité des (...)
5Bref, un monument religieux 4 singulier, doublement caractérisé dans l’espace (le plus central) et dans le temps (le plus ancien) comme pour souligner son importance historique capitale.
6Avant de mener une analyse critique de la proposition des fouilleurs, commençons par rappeler les principales étapes du développement du sanctuaire telles qu’elles sont aujourd’hui comprises.
Figure 2.
L’Enceinte Sacrée à l’Énéolithique récent (plan redessiné).
D’après Dunand 1973, p. 236-237
7En dépit de sa médiocre conservation, ce premier état de l’Enceinte Sacrée est le plus connu et le plus couramment référencé dans la mesure où il fut publié dès 1973 dans le cinquième volume des Fouilles de Byblos consacré aux niveaux préhistoriques du site. Les vestiges retrouvés, qui associent d’emblée les trois unités structurales élémentaires qui seront reprises au cours des reconstructions successives du monument, se présentent de la manière suivante :
8trois murs liaisonnés délimitant, d’après Dunand, la partie méridionale d’une pièce barlongue de 6,60 m de large environ (16-9). Un lambeau de sol revêtu d’une couche de gravier et d’argile blanc a été retrouvé dans l’angle sud-ouest ;
9une allée empierrée (16-10) dont seule la partie sud était préservée sur 9,40 m et qui mettait manifestement en relation la source et le temple ;
10une enceinte conservée sur un peu plus d’une trentaine de mètres formant un coude au niveau de l’angle sud-ouest du bâtiment. Au sud de ce coude, un passage (16-7) large de 2,50 m devait constituer une porte secondaire donnant accès à l’arrière du temple depuis le secteur sud du village. L’enceinte était rythmée de contreforts le long de sa face interne. Notons que pour ce premier état, Dunand a envisagé deux possibilités quant à la définition de l’espace sacré du sanctuaire, l’une intégrant la source, l’autre l’excluant.
Figure 3.
L’Enceinte Sacrée à la période Épi (plan redessiné).
D’après Lauffray 2008, p. 38
- 5 Pour faciliter la description, je conserverai au cours de cette analyse les termes cella et procell (...)
11Reconstruite au-dessus du temple énéolithique, l’Enceinte Sacrée de la période Épi dispose des mêmes unités structurales que précédemment. Une modification toutefois : l’enceinte présente un plan grossièrement ovale et se trouve dépourvue de contreforts (16-1). La porte secondaire située à l’arrière du temple n’existe plus. L’accès principal se fait depuis la source, exclue de l’espace sacré du sanctuaire, au moyen d’un passage en chicane (16-5). Au nord, une construction très abîmée, dont le mur sud est inséré dans le linéaire du mur de temenos, a été interprétée comme une chapelle (23-1). Le temple comporte désormais clairement deux pièces associées que les fouilleurs qualifient de cella (16-3) et de procella 5 (16-4), restituant ainsi un édifice de plan oblong avec accès coudé. Le nouveau sol du temple, en terre battue, se situe 40 cm environ au-dessus de celui de l’état précédent (Z 22.30). La petite pièce est accessible au moyen d’un empierrement, découpé de rigoles, de dimensions moindres que la rampe de la période précédente.
Figure 4.
L’Enceinte Sacrée à la période du Sableux (plan redessiné).
D’après Lauffray 2008, p. 81
- 6 Lauffray 2008, p. 81.
- 7 Lauffray 2008, p. 80.
12Ce troisième état reprend quasiment trait pour trait les éléments de l’état « Épi ». L’enceinte demeure strictement identique à l’exception du passage en chicane qui aurait été abandonné 6. Un empierrement massif en longe la partie du linéaire surplombant le cratère de la source et pourrait constituer un dispositif d’accès depuis le puits (16-2). Lauffray précise qu’une partie du linéaire oriental de l’enceinte longeant la source a été reconstruite à la suite d’un exhaussement du niveau de la cour dans cette partie du sanctuaire 7 même si, curieusement, le plan de l’état « Sableux » ne révèle aucune trace d’une telle reconstruction. La rampe d’accès s’élargit pour aboutir à un perron au pied de la procella (16-5). Pour la cella (16-3), deux sols sont associés à cet état, le premier (Sableux ancien) à Z 22.70, le second (Sableux récent, repris à la période Grosses Fondations), à Z 22.90.
Figure 5.
L’Enceinte Sacrée à la période des Grosses Fondations (plan redessiné).
D’après Lauffray 2008, p. 199
- 8 « Au cours d’un premier état, cette assise ne devait pas être enterrée, ni recouverte par des murs (...)
- 9 Lauffray 2008, p. 201.
13Cet état conserve des caractéristiques générales identiques à celles qui se sont imposées à la période Épi mais le plan du temple (16-3) apparaît pour la première fois dans son intégralité. Lauffray distingue deux états du monument à cette phase. Le premier, dont la superstructure aurait été — moment exceptionnel dans la séquence stratigraphique du monument — entièrement construite en bois, a pour seul témoin les vestiges d’une unique assise recouvrant les arases du temple Sableux 8. Un incendie y aurait mis fin. Le second état correspond à la reconstruction du temple en pierres avec un nouveau sol à Z = 22.90 9.
Figure 6.
L’Enceinte Sacrée à la période Piqueté (plan redessiné).
D’après Lauffray 2008, p. 329
- 10 Lauffray 2008, p. 327.
- 11 Lauffray 2008, p. 328.
14Le sanctuaire Grosses Fondations se poursuit au cours du Piqueté I, mais subit d’importantes modifications à partir du Piqueté II. En premier lieu, l’enceinte ovale disparaît et se trouve remplacée par une enceinte quadrangulaire 10. Le temple reprend sensiblement les mêmes dispositions mais le niveau de la cella est surélevé de 40 cm environ par rapport au niveau de la cour 11. D’autres modifications sont apportées à partir du Piqueté III, avec la reconstruction du temple et son déplacement de 2,60 m vers le sud du fait de la construction d’un nouveau bâtiment (16-5 et 6) au nord. La cella adopte désormais un plan carré en s’élargissant à l’ouest. Chacune des pièces possède dès lors son accès propre du côté est (16-32 et 16-34).
15Il n’est nullement dans notre intention de présenter une analyse exhaustive alternative de la séquence archéologique de l’Enceinte Sacrée. On se contentera d’insister, en les développant, sur une série de points quelque peu troublants dans la proposition de phasage actuellement admise, tant au niveau de la documentation scientifique adjointe au texte (plans et coupes) que de l’interprétation des données du terrain.
16Prenons les plans des états Épi, Sableux et Grosses Fondations (fig. 7).
Figure 7.
Plans de l’Enceinte Sacrée aux périodes Épi, Sableux et Grosses Fondations (plans redessinés).
D’après Lauffray 2008
17À propos du temple Sableux, Lauffray indique : « Elle [la cella] continue de servir avec un nouveau sol empierré exhaussé de Z 22.30 à Z 22.90. La procella, 16-4, est également conservée » 12. Aucune modification architecturale manifeste donc, juste un exhaussement de niveau de sol. Les plans illustrent cet état de fait, mais l’on comprend mal pourquoi la charte graphique utilisée pour la période Épi change, les murs du temple n’étant plus que détourés, comme s’il s’agissait de murs fantômes, quand ils étaient auparavant représentés en « pierre à pierre » schématique. Cette convention du dessin est d’autant plus curieuse qu’une représentation détaillée est maintenue pour un alignement de pierres situé le long du lambeau de sol retrouvé dans la cella (16-3), alignement relevant clairement du mur ouest. Comment comprendre dès lors cette différence de dessin, sinon comme une hésitation dans l’attribution des vestiges à l’un ou l’autre des états du temple ?
18Il en va de même pour l’enceinte ovale qui, à l’état Grosses Fondations, n’est plus que délimitée, à l’exception d’un mur curviligne marquant le passage en chicane situé au sud et donnant accès à la source, qui est représenté en « pierre à pierre ». Ce mur curviligne apparaît dès l’état Épi (16-2). Mais alors pourquoi est-il supprimé du plan Sableux ? Faut-il comprendre que ce mur, apparu à la période Épi, disparaît au Sableux pour réapparaître à la période Grosses Fondations ?
19On pourrait multiplier les exemples de ce type de singularités pour l’ensemble des plans de la séquence archéologique de l’Enceinte Sacrée. Retenons simplement que le choix d’une représentation graphique différenciée (jamais explicité dans le texte de la publication) ainsi que des anomalies dans l’attribution des vestiges à une phase précise reflètent une forme de « perméabilité » des plans les uns par rapport aux autres, témoignant peut-être de l’hésitation des archéologues à assigner fermement les vestiges mis au jour à une période donnée.
20On sait combien il est aisé de mettre les rieurs de son côté en tournant en dérision la méthode de fouille mise au point par Dunand. Quelles qu’en soient ses — nombreuses — limites, cette méthode a tout de même eu le mérite de nous fournir quantité de cotes d’altitudes et, en particulier, systématiquement, les niveaux de fondation des murs.
21Le tableau suivant (fig. 8) récapitule une série de cotes altimétriques disponibles pour la séquence de l’Enceinte Sacrée, cotes provenant du texte, des plans et des coupes publiées dans la monographie.
Figure 8.
Cotes altimétriques disponibles pour la séquence de l’Enceinte Sacrée.
22Le point le plus saillant concerne l’enceinte : qu’il s’agisse de son linéaire oriental ou occidental, on constate une remarquable continuité altimétrique entre les périodes Épi et Piqueté. A l’ouest, le niveau des fondations, balançant entre Z 23.10 et Z 23.50 à l’Épi, se retrouve à Z 23.15 au Piqueté I-II. À l’est, le niveau passe, sur la même période, de Z 21.10/21.30 à Z 21.90. Pour une stratigraphie en contexte urbain se développant sur plus d’un millénaire, on ne peut qu’être saisi par la remarquable stabilité du niveau de l’enceinte en dépit des nombreuses reconstructions.
23Observons maintenant le niveau des fondations du temple. Il ne varie pas entre les périodes Épi et Sableux, ce qui va dans le sens des représentations en plan (fig. 7). En revanche, le niveau du sol monte, passant de Z 22.30 à Z 22.70 (Sableux ancien) et Z 22.90 (Sableux récent). On aurait donc un exhaussement du sol avec maintien des murs du temple à l’identique. Le niveau de sol du Sableux récent est d’ailleurs toujours conservé à la période suivante des Grosses Fondations, et c’est d’ailleurs là où le bât blesse : le niveau de sol est maintenu, mais celui des fondations du temple monte, passant de Z 22.30 à Z 22.50. Peut-on dès lors imaginer que le niveau de fondation du monument soit exhaussé sans que celui de son sol varie d’un iota ? En toute hypothèse, quelle que soit la portée de cette singularité, l’analyse des cotes d’altitude de la séquence archéologique de l’Enceinte Sacrée semble bien confirmer une forme de « porosité » stratigraphique déjà mise en évidence par l’analyse des plans.
24Si les publications relatives à Byblos ne nous ont malheureusement livré qu’une poignée de sections stratigraphiques, nous disposons par chance de trois coupes exclusivement consacrées à l’Enceinte Sacrée : l’une, schématique, mettant en rapport le sanctuaire avec le creux de la source, sur laquelle je reviendrai ci-après ; les deux autres, plus détaillées, relatives au temple. Ces deux dernières sont légendées comme représentant une coupe ouest-est sur la procella (coupe a) et une coupe est-ouest sur la cella (coupe b) (fig. 9).
Figure 9.
À droite, coupes stratigraphiques a et b de l’Enceinte Sacrée ; à gauche, situation réelle des coupes par rapport au monument (les murs ouest et est sont représentés en gris clair ; les murs sud, médian et nord en gris foncé).
D’après Lauffray 2008, p. 198
25La mise en corrélation de la coupe a avec les plans ne pose guère de problème (fig. 9). La portée entre les murs (ici indiqués en gris clair) correspond aux distances représentées sur les plans. En outre, la présence, sur la droite du dessin, du mur monumental tardif construit pour consolider les parois de la source ne laisse guère de doute quant à l’orientation de la section.
26En revanche, contrairement à ce qui est indiqué, la coupe b ne saurait en aucun cas représenter une coupe est-ouest sur la cella. Il s’agit d’une coupe sud-nord sur la procella et la cella (comparer les murs de la figure 9 représentés en gris foncé sur le plan et sur la coupe).
- 13 La coupe b associe deux murs au Bronze moyen (un pour l’enceinte à gauche et un pour le temple au c (...)
27Cette rectification effectuée, analysons la section sud-nord. Le niveau Énéolithique récent, soit le premier de la série, n’y est guère représenté, la section illustrant la séquence stratigraphique entre les états de l’Épi et du Piqueté III-IV 13. Si l’on se réfère au texte de la publication, cinq niveaux archéologiques sont donc représentés (fig. 10) :
- le niveau Épi : Z 22.30 ;
- le niveau Sableux ancien : Z 22.70 ;
- le niveau Grosses Fondations : Z 22.90 (apparaît peut-être dès le Sableux récent) ;
- le niveau Piqueté I-II : Z 23.60 ;
- le niveau Piqueté III-IV : Z 24.30.
Figure 10.
Les niveaux archéologiques de l’Enceinte Sacrée (coupe sud-nord sur le temple redessinée et annotée).
D’après Lauffray 2008, p. 198
28On le voit, dans cette proposition, la majorité des surfaces rencontrées au cours de la fouille ont été interprétées comme autant de niveaux archéologiques. C’est évidemment s’affranchir d’une règle élémentaire, à savoir qu’en contexte bâti et a fortiori urbain, la stratigraphie est toujours essentiellement agie par les architectures. Autrement dit, l’analyse raisonnée d’une coupe stratigraphique doit passer par l’étude systématique des rapports dialectiques entretenus entre les murs (fondations et superstructures), les couches (de démolition, de remblais, d’érosion) et les surfaces (qui peuvent effectivement constituer des niveaux d’occupation authentiques, mais qui peuvent également être de simples sols de chantier ou des sommets de couches de remblais).
29Ce principe étant posé, la coupe sud-nord de l’Enceinte Sacrée se révèle d’une manière toute différente (fig. 11).
Figure 11.
Coupe sud-nord sur le temple de l’Enceinte Sacrée après réinterprétation (comparer avec la fig. 10).
© J. Chanteau
- 14 Ce réexamen de la stratigraphie de l’Enceinte Sacrée de Byblos fait ici écho, sur le plan méthodolo (...)
30La ligne représentée à la cote Z 22.30 ne correspond aucunement à un niveau d’occupation du temple, mais bien au niveau de l’arasement du monument attribué à la période Épi (que j’appelle ici sur la coupe « état 2 » dans un souci de neutralité chronologique). Au-dessus, les murs interprétés comme relevant du Sableux ne sont en réalité que les deux assises de fondation du mur attribué à la période Grosses Fondations, assises fondées sur les murs de l’état 2 et dont la largeur supérieure a toutes les caractéristiques d’une semelle de fondation dans le cadre d’une reprise de mur visant à supporter les charges des superstructures. Dans cette perspective, le pseudo-sol attribué au Sableux doit être compris comme une surface marquant une étape dans le cadre d’une opération d’exhaussement de niveau ou établissant une mise en relation artificielle entre les ressauts des assises de fondation 14. Aussi, des trois premiers niveaux de sol identifiés par les fouilleurs, seul le troisième, attribué à la période des Grosses Fondations, résiste à l’analyse.
31Il en va de même pour la séquence suivante. Le sol de la cote Z 23.60 (pseudo Piqueté I-II) est une surface marquant une étape dans le cadre d’un chantier de reconstruction du temple avec exhaussement de niveau d’occupation et après arasement des murs de l’état 3, les différentes couches indiquées en pointillés devant être comprises comme des couches de remblais. Quant à l’identification, pour les murs, de deux niveaux Piqueté et d’un niveau « Moyen Bronze » (respectivement légendés V et VI et VII sur la coupe originale, fig. 9), elle ne trouve aucune justification apparente. Il est bien préférable de considérer que ces murs relèvent tous d’une même opération de reconstruction, le décrochement visible sur la face nord des murs n’étant nullement la marque d’une reprise de mur mais plutôt celle d’un ressaut de fondation. Seule la surface identifiée à Z 24.30 et située à l’interface des infrastructures et des superstructures mérite donc d’être considérée comme un sol d’occupation authentique.
32Bref, des cinq niveaux d’occupation identifiés par les fouilleurs, seuls deux résistent à l’analyse. Mais y a-t-il là de quoi s’étonner quand il s’avère que les deux sols confirmés sont les seuls à avoir livré des bases de poteaux (fig. 11), caractéristiques du système de couverture des architectures gyblites au IIIe millénaire (une base axiale et une base pariétale pour le sol de l’état 3, une base axiale et deux bases pariétales pour le sol de l’état 4) ?
33Deux niveaux, donc, au lieu de cinq : la perméabilité des plans précédemment mise en évidence trouve ici une explication logique. Une explication avec à la clef une conséquence élémentaire : puisque chaque niveau illustrait une période de la chronologie de Byblos conformément au phasage mis au point par Dunand, il convient nécessairement de revoir à la baisse la durée d’occupation du sanctuaire. D’où la question suivante : comment les fouilleurs en sont-ils arrivés à bâtir leur interprétation ?
34En réalité, Dunand a pensé disposer de deux terminus lui permettant de circonscrire dans le temps la séquence archéologique de l’Enceinte Sacrée. Ces deux terminus en main, il n’avait plus qu’à élaborer une stratigraphie conforme à sa périodisation générale.
- 15 Dunand 1973, p. 168.
- 16 Lauffray 2008, p. 80 et 293.
35Le terminus post quem relève d’une généralité stratigraphique née d’un double constat. Le premier, formulé ainsi par Dunand : « Sur presque toute l’étendue du tertre la couche énéolithique repose directement sur le sol vierge, sur le roc dans les parties hautes, la terre en place dans les parties basses » 15. Le second constat est lié à l’existence d’une couche de terre noire retrouvée en de multiples endroits du site, et qui recouvrait l’installation du néolithique 16. Par la combinaison de ces deux indices, Dunand a été conduit à dater le premier état du sanctuaire de l’Énéolithique récent, ce que confirme la coupe schématique sur laquelle les murs de l’enceinte sont clairement intrusifs dans la couche de terre noire reposant sur le sol vierge (fig. 12).
Figure 12.
Coupe schématique de l’Enceinte Sacrée et de la source (redessinée).
D’après Lauffray 2008, p. 80
36Le terminus ante quem est relatif à l’architecture du temple. En effet, le Piqueté III voit l’apparition d’une nouvelle forme constructive, certains bâtiments étant désormais pourvus de murs à décrochements symétriques (fig. 13).
Figure 13.
À gauche, l’Enceinte Sacrée à la période Piqueté III-IV (plan redessiné et annoté) ; à droite, plans types du Piqueté III et IV (noter les murs à décrochements symétriques). D’après Lauffray 2008, respectivement p. 329 et p. 286
37Le dernier état de la série étant pourvu de tels murs pour le temple mais aussi pour l’enceinte, Dunand l’a daté de la période Piqueté III-IV.
- 17 Les critères d’identification sont bien connus, les périodes étant éponymes des formes constructive (...)
38Si le terminus ante est difficilement contestable en raison du caractère fortement stéréotypé des murs, le terminus post paraît beaucoup moins solide. Et puisqu’il s’agit de revoir à la baisse la période d’occupation du monument, c’est donc du côté des premiers états qu’il convient de porter notre attention. Pour ce faire, et pour rester dans notre disposition d’enquête, examinons les formes constructives des deux premiers états. On pourra reprocher à cette approche méthodologique un certain formalisme, reproche qui ne sera pas dénué de fondement. Mais puisque l’ensemble de la périodisation de Byblos a été élaboré à partir de la discrimination de formes constructives typiques 17, il est légitime de poser la question de la compatibilité des vestiges trouvés en fouille avec la culture matérielle architecturale de la période à laquelle ils sont associés. Plus clairement et quelles que soient les limites de la démarche, il s’agira de penser avec Dunand (sa méthode) contre Dunand (son interprétation).
39On l’a vu, l’Enceinte Sacrée associe pour chacune des périodes envisagées trois unités structurales élémentaires : un bâtiment interprété comme un temple, un accès empierré et un mur d’enceinte.
- 18 Voir le plan de l’installation de l’Énéolithique récent J,c (partie médiane) publié dans Dunand 197 (...)
40Commençons par l’architecture du temple. Seuls trois murs liaisonnés se coupant à angle droit, constituant la partie sud de l’édifice, ont été retrouvés. C’est là un premier écueil. En effet, toutes les constructions de la période de l’Énéolithique récent disposent de murs curvilinéaires (fig. 14), les architectures orthogonales apparaissant à la période Épi (ou proto-urbaine). Dans cette perspective, le temple de l’Enceinte Sacrée constituerait l’unique bâtiment orthogonal de la période de l’Énéolithique récent 18, ce qui est bien sûr possible (pour signifier le caractère exceptionnel du monument ?), mais néanmoins troublant.
Figure 14.
Plan illustrant le passage de l’Énéolithique Récent (14-25, 27, 28, 30) à la période Épi (14-5, 6).
D’après Dunand 1973, p. 246
41Pour la période Épi, le temple présente là encore une singularité par rapport aux architectures contemporaines : il est dépourvu du jeu de bases de poteaux pourtant systématiquement employé à l’époque (fig. 14), bien que cette lacune puisse être le fait d’un remploi de ces bases pour une période ultérieure d’occupation. Ce constat a d’ailleurs été fait par Jean Lauffray quand il écrit : « Aucune base n’a été retrouvée, alors qu’à cette époque il en existe toujours dans les grandes pièces, soit qu’elles aient été enlevées et réutilisées ailleurs, soit que, dans un sanctuaire exceptionnellement, il n’y en ait pas eu. Ce serait un cas unique. » 19 Ajoutons qu’aucun appareil de maçonnerie « en épi » ne semble avoir été utilisé au moment de la reconstruction de ce temple, ni pour l’enceinte, ni pour le bâtiment central, quand il est invariablement utilisé pour les enclos domestiques.
42Bref, qu’il s’agisse du niveau Énéolithique récent ou du niveau Épi, l’Enceinte Sacrée présente une architecture systématiquement anachronique.
43À la période supposée Énéolithique, le temple était accessible au moyen d’une rampe en pierre dont seule la partie sud a été retrouvée et qui devait probablement déboucher sur un escalier conduisant à la source. Or il n’existe aucune rampe de ce type à cette période, ni à la période suivante (Épi). Les seuls ouvrages qui puissent supporter la comparaison sont beaucoup plus récents puisqu’ils appartiennent à la période du Sableux, première période de la vie urbaine du site. Il s’agit des accès intra et extra-muros à la porte nord-est, encore visibles sur le site aujourd’hui, et qui se présentent comme deux rampes en pierre dissymétriques, l’une débouchant sur un escalier particulièrement abrupt (fig. 15).
Figure 15.
Plans de l’accès intra-muros (à gauche) et extra-muros (à droite) à la porte nord-est.
D’après Lauffray 2008, p. 303 et 305
- 20 Lauffray 2008, p. 39.
- 21 Lauffray 2008, p. 306. Précisons que Dunand lui-même avait fait le rapprochement entre le passage d (...)
44À la période supposée Épi, l’accès est modifié et consiste désormais en une sorte de « dallage » toujours orienté vers la source, que Dunand présente comme un empierrement « découpé par des rigoles destinées soit à l’écoulement des eaux, soit à recevoir des madriers de bois encadrant la pierraille » 20. Or, là encore, pour trouver un système d’accès comparable, c’est vers la période de l’installation urbaine de Byblos qu’il convient de se tourner, le passage de la porte nord-est étant précisément constitué d’un sol empierré rythmé de six rigoles ayant accueilli autant de lambourdes pour porter un plancher (fig. 16) 21.
Figure 16.
Plan et coupe architecturale de la porte nord-est.
D’après Lauffray 2008, p. 307
45L’enceinte énéolithique munie de contreforts (appelés redans dans la publication) a fait beaucoup pour la notoriété du monument qui lui doit jusqu’à son nom. Aucune enceinte de ce type n’existe, ni à la période énéolithique, ni à la période Épi. En revanche, on en trouve une toute similaire datée de la première installation authentiquement urbaine de Byblos : l’enceinte de la ville (fig. 17).
Figure 17.
Plan et photographie du rempart nord de Byblos. D’après Lauffray 2008, photographie.
© J. Chanteau
- 22 Le rempart est décrit comme construit en « calcaire taillé par éclats (dimensions moyennes 35 cm) » (...)
46En effet, le rempart B, quoique réalisé à une échelle supérieure (rapport approximatif de 1 à 3), présente des caractéristiques techniques identiques 22, la seule différence notable étant que l’ensemble des contreforts du rempart mis au jour sont chaînés avec le mur quand l’enceinte du temple mêle deux types de contreforts, les uns chaînés, les autres simplement plaqués contre le mur de temenos.
- 23 Lauffray 2008, p. 293.
47Puisque l’ensemble des techniques et formes constructives des deux premiers états de l’Enceinte Sacrée ne trouve de comparaison qu’avec le premier niveau authentiquement urbain de Byblos, quelle réserve y aurait-il pour ne pas dater ce monument de la fondation de la ville ? À dire vrai, aucune. Ainsi, on a vu que l’Enceinte Sacrée avait été attribuée à l’Énéolithique récent du fait que son mur était intrusif dans la couche de terre noire censée recouvrir, sur l’ensemble du site, l’installation néolithique, couche de terre ici directement posée sur le rocher (fig. 12). Or une coupe du rempart B indique clairement que l’enceinte de la ville présente une configuration stratigraphique rigoureusement identique (fig. 18), point confirmé par Lauffray quand il écrit : « La muraille B en coupe est fondée sur le rocher à Z 19.35, perforant la couche de terre noire énéolithique qui a été rejetée sur le côté et recouverte par une mince couche sableuse » 23. Autrement dit, Dunand a appliqué un principe de « deux poids, deux mesures » en datant l’Enceinte Sacrée de l’Énéolithique récent quand elle s’inscrit pourtant dans le même contexte stratigraphique que le rempart de la ville, daté pour sa part du Sableux.
Figure 18.
Coupe W-X dans le rempart de Byblos (redessinée).
D’après Lauffray 2008, p. 294
- 24 Notons que cette attribution du premier état de l’Enceinte Sacrée à la période du Sableux induit so (...)
- 25 Sur la question du rapport entre la ville et la notion d’espace sacré au Proche-Orient ancien, voir (...)
- 26 Je reprends ici, en l’appliquant à la ville dans son ensemble, la distinction vétérotestamentaire e (...)
- 27 On comprend dès lors combien la désignation d’« Enceinte Sacrée » appliquée à ce monument conserve (...)
48Bref, l’ensemble des indices récoltés, et en premier lieu les données stratigraphiques, converge pour suggérer une contemporanéité des deux constructions 24. Deux enceintes dont l’apparence identique, difficile à considérer comme le fruit du hasard, pourrait bien procéder d’un choix déterminé et planifié. Un projet d’aménagement pour lequel l’enceinte de la ville et l’enceinte du sanctuaire le plus central de Byblos étaient non seulement toutes deux conçues suivant un même modèle esthétique, mais étaient également agencées de manière schématiquement concentrique, comme pour souligner leur articulation symbolique. Une complémentarité dont on peut formuler l’hypothèse qu’elle soit liée à la volonté d’une structuration religieuse de l’espace par la distinction matérialisée de deux niveaux de sacralité. Soit d’un côté, l’espace sacré de la ville haute 25, délimité par le rempart ; de l’autre, l’espace très sacré 26 du sanctuaire de la source, délimité par l’Enceinte Sacrée 27.
- 28 Outre les travaux de Dunand et Lauffray, on trouvera un tel modèle évolutionnaire de développement (...)
49L’analyse croisée des plans, des cotes altimétriques, des coupes stratigraphiques et des formes et techniques constructives conduit à rabaisser de 700 ans la datation de l’état initial de l’Enceinte Sacrée pour en faire un monument contemporain de la première installation urbaine de Byblos. En conséquence, nous perdons le seul chaînon censé établir le lien entre la période pré-urbaine et la période de la vie urbaine, l’unique témoin de la transformation supposée du village en une ville. À Byblos, la ville apparaît d’un coup et doit être comprise comme une création ex nihilo, certes fondée sur un village, mais sans continuité aucune entre les deux agglomérations. Cette proposition peut paraître iconoclaste, tant le schéma d’un village devenant progressivement, sous l’effet d’un phénomène de croissance économique, une ville, demeure encore fortement présent dans notre imaginaire collectif 28. Pourtant, abstraction faite de l’Enceinte Sacrée, la comparaison entre le plan de la période Épi (abusivement qualifiée de proto-urbaine) et le plan du Sableux confirme qu’il n’existe aucune trace de continuité entre les deux agglomérations : le plan Épi témoigne d’un village au sein duquel se juxtaposent plus ou moins anarchiquement les enclos domestiques, quand celui du Sableux illustre une pensée urbanistique planifiée et intégralement maîtrisée.
- 29 Akkermans & Schwartz 2003, p. 233.
50Aussi, plutôt que d’envisager l’antique cité comme le produit d’une évolution plongeant ses racines au Chalcolithique récent, est-il préférable, dans l’état actuel de nos connaissances, de l’aborder sous l’angle d’une révolution, tant la naissance de cette métropole a dû transformer en profondeur les équilibres régionaux, aussi bien sur le plan politique (se pose d’ailleurs la question de l’autorité politique qui a été à l’origine d’une telle création) qu’économique (par l’importance du volume des échanges que Byblos a pu dès lors faire transiter entre la Méditerranée, et en premier lieu l’Égypte, et l’arrière-pays levantin et plus généralement proche-oriental). Dans cette perspective, il est tentant d’inscrire la fondation de Byblos dans le cadre du mouvement dit « de la seconde révolution urbaine » 29 qui généra tant de créations de villes au Bronze ancien, avatar méditerranéen d’un phénomène désormais bien documenté pour la Syrie du IIIe millénaire.