- 1 Pour le monde grec, voir Nowicka 1975 ; pour le monde romain, Grimal 1939, à partir des représentat (...)
1Les vestiges du site de Qumrân sont caractérisés par une puissante tour installée dans l’angle nord-ouest du carré principal des ruines. Ce type de tour est connu dans tout le monde méditerranéen (fig. 1), au Levant, mais aussi et surtout dans l’espace gréco-romain 1, aussi bien dans des fermes modestes que dans de vastes édifices résidentiels.
- 2 Hirschfeld 2007 et Hirschfeld & Birger-Calderon 2008.
- 3 Grimal 1939 voit dans la maison à tour proche-orientale des ier s. av.- ier s. apr. J.-C. une évolu (...)
2C’est par cette tour qu’on a essayé d’éclairer la genèse du site de Qumrân, ainsi que sa fonction. Y. Hirschfeld avait déjà noté les similitudes d’un certain nombre de complexes à tour 2, mais en bornant la chronologie à l’époque « hérodienne », et en définissant un corpus a priori, sans préciser vraiment ses critères. On a donc réintégré Qumrân dans la série des édifices civils ruraux à tour connus en Palestine à l’époque hellénistique — quelle que soit leur taille —, et tenté d’en établir une typologie, d’une part pour trouver des parallèles à Qumrân, d’autre part pour déceler dans ces parallèles d’éventuelles influences hellénistiques ou romaines 3.
Figure 1.
Carte de localisation.
- 4 J.-B. Humbert place la construction de cette résidence dans les années 40 av. J.-C., à l’époque de (...)
- 5 À partir du début du iiie s. av. J.-C., et jusqu’au début du ier s. apr. J.-C., voire jusqu’à env. (...)
- 6 Même si les vestiges environnant la tour sont parfois ténus ; il semble téméraire d’inclure les ves (...)
- 7 Nowicka 1975 ; contraWill 1949, p. 259, qui ajoute le critère d’une seule pièce par étage, peu vala (...)
3La datation de Qumrân étant discutée 4, sont pris en considération les complexes bâtis et occupés à période hellénistique au sens large 5 et remplissant le critère d’une occupation contemporaine de la tour et du reste du complexe 6. On a suivi pour commencer la définition des tours donnée par M. Nowicka, « édifices […] bâtis sur plan carré ou circulaire, dont la hauteur est nettement accentuée par rapport aux dimensions de leur base, indépendamment du nombre des pièces […] qu’ils contiennent » 7.
- 8 Nowicka 1975, p. 31-33 : pour les complexes à tour qui ont « incontestablement servi à des fins mil (...)
- 9 Hirschfeld 2000, p. 712, certains sites incontestablement domestiques et agricoles sont situés en h (...)
- 10 Elles se trouvent fréquemment à quelque distance de la ferme et ne peuvent pas toujours être datées
- 11 Le problème se pose pour les édifices ruraux en général (Faust 2006, p. 477 ; Finkelstein 1981, p. (...)
4Les ensembles composés d’une tour et d’une cour, connus dans tout le monde méditerranéen, pouvaient remplir diverses fonctions (tombeaux, temples, habitations, etc). Ni leur forme, ni les dimensions et l’épaisseur des murs, très variables, ne sont des indices sûrs de ces différentes fonctions 8. Voulant exclure les sites militaires, dont l’architecture est singulière et où la tour joue un rôle particulier, nous avons considéré avec Y. Hirschfeld que la situation sur une éminence n’est pas déterminante pour les caractériser 9 ; l’absence d’installations agricoles ne suffit pas non plus, car elles peuvent ne pas avoir été conservées, ou ne pas avoir été mises au jour par des fouilles limitées 10. Nous avons donc au contraire inclus en première approche tous les sites ne présentant pas de preuve d’activité militaire, réservant la discussion sur la primauté de la fonction agricole ou résidentielle 11.
- 12 Hirschfeld 1995.
- 13 En outre, là où la construction en pierre domine (Hauran, Néguev), certaines maisons ont gardé leur (...)
- 14 Ici, n. 1.
- 15 En prenant garde à un possible décalage spatial (Mésopotamie pour le Talmud de Babylone) ou chronol (...)
- 16 Listés en Nowicka 1975, p. 11 ; voir aussi Nowicka 1973 et Husson 1983.
5Même si un grand nombre d’habitations, rurales et urbaines, ont été fouillées ces vingt dernières années en Israël, en Jordanie et en Syrie, apportant des données dont Y. Hirschfeld a produit une synthèse pour la Palestine romano-byzantine 12 (où il mentionne la maison turriforme (« tower-like house »), habitat étroit à au moins deux ou trois étages, avec cour jouxtant la maison), peu de sites ont fait l’objet d’un rapport de fouilles final et on manque, en particulier, d’informations sur les édifices les plus modestes, moins fouillés et plus sommairement publiés 13. À côté des sources archéologiques, on dispose de sources iconographiques 14. Les textes rabbiniques, qui traitent abondamment du quotidien des Juifs en leur maison, fournissent aussi des informations, en particulier sur la dénomination des différents types de bâtiments 15. Un certain éclairage peut également venir des papyri égyptiens 16.
6Il est composé de 23 complexes à tour, classés en première approche par taille et degré de raffinement, des sites les plus modestes aux établissements les plus vastes, pourvus d’éléments de prestige. On se reportera aux tableaux pour les données chiffrées (tabl. 1 ; = lu sur les plans).
Tableau 1. Dimensions des édifices (en m et m²)
| Site |
Enceinte |
Tour |
Autres bâtiments |
| Dimensions |
Superficie |
l. des murs |
l. des murs ext. |
l. des murs int. |
l. de l’avant-mur |
l. des murs |
| Umm-Rihan ferme 61 |
≈20×15 |
≈150 |
≈0,60-0,70 |
≈0,60-0,80 |
x |
x |
≈0,60-0,80 |
| Moshav Rihan |
30,6×38 |
≈1200 |
1,30 -1,50 |
≈0,80-1,20 |
x |
x |
≈0,60-0,80 |
| Qasr Kuah |
? |
? |
? |
0,60-0,80 |
? |
x |
? |
| Qasr al-Giya |
26,50×36 |
≈950 |
? |
? |
? |
x |
? |
| Mazor zone A |
? |
? |
? |
0,95 |
? |
x |
? |
| Mazor zone 34a |
35×15 |
? |
≈1,30-1,40 |
1-1,30 |
x |
x |
? |
| Mazor zone 62 |
28×? |
? |
? |
? |
? |
x |
? |
| Qasr el-Leja |
26,5×36 |
960 |
≈1,40-1,70 |
≈1,30-1,60 |
? |
x |
≈0,80-1,20 |
| Rujum el-Hamiri |
≈43×30 |
1200 |
≈1,10 |
≈1-1,30 |
≈1-1,3 |
≈ 2,70-3 |
≈0,70-1,20 |
| ‘Ofarim |
≈20,5×17 |
≈300 |
0,8 |
1 |
0,7 |
1 à 2 |
0,7 |
| Tel Goded |
≈30×21 |
550 |
≈0,6 |
1 |
1 |
x |
≈0,50-0,70 |
| Qala’at Firdus |
? |
? |
? |
1,20-1,35 |
1,2 |
x |
? |
| Horvat Mazad |
≈50×25 |
1600 |
0,80 à 1,20 |
0,80-1 (fondations) |
0,80-1(fondations) |
x |
0,60-0,70 |
| Aroër |
≈47×35 (dégagement partiel) |
≈1800 |
1,25-1,40 |
1,35 |
1,35 |
1,80-2,10 |
≈0,50-0,60 |
| Sha’ar ha-’Amaqim |
? |
? |
? |
1,6 |
1,6 |
? |
? |
| Khirbet el-Muraq |
37×42 |
1600 |
1,50 (fondations) |
? |
? |
x |
0,6 |
| Horvat ‘Aqav |
L max. 59,40l. max. 58,50 |
≈ 2800 |
1,20 (fondations) |
1,20 (fondations) |
< 1,20 |
x |
0,50 (fondations) |
| Horvat ‘Eleq |
67×70 |
5000 |
2 |
1,4 |
1,4 |
3,2 |
≈0,85-1,55 |
| Qumrân |
≈80×60 (carré central : 37×37) |
1300 |
1,10 ? |
1,20-1,50 |
< 1,20-1,50 |
2-4 (base) |
? |
7Plusieurs sites autour d’Umm-Rihan 17 (au nord-ouest de la Samarie) possèdent une tour.
- 18 Anonyme 1982b ; Dar et al. 1986, p. 105-107 ; Hirschfeld 1995.
8Située à l’extrémité d’un éperon rocheux, elle présente une cour au plan irrégulier avec une entrée à l’est. Dans l’angle nord-est, quatre petites pièces aux murs en grandes pierres sèches calcaires taillées, avec de plus grands blocs aux angles et aux ouvertures, étaient couvertes par des dalles de pierre.
Figure 2.
Ferme 61 de Umm-Rihan, plan.
D’après Dar et al. 1986
9À l’ouest, une tour, trop petite pour avoir servi d’habitation, était accessible depuis la cour ou l’extérieur. Plus tard lui fut adjointe une pièce de dimensions comparables au nord.
10La ferme est entouré de lopins nivelés et épierrés et, à proximité, se trouvaient des pressoirs à huile et vin.
- 19 Anonyme 1982b ; Dar et al. 1986.
- 20 D’est en ouest : 2 x 3 ; 1,80 x 3,70 ; 1,60 x 3,20 m.
11Elle est entourée d’un mur d’enceinte en calcaire local taillé sans mortier. Le long du mur sud, trois petites pièces 20 aux entrées étroites, dont les murs sont en pierre brute, semblent avoir fait partie d’une longue rangée (une autre longeait apparemment le mur nord). Dans la cour, des matériaux ressemblant à des briques brûlées sont peut-être des restes de bâtiments. À l’angle nord-est se trouvait une petite tour en saillie.
12Fondée entre le vie et le ve s. av. J.-C., la ferme fut utilisée au moins en partie jusqu’au milieu du iie, voire jusqu’au milieu du ier s. av. J.-C.
13Sur une colline au centre d’un territoire épierré et nivelé, le site présente une tour en blocs soigneusement taillés ajustés en assises, avec deux entrées, dont l’un des jambages porte trois trous de verrou. L’intérieur est divisé par deux murs formant un corridor central et deux pièces. À proximité se trouvaient un pressoir à vin et une citerne taillés dans le rocher. La céramique date du ier s. av. J.-C.
14Le site offre une cour à bassin central avec, au sud-ouest, une tour de deux étages et, au nord-est, une aile apparemment consacrée à la transformation des produits agricoles (pressoir à olives). Un enclos se trouvait à proximité. La céramique date du ier s. av. J.-C. au ier s. apr. J.-C.
15Sur une colline des piémonts des montagnes de Judée à proximité de Modi’in, le site consiste en trois bâtiments occupés du début du ier s. av. J.-C. au milieu du ier s. apr. J.-C., chacun associé à une pièce souterraine, l’un au moins avec un étage (présence d’un escalier). Le tout est entouré d’une enceinte, dans l’angle nord-est de laquelle se trouvait une tour ronde.
- 24 Amit & Zilberbood 1999 et 2001 ; Taxel 2006.
16Sur le site de Mazor 24, dans la plaine de Sharon (nord de la Shéphélah) sur un territoire agricole (terrasses, pressoirs, etc.), dans la zone A, on trouve un mur courbe (11 x 0,95 m) en grandes pierres brutes (dim. max. 0,70 x 1,30 m) qui peut avoir fait partie d’une tour circulaire, datée par la céramique entre le début du iiie s. et la fin du ier s. av. J.-C.
17À l’est, un bâtiment rectangulaire (4,50 x 9,50 m) à trois pièces en petites pierres de taille fondé sur le rocher, donnant sur une cour en terrasse à bassin circulaire, est daté par la céramique et les monnaies des iiie-iie s. av. J.-C.
18La zone 34a comporte un bâtiment (15 x 35 m) aux murs en calcaire sans mortier qui présente, dans l’angle nord-ouest d’une grande cour carrée, au nord, une tour carrée aux murs plus épais et un modeste pressoir à olives pouvant remonter au vie s. av. J.-C. et, au sud, trois pièces avec un four. La céramique (de stockage et de table) et les monnaies datent des iiie-iie s. av. J.-C.
19Sur le site 62, l’un des deux bâtiments rectangulaires encadrant une large porte (l. 3,30 m) — menant à une citerne — de l’enceinte trapézoïdale de l’époque perse (vie-ive s. av. J.-C.) comprenant un pressoir à vin, une cave de stockage du vin et deux enclos à animaux, comprenait une tour. Au début de l’époque romaine, un petit bain rituel fut taillé dans le rocher au sud de l’enceinte, comme peut-être les fondations d’un puissant bâtiment carré qui semble avoir été une tour de garde.
20La zone P4, sur le versant ouest de la colline, a fourni des fondations et murs en pierres brutes avec un sol de terre battue (matériel de la première moitié du iie s. av. J.-C.). À proximité se trouvait une concentration de grandes pierres brutes (dim. max. 1 x 1,50 m), avec un mur conservé sur 4 m et un angle, qui semblent les restes d’une tour massive effondrée dans la pente de la colline.
- 25 Dar 1986 et 1993 ; Dar et al. 1986 ; Hirschfeld 1995 et 1998 ; Magen 1993.
21Le site se trouve au nord-ouest de la Samarie (env. 4 km de Umm-Rihan), au sommet d’une colline entourée par des affluents du wadi el-’Hasab.
Figure 3.
Qasr el-Leja, plan.
D’après NEAEHL
22La cour rectangulaire est entourée d’un mur en pierres sèches, calcaires, avec des blocs bien taillés aux assises ajustées. Son entrée, à l’ouest, est assez large pour le passage de bêtes et de chariots (2 m). Les pièces de l’aile nord étaient sans doute des logements pour les ouvriers de la ferme, celles de l’aile est devaient être destinées au stockage des produits agricoles ou servir d’espaces de travail (pressoir à olives dans l’angle nord-est).
23Une tour carrée, conservée sur 2 à 3 m de hauteur, occupe l’angle sud-ouest. On y accédait depuis la cour ou par une volée de marches le long du mur sud de l’enceinte.
24La céramique s’échelonne entre les iiie-iie s. av. J.-C. et le ier s. apr. J.-C. Des coups de sabre montrent que le pressoir et la tour furent construits en premier, les autres pièces étant ajoutées progressivement.
25Se trouvaient à proximité une petite tour d’observation et un bâtiment lié à une clôture de pierre qui servait peut-être à abriter le bétail et les ouvriers responsables du cheptel. La ferme et ses alentours présentent aussi des traces d’exploitation de la vigne et des céréales. Une route proche permettait de se rendre au centre régional de ‘Ein Ganim (env. 15 km) en une journée pour vendre les produits agricoles.
- 26 Hirschfeld 2000.
- 27 Y. Hirschfeld le restitue aussi sur le plan à l’angle sud-est.
26À env. 10 km au sud-est d’Hébron, le site se compose d’une grande cour bordée de pièces au nord et au sud. La tour, à cheval sur le mur ouest, comprend quatre pièces, celle du sud-est servant à y entrer depuis la cour. À l’extérieur de l’enceinte, la tour présente un glacis (H. : 3 m), à peu près deux fois plus épais que ses murs 27. L’entrée du complexe se fait juste au nord de la tour ; une petite pièce indépendante lui est contiguë du côté nord.
Figure 4.
Rujum el-Hamiri, plan.
D’après Hirschfeld 2000
27Parmi le matériel, un ostracon portant des noms juifs indique sans doute un propriétaire juif. Le fouilleur date l’édifice entre le milieu du iie s. av. J.-C. et le milieu du ier s. apr. J.-C.
- 28 Riklin 1993.
- 29 Apparemment sans accès depuis la cour.
28L'ensemble est situé sur un éperon rocheux en Samarie. Il présente une cour dont l’entrée est au nord (seuil à crapaudine), bordée par quatre pièces au sud et à l’ouest 29 ; l’enceinte est en pierres brutes.
Figure 5.
Ofarim, plan.
D’après Riklin 1993
- 30 D’avant en arrière : 2 x 5,40 et 2,40 x 5,50 m.
29Sur le côté ouest, une tour dont les murs et l’avant-mur pentu en pierres brutes légèrement retaillées (conservé jusqu’à 2,50 m de hauteur) sont fondés sur le rocher, présente une entrée aux jambages taillés, percés de deux trous de verrou. Une cloison en pierres percée d’une ouverture (l. 80 cm) la divisait en deux pièces 30.
30Céramique et numismatique indiquent une occupation pendant la première moitié du ier s. av. J.-C.
- 31 Bliss & Macalister1902, p. 44-51 ; Gibson 1994.
- 32 Fisher & Tal 2003 ; marques de maçon similaires à celles présentes sur d’autres sites contemporains
- 33 Il est difficile de déterminer si elle existait à l’intérieur de la ville hellénistique ou fut bâti (...)
31À l’extrémité d’une colline de la Shéphélah, une cour à piscine rectangulaire centrale entourée de colonnes 32, bordée de pièces, vient flanquer au début de la période romaine, à l’ouest, une tour hellénistique 33 à neuf pièces entourant une petite cour centrale (peut-être couverte) à accès indirect protégé par une pièce de garde sur la gauche. Ses murs sont en pierres brutes en assises, avec des blocs taillés aux angles (dont quelques-uns à marges et bossage), dans des tranchées de fondation profondes. Les murs intérieurs sont enduits.
- 34 Le tell, pourvu d’une enceinte hellénistique, a fourni des fragments de murs et du matériel helléni (...)
32L’occupation cesse vers 70 apr. J.-C. 34
Figure 6.
Tel Goded, plan.
D’après Hirschfeld 2000
- 35 Finkelsteinet al. 1997.
33Sur un éperon au nord de la Samarie occidentale, l'ensemble est entouré sur trois côtés par les pentes abruptes du wadi Abbu-’Amar.
34Les murs extérieurs de la tour alternent boutisses et panneresses en très gros blocs taillés à double marge très bien ajustées. Ceux de l’est et de l’ouest, porteurs des voûtes en berceau, sont plus épais.
35Les murs intérieurs, qui présentent panneresses et boutisses sans ordre, divisent l’espace en six pièces, accessibles par des portes (H. 1,17 à 1,77 m, l. 0,74 à 0,80 m). La pièce sud-ouest, la seule à ne pas être voûtée, abritait probablement un escalier descendant de l’étage, où se trouvait l’entrée, sauf si un accès direct se trouvait dans cette pièce, très détruite (le reste du rez-de-chaussée est aveugle).
- 36 Appartenant au domaine royal qui s’étendait sur la région de Haris et de Khirbet beni Hassan ?
36La construction et le matériel suggèrent une habitation aisée datant du dernier tiers du iie s. av. J.-C. au milieu du ier s. apr. J.-C. 36
- 37 Anonyme 1983b ; Fischer1979, 1980, 1985a, 1985b, 1987 et 2008.
- 38 Du sud-est au nord-ouest (d’après le plan) : 3 x 4, 4 x 5, 2 x 3, 2 x 5 m.
- 39 Les blocs à bossage dans les bâtiments hérodien et byzantin viennent sans doute des assises supérie (...)
- 40 Numismatique et céramique.
- 41 Les fondations d’un fort byzantin ont détruit les liens entre ces deux états.
- 42 Réemployés de la tour hellénistique ?
37Dans les montagnes de Judée, sur la route entre Jérusalem et le littoral, une enceinte en blocs de bonne qualité englobait une citerne (ou miqveh) et des lieux de stockage. Au centre, une tour à quatre pièces 38 était flanquée à l’est, devant son entrée, d’une avant-cour dallée accessible par des marches, formée par le prolongement sur env. 4 m et un retour de ses murs. Ses fondations en grandes pierres sèches taillées sans soin reposent sur le rocher égalisé, les murs intérieurs étant en petits moellons bruts secs ramassés dans les environs ou résidus de l’entame du rocher 39. Un corridor étroit, le long du mur ouest de la pièce nord-est, servait sans doute de cage d’escalier. Datée du premier tiers du ier s. av. J.-C. 40, elle fut peut-être reconstruite au milieu du ier s. apr. J.-C. 41 après un abandon au milieu du ier s. av. J.-C. Elle fut alors entourée d’un mur en blocs à bossage bien taillés 42 (l. 1,30 m), formant une cour (env. 60 m²) qui servait à la cuisine et au stockage (marmites, foyers, citerne), tandis qu’à l’ouest, des pièces (dim. moy. 5 x 2,50 m) aux murs fondés sur le rocher, dotées d’infrastructures de stockage (silos taillés), bordèrent l’enceinte.
38L’occupation dure jusqu’à env. 70 apr. J.-C.
- 43 Hirschfeld 1998, p. 167-168, et 2000, p. 714 ; Fischer 1985b : silos, fragments d’outils et de moul (...)
39Il peut s’être agi d’une ferme fortifiée 43 ; son rôle économique est en tout cas certain (balance de bronze dans la strate romaine).
Figure 7.
Horvat Mazad.
D’après Fischer 1985b
- 44 Anonyme 1982a et 1983a ; Biran 1976, 1982a, 1982b, 1983 et 1993 ; Biran & Cohen 1975, 1976, 1977a, (...)
40Dans le Néguev (env. 22 km au sud-est de Beer Sheva), sur une butte appartenant à une chaîne de collines surplombant d’env. 50 m la fertile plaine environnante, le site est entouré sur trois côtés de wadis.
- 45 Anonyme 1982a en mentionne aussi sur le côté est.
41Deux pièces d’habitat, datées entre le milieu du ier s. av. J.-C. et le deuxième tiers du iie s. apr. J.-C., sont adossées au mur nord de l’enceinte 45. Une seconde phase d’habitat se caractérise par son appareil rudimentaire.
- 46 Peut-être de très peu (Biran 1982b).
- 47 Biran & Cohen 1977b, p. 274 : « période hérodienne » ; Biran & Cohen 1976, p. 139 : « hellenistic p (...)
42Au point le plus haut du site, au sud-est, une tour, qui semble précéder l’enceinte 46, surmonte des murs en pierre taillée « hérodiens » ou « hellénistiques » 47 (tour antérieure ?) fondés sur un fortin du Fer. Ses murs intérieurs et extérieurs sont en blocs à marges et bossage enduits des deux côtés et parfois peints. Ils furent renforcés au moment de la construction de l’enceinte, sur les côtés extérieurs, par des murs enduits.
- 48 Hirschfeld 2000, p. 716 ; Biran & Cohen 1978b.
- 49 Cohen & Biran 1981 (mesures cohérentes avec le plan ; les chiffres fournis dans les publications va (...)
43D’après la quantité de pierres, on restitue deux étages. L’accès se faisait depuis la cour par des marches dans le mur ouest ; des éboulis de grandes pierres le long du mur nord semblent y indiquer un autre accès, à l’étage. Tous les jambages intérieurs et extérieurs ont des trous de verrous. Les quatre pièces (pièce double à l’ouest [3 x 5,80 m], pièce sud-ouest [4,50 x 5,75 m], avec en-dessous un espace souterrain voûté, et pièce sud-est 48) ont des ouvertures intérieures étroites (77 cm) et hautes (moy. 2,40 m) 49.
- 50 Hirschfeld 2000 en fait un établissement rural.
- 51 Cohen & Biran 1981, Biran & Cohen 1977b et 1976 l’attribuent à Agrippa, dont Josèphe dit qu'il poss (...)
44La céramique et les monnaies indiquent une construction au ier s. av. ou au début du ier s. apr. J.-C. ; un ostracon araméen fragmentaire a été interprété comme une liste de salaires d’ouvriers agricoles. La nature de l’établissement n’est pas connue 50, mais la richesse du matériel (miroir de bronze, coupes à mesurer en pierre, fragments de coupes en verre) donne une impression de prospérité 51.
- 52 Segal & Noar 1989, 1993a et 1993b.
45Le site se trouve sur une colline séparée du Mont Carmel par l’étroite passe reliant les vallées de Zébulon et de Jezréel.
46Les vestiges sont lacunaires : plusieurs bâtiments en gros blocs sur base de petites pierres brutes posées sur le rocher, datés du ier s. av. J.-C. (dont au sud-ouest de la tour un bâtiment qualifié par les fouilleurs de « grand magasin » [L. > 20 m]), furent utilisés jusqu’aux ier-iie s. apr. J.-C.
- 53 Presque tous à marge et bossage, de qualité variable ; avec un chapiteau corinthien et un fragment (...)
47La tour présente des murs extérieurs installés dans des tranchées creusées dans le rocher, faits de deux rangées de blocs calcaires 53 ajustés, avec noyau de mortier et petites pierres, avec alternance irrégulière de boutisses et panneresses. Ils sont construits en escaliers. L’intérieur de la tour est divisé en quatre par des murs construits sur le rocher nivelé ou sur une base de cailloutis. Un système souterrain permettait un accès à l’eau depuis l’intérieur. La tour est entourée sur ses quatre côtés par un mur situé à 4,60 m de distance (sauf à l’est, à env. 8 m).
- 54 L’appareil assisé à double parement de boutisses et noyau de petites pierres et mortier confirme ce (...)
- 55 À partir du ier s. apr. J.-C., des tronçons de murs étroits réemploient des blocs de la tour, avec (...)
48À une quinzaine de mètres, une petite fosse renfermait un dépôt de parties métalliques de quatre charrues de la fin du iie ou début du ier s. av. J.-C. Numismatique et céramique (locale et importée, dont des anses de jarres rhodiennes) datent la construction de la tour des iiie-iie s. av. J.-C. 54 Elle fut détruite vers la fin du iie s. av. J.-C., et une rampe construite au sommet de ses trois assises inférieures (pour servir de base pour l’érection d’une autre tour en bois ?) 55. Le ier s. av. J.-C. se distingue par la rareté du matériel.
- 56 Magen 1984 ; Hirschfeld 1995.
49À environ 8 km au nord-est de Jérusalem, sur une surface rocheuse légèrement surélevée, à la jonction de routes reliant Jérusalem à Sichem et à la Shéphélah, le site est composé de deux ensembles, F et C, entre lesquels la zone P offre six pressoirs à vin et des aires de foulage (dim. totales 70 x 130 m, env. 1 200 m²).
- 57 Ensuite, dans la première moitié du ier s. apr. J.-C., elle abrite du bétail.
50La zone F, au nord, mieux conservée, se compose d’une vaste cour en L aux murs en grandes pierres brutes, les seuils et les ouvertures étant taillés avec soin. L’aile ouest est formée de pièces largement ouvertes sur la cour qui étaient sans doute des magasins (fragments de poterie, outils). L’aile sud a donné de nombreux instruments de broyage en basalte et un puits 57. Un ensemble à l’est servait à la production et au stockage de vin. Immédiatement au sud, une modeste cour entourée de pièces d’habitation a, dans le dernier état, remplacé des pressoirs.
51Le complexe méridional C, très dégradé, semble identique en plan et en dimensions au complexe F, mais avec, à l’extrémité occidentale du mur nord, une petite tour en saillie. Une grotte servait de magasin pour des jarres à vin et des infrastructures de production ont été trouvées. Dans un second état, l’aile nord fut transformée en étable ou écurie, puis habitée pendant la Première révolte (66-70 apr. J.-C.).
- 58 Attestée par la richesse du matériel (plus de 500 monnaies, nombreux objets en bronze par ex.).
- 59 Magen 1984 ; également une houe, un émondoir, une faucille et des ustensiles de concassage.
- 60 Avec élevage de menu bétail comme activité secondaire (chute du nombre de monnaies et augmentation (...)
52La numismatique place la fondation au iiie s. av. J.-C. ; la ferme dut sa prospérité 58 à la culture de la vigne et l’exportation de vin (céramique constituée à plus de 90 % de jarres à vin 59, nombreux pressoirs) jusqu’au deuxième tiers du ier s. av. J.-C. À partir du derniers tiers du ier s. av. J.-C. et au ier s. apr. J.-C., elle n’est plus utilisée que pour l’habitation 60.
- 61 Oren 1972, 1973, 1982 et 1992 ; Oren & Netzer 1973, 1974 et 1993.
53L’ensemble se trouve dans le Néguev (env. 20 km au nord-ouest de Beer Sheva), sur l’itinéraire de Gaza à la mer Morte par la vallée de Beer Sheva, sur une colline aux pentes abruptes culminant à 14 m au-dessus des environs, sur la rive du wadi esh-Shari’a.
- 62 À cette époque, l’agglomération a glissé sur la rive sud du Nahal Gerar, à l’est du tell.
- 63 « Watchtower » (Oren 1992, p. 1090).
54Après une occupation sporadique à l’époque hellénistique, une villa romaine a été construite au ier s. apr. J.-C. au nord du tell (zone D) 62. Elle contenait un grand hall rectangulaire et plusieurs petites pièces et était entourée par un mur de pierre et protégée par une « tour de guet » 63 massive, en grandes pierres et galets, dont les fondations plongent profondément dans le sol, au point d’avoir endommagé la citadelle assyrienne qu’elle surmonte.
55Sur le sol ont été trouvés des fragments d’enduit coloré de grande qualité à motifs géométriques et floraux. Le matériel, comportant beaucoup de sigillée, quelques tessons nabatéens, des fragments de bols décorés de « Jérusalem », des lampes et des fragments de vaisselle de pierre et de verre, date du ier s. apr. J.-C.
56Le complexe, dit aussi « Palais d’Hilkiah », se trouve sur une colline voisine d’Hébron surplombant la Shéphélah. Les fondations de l’enceinte sont en grosses pierres posées sur le rocher, liées par de l’argile mêlée à des fragments de pierre. Les murs intérieurs sont en gros blocs calcaires grossièrement parallélépipédiques, en assises plus ou moins nivelées, avec des blocs à marges pour les encadrements, pilastres et stylobates. Le bâtiment avait un étage (d’après la quantité de blocs) et un réseau de pièces souterraines voûtées.
Figure 8.
Khirbet el-Muraq, plan.
D’après Hirschfeld 2000
57La cour C (15 x 9 m) est entourée d’un portique fermé par des cloisons de pierre (H. env. 1 m) ; un canal périphérique drainait les eaux de pluie vers deux grandes citernes (une à l’intérieur, l’autre à l’ouest de la tour). Au centre, un petit pavillon au sol mosaïqué abritait un triclinium ouvert à colonnade (T), entouré d’arbres.
58Au sud de la cour, deux pièces à vivre E et G, spacieuses, encadrent un vestibule F dont demeurent en façade deux piliers carrés, soignés, stuquées aux élégants motifs géométriques colorés ; on trouve à l’est un salon S, ou triclinium, aux murs enduits de stucs. L’aile nord abritait des thermes, remplacés dans un second temps par des pièces d’habitat (L). Les pièces extérieures des ailes sud et est (H, M et m) étaient probablement des magasins.
- 65 Hirschfeld 1995 ; E. Damati place l’entrée à l’est.
59Dans l’angle sud-ouest, un atrium tétrastyle orné d’une mosaïque blanche était accessible au sud par une porte (l. 1,90 m) à deux grands battants de bois 65.
- 66 Couverts par des murs de basse qualité qui désignent les ajouts de pièces au nord et à l’ouest, le (...)
60Du côté ouest, au nord d’une tour aux murs obliques en très grandes pierres, se trouvent des murs et un sol enduit 66. Une assise de pilier de pierre carrée, près de l’angle nord-est de la tour, appartenait peut-être à un escalier.
61Les stucs et le décor architectural soigné attestent la richesse de la demeure, tout comme la symétrie du plan, les bains, les mosaïques et le triclinium ouvert, inhabituel en Palestine.
- 67 Une maison arabe a été construite au-dessus.
62La vaisselle de pierre et de céramique indique une construction à la fin du ier s. av. J.-C. En l’absence de fouilles de la tour, qui est habitée 67, la contemporanéité de sa construction et de son occupation avec le reste du complexe n’est pas assurée.
- 68 Hirschfeld 2000, Hirschfeld& Birger-Calderon 2008 ; Hirschfeld & Birger 1985, 1986 et 1988/89 ; Hi (...)
63Le site se trouve sur le versant ouest du plateau de Ramat ha-Nadiv 68 (secteur sud du Mont Carmel), à 6-8 km au nord-est de Césarée, à 13 m au-dessus de la plaine environnante. Le mur d’enceinte en L, aux fondations en gros blocs calcaires grossièrement taillés (angles et seuils mieux taillées) a des élévations faites de deux rangées de pierres aux faces extérieures taillées avec noyau de blocage. Le seuil de l’entrée principale (l. 1,50 m), à l’est (où la pente est modérée), présente deux crapaudines.
Figure 9.
Horvat ‘Aqav, plan.
D’après Hirschfeld 2000
- 69 Indices de présence de moutons, poulets et vaches.
- 70 Également deux pressoirs à vin hors de l’enceinte ; on sait que des vignes étaient cultivées à Rama (...)
64Au sud de l’entrée se trouvaient de petites pièces contiguës au mur d’enceinte (dim. moy. 2 x 3 m) dont les fondations peu soignées suggèrent des bâtiments bas (magasins, enclos, abris pour le bétail 69) ; au nord, adossé à l’enceinte orientale, un bâtiment domestique (fondations de meilleure qualité, objets d’usage quotidien) abritait une baignoire taillée dans le rocher et un miqveh. À l’ouest de cette aile se trouvaient un pressoir à vin, un pressoir à huile et une aire de battage 70.
65Au sud-ouest, dans le petit côté du L (qui offre la meilleure vue sur la plaine littorale), une tour massive aux fondations en blocs et mortier aussi larges que celles de l’enceinte, et aux élévations en blocs bien taillés, est divisée en six pièces de tailles inégales, certaines pourvues de banquettes. Au nord, une cour pavée est entourée de bâtiments qui semblent avoir servi de magasins ou d’étables, avec probablement, immédiatement au nord de la tour, une latrine, au sol mosaïqué.
66Céramique et monnaies indiquent une construction dans le premier quart du ier s. apr. J.-C. et un abandon dans le troisième tiers du ier s., voire dans le premier tiers du iie s. apr. J.-C. Des fragments d’architecture, notamment de verre, montrent qu’il s’agissait d’une demeure cossue.
67L’immense complexe se situe au sommet d’une colline au pied de laquelle, près de la source de ‘Ein Zur, se trouvent un nymphée donnant naissance à un aqueduc, une grande piscine carrée et des thermes.
Figure 10.
Horvat ‘Eleq, plan.
D’après Hirschfeld 2000
68L’enceinte en pierres mal dégrossies est dotée de quatre tours d’angle et de tourelles. L’entrée principale se trouvant sans doute dans la partie ouest (non fouillée) ; une porte secondaire, au sud, faisait face à la source. L’intérieur est desservi par un réseau de larges ruelles rectilignes.
69Dans le quartier oriental (30 x 20 m), une trentaine de pièces sont organisées autour d’une petite cour. Le matériel (meules, pilons, jarres, récipients de cuisson, fuseaux) suggère des logements et des ateliers de travailleurs.
- 71 Parmi les plus précoces trouvés dans le pays, en marbre importé donc particulièrement coûteux.
70Au centre, une cinquantaine de pièces (20 x 35 m) avec un étage (présence d’un escalier) présente une construction élégante (blocs bien taillés, fragments d’opus sectile 71, éléments d’architecture sculptée) : il s’agissait vraisemblablement de l’habitation du propriétaire et de sa famille (fragment de pied de table tripode en marbre de Thasos en forme de tête de lion, bijoux en or, vaisselle importée, élégante vaisselle de pierre).
71Une citerne recueillait l’eau de pluie (‘Ein Zur demeurant dans doute la source principale).
- 72 De son sommet, on pouvait voir l’ensemble du domaine agricole et la route vers Césarée.
72À l’ouest, une rue, dont le puissant seuil sud (l. 3,10 m) est gravé d’alphas apotropaïques, menait au nord-ouest à la tour, au point culminant de la colline 72. Ses murs sont construits en grandes pierres de taille (L. moy. 80 cm, max. 1,40 m) disposées en assises nivelées par des gravillons et de petites pierres brutes, et assemblées au mortier de chaux ; l’entrée est formée de beaux blocs à marges. Ils sont doublés par un mur extérieur (H. 1,10 m), construit sans doute dans un second temps (le parement du mur interne est soigné). Son sommet formait une plateforme, à laquelle on accédait par une volée de marches le long de son côté est, face à l’entrée de la tour (l. 1,10 m).
- 73 De la pièce d’entrée à la pièces nord-est : 3,40 x 4,50 ; 2,60 x 4,50 ; 2,10 x 4,30 ; 2,80 x 3 ; 2, (...)
- 74 En l’absence de canalisation, l’eau devait être acheminée depuis l’étage.
73L’intérieur de la tour est divisé en six pièces 73. Celle du nord-est est une cage d’escalier avec pilier central carré en pierre (80 cm de côté, H. cons. 90 cm). On atteignait les loci 595 et 626, qui n’ont pas de seuil, par le haut, grâce à une échelle ; dans le second locus se trouvaient une baignoire et un bassin enduit 74.
- 75 Tête de lion en marbre importée, peut-être d’Italie méridionale (parallèles à Pompéi) ; la grande q (...)
74Le matériel (marbres et enduits colorés, céramique importée, récipients de verre, fibule et boucle d’oreille en or, sigillée, lampes à huile raffinées, objets de bronze, etc.), mais aussi la présence de thermes en contrebas trahissent des influences occidentales, d’Italie du Sud en particulier 75, et le mode de vie somptueux des habitants.
75L’absence de tombe familiale dans le voisinage suggère que la résidence n’y était pas permanente. Y. Hirschfeld propose que la construction, compte tenu de sa taille et de sa majesté, ait fait partie du vaste projet d’aménagement lancé par Hérode autour de Césarée, voire qu’elle ait appartenu à l’un de ses fils.
- 76 Donceel-Voûte 1994 ; Hirschfeld & Birger-Calderon 2004 ; Humbert 1999 et 2003, Humbert et al. 1994 (...)
- 77 Ainsi que la ravine vers l’établissement agricole contemporain de Aïn Feshkha, sur le littoral.
76Situé dans le désert de Judée, en bordure nord-ouest de la mer Morte, sur une avancée de la falaise limitée au nord et à l’ouest par des ravins et au sud par le wadi Qumrân — dont il tient le défilé (accès au plateau) 77, le site se trouve au croisement des itinéraires de Machéronte à Jérusalem et de Jéricho à Ein Gedi par la mer Morte.
Figure 11.
Qumrân, plan général.
D’après Humbertet al. 1994.
77Au centre des ruines (env. 80 x 60 m), un ensemble aux murs rectilignes est formé de pierres que l’érosion a détachées de la falaise, souvent brutes, dont la face plane est en parement, liées à la chaux, avec calage d’éclats de roche. Des blocs de grès à marges et bossage soigneusement assemblées à joints vifs marquent les ouvertures (grès également utilisé pour les éléments de décor). Des constructions secondaires, adjointes dans toutes les directions, surtout à l’ouest, sont marquées par des murs moins épais (env. 80 cm), un appareil peu soigné (cailloux et galets ramassés dans le lit des wadis) au parement irrégulier, et une plus grande adaptation à la topographie.
- 78 La difficulté vient du fait que certains murs du bâtiment primitif ont été arasés, parfois reconstr (...)
- 79 Par symétrie avec le mur est (selon R. de Vaux, il tournerait avec ce mur vers l’est à l’angle du l (...)
- 80 Le tracé des vestiges, s’il date bien de cette époque, donne pour les ailes ouest et nord une large (...)
- 81 Fonction attestée pour le locus 12 (période III de R. de Vaux).
78Le côté nord de l’ensemble original serait 78 formé par les murs nord des loci 40 et 6, le côté est par le long mur nord-sud qui s’étire sur 37 m jusqu’à l’angle sud-est du locus 74 ; il engloberait la tour, suivant vers le sud le prolongement de son mur ouest, sur 37 m 79, formant une cour entourée par quatre ailes 80. Une volée d’escaliers en face du locus 12 menait à un étage qui avait sans doute une fonction résidentielle, les pièces du rez-de-chaussée étant utilisées pour le service et comme magasins 81.
- 82 Le locus 11 a été recoupé dans un deuxième temps.
- 83 Un pilier carré de 1 m de côté, trouvé au centre du locus 12, la soutenait peut-être ; pour R. de V (...)
79L’angle nord-ouest du carré est occupé par une tour aux murs épais conservés sur une hauteur de 4,50 m (deux étages). Le rez-de-chaussée est divisé en cinq pièces de dimensions à peu près égales 82, à l’exception du petit locus 8A (angle sud-ouest), dont le centre est marqué par la pile d’un escalier tournant. Ce rez-de-chaussée est aveugle mais une porte à l’étage, côté sud, était accessible de l’extérieur par un escalier ou une passerelle de bois venant du bloc sud 83. Les murs de l’étage présentent des traces de stuc (non daté).
- 84 Hirschfeld& Birger-Calderon 2004, contra Vaux 1954, p. 210.
80La tour est revêtue d’un chemisage de moyennes et grandes pierres brutes liées au mortier de chaux, conservé à certains endroits sur toute sa hauteur (jusqu’à 4 m). L’épaisseur à la base atteint env. 4 m sur les côtés nord et ouest donnant sur l’extérieur, moitié moins sur les côtés donnant sur la cour. La façade de la tour, derrière le revêtement, n’est pas verticale et moins bien finie que les autres murs du bâtiment, ce qui suggère que le revêtement était prévu dès l’origine 84.
- 85 Leur aire de répartition, dans le bâtiment central et à ses abords sud-ouest immédiats, fait postul (...)
- 86 Vaux 1954, p. 209 : « Il est invraisemblable qu’on soit allé chercher […] ces [carreaux d’opus sect (...)
- 87 De même par ex. deux baignoires (locus 34), qui conviendraient davantage à une famille qu’à un grou (...)
- 88 Qui se rapproche paradoxalement plus de la domus urbaine que de la villa rustica (Humbert 1999).
- 89 Humbert 2003, p. 468.
- 90 Il y a encore cinquante ans, le rivage était parsemé de sources et propre à la culture (palmiers en (...)
- 91 Entre autres par comparaison de son plan avec ceux de fermes de la période voisins de la mer Morte (...)
81Les aberrations du plan (circulations aboutissant à des impasses, adduction d’eau coupant les structures) excluent une conception d’un seul tenant et les fragments d’architecture soignée (tambours, bases, chapiteaux 85, claveaux, voussoirs, fragments de modénature classique de linteau et de frise retaillé en moellon), qui ont difficilement pu appartenir à un bâtiment essénien 86, plaident en faveur de l’existence sur le site, à un moment ou un autre, d’une belle demeure 87 : pour J.-B. Humbert, le carré central, séparé des ajouts postérieurs par des coups de sabre et seul ensemble cohérent, serait premier. Il suit un schéma répandu dans tout l’Empire romain de cour centrale bordée de pièces régulièrement disposées 88. « [S]a vocation agricole […] n’est pas démontrée » 89, d’autant que le site n’offre pas d’accès pratique à la plaine littorale pour le va-et-vient nécessaire aux activités agricoles 90. J.-B. Humbert place la construction de cette résidence dans les années 40 av. J.-C., à l’époque de la domination lagide 91.
- 92 Hirschfeld & Birger-Calderon 2004, p. 65.
82Pour Y. Hirschfeld, le carré central de cette époque était une forteresse 92 et c’est à l’époque « hérodienne » (milieu du ier s. av. J.-C.-deuxième tiers du iie s. apr. J.-C.) que le bâtiment fut étendu dans toutes les directions (la planification lâche et le grand nombre de points d’accès impliquant un site non plus militaire mais civil) pour loger de nombreuses installations agricoles et ateliers (pars rustica), tandis qu’une pars urbana s’installait dans les ruines du carré central (présence de céramique et vaisselle de verre utilitaires, mais raffinées). L’entrée se faisait, selon Y. Hirschfeld, par un large portail au nord-ouest de la tour (locus 7), dont la localisation près de l’entrée montrerait qu’elle servait de tour de guet.
83Pour J.-B. Humbert, la tour peut avoir été ajoutée à l’édifice carré en symétrie de l’édification du locus 40 (angle nord-est) en projection de la façade, pour protéger l’entrée principale, qu’il place dans un renfoncement en forme de porche dans le mur nord du locus 38 93.
84L’altitude des sites dont on connaît la localisation (tabl. 2) s’échelonne sur une centaine de mètres (Horvat ‘Eleq, Horvat ‘Aqav) à 500 m (Khirbet el-Muraq, Horvat Mazad), la plupart se trouvant à env. 300 m, situés dans les basses montagnes du centre du pays (Qalandiya), avec une concentration, au sud, dans les collines d’Hébron (Khirbet el-Muraq, Rujum el-Hamiri), au nord dans les montagnes de Samarie (Umm-Rihan), et sur les piémonts occidentaux (Tel Goded, Horvat Mazad, Khirbet Dalia, ‘Ofarim, Mazor). Le Carmel constitue un troisième noyau (Ramat ha-Nadiv, Sha’ar ha-’Amaqim), Tel Sera’ et Aroër formant un dernier ensemble sur les moyens plateaux du nord du Néguev.
Tableau 2. Altitude des sites (en m)
| Site |
Altitude |
| Umm-Rihan ferme 61 |
320 |
| Qasr Kuah |
368 |
| Qasr el-Leja |
env. 330 |
| ‘Ofarim |
env. 350 |
| Khirbet el-Muraq |
env. 500 |
| Horvat ‘Aqav |
141 |
| Horvat ‘Eleq |
100 |
| Tel Sera’ |
168 |
| Qala’at Firdus |
380 |
85Si l’altitude absolue est variable, la surélévation par rapport aux environs est une constante : Mazor, site de plaine, est situé sur une colline et même Qumrân, dans la cuvette de la mer Morte, surplombe la plaine côtière.
- 94 À une trentaine de kilomètres.
86Cette situation en hauteur permet une vue panoramique : Horvat ‘Aqav offre une belle vue sur la Méditerranée et à Horvat Mazad, la vue porte par temps clair jusqu’à la mer par la Shéphélah 94.
87La proximité d’une route (Sha’ar ha-’Amaqim contrôle la passe qui la sépare du mont Carmel, Horvat Mazad le défilé de Latroun ; Qumrân et Qalandiya sont à des carrefours importants et Tel Sera’ et Qasr el-Leja à proximité d’axes majeurs), qui n’implique pas forcément une fonction de surveillance, peut être considérée comme une opportunité favorable : à Qasr el-Leja, la proximité de la route menant à ‘Ein Ganim permettait un aller-retour dans la journée au marché régional.
88La superficie des complexes, quand on la connaît, permet de distinguer quatre groupes : modestes (< 500 m²) : ferme 61 de Umm-Rihan, ‘Ofarim, Tel Goded ; moyens (autour de 950 m²) : Qasr el-Leja, Qasr el-Giya ; grands (autour de de 1 200 m²) : Rujum el-Hamiri, Horvat Mazad, Moshav Rihan, Qumrân ; très grands (> 1 500 m²) : Khirbet el-Muraq, Aroër, Horvat ‘Aqav : 2 800 m², Horvat ‘Eleq : 5 000 m²).
- 95 Les murs sont très rarement à angles droits (seulement à Khirbet el-Muraq et dans l’épure centrale (...)
89La majorité ont une forme rectangulaire (11) 95. Horvat ‘Aqav et Qalandiya ont une enceinte en L adaptée à la topographie, comme ‘Ofarim et Tel Goded, où cette forme découle de l’accolement d’une grande tour à la cour, dans le prolongement d’un des petits côtés. La ferme 61 d’Umm-Rihan et le bâtiment de la zone 34a de Mazor sont irréguliers.
- 96 Attesté au moins à Qasr el-Giya, Qasr el-Leja, Khirbet el-Muraq, Horvat ‘Aqav.
- 97 Dans les plus petits sites (ferme 61 de Umm-Rihan, ‘Ofarim, Tel Goded), le nombre réduit de pièces (...)
- 98 En briques ; il est donc possible qu’il y en ait eu aussi ailleurs, dont il ne reste trace.
90L’intérieur de l’enceinte est bordé d’ailes, aux fonctions différenciées dès lors que le nombre de pièces est suffisant 96 (logement/artisanat et transformation des produits agricoles 97). On trouve parfois dans la cour des infrastructures agricoles (enclos à bestiaux à Horvat ‘Aqav et peut-être Moshav Rihan 98, pressoirs et aire de battage à Horvat ‘Aqav).
- 99 Leurs tambours présentent d’ailleurs des marques de maçon similaires.
91Généralement, au moins un pan du mur d’enceinte est laissé libre, voire davantage (ferme 61 d’Umm-Rihan), mais parfois, il est intégralement bordé de constructions (Horvat ‘Eleq probablement, Qumrân, Khirbet el-Muraq) : cela résulte tantôt de l’agglomération progressive de bâtiments autour d’un espace central laissé libre (Qasr el-Leja, à partir de la tour et du pressoir), tantôt de l’adossement progressif de bâtiments à une enceinte préexistante. Ailleurs, la cour centrale et les quatre ailes résultent d’une planification architecturale (cour à péristyle de Khirbet el-Muraq, hypothétique villa de Qumrân) ; ce plan à cour centrale apparaît aussi dans les quartiers à vivre du centre de Horvat ‘Eleq. Tel Goded, malgré sa petite taille et l’absence de pièces sur le côté nord, se rattache probablement à ce modèle. La cour peut être agrémentée d’un bassin ou de colonnes (Khirbet el-Muraq, Tel Goded 99).
92Dans ces beaux bâtiments à cour centrale, la tour est souvent dans un angle, en saillie par rapport à l’un des murs et dans le prolongement de l’autre (Qumrân, Khirbet el-Muraq).
- 100 À tel point qu’ici, on peine à restituer une communication entre la cour et la tour.
93Dans les autres, les tours d’angle sont plus ou moins en saillie : très faiblement à Qasr el-Leja, très fortement à Aroër, Moshav Rihan 100 ou à Qalandiya. À Horvat ‘Eleq, Horvat Mazad, Mazor zones A et P4, et probablement Sha’ar ha-’Amaqim et Qala’at Firdus, elles sont indépendantes, à l’intérieur de la cour.
- 101 Emplacement conforme aux indications données par les auteurs latins sur le logement du villicus (Va (...)
94Dans un certain nombre de cas, leur situation à côté de l’entrée du complexe (Qumrân, Horvat ‘Eleq — si l’entrée se trouvait bien dans la partie ouest, ferme 61 d’Umm-Rihan, Mazor zone 62, Qalandiya, Rujum el-Hamiri, Khirbet el-Muraq) suggère une fonction de guet, et peut-être de logement de gardien 101.
- 102 Une seule rangée de gros blocs à Khirbet el-Muraq, construction mixte à Qalandiya.
95Dans l’ensemble, la construction est peu soignée, en pierres brutes de calcaire local, les blocs taillés étant réservés aux angles et ouvertures. Les murs d’enceinte, épais (1 à 2 m), sont généralement formés d’une double rangée de pierres dégrossies, à la face en parement taillée, avec noyau de petites pierres et mortier (Horvat ‘Eleq, Horvat ‘Aqav, Horvat Mazad, Qumrân) 102 ; à Horvat ‘Eleq et Qumrân, les assises sont nivelées avec du gravier et de petites pierres.
96Ailleurs, ils sont en pierre sèche, ce qui n’empêche pas une taille soignée et des assises ajustées (Qasr el-Leja, Aroër). Les enceintes plus modestes (l. 60 à 70 cm : ‘Ofarim, Tel Goded, Umm-Rihan ferme 61) sont en pierre sèche brute parfois légèrement retaillée, avec à Umm-Rihan des pierres massives aux angles et aux ouvertures.
97Les bâtiments sont construits dans le même appareil que l’enceinte, sauf à ‘Ofarim et Moshav Rihan, où ils sont plus étroits (mais il semble qu’il y ait deux phases de construction).
- 103 Constat fait également par ex. pour le site Qulib 57 (Vallat & Leblanc 2008, p. 25).
98La tour, parfois dans le même appareil que le reste de l’édifice (Umm-Rihan ferme 61, Qasr el-Leja), est souvent mieux construite 103, avec davantage des blocs, en particulier à marge : à Horvat ‘Eleq, Horvat ‘Aqav, Tel Goded et Qumrân, elle est en pierres brutes à face plane en parement avec mortier de chaux, et blocs à marge aux ouvertures et aux angles. À Horvat Mazad, seule la tour emploie des blocs à marge, le reste étant en pierres brutes. Celle de Sha’ar ha-’Amaqim est faite de deux rangées de gros blocs parallélépipédiques pour la plupart à marge et bossage, et noyau central de cailloutis et mortier ; à Qasr Kuah, elle est en blocs bien taillés et bien ajustés.
99Dans les complexes les plus vastes et les plus soignés (Horvat ‘Eleq, Horvat ‘Aqav, Qumrân), il s’agit souvent de pierres brutes à face plane en parement, le plus souvent avec du mortier : bien ajustées, ces pierres donnent au mur le même aspect soigné que des blocs parallélépipédiques.
- 104 Une, peut-être deux ronde(s) ; on ignore sa forme à Qasr el-Giya.
- 105 Ou dont on peut les mesurer sur les plans.
- 106 Nowicka 1975, p. 112 (on considère habituellement que la hauteur d’une tour est fonction de sa supe (...)
100Les tours sont majoritairement rectangulaires (21), souvent presque carrées 104 (fig. 12). Pour celles dont on connaît les dimensions 105, les longueurs des côtés sont majoritairement autour de 3 m, ou entre 9 et 41 m. La comparaison avec les dimensions des complexes montre que « la hauteur des tours […] n’est pas directement en rapport avec la grandeur de la ferme » 106.
Figure 12.
Planche récapitulative.
101Selon la superficie et l’agencement intérieur, on peut distinguer trois catégories (tabl. 3) :
- les petites tours à une seule pièce (dim. ext. moy. 3 x 3 m, env. 10 m²) : dans une région où la couverture était presque toujours en dalles de pierre, on suppose que c’est la longueur critique au-delà de laquelle le plafond n’est plus stable 107 ;
- les tours moyennes à quatre pièces (80-140 m², soit l’équivalent de la juxtaposition de quatre petites tours), dont l’intérieur est divisé, par deux murs perpendiculaires plus ou moins décentrés, en quatre pièces pouvant être couvertes par des dalles de pierre 108. Parfois, une cage d’escalier exiguë ajoute une cinquième pièce (Qumrân) : comme il faut décentrer fortement l’un des murs, le (trop) vaste espace créé dans l’angle opposé est recoupé par un mur supplémentaire 109 ;
- Entre les deux, les tours de ‘Ofarim (55 m²) et Qasr Kuah (25 m²) sont divisées respectivement en deux et trois pièces plutôt exiguës ; on peut y voir des essais avortés d’extension des petites tours simples. Il est en tout cas remarquable que la classe de superficie de 25 à 50 m² soit vide : trop vaste pour être couverte d’un seul tenant, elle ne permet pas une division en pièces de taille convenable ;
- les grandes tours composées (> 140 m², six pièces ou plus 110 ; celles comprises entre 145 et 150 m² sont les plus nombreuses [6]) : l’agencement intérieur peut être très simple (Horvat ‘Eleq, Qala’at Firdus : un long mur longitudinal et deux murs transversaux, taille des pièces homogène) ou complexe, comme à Tel Goded, la plus vaste 111.
Tableau 3. Dimensions et composition des tours
| Site |
Dimensions de la tour (m) |
Superficie de la tour (m²) |
Nombre de pièces |
Catégorie |
| Tel Goded |
13,70×13,70 |
190 |
175 < S ≤ 200 |
10 |
5 à 10 |
Grandes ou moyennes, composées(> 140 m²) |
| Khirbet el-Muraq |
13×13 (dim. au sommet 11×11) |
170 |
150 < S ≤ 175 |
? |
| Horvat ‘Eleq |
13,30×11,50 |
150 |
125 < S ≤ 150 |
6 |
| Horvat ‘Aqav |
12×12,60 |
150 |
6 à 9 |
| Sha’ar ha-’Amaqim |
12,20×12,30 |
150 |
4 ou 5 |
| Firdus |
12,05×12,20 |
145 |
6 |
| Aroër |
11,40×12,70 |
145 |
4 |
4 |
Moyennes, à quatre pièces (80-140 m²) |
| Qumrân |
env. 11×13 |
145 |
4/5 |
| Horvat Mazad |
env. 10×11,50 |
115 |
|
4 |
| Rujum el-Hamiri |
env. 9,40×9,70 |
90 |
75 < S ≤ 100 |
4 |
| Qasr el-Leja |
9×9 (5×5,50) |
80 |
? |
| ‘Ofarim |
env. 7,40×7,40 |
55 |
50 < S ≤ 75 |
2 |
2 à 3 |
Petites, composées (25-50 m²) |
| Qasr Quah |
5,60×4,30 |
25 |
S ≤ 25 |
3 |
| Mazor zone 34a |
5,20×4,60 |
25 |
1 |
1 |
Petites, simples (10-25 m²) |
| Moshav Rihan |
3,10×4,50 |
10 |
1 |
| Umm Rihan ferme 61 |
3×3,20 |
10 |
1 |
| Qalandiya |
3×3 |
10 |
? |
| Mazor zone 62 |
3×3 |
10 |
? |
- 112 À Aroër, il y aurait un accès à l’étage en plus de l’accès au rez-de-chaussée.
- 113 Sauf quand le nombre de pièces de front est impair (‘Ofarim).
102La plupart des tours sont accessibles directement depuis la cour (sauf à Qasr el-Leja, où se trouve un vestibule, et à Horvat ‘Eleq, où un escalier le long du mur extérieur permet d’atteindre une plateforme) 112 par une porte presque toujours décentrée, car située au milieu du mur d’une des pièces de front 113. Certaines, de tailles diverses, ont aussi une entrée par l’extérieur (Qasr el-Leja, à l’étage, ferme 61 de Umm-Rihan, et peut-être Qasr Kuah, où les publications mentionnent deux entrées).
103Parfois le rez-de chaussée est aveugle ; l’ouverture se trouvait donc à l’étage, accessible par des escaliers extérieurs qui, quand on n’en retrouve la trace, étaient probablement en bois (Qumrân, Qala’at Firdus), ou éventuellement, si des bâtiments de même hauteur existaient à proximité, par une passerelle (proposition de Y. Hirschfeld pour Qumrân). On accédait alors au rez-de-chaussée par un escalier intérieur (comme dans les deux pièces nord-ouest de Horvat ‘Eleq).
- 114 Qumrân : 1,20 x 1 m ; Horvat ‘Eleq : env. 1 x 1 m (à Horvat Mazad, forme non précisée).
- 115 Negev 1973 : le développement de cet escalier aux marches étroites soutenues par un pilier s’expliq (...)
104Seules quatre tours ont fourni des restes d’escaliers intérieurs en pierre (Horvat Mazad, Horvat ‘Eleq, Khirbet el-Muraq, Qumrân) : en colimaçon à pilier central maçonné, de section carrée 114, la cage d’escalier (fig. 13) occupant une petite pièce d’angle carrée de dimensions voisines (Qumrân : env. 2,50 x 2,50 m, Horvat ‘Eleq : 2,80 x 3,30 m). Ce type d’escaliers bien connu, baptisé « staircase-tower » par A. Negev 115, avait souvent des marches supérieures en bois.
Figure 13.
Cages d’escaliers des tours de Qumrân, Horvat ‘Eleq et Giv’at Shaul. Respectivement Humbert et al. 1994, Hirschfeld 2000 et Tzaferis 1974.
- 116 Villes à Tel Goded et Aroër ; établissement de nature incertaine à Qumrân ; céramique sans restes d (...)
105Sept sites ont été occupés à l’âge du Fer (Horvat ‘Eleq, Tel Goded, Aroër, Qumrân, Tel Sera’, Mazor zones 34a et 62) 116 ; les trois derniers l’ont également été à l’époque perse (vie-ive s. av. J.-C.).
- 117 Des tours de guet hellénistiques sont fréquemment intégrées, en Palestine et ailleurs, à des bâtime (...)
106Les tours de Tel Goded et de Horvat Mazad (entre le iiie et le ier s. av. J.-C.), un temps indépendantes, ont été intégrées dans des complexes à partir du derniers tiers du ier s. av. J.-C. 117.
- 118 Horvat Mazad, qui occupe une position stratégique, est aussi environné de nombreuses terrasses agri (...)
107Un certain nombre de sites présentent des éléments attestant leurs fonctions agricoles : pressoirs à vin et à huile (Horvat ‘Eleq, Horvat ‘Aqav, Qasr el-Leja, Qalandiya, Mazor, Qasr el-Giya), enclos à bétail (Mazor, Qasr el-Giya, Horvat ‘Aqav, Qasr el-Leja), matériel agricole (socs de charrue à Sha’ar ha-’Amaqim, émondoir et faucille à Qalandiya). La plupart sont situés dans des zones notoirement agricoles (Mazor, Qumrân) et on distingue encore parfois, aux alentours, le parcellaire agricole antique (Mazor, Qasr Kuah, ferme 61 d’Umm-Rihan) 118.
- 119 Dar 1993.
- 120 Finkelstein 1981.
108Les domaines d’activités agricoles sont comparables à ceux définis par S. Dar pour la Palestine au « Fer II » 119 (culture de la vigne et de l’olivier, céréaliculture et élevage des moutons) et le plan des sites (sauf celui des belles demeures à cour centrale) est similaire à celui des fermes isolées sans tour étudiées par I. Finkelstein près de Lod 120. Elles étaient selon lui utilisées seulement à la saison agricole par les propriétaires des champs alentour, qui habitaient le reste de l’année dans des villages aux marges des collines. Ici, par exemple, les fermes autour de Umm-Rihan semblent liées organiquement au village.
109Il est probable qu’on pratiquait l’agriculture aussi dans les sites où il n’en existe pas d’indice clair (beaux ensembles comme Khirbet el-Muraq, ou plus modestement Tel Sera’), car on peine à imaginer les fertiles terrains alentour laissés à l’abandon et ce qui pouvait remplir les nombreux magasins repérés dans les édifices.
- 121 Nowicka 1975.
- 122 Is 5, 2.
- 123 Lc 14, 28.
- 124 Applebaum et al. 1978 ; voir aussi Dar 1993.
- 125 Peut-être dès le iiie s. av. J.-C. pour certaines, et jusqu’à la fin du iie s. apr. J.-C.
- 126 Voir les restitutions de Ramat ha-Nadiv dans Hirschfeld 2000, d’après un graffito de Massada (Hirsc (...)
110On trouve dans toute la Palestine des « tour[s] située[s] dans une vigne ou dans les champs » 121 ; deux versets bibliques suggèrent que les premières renfermaient ou avaient à proximité des infrastructures pour la production du vin 122, et que seuls des propriétaires aisés pouvaient se permettre de les édifier 123. S. Applebaum et S. Dar en décrivent trois 124 occupées à partir de la moitié du iie s. av. J.-C. 125, situées sur des éperons aménagés en terrasses agricoles épierrées avec parcelles entourées de murs et pressoirs à olive et vin : de dimensions modestes (côté compris entre 3,50 et 4,50 m, H. ext. 3,70 à 3,90 m), elles ont un toit plat en dalles de pierre, parfois entouré d’un parapet de pierre haut de deux assises, qu’on peut sans doute transposer sur les toits de nos tours, plutôt que les créneaux proposés par Y. Hirschfeld 126. L’ouverture, en blocs taillés, est basse et étroite (H. env. 1 m, l. 60 à 80 cm) et l’épaisseur des murs, faible (env. 80 cm). Aucune ne présente d’escalier bâti, ni à l’extérieur ni à l’intérieur. Les tours n’ont souvent qu’une pièce, parfois deux, dont l’aménagement est fruste (banquettes et structures de stockage creusées).
111De nombreuses tours du même type sont conservées en Syrie : E. Will en fait des « tours-habitations [...], demeures possibles du patron et des ouvriers et des gardiens pendant la bonne saison et au moment de la récolte, remise pour les outils, colombier » 127.
- 128 Les tours de Samarie se distinguent leur relative uniformité et leur densité ; la littérature talmu (...)
112L’arrière-plan agricole sur lequel elles se sont développées se déduit des parallèles arabes des environs de Jérusalem : difficiles à dater précisément, mais ne remontant pas à plus de quelques siècles, ces tours résultent d’une extension de l’économie de plantation (surtout vigne et olivier) dans des zones éloignées des villages nucléaires qui formaient traditionnellement le schéma de peuplement rural : en pierres brutes, hautes d’env. 6 m, elles servaient, dans les parcelles entourées de murs de pierre sèche de 1 à 2 m de haut, d’abri nocturne aux animaux domestiques (bas) et de remise à outils ou magasin à provisions (haut). Elles étaient habitées à la bonne saison et, de leur sommet, on pouvait surveiller le vignoble. Les tours samaritaines, dont la fonction agricole est assurée par les structures associées, jouaient probablement le même rôle 128.
113On peut faire l’hypothèse d’un rôle similaire pour au moins certains complexes du corpus qui ont pu, dans un schéma de peuplement nucléaire, servir de résidence saisonnière à des propriétaires et leurs ouvriers, en lien avec le calendrier agricole.
- 129 Attesté par l’archéologie (Kent 1948, p. 295, Rostovtzeff 1947-1957, p. 202 et 1460 ; Young 1956) e (...)
- 130 Voir Nowicka 1975.
114La tour est un trait architectural largement répandu dans l’ensemble du monde grec depuis la période archaïque 129 et on trouve pour l’époque hellénistique de nombreux parallèles aux édifices du corpus (fig. 14) : la ferme 69 (parcelle 25) de la presqu’île d’Héraclée (iiie s. av. J.-C.) possède dans l’angle d’une cour carrée bordée sur trois côtés une tour carrée (9,50 x 9,60 m). Sa position, près de l’entrée, et le puissant chemisage, la font comparer à Rujum el-Hamiri, Qumrân et Qasr el-Leja. La tour de la ferme 68a (iiie s. av. J.-C.) est, comme à Rujum el-Hamiri, à cheval sur l’enceinte, tandis que le plan de la ferme 68b (iie s. av. J.-C.), avec sa petite tour d’angle fortement en saillie, rappelle celui de Moshav Rihan 130.
Figure 14.
Plans des fermes 69 et 68 (2e état) de la parcelle 26 de la presqu’île d’Héraclée.
D’après Nowicka 1975
115D’après les textes, M. Nowicka conclut que la tour avait toujours une entrée séparée de l’oikia. C’est le cas sur nos sites, où les tours ont toujours une entrée propre ; un certain nombre dispose même d’un accès direct depuis l’extérieur, peut-être héritage d’un accès séparé ne nécessitant même pas de passer par la cour qui, en Palestine plus encore qu’en Grèce, est une pièce à vivre et à travailler parmi d’autres.
- 131 Wiegand 1932, p. 11-12 ; voir aussi la ferme de Khirbet Hazime (post. au ive s. av. J.-C.).
116De grandes fermes à tours sont connues en Syrie hellénistique : la ferme de Bazurije, près de Palmyre (iie s. av. J.-C.) présente une cour rectangulaire allongée (91,5 x 37 m) entourée d’un puissant mur d’enceinte bordée de locaux aux fonctions diverses, avec à une quinzaine de mètres une tour (11,40 x 8,80 m) à deux pièces qui servait de point d’observation et de refuge dans sa partie haute et de sépulture en partie basse 131.
- 132 Vallat & Leblanc 2008.
117Les prospections plus récentes menées sur le plateau de Si’ ont également repéré plusieurs établissements isolés comportant des tours dans un environnement agricole (élevage, vigne, vergers ; présence de pressoirs, silos, aires à battre) 132. Dans la zone du tell Qulib en particulier, on trouve, sur des petites éminences, de grands enclos (de quelques centaines à plusieurs milliers de mètres carrés) renfermant des bâtiments et une, voire deux tours. Ces dernières sont le plus souvent renforcées à la base par un glacis. Elles peuvent se trouver à un angle (Qulib 59) ou à l’intérieur de l’enceinte (Qulib 58), liées (Qulib 57) ou non (Qulib 59) aux autres bâtiments.
- 133 La chronologie est flottante, certains établissements pouvant remonter à l’époque médiévale plutôt (...)
118D’autres édifices à tour, plus modestes (quelques dizaines de mètres carrés, construction en pierre sèche de petit module), existent sur le plateau méridional de Si’ 133.
119Des tours à quatre pièces ont également été repérées en Syrie, mais elles ne semblent pas liées à un contexte agricole 134.
120Malgré la proximité géographique, il semble donc que les complexes à tour de Palestine des iiie s. av. J.-C.-ier s. apr. J.-C. ont plus de traits communs avec les fermes contemporaines d’Asie Mineure, dans le plan général comme dans la localisation et la fonction de la tour, qu’avec les fermes syriennes : la ferme de Palmyre ne se compare à aucun site du corpus (fonction funéraire de la tour, absente de nos sites, et forme allongée de la cour et de la tour), et les tours des fermes de la région de Si’ sont rondes, et en général en opus polygonal.
121Ces dissemblances ne doivent pas étonner : M. Nowicka a montré que la présence de tour dans les grandes fermes ne découlait pas d’une nécessité fonctionnelle, notant qu’elles faisaient par exemple souvent défaut dans les grandes et moyennes fermes de Syrie, et presque toujours dans les villae rusticae italiennes ; P. Grimal estime d’ailleurs qu’elles sont « caractéristiques des grandes fermes hellénistiques » 135.
122Cependant, l’absence de recensement des établissements ruraux à tour en Syrie ainsi que, plus généralement, la rareté des niveaux hellénistiques, notamment ruraux, en Syrie, appellent à la prudence dans les conclusions.
- 136 Magen, Har-Even et al. 2008.
123Le modèle de l’établissement rural à tour a, en revanche, une importante postérité en Palestine, par exemple au Khirbet el-Qasr (marges orientales des collines d’Hébron) : au ve s., une tour à glacis (11,20 x 11 m, modèle des tours moyennes à quatre pièces) est entourée d’une vaste enceinte (50 x 35 m) bordée de pièces abritant des activités agricoles. Mais, malgré ses grandes dimensions, le complexe n’appartient pas au type à cour centrale, qui semble une spécificité du tournant de notre ère 136.
- 137 Voir Hirschfeld 1995.
- 138 Voir Fischer & Tal 2003.
124L’influence grecque sur les méthodes de construction en Palestine, manifeste pour les bâtiments publics 137, est moins claire, à l’époque hellénistique, pour l’architecture domestique des campagnes 138. Le seul site à datation haute où elle est visible (Sha’ar ha-’Amaqim) se trouve sur le littoral, région la plus hellénisée, suggérant des constructeurs syro-phéniciens hellénisés, ou du moins ouverts à l’influence hellénistique.
- 139 Humbert 2003 ; Humbert 1999 note la rareté de ce plan au Levant avant la conquête d’Alexandre.
125On a ailleurs des fragments d’architecture de modèle gréco-romain : chapiteaux doriques à Tel Goded, chapiteaux et carreaux d’opus sectile à Qumrân, mosaïques à Horvat ‘Aqav et Khirbet el-Muraq. Le bâtiment central de Horvat ‘Eleq, Tel Sera’, Tel Goded, Khirbet el-Muraq et Qumrân (avec cour à péristyle pour les trois dernières) présente le plan à cour centrale caractéristique des villae romaines, ou plutôt de la domus, mais J.-B. Humbert suggère que la forme carrée de Qûmran (et probablement aussi de Khirbet el-Muraq) découlerait plus vraisemblablement d’une conception hellénistique (maisons urbaines à péristyle d’Olynthe, Pergame et Vergina, mais aussi tombes d’Alexandrie reproduisant l’architecture domestique, et palais du Stratège de Doura-Europos 139).
- 140 Voir Foerster 1996, p. 55-73, pour qui les deux sont indissociables, contra Fischer & Tal 2003, pou (...)
126Ces sites n’étant pas antérieurs au ier s. av. J.-C., il est toutefois impossible de décider si on a là une continuation de la pénétration des influences grecques depuis les régions côtières ou des apports grecs ayant transité par Rome 140.
- 141 Par ex., un grand nombre de sites autour de Umm-Rihan porte le nom d’Hérode, avec une forte concent (...)
- 142 Cléopâtre posséda « les baumiers de Jéricho », avec peut-être Qumrân (AJ XV, 4, 88-95).
- 143 Qumrân était aussi un relais sur un des itinéraires joignant la Nabatène à Jérusalem et « l’art nab (...)
127On peut souvent restituer un (hypothétique) lien direct de ces demeures cossues avec le pouvoir royal hasmonéen ou hérodien, qui pourrait expliquer une plus grande réceptivité aux techniques de construction et modes grecques et romaines 141 : pour Qumrân, on peut invoquer les tutelles séleucide puis lagide sur la région 142, ou simplement l’hellénisation des classes aisées sous les Hasmonéens 143. Mais, malgré une décoration parfois somptueuse (architecture, enduit, fresques), l’appareil reste toujours assez fruste, avec une majorité de pierres brutes et un usage limité du mortier.
- 144 De même, les tours des champs et les fermes de Samarie, même si elles présentent des marques d’infl (...)
128La présence de miqva’ot (Horvat ‘Aqav, Qalandiya, Qumrân, Horvat Mazad, Mazor zone 34a) ou de substituts (Horvat ‘Eleq) suggère des habitants juifs, comme à Khirbet el-Muraq le nom d’Hilkiah sur une inscription. Mais même sans ce type d’indices, et sauf preuve du contraire, il est raisonnable, dans une région au peuplement majoritairement juif, surtout après le milieu du iie s. av. J.-C. (révolte maccabéenne), de ne pas attribuer nos édifices à des populations grecques immigrées 144 (ce qui n’exclut pas une hellénisation plus ou moins profonde, dont les alphas gravés de Horvat ‘Eleq peuvent donner un indice).
- 145 Prétendument pour se défendre contre des esclaves ou des ennemis extérieurs (Nowicka 1975, p. 119 s (...)
- 146 Nowicka 1975, p. 87.
- 147 « πυργομάγδωλ », CIG 3064 & 3068 ; un exemplaire en brique crue fouillé, à Tell el-Herr dans le nor (...)
129S’appuyant sur l’absence de tours « dans les fermes situées à proximité d’une polis ou d’une ville protégée de toute autre façon » et leur renforcement à la période des attaques scythes (iie s. av. J.-C.), M. Nowicka décrit les fermes à tours comme des « villas fortifiées » 145. Comme pour les nombreuses tours des îles grecques, continuellement exposées aux pirates, ce serait en raison des attaques incessantes des tribus avoisinantes que la tour quadrangulaire massive est devenue la forme habituelle des maisons de Syrie du Nord et du centre 146 ; on trouve aussi en Égypte, dans la Grande Oasis, éloignée de la Vallée du Nil, des tours d’habitation et de refuge ayant l’aspect de véritables forteresses 147.
- 148 Nowicka 1975, p. 122.
- 149 Nowicka 1975, p. 140-141 ; également pour des raisons de salubrité et d’hygiène, en Égypte.
130Mais M. Nowicka juge naturel que dans les périodes de sécurité et de stabilité, les tours aient été utilisées à d’autres fins : stockage des produits agricoles et des outils, logement, mais aussi magasins d’objets de valeur, éventuellement de lieu de travail 148 : globalement, « les tours d’habitation et d’exploitation [...] existent dans de nombreuses petites et grandes fermes, bien que leur destination et la façon de les utiliser soient différentes. Dans les petites [...], les tours sont surtout le principal bâtiment d’exploitation, mis à profit de façon multiforme, tout en servant parfois de poste d’observation ou de refuge. Dans une grande ferme, la tour sert avant tout de poste d’observation et de refuge [...]. [Dans] les résidences avec des tours […] elles servaient soit de poste d’observation et de refuge, soit de belvédère, […] l’élément esthétique et le prestige joua[nt] un rôle qui […] pouvait dominer dans certaines circonstances. » 149 On retrouve dans le corpus cette distinction entre le groupe des villae et résidences rurales et celui des fermes ; il semble effectivement que le rôle de la tour y ait été différent.
- 150 Cette épaisseur des murs peut aussi faire penser à une tour.
131La tour n’était pas un élément indispensable de la fortification en contexte rural, comme le montrent plusieurs fermes fortifiées sans tour : la ferme hellénistique de Qasr Haramiyyeh (fig. 15), à l’est de ‘Azun, comprenait un bâtiment (7,80 x 8,50 m) aux murs épais de 1,15 m150.
Figure 15.
Bâtiment fortifié de Qasr Haramiyyeh, plan.
D’après Dar 1986
- 151 De même le bâtiment fortifié de la ferme de Khirbet Najar, mieux construit que les autres et pourvu (...)
132Les jambages de l’entrée et des portes intérieures, en beaux blocs à marges, présentent quatre trous de verrou, chaque pièce pouvant donc être isolée des autres (comme à Aroër, dont le plan est d’ailleurs comparable, ‘Ofarim et Qasr Kuah), ce qui prouve la fonction de défense remplie par le bâtiment qui, d’après le matériel trouvé, servait en temps normal d’habitation 151.
- 152 Yeivin 1962b.
- 153 Rahmani 1970 ; Ad & Dahari 1998.
133Des fermes isolées non fortifiées existaient au début de la période hellénistique 152, mais la rapide détérioration des conditions de sécurité semble avoir favorisé le peuplement groupé : les fermes isolées non fortifiées disparaissent, en Samarie, à la fin du iie s. av. J.-C. 153, ce qui est généralement interprété comme la conséquence de la révolte puis de l’expansion hasmonéenne (175-140 av. J.-C.). Les fermes des zones S1/S2-3 de Mazor et de Moshav Rihan sont ainsi détruites au milieu ou à la fin de l’époque hellénistique.
- 154 Les deux dernières fermes se trouvant en périphérie nord de la région, peut-être moins touchée par (...)
134Cependant, si on trouve dans le corpus davantage de sites après la révolte maccabéenne qu’avant, certains, même non fortifiés, continuent d’exister pendant l’époque hasmonéenne (Qalandiya, Sha’ar ha’-Amaqim, Qasr el-Leja) 154.
- 155 Str. 16.2.28 (voir Hirschfeld & Birger 1991, p. 89), mais Strabon n’évoque explicitement que le por (...)
- 156 Voir Hirschfeld & Feinberg Vamosh 2005, ainsi que la parabole de la vigne (Mc 12,1-11). La dangeros (...)
135Pour le ier s. apr. J.-C., Strabon semble indiquer une insécurité endémique dans les régions du Sharon et du Carmel, due à des bandes de brigands 155. En tout cas, les propriétaires terriens des premiers siècles av. et apr. J.-C. pouvaient craindre, dans un contexte de clivage social croissant, des troubles engendrés par les tensions économiques et sociales 156.
- 157 À ‘Ofarim, ouverture très large au rez-de-chaussée ; Finkelstein 1981 propose que les enceintes, ma (...)
- 158 Vallat & Leblanc 2008.
136Plusieurs sites présentent des traces de verrous sur les portes extérieures (Qasr Kuah, ‘Ofarim) et intérieures (Aroër), ce qui laisse penser que la tour avait une fonction de protection des personnes ou de biens, mais les ouvertures les plus étroites ne se trouvent pas dans les constructions les plus massives 157. Il est intéressant de constater que les tours des complexes repérées sur le plateau au sud de Si’ présentent aussi des systèmes de fermeture (Qulib 59 : porte basse au rez-de-chaussée, porte de l’étage et fenêtre nord fermées par des serrures ; Qulib 57 : fenêtre avec verrou) 158.
- 159 L’avant-mur de Sha’ar ha-’Amaqim est construit à plusieurs mètres de la tour et a une hauteur modér (...)
- 160 Conservé jusqu’à son sommet partout sauf à ‘Ofarim et à Aroër.
137Sur cinq sites (Horvat ‘Eleq, Qumrân, ‘Ofarim, Rujum el-Hamiri, Aroër) un puissant avant-mur chemise la tour 159. Il ne semble guère avoir dépassé la hauteur du rez-de chaussée (Rujum el-Hamiri 3 m, Qumrân 4 m max.) 160. À Horvat ‘Eleq, il s’élève à 1,10 m et est vertical, alors qu’ailleurs (Qumrân, ‘Ofarim) il forme une pyramide tronquée comme on en retrouve sur les sites hellénistiques de Crimée.
- 161 Hirschfeld 2000 emploie le terme pour Horvat ‘Eleq, même si vu sa hauteur et la position de la tour (...)
- 162 Lawrence 1979 ; l’avant-mur de Sha’ar ha-’Amaqim pouvait remplir la seconde fonction ; on trouve en (...)
- 163 Braemer et al. 1999, p. 174.
138Sa largeur oscille globalement entre 2 et 4 m, mais est rarement uniforme, soit sur un même côté (Aroër 1,80 à 2,10 m, Rujum el-Hamiri 2,70 à 3 m), soit selon les côtés : à Qumrân, il est plus épais, et plus haut à l’extérieur de l’enceinte (4 m) qu’à l’intérieur (2 m) ; de même à ‘Ofarim, il n’excède pas 1 m dans la cour. Les tours d’Aroër (premier état) et (probablement) Rujum el-Hamiri sont même dépourvues de chemisage vers l’intérieur. Cette dissymétrie suggère une fonction de défense plutôt que de soutènement, comme le « προτείχισμα » de la littérature hellénistique 161, qui renforce le mur et le protège des coups de bélier et de la sape 162. Cependant, un chemisage appuyé contre les murs de la tour, comme c’est le cas presque partout (sauf peut-être à ‘Ofarim et Horvat ‘Eleq), s’il renforce la stabilité des murs (qui devait déjà être bonne, les tours étant fondées sur le rocher), semble avoir une efficacité défensive limitée 163.
139On note que sur les quatre sites présentant un « vrai » proteichisma (‘Ofarim, Rujum el-Hamiri, Aroër, Qumrân), on n’a pas trouvé d’indice d’activité agricole.
140L’appareil de ces chemisages est divers : moyennes ou grandes pierres brutes et mortier de chaux à Qumrân et Horvat ‘Eleq, avec parement latéral et supérieur, dans ce dernier, en pierres ou blocs à face plane (sans doute dans un but esthétique) ; de même à ‘Ofarim, plusieurs rangées irrégulières de pierres brutes sont dissimulées par une rangée de blocs taillés sur une face avec blocs soignés aux angles, puis une à deux rangées de fins carreaux en parement.
- 164 S’il s’agissait de renforcer la stabilité de la tour, on peut s’être limité aux côtés extérieurs po (...)
- 165 Amit & Zilberbod 1998, p. 61.
141Les chemisages de Rujum el-Hamiri et Aroër, qui butent contre le mur d’enceinte, furent construits après ce dernier et la tour : si on leur assigne une fonction militaire, un changement dans les conditions de sécurité peut expliquer cet ajout 164. Cependant, à Mazor, un chemisage de 2,50 m d’épaisseur ajouté au bâtiment carré de la zone S1 est interprété par le fouilleur comme résultant de l’instabilité du bâtiment, peut-être causée par un tremblement de terre 165.
142Là où l’avant-mur est contemporain de la tour, il lui est lié de différentes manières : à ‘Ofarim, quelques grosses pierres sont à cheval entre le mur de la tour et le chemisage ; à Horvat ‘Eleq, les dalles du parement supérieur de l’avant-mur sont encastrées dans une rainure pratiquée dans le mur de la tour.
- 166 Braemer et al. 1999.
- 167 Braemer et al. 1999, p. 171.
143On connaît d’autres tours à noyau chemisé datant de la même époque en Syrie du Sud 166. Elles partagent avec les tours du corpus leur forme presque carrée, une division en deux à six pièces, et des dimensions comparables ; cependant, elles ne semblent pas liées ici à des établissements agricoles mais à des sanctuaires (même si la fonction de tour de guet, en l’absence de fouilles, n’est pas écartée). Dans tous les cas, F. Braemer note que « la technique du chemisage […] n’apporte […] aucune indication sur la fonction des monuments. Elle semble avoir été utilisée, en effet, dans divers types de constructions » 167.
- 168 D’après le plan dans Kalos 1999.
144Le site de Khirbet Massakeb présente en revanche des similitudes formelles importantes avec certains sites du corpus, du fait notamment de sa puissante tour d’angle rectangulaire à noyau chemisé, dont les dimensions sont comparables à celles de nos tours « moyennes » 168. La fonction du complexe est pour l’instant indéterminée, mais il est à noter qu’une partie de l’enceinte est également chemisée.
- 169 Aharoni 1993 ; Herzog et al. 1984.
- 170 Hirschfeld 1998, p. 170.
- 171 Tzaferis 1974.
145On connaît de nombreux édifices militaires à tour en Palestine, auxquels nos tours peuvent être comparées. Parmi eux, la citadelle d’Arad 169 présente une tour carrée massive (env. 20 m de côté) fondée sur une plateforme reposant sur le rocher (l. des murs 4 m), à laquelle étaient adjointes, à l’ouest et au nord, de grandes cours bordées de pièces. Pour Y. Hirschfeld, si sa datation aux iiie-iie s. est correcte, elle peut être considérée comme un prototype des manor houses qui apparaissent à partir du dernier tiers du ier s. av. J.-C. 170. On a souligné aussi les similitudes de la tour de Giv’at Sha’ul, à l’ouest de Jérusalem 171, avec les tours moyennes à quatre pièces avec staircase-tower. Elle présente aussi un mur enduit doublant ses murs extérieurs.
- 172 Occupation jusqu’à env. 70 apr. J.-C. (Gichon 1993).
146Mais on connaît aussi des bâtiments à tour à vocation artisanale, par exemple à ‘En Boqeq (fig. 16), où une tour de guet hasmonéenne, aux murs à double parement de pierres grossièrement dressées et remplissage de gravats, fut intégrée d’un atelier de fabrication de parfum (20 x 20 m) 172. Toutes les pièces, adossées contre le mur extérieur, s’ouvrent sur une cour centrale qui sert d’espace de travail. La tour, dans l’angle sud-ouest, n’a pas d’accès au rez-de-chaussée et ses murs sont plus épais que ceux du reste des bâtiments (1,20 m contre 0,80). M. Gichon suggère qu’elle servait à surveiller les plantations. On n’a pas d’indices archéologiques d’une fonction défensive, mais il n’est pas exclu qu’elle ait pu servir à conserver le coûteux baume qui était produit dans le bâtiment.
Figure 16.
Bâtiment à tour de ‘En Boqeq. D’après NEAEHL.
D’après NEAEHL
- 173 Voir Negev 1988.
- 174 Hirschfeld 1995.
147On trouve régulièrement des bâtiments à tour dans les villes de la région, par exemple à Umm-Rihan, Horvat Susiya, Mampsis 173. En milieu urbain, ils ont peu de chance d’avoir été construits à des fins de défense, mais plutôt comme résidences 174.
- 175 Butler 1904, p. 253 sqq.
- 176 Les étages inférieurs servaient sans doute de magasins et pour les travaux domestiques ; voir aussi (...)
148De même, une tour indépendante du ve s. av. J.-C. à Serdjibleh (Syrie Centrale) conservée sur cinq étages (9 x 6,20 m) 175 voit la fonction domestique des étages supérieurs assurée par la présence d’une probable latrine et par les grandes fenêtres aux encadrements de pierre ornés de sculptures aux étages supérieurs 176.
- 177 Il n’exclut pas une éventuelle fonction secondaire d’observation et de défense (Dar et al. 1986, p. (...)
- 178 Gibson & Edelstein 1985, p. 139-155 ; Daret al. 1986, p. 110-112 ; les murs des tours autour de Si’ (...)
149À Horvat ‘Eleq, la baignoire montre la fonction résidentielle de la tour et, à Qasr el-Leja, S. Dar penche pour une fonction identique d’après sa localisation, qui permet de profiter du soleil d’hiver et du vent d’ouest dominant en été, et d’éviter le bruit et les fortes odeurs du pressoir 177. On a également souligné le rôle d’isolation thermique joué par l’épaisseur des murs 178, qui laissait aussi la place pour aménager des placards, voire des couchettes.
- 179 Vallat & Leblanc 2008, p. 26.
- 180 Même si « les récentes études, les relevés de 2004 et la comparaison avec les parcellaires jordanie (...)
150Autour de Si’ également, les fermes semblent avoir disposé de structures de stockage externes, par exemple à Qulib 58, « ce qui pose la question de la sécurité dans la région et de la fonction des tours et murs d’enceinte, dans lesquels on a voulu trop souvent voir des éléments purement défensifs » 179. En tout état de cause, « l’hypothèse de tours uniquement défensives est peu vraisemblable, car les tours sont trop nombreuses, trop puissantes et proches les unes des autres pour qu’on puisse leur trouver un rôle exclusivement militaire ou de surveillance » 180.
151Finalement, il faut sans doute envisager des usages multiples des tours, refuges potentiels certes (réels ou symboliques), mais remplissant aussi toute une gamme d’autres fonctions le reste du temps.
- 181 Au moins nominalement ; il faudrait examiner avec rigueur si l’expansion du modèle architectural im (...)
152La distinction proposée par M. Nowicka, parmi les édifice ruraux à tour, entre (par exemple) « la tour élément d’une ferme », remplissant toute une gamme de fonctions liées à l’exploitation agricole, et les résidences rurales, est pertinente pour notre corpus ; mais elle se brouille avec l’introduction, à partir du milieu du ier s. av. J.-C. au plus tard, du modèle de la villa romaine, qui mêle étroitement les deux fonctions 181.
- 182 Voir Applebaum 1989.
- 183 Contra Magness & Cook 1996, p. 72 ; Magness 1994.
- 184 Si l’on ôte les deux rangées extérieures de l’aile est, dont les murs sont de biais : pour J.-B. Hu (...)
- 185 Les maisons à péristyle sont rares en Palestine à l’époque hellénistique, hors des palais des souve (...)
- 186 Au sud de la cour, selon J.-B. Humbert.
- 187 Humbert 2003 ; si la céramique de Qumrân comporte peu de vaisselle fine et importée, les amphores i (...)
153Plusieurs complexes ont des traits qui les rattachent à ce modèle de la villa, au sens que prend le terme à la fin de la République : demeure rurale, centre d’un domaine agricole, dotée d’équipements raffinés et permettant la résidence et le loisir 182 (cette seconde fonction tendant au fil du temps à prédominer). C’est le cas de Khirbet el-Muraq, du point de vue du plan (atrium tétrastyle, cour à péristyle à triclinium central, oecus), de l’équipement (bains) et de la décoration (stucs peints, éléments d’architecture sculptés), et aussi, si l’on suit J.-B. Humbert et Y. Hirschfeld, de Qumrân 183, dont le noyau carré de 37 m de côté avec ailes symétriques et cour centrée se retrouverait, comme la tour, à Khirbet el-Muraq 184, de même que les carreaux d’opus sectile, les possibles péristyle 185 et triclinium à deux colonnes in antis 186 et le système d’adduction d’eau complexe (mais sans thermes ou baignoires maçonnées comme à Khirbet el-Muraq ou Horvat ‘Eleq). L’absence de stucs moulurés et la rareté des autres éléments de décor pourraient s’expliquer par une réoccupation immediate 187.
- 188 Donceel-Voûte 1994 place la pars urbana dans l’angle nord-est du site, la pars rustica (ateliers) d (...)
- 189 Dans les deux cas, il est possible que la pars rustica ait occupé des annexes disparues.
154La ségrégation entre pars urbana et pars rustica, difficile à établir pour Qumrân à cause des reoccupations 188, est claire au palais d’Hilkiah, où les ailes sont différenciées (pas d’ateliers, mais des magasins) 189.
155Il est possible que l’édifice composite de Tel Goded, avec sa cour strictement rectangulaire à bassin central et sa grande pièce à vestibule ouvrant vers le nord — que sa forme et sa position désignent comme une pièce de reception — ait tâché de se rapprocher modestement de ce modèle, à partir de la tour préexistante qui servait sans doute de logement.
156Dans ces complexes de type villa, la taille de la tour ne semble pas proportionnelle à celle du complexe, mais standardisée (autour de 12 x 12 m). Comme ils comportaient de nombreuses pièces d’habitation, il est peu probable que la tour, plutôt exiguë, ait eu d’abord cette fonction. Elle pouvait servir de point de vue, pour la surveillance des cultures, mais aussi des entrées (d’autant qu’on n’observe jamais de salle de garde près de l’accès principal) ou pour la contemplation du paysage.
- 190 Pline, tout en mentionnant des pièces d’habitation, souligne l’agrément de ces tours d’où la vue s’ (...)
- 191 Entre autres P. Giss 67 (iie s. av. J.-C.) et P. Oxy II, 247 (90 av. J.-C.).
- 192 Hirschfeld 1995.
- 193 M. Nedarim 7,4, M. Eruvim 6,6 ; M. Shabbat 1, 4 ; Mc 14, 15.
- 194 De même dans le Péloponnèse, jusqu’à nos jours (Marangou 2001).
157De même, les tours des villae romaines, représentées dans la peinture campanienne sans éléments défensifs et pourvues d’une rangée de fenêtres ou d’une colonnade en partie haute, semblent avoir servi de belvédère en terrasse, contribuant à accentuer la splendeur de l’édifice 190. Plusieurs sources 191 suggèrent également qu’en Égypte gréco-romaine, les tours flanquant la façade des oikiai dipyrgai servaient d’habitation et de belvédère, tandis que les sources juives romano-byzantines font apparaître l’étage (qui occupe tantôt l’ensemble de la surface de la maison, tantôt une partie, formant une sorte de tour), comme un trait architectural commun dans la construction domestique palestinienne, depuis l’Antiquité pour tous les personnages de haut statut social 192. Pièce close sur le toit de la maison utilisée pour le loisir, les diners 193 et le repos (frais et loin du bruit, on y dort en été) 194, elle sert aussi de « bureau » et de lieu de rencontre pour les chefs de clan et les clients du maître de maison.
- 195 Hirschfeld & Feinberg Vamosh 2005 ; la tour comme marqueur de puissance se retrouve en Europe médié (...)
- 196 Palais du « Promontoire » de Césarée (vue sur la mer), palais Nord de Massada et Hérodion (sur le d (...)
158Y. Hirschfeld attribue aussi à la tour de Horvat ‘Eleq, qui offre une vue sur la Méditerranée (comme Khirbet el-Muraq sur la Shéphélah et Qumrân sur la mer Morte) une fonction symbolique d’ornement et de prestige 195. Cette volonté de vue panoramique sur les environs justifierait aussi l’implantation sur des hauteurs, qui servaient couramment, depuis l’époque hellénistique, mais surtout à partir du règne d’Hérode le Grand (37-4 av. J.-C.), de marqueur de prestige, en particulier dans les constructions des souverains de Judée 196.
- 197 Peu courantes en Grèce propre, mais implantées dans tout le monde hellénistique dès le iie s. av. J (...)
- 198 Nowicka 1975, p. 131, d’après une inscription du iie s. apr. J.-C. où le terme désigne une belle fe (...)
- 199 BJ I, 13, 8 ; I, 21, 10.
159Les textes hellénistiques mentionnent des maisons à quatre tours d’angle (tetrapyrgia) 197, qui étaient, pour M. Nowicka, « une forme élargie de la résidence rurale » luxueuse, où les tours endossent un rôle d’apparat et de belvédères 198. Le terme apparaît en Judée pour des palais royaux comme l’Hérodion 199. C’est peut-être à ce type que se rattachaient, modestement (avec une seule tour), Khirbet el-Muraq et Qumrân.
- 200 Pour la question philologique, voir Zaccagnini 1980 et Lemaire & Lozachmeur 1987 ; on s’appuie sur (...)
- 201 Fortifiée et munie d’une tour pour M. Nowicka, d’après le sens général des textes (OGIS 225) ; L. R (...)
- 202 AJ XII, 4, 11 ; la birta du papyrus de Zénon est l’ancienne Amman, le terme « bâris » devant être r (...)
- 203 Le plan d’eau et le mur d’enceinte ne sont que symboliques. Pour E. Will, la confusion de Josèphe, (...)
- 204 Will 1987, p. 256.
- 205 Pour Will 1987, no 22, le terme « bâris » appliqué par Josèphe à l’Antonia de Jérusalem transmet se (...)
160Le terme « βᾶρις » 200, qui désigne dans des inscriptions d’Asie Mineure du iiie s. av. J.-C. une résidence rurale 201, se retrouve dans la Septante et chez Flavius Josèphe ; la plus connue est la bâris d’Hyrcan (Iraq el ‘Emir) 202 qui, en dépit de son apparence massive, était largement ouverte par de grandes baies, sans réel souci de sécurité 203. En conséquence, « la valeur militaire d’une bâris était sans doute médiocre en moyenne » ; c’était « un bâtiment massif et solide, facile à barricader et défendu par les gardiens “musclés” et armés [...] : de quoi résister à des brigands ou à des paysans mécontents, mais non à une armée » 204 : ni les bâris anatoliennes, ni les bâris palestiniennes n’étaient donc des forteresses, mais elles pouvaient être fortifiées à des degrés divers 205. E. Will propose donc la traduction « château », les bâris s’étant peu à peu transformées, comme les châteaux des campagnes européennes au cours du Moyen Âge, en simples résidences, ayant perdu toute valeur militaire.
161Le terme pouvait sans doute désigner de belles demeures du type du palais d’Hilkiah, auxquelles un large mur d’enceinte et une tour puissante pouvaient donner un aspect fortifié, même si elles étaient avant tout destinées à la résidence et à l’agrément.
- 206 Et en Palestine en général, jusqu’à la fin de l’époque byzantine (Applebaum 1989, p. 130).
- 207 Hirschfeld 2000, p. 712 et 718.
162Le groupe avec bâtiments adossés au mur d’enceinte, le plus nombreux du corpus 206, correspond aux manor houses, définies par Y. Hirschfeld (combinaison d’un mur d’enceinte, d’une tour et de logements et magasins, autour d’une cour intérieure fermée) 207, et reprend le plan de la ferme isolée apparue en Palestine au début de l’âge du Fer II (cour avec, sur un côté, une maison, sur deux autres côtés ateliers et magasins).
- 208 Dimensions comparables à celles des grands complexes soignés de type villa d’agrément ; à Tel Goded (...)
163La cour y est vaste (env. 1 000 m² à Sha’ar ha-’Amaqim, Aroër, Rujum el-Hamiri, Horvat Mazad, Qasr el-Leja), la tour, du type le plus répandu à quatre pièces (env. 11 m de côté 208), n’en occupant qu’une infime partie. Sa place est variable : à l’angle (Aroër et Qasr el-Leja), à cheval sur l’enceinte (Rujum el-Hamiri) ou au milieu de la cour (Sha’ar ha’Amaqim, Horvat Mazad).
- 209 Applebaum 1989 décrit la villa rustica romaine comme un centre de domaine agricole employant des te (...)
- 210 La coexistence de villae de type local et de grandes villae somptueuses ornées de mosaïques (et fre (...)
- 211 Ainsi la ferme de Qal’at Firdus peut avoir appartenu à un habitant des bourgs de Khirbet Firdusi ou (...)
164N’employant pas de techniques de construction ou de décoration romaines209, ces complexes se distinguent par l’absence de plan à cour centrale ; ce sont toutefois de beaux complexes, de taille assez importante, pouvant avoir une fonction résidentielle mais servant aussi de centre agricole : pour S. Dar, ces fermes, similaires à Qasr el-Leja, représentent une version locale de la villarustica romaine 210, centres de domaines agricoles où des métayers ou ouvriers cultivaient le sol pour le compte de propriétaires qui résidaient habituellement dans les gros villages auxquels ces fermes semblent toujours rattachées 211, y séjournant à la bonne saison (même si aucune preuve archéologique ne permet d’affirmer qu’elles ne leur servaient pas de résidence permanente).
165Horvat ‘Aqav et Horvat ‘Eleq, malgré leurs grandes dimensions (respectivement 2 800 et 5 000 m²), n’appartiennent pas à la catégorie des villae à la romaine. Il leur manque, en particulier, le plan à cour centrale. Horvat ‘Aqav, plus modeste et moins bien bâti, dont la cour servait à l’artisanat et au stockage des produits agricoles, lieu d’une activité agricole intense, se rattache sans doute en fait au modèle de la villa rustica de forme locale (groupe précédent).
166À Horvat ‘Eleq toutefois, l’influence étrangère n’est pas nulle : les quartiers à vivre au centre, dont le mobilier soigné, ou attestant la présence de femmes (matériel de maquillage, bijoux par exemple), prouvent une fonction résidentielle, sont construits sur le modèle à cour centrale des villae d’agrément ; d’autre part la tour, dont les dimensions sont les mêmes que dans ces dernières, possède aussi un escalier de type « staircaise-tower ». Ce noyau central, avec la tour (même si elle en est physiquement dissociée), qui semble la résidence d’un richissime propriétaire, appartiendrait donc au premier groupe.
- 212 L’utilisation du mot « πόλις », pour traduire ce terme en référence à une ferme, apparaît en I Macc (...)
- 213 Voir supra.
- 214 Le glissement de sens débute peut-être dès le iie s. apr. J.-C. : Baba Batra IV, 7, mentionne une « (...)
167Il est donc possible que le complexe de Horvat ‘Eleq soit ce que désigne le terme hébraïque « ’ir » qui, de ferme possédée par un seul propriétaire, finit par désigner un lieu habité et possédé par plusieurs personnes, puis un petit bourg 212. À une époque aussi haute que la fin du ier s. av. J.-C. 213, le processus n’en était probablement qu’à ses débuts 214, et le domaine, même regroupant une population allant au-delà de la famille élargie (avec les ouvriers du domaine, au sens de la familia latine) devait être la propriété d’un seul, résidant dans la tour et les bâtiments annexes, les autres bâtiments étant une expansion gigantesque des dépendances à la taille d’un bourg.
- 215 Ferme 61 de Umm-Rihan, Qasr Kuah, fermes des zones A et 62 de Mazor, sans doute celle de Khirbet Da (...)
168Les autres édifices du corpus 215 sont modestes (de 1 200 m² pour Moshav Rihan à seulement 150 m² pour la ferme 61 de Umm-Rihan). L’activité agricole y est souvent bien attestée. Leurs tours sont de petites dimensions, à une seule pièce et sans avant-mur, le nombre de bâtiments annexes limité et les murs tous étroits.
169Moshav Rihan et Qalandiya se distinguent par leur vaste superficie, mais le peu de bâtiments dans le premier cas, et la tour d’angle en projection (dont on n’a pas de parallèle dans les manor houses, mais qui se retrouve dans la ferme 61 de Umm-Rihan), marquent leur appartenance à ce groupe. On peut ainsi supposer que les petites tours faisaient partie d’établissements dont l’activité principale et première, quelle qu’ait été leur taille, était l’agriculture, y compris intensive et d’exportation. Ne présentant aucun trait défensif, elles servaient sans doute principalement au guet, à la surveillance des allées et venues, comme le suggère leur position près de l’entrée (ferme 61 de Umm-Rihan, zone 62 à Mazor).
170Leur sur-représentation dans les fermes les plus modestes viendrait du fait que ces dernières étaient le plus souvent tournées d’abord vers l’agriculture.
171Malgré le faible nombre de sites pour lesquels on dispose d’informations complètes et précises, on peut distinguer trois catégories d’édifices ruraux civils à tour.
- 216 D’autant qu’on n’a pas trouvé ce type antérieurement parmi les maisons à tour du reste du monde hel (...)
172Tous semblent avoir rempli des fonctions agricoles, mais le terme de « ferme » est peu approprié pour les vastes et somptueuses résidences qui s’apparentent davantage aux villae romaines, au sens de demeures campagnardes d’agrément (on n’a d’ailleurs pas retrouvé de preuves d’activité agricole à Khirbet el-Muraq, Qumrân et Tel Sera’). Ce type, qui reprend le plan de la domus, apparaît — pour autant qu’on puisse tirer des conclusions sur les sites bien datés — vers le milieu ou le dernier tiers du ier s. av. J.-C. Si une influence romaine est donc chronologiquement possible 216, on ne peut retracer la filiation du modèle. La tour, pas particulièrement grande, se trouve toujours à proximité de l’entrée et sert à la fois de belvédère et de lieu d’agrément ; elle comporte un escalier de type staircase-tower. L’ensemble central de Horvat ‘Eleq, avec la tour de résidence, entre dans cette catégorie, même si l’extension considérable des annexes annonce déjà le type de la ferme-village et l’évolution de la ferme isolée au village groupé qu’on observe à l’époque romaine. C’est dans cette catégorie qu’entrerait Qumrân.
173Un second groupe comprend des édifices dont la vocation agricole est plus claire et semble principale. Parmi ces complexes, des fermes cossues et relativement vastes, aux ailes à fonctions différenciées, ont une tour à quatre pièces qui peut avoir servi de résidence, apparemment saisonnière, peut-être d’agrément. Elle est régulièrement pourvue d’un puissant avant-mur qui, en plus d’une fonction de stabilisation, peut avoir joué un rôle de relative sécurisation des personnes ou des objets (présence des verrous), mais aussi de marqueur de prestige.
- 217 Double fonction de résidence et loisir, et de production agricole.
- 218 Sauf à Aroër, mais la fonction du site est discutée.
174En fait, ce sont ces fermes qui, du point de vue fonctionnel, correspondent le mieux à la définition première de la villa rustica 217, mais sans en partager les caractéristiques architecturales. L’hypothèse d’un modèle hellénistique (parallèles en Asie Mineure et dans le nord de la Grèce) est soutenue par le constat qu’en Syrie toute proche, à la même époque, ni le plan général des fermes à tour, ni l’aspect des tours elles-mêmes ne ressemblent à ce qu’on trouve en Palestine. Ce type disparaît au cours du ier s. apr. J.-C. 218
175Ce sont peut-être ces deux premiers types de complexes ruraux, à tour puissante, dont on pouvait croire qu’ils étaient fortifiés, que désignait le terme « bâris ».
176Enfin, dans des fermes souvent modestes, la tour, exiguë, ne peut avoir servi d’habitation ni de refuge, mais semble avoir permis de surveiller les entrées, et peut-être les cultures, à la manière des tours des champs. La fonction agricole y est toujours attestée et elles ne comportent aucun élément d’agrément. Il est probable qu’elles étaient bien plus nombreuses, en proportion, que les autres, mais que la mauvaise qualité de leur construction les a fait plus souvent disparaître.
Je remercie vivement le prof. Fr. Villeneuve et J.-B. Humbert ainsi que Chadi Hatoum et Charles Samuelson pour les traductions.