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2022
Suppléments au n°78

À quoi ça tient ?

Hybridation rituelle et sécularité à Tahiti
Guillaume Alevêque

Résumés

Tout semble opposer les pratiques néorituelles (néopaïennes ou New Age) aux rituels, bien qu’elles soient considérées comme l’un de leurs prolongements contemporains. À la routine et la conformité de ceux-ci, elles substituent en effet des collages et expérimentations souvent perçus comme arbitraires et décontextualisés ce qui les rapprocherait davantage de performances que de « travaux ».
Cet article propose de réinvestir cette question de la néoritualisation et d’en renouveler l’approche selon le postulat paradoxal que la liberté peut devenir une contrainte. L’analyse s’appuiera sur la description des « cérémonies culturelles » d’un mouvement de revitalisation apparu à Tahiti au cours des années 2000. Le contraste qu’offrent ces pratiques dans un domaine avant tout associé à la modernité ou la postmodernité occidentale permet ainsi de mettre en exergue l’influence de la sécularité davantage à l’échelle des logiques d’action qu’en lien avec les bouleversements macrosociologiques auxquels les néorituels sont généralement affiliés.
Ainsi, au sein de ce mouvement de revitalisation, l’autonomie manifeste entre les gestes effectués, les paroles prononcées et l’efficacité de la pratique a en réalité sa propre finalité et dévoile le poids de la sécularité en tant que contrainte sur le rituel. Nous verrons comment la liberté religieuse promue à Tahiti, à l’instar de nombreuses sociétés contemporaines, peut agir comme un vecteur de complexification rituelle en imposant aux acteurs de positionner leurs pratiques par rapport à la catégorie « religion », en termes de logiques d’action, de relations aux non-humains et d’efficacité.

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Texte intégral

Au cours de ma soutenance de thèse, il y a quelques années, Pierre Lemonnier me posa à la volée une question que je n’ai, depuis, cessé de me remémorer : « Qu’est-ce qui fait que ça tient, pour eux, ce qu’ils font ? » Il est vrai que l’assemblage rituel qui était au cœur de mon ethnographie était remarquablement inhabituel. Des collectifs se désignant comme associations culturelles avaient créé, à Tahiti, des cérémonies afin de « réveiller la culture », se redécouvrir soi-même et réparer la société. Ce revivalisme réinterprétait les rares descriptions des pratiques religieuses préchrétiennes, en y associant de manière implicite des inspirations de type New Age, des logiques chrétiennes – essentiellement issues du protestantisme tel qu’il s’est instauré suite à la christianisation au début du xixe siècle – et une revalorisation de l’ancestralité qui, depuis cette période, avait été associée à la sorcellerie et à l’imputation du malheur (Babadzan 1982). L’ensemble ne se voulait de surcroît ni « folklorique » ni « religieux » au sens où, lors de ces cérémonies, l’interaction avec les ancêtres était considérée comme effective, bien que leur « vouer un culte » soit jugé inapproprié. Ne sachant quels aspects privilégier, et conséquemment à quel domaine thématique me référer en priorité, que ce soit l’anthropologie du politique, du fait religieux ou de l’ethnicité, je m’étais concentré sur les pratiques. J’avais scrupuleusement analysé l’entrelacement des différentes logiques rituelles, leurs ressorts historiques et sociologiques.

  • 1 Au sein de la grande famille des « néo- », je privilégie cette expression plutôt que néopaganisme, (...)

1Mais la question de Pierre Lemonnier touchait un point névralgique : comment des éléments aussi divers se trouvaient-ils appareillés ensemble ? Bien sûr, il n’est pas rare que les rituels agrègent des objets, des gestes et des paroles d’origines disparates. Ces cérémonies sont pourtant exceptionnelles, au sens où elles « tiennent » ensemble des logiques généralement observées séparément et considérées comme antithétiques. Elles combinent en effet des modalités rituelles de facture « classique » et des dispositifs de néoritualisation 1, souvent positionnés de part et d’autre des grandes mutations sociales du xxe siècle. Ainsi, le rituel, dont la routine et la conformité définissent l’efficacité, devient, dans certains contextes contemporains, l’espace de toutes les expérimentations à travers des parcours personnalisés de consommation, de bricolage ou de braconnage du croire (Lyon 2000, Mary 2001, Magliocco 2004, Hervieu-Léger 2005), ce qui l’apparente davantage à une performance qu’à un « travail » pour reprendre l’expression employée par les coordinateurs de ce numéro.

  • 2 Je fais ici référence au terme de « démagification » préféré à « désenchantement » par Grossein pou (...)

2Alors que ce phénomène a essentiellement été rattaché à des modèles de ruptures civilisationnelles relatives à la modernité, la postmodernité, la surmodernité ou encore l’ultramodernité, qui ont en commun de renouveler le principe d’un grand partage, le contexte d’hybridation que présentent les cérémonies de ce mouvement associatif offre l’opportunité d’étudier la manière dont des logiques que nous identifions comme rituelles ou néorituelles peuvent être rapprochées et rendues compatibles par les acteurs eux-mêmes. Sans ignorer les faits sociaux qui ont engendré les grands débats sur la sécularisation et ses prolongements (Berger 2001, Willaime 2006, Pollack 2014), l’analyse peut ainsi s’émanciper de cadres théoriques macrosociologiques inapplicables, car extrêmement biaisés par leur focalisation sur les sociétés occidentales. Ce changement de perspective permet d’interroger les opérations grâce auxquelles les acteurs « démagifient » ou « remagifient » le monde, plutôt que d’y voir un processus désincarné et surplombant de désenchantement ou de réenchantement 2.

3Dans le cadre de cette approche par la pratique, la notion de sécularité s’avère décisive. J’entends ici par sécularité les discours normatifs, les actions, les savoirs et les représentations qui portent sur ce qu’est la religion, ce qui est ou non de son domaine, la place qu’elle doit avoir dans la société et les bonnes manières d’avoir une religion ou de ne pas en avoir. L’idée principale est qu’en délimitant certains faits sociaux comme relevant d’une catégorie – la « religion » – celle-ci est devenue un objet, un objet que l’on peut saisir et manipuler politiquement, moralement (et bien sûr également scientifiquement). Je distingue ici la « sécularité » du « séculier », deux termes que Taylor (2007) et Asad (2003) emploient comme des synonymes, car j’y vois davantage une force en tension qu’un domaine établit. Ceci me paraît a priori plus approprié à des situations ou des configurations sociales pour lesquelles des concepts essentiellement forgés dans l’étude des sociétés occidentales ne peuvent s’appliquer tels quels, mais où l’influence historique d’institutions empreintes de sécularité que sont l’État-nation et les Églises ne peut être négligée. Ainsi, pour citer Keane, « ce n’est pas que le monde est, d’une manière ou d’une autre, devenu séculier. C’est plutôt que la sécularité se présente souvent en termes d’obligation, voire comme une exigence éthique. Les gens, dans une grande variété de sociétés, considèrent qu’ils se doivent d’être séculiers. La nature de cette exigence va au-delà de la perspective de la citoyenneté et de la légalité vers des dimensions plus subjectives et émotionnelles liées à la définition de la personne. » (2013 : 159, ma traduction).

  • 3 Comme Asad (2003) l’a montré, l’anthropologie, en tant que discipline, est très marquée par la sécu (...)
  • 4 Cela prolonge l’analyse du phénomène de croyance proposée par Jean Pouillon (1979).

4Pour m’en tenir au domaine du rituel et du néorituel, je proposerai l’hypothèse que la sécularité peut représenter un vecteur de complexification (Houseman, 2012) de l’action qui nous est généralement dissimulée, car il épouse le dualisme fait/croyance à travers lequel nous pensons bien souvent ces pratiques 3. C’est en quelque sorte la transgression de ce même dualisme qui signale cette complexification dans le cas qui nous intéresse ici. En effet, la culture ne relevant pas de la foi pour les membres de ce mouvement de revitalisation tahitien, tout l’enjeu est de concevoir un moyen rituel d’influer le réel qui ne serait pas dépendant de la croyance des participants en son efficacité. Un des aspects majeurs de la sécularité est de relativiser l’effectivité des pratiques religieuses, en considérant que la réussite d’un rituel dépend moins des actes accomplis que de la conviction que l’on a de leur nécessité 4. Le rituel n’est pas « vrai », il est « vrai pour soi » ou « vrai pour eux ».

5Dans un tel contexte, est-il possible d’accomplir des actions rituelles qui auraient de réelles conséquences, c’est-à-dire dont l’efficacité ne serait pas mise entre parenthèses et ne dépendrait pas de la croyance ou de la conviction des participants ? On retrouve cette intention dans ce que l’on a dénommé les « rituels contemporains » (Segalen 2013) qui désignent un ensemble parfois extrêmement vaste de pratiques sécularisées aussi bien ludiques (foot, cinéma, festival de musique…) que de sacralisation et d’instauration du pouvoir (Bourdieu 1982, Abélès 1989). Rapportées aux logiques qui les légitiment et les valident ces rituels ont un cadre particulièrement circonscrit. Tout d’abord, leurs effets peuvent uniquement s’appliquer aux personnes ou collectifs humains, en faisant valoir les relations qu’ils constituent, les dispositions d’esprit qu’ils favorisent ou les statuts qu’ils sanctionnent. De telles actions peuvent impliquer des entités, mais celles-ci demeurent passives du fait de leur abstraction. C’est le cas de la Nation ou de la France dans les commémorations républicaines par exemple. La frontière que brisent les cérémonies des associations culturelles à Tahiti est d’impliquer des non-humains de l’ordre de l’immatériel, en l’occurrence des ancêtres, dans des pratiques qui ne doivent pas être religieuses.

6Cette caractéristique rapproche ces cérémonies des pratiques New Age et néopaïennes qui sont généralement conçues pour être en marge de ce que les acteurs considèrent comme le religieux, bien souvent à partir d’une dichotomie entre « spiritualité » et « dogme » (Pike 2011). Elles se situent ainsi à la lisière du ludique (« not-real-but-more-than-real » Luhrmann 2012 : 149). Mais les cérémonies culturelles ne peuvent faire valoir leur dimension antidogmatique et libertaire par le biais d’une distanciation ludique, car cela mettrait également en cause l’effectivité de leurs actions. D’autre part, leur volonté de constituer un sacré qui respecte les ancêtres (mais les tiens aussi en respect, nous allons le voir), les éloigne de formes de néoritualisation où la catharsis et l’enjeu militant passent par le festif carnavalesque (Pike 2011). Autrement dit, ces associations font face à un problème qui paraît aussi bien insoluble qu’incontournable : comment interagir avec des ancêtres sans leur vouer un culte ?

Les « cérémonies culturelles » d’un mouvement de revitalisation tahitien

  • 5 On peut souligner quelques traits distinctifs sociologiques pour ce mouvement. Ces membres, nés ent (...)

Les associations culturelles dont je présente ici les pratiques composent un mouvement de revitalisation 5, apparu au début des années 2000, qui aspirent à un modèle de société plus harmonieux et respectueux des personnes, du fenua (terme qui désigne simultanément la terre, la nature et le territoire) et du passé.

7À cette fin, les membres de ce mouvement ont entrepris une vaste exploration mémorielle des savoirs locaux (toponymie, botanique, mythologie, astronomie) et de l’histoire de la Polynésie. Ils considèrent toutefois que les informations qu’ils collectent par leurs lectures ou en interrogeant les personnes âgées ne peuvent suffire pour accéder aux aspects les plus profonds de la culture polynésienne ancienne. L’oubli engendré par la colonisation et l’évangélisation et que prolonge aujourd’hui la globalisation (ce qu’ils désignent comme l’« acculturation occidentale »), s’est selon eux trop largement imposé, soulevant une question à leurs yeux essentielle : sait-on encore ce que signifie être Polynésien ?

8Ils ont par conséquent créé des pratiques nommées « cérémonies culturelles » afin de se relier avec le passé, de « réveiller la culture » et de communiquer auprès du public sur la nécessité d’entreprendre collectivement cette démarche. Il s’agit, pour eux, de retrouver leurs racines, aussi bien dans la perspective d’une quête individuelle de réalisation de soi, que dans un objectif politique de transformation de la société. Voici comment un membre fondateur de ce mouvement résume l’intérêt des cérémonies :

« [Elles] servent à changer la vision du monde qu’ont les gens. […] c’est un travail plus de fond que l’on entreprend […] parce que, quels que soient les gens, ils ont besoin de repères et des repères si possible communs, car on a de repères que s’ils sont partagés. […] D’où l’importance des cérémonies parce que ces cérémonies c’est un ciment, la réponse à un besoin de spiritualité. Il y a la spiritualité de forme religieuse, mais on sent que les gens veulent aller au-delà, parce qu’en fait les religions en général sont des dogmes et qu’au-delà de la religion c’est la spiritualité universelle abordée d’une certaine manière, polynésienne en l’occurrence. »  (Entretien avec un des fondateurs de l’association Haururu)

Figure 1

Figure 1

Cérémonie du lever des Unu à Fare Hape, Tahiti, Novembre 2007

© Guillaume Alevêque

  • 6 Les marae sont des édifices lithiques composés d’une plateforme rectangulaire en pierres pavées par (...)

9Ces cérémonies ont lieu la plupart du temps dans les vallées, sur les vestiges des marae, les anciens espaces cérémoniels préchrétiens 6. Elles combinent des chants, des danses, des discours ainsi qu’un certain nombre de séquences d’action et un certain nombre d’objets manipulés et dévoilés (fig. 1). L’une d’entre elles, nommée cérémonie d’accueil (‘Ōro’a Honora’a), s’effectue en plusieurs étapes suivant le cours de la Papenoo depuis la mer jusqu’à la haute vallée. Elle est effectuée à l’occasion de la réception d’un groupe ami (local ou venant d’un autre archipel de Polynésie) et peut s’étaler sur une à trois journées. Le cheminement de la cérémonie correspond à l’adoption progressive des participants par la vallée. À l’aube, ceux-ci se rassemblent à l’embouchure de la rivière, sur la grève, où les officiants invoquent les ancêtres en leur louant la terre où ils se trouvent et les motivations de leur action cérémonielle. Ils déposent des offrandes végétales sur la mer et récoltent un peu d’eau qui sera versée sur un marae quelques kilomètres plus loin, afin de demander la permission aux ancêtres d’entrer dans la haute vallée. La séquence suivante fait office de purification. Elle est accomplie au moment de pénétrer dans le site archéologique de Fare Hape qui se situe dans la caldeira de l’ancien volcan. Plutôt que d’arriver par la piste en voiture, les participants traversent un par un l’un des torrents qui longent le site, alors que des jeunes du village, membres de la paroisse protestante, entonnent un discours scandé à plusieurs voix nommé Te vai ora a Tāne, « la rivière de Tāne ». Au sein des associations, Tāne est considéré comme le dieu tutélaire de la vallée, mais cette expression désigne d’abord en tahitien la Voie lactée. La suite de la cérémonie a lieu sur le site archéologique proprement dit. Le taura tupuna (la « corde ancestrale »), un artefact en fibres de coco tressées ayant la silhouette d’une pieuvre (fig. 2) est alors exposé au centre de l’espace cérémoniel. Il représente la réunification du peuple polynésien et sa réconciliation avec le passé et les ancêtres. Certains participants préalablement sélectionnés ont alors l’honneur de s’y rattacher en nouant un petit objet, symbole de leur engagement, à l’une de ses cordes/tentacules. Enfin, une cérémonie de ‘ava (consommation de Piper methysticum ou kava), inspirée de celles pratiquées en Polynésie occidentale, vient conclure la pratique.

Figure 2

Figure 2

Le taura tupuna de l’association Haururu « intronisé » sur un haut tambour pahu.

© Guillaume Alevêque

  • 7 Pour une présentation plus détaillée voir Alevêque (2023). Sur le militantisme, la citoyenneté et l (...)

10Une autre cérémonie majeure est celle du lever des unu (Fa’atiara’a Unu), où d’imposantes planches de bois sculptées (fig. 3) sont érigées sur différents marae de la vallée en concordance avec le début de la saison humide. Selon les écrits qui constituent les principales sources concernant la société polynésienne préchrétienne (tels que Henry 2004, Moerenhout 1837), le retour des divinités et des ancêtres dans le monde des vivants engendre la reviviscence de celui-ci (fructification des plantes, passage saisonnier de grands bancs pélagiques). Les associations en ont conclu qu’il s’agissait également de la période cérémonielle et l’érection des unu sur les marae marque cette période propice à la relation entre les vivants et les esprits. Cette saisonnalité fait par ailleurs l’objet des célébrations de matarii i nia, lorsque les Pléiades (matarii) apparaissent dans le ciel face au soleil couchant (autour du 20 novembre). La revitalisation de ces cérémonies a fait la renommée des associations culturelles. Au cours des années 2000, le gouvernement mené par les indépendantistes avait tenté une première fois de les instaurer comme nouvel an ma’ōhi (« autochtone ») et elles sont en passent de faire à nouveau l’objet de manifestations officielles 7.

Figure 3

Figure 3

Unu de l’oiseau, marae Vaiotea

© Guillaume Alevêque

11Comme je l’ai détaillé précédemment (Alevêque 2021), en situant ces pratiques par rapport aux questions théoriques de la relation entre jeu et rituel, ces cérémonies combinent des logiques aussi bien associées à la néoritualisation, qu’à des formes plus « classiques ». La relation aux ancêtres (tupuna) est la meilleure illustration de cette conjonction. Houseman a mis en évidence que les néorituels pouvaient être fondés sur une simulation empathique (2012 : 172-173) tranchant avec la condensation relationnelle ambivalente qu’il avait notamment identifiée aux côtés de Severi (Houseman & Severi 2009) à propos du Naven Iatmul. Cette simulation empathique représente une dilatation des agents qui s’approprient l’esprit d’une cérémonie ancienne ainsi que le comportement rituel de personnages « ressources » (prêtresse, chaman). Il s’agit d’éprouver le monde d’une manière qui ne semble plus possible dans la société contemporaine (Houseman 2016 : 226). Autrement dit, « le dédoublement virtuel qui résulte de cet effort de projection – celui de se sentir à la fois comme la personne (extraordinaire) qui interagit et comme la personne (ordinaire) qui conçoit cette interaction – est emblématique de ce que permettent d’expérimenter, de manière aussi systématique que possible, les rituels New Age et néopaïens » (ibid. : 228).

12On retrouve ce phénomène au sein des cérémonies culturelles. L’intention des participants n’est pas de reproduire les pratiques anciennes, mais d’imaginer ce que les ancêtres auraient pu faire s’ils officiaient aujourd’hui. Ceux-ci sont une inspiration afin d’identifier ce qui, de tout temps, caractérise la culture polynésienne. Ainsi, en pratique, ancêtres et participants se confondent parfois. Par exemple, l’offrande d’eau de mer effectuée lors de la cérémonie d’accueil est justifiée par l’idée qu’auparavant, à l’époque préchrétienne, le sel était un élément essentiel des échanges entre les habitants de la vallée et ceux du littoral. Ici, la relation entre vivants et morts prend pour modèle celle attribuée aux ancêtres, la vallée représentant un espace préservé en opposition au bord de mer urbanisé marqué par un mode de vie jugé subit et peu compatible avec la culture polynésienne.

  • 8 Ce phénomène est comparable à celui de « sujet divisé » identifié par Robbins (2010) concernant la (...)

13Mais les ancêtres ne sont pas seulement des personnifications d’une sagesse oubliée auxquels il s’agit de s’identifier. Ce sont également des esprits avec lesquels il est devenu impératif de se réconcilier. À Tahiti et dans les îles alentour, les ancêtres « sont des choses qui arrivent », pour reprendre l’expression de Delaplace (2018), à propos des apparitions. La christianisation, dès le début du xixe siècle, a instauré une rupture radicale avec le passé qui a simultanément banni esprits et divinités de la sphère sociale – dans un oubli tel qu’il est extrêmement difficile de reconstituer aujourd’hui leur nature et leur statut à l’époque préchrétienne – tout en les imposant comme une menace constante pour les personnes et la communauté 8. Sous forme de fantômes (tūpāpa’u) ou de mauvais esprits (vārua ‘ino), vecteurs de maladies « spirituelles » parfois mortelles (Babadzan 1982), ils en vinrent à personnifier la persistance contre nature du passé païen dans le présent chrétien. Dans ce contexte, et bien que l’ancestralité se soit aujourd’hui résolument affranchie du domaine de la sorcellerie, tout l’enjeu pour les membres des associations culturelles est de constituer un contexte où l’interaction avec les ancêtres puisse être voulue, normée, sacralisée et effective.

14La relation aux ancêtres s’avère donc particulièrement complexe. D’une part, ce sont des esprits de morts qui demeurent potentiellement présents, actifs et dangereux. D’autre part, ils sont intrinsèquement doubles. La catégorie tupuna recouvre aussi bien les aïeux que les divinités préchrétiennes, car durant la période préchrétienne certaines généalogies remontaient jusqu’aux atua (« dieux ») principaux. Or cette dualité est singulièrement ritualisée dans le cadre des cérémonies des associations culturelles. Si la simulation empathique se fait ici par rapport aux anciens Polynésiens, au sens de ceux qui « vivaient dans la culture », leurs propres dieux sont eux aussi présents. En conséquence :

« On appelle les dieux à Tataa, c’est un endroit intense et on sait pas comment les tupuna l’ont fait, donc on a besoin de leur aide, car sans eux on risque de faire des choses qui vont pas » (propos d’une adhérente de Haururu, lors de la répétition du « couronnement » de la pointe Tataa en 2009).

15En termes de condensation relationnelle, les participants interagissent donc avec les ancêtres de la manière dont ceux-ci auraient pu établir une interaction avec leurs divinités ancestrales s’ils vivaient aujourd’hui (c’est-à-dire à travers la culture et non la religion) et en faisant cela, les participants s’identifient à ces mêmes ancêtres tout en leur demandant simultanément leur soutien pour prendre en charge les divinités également invoquées. Deux catégories de personnes polynésiennes, les vivants et les ancêtres, sont engagées simultanément dans trois relations : vivants / ancêtres ; vivants-ancêtres / divinités ; vivants / divinités.

16La dualité entre logiques rituelle et néorituelle se déploie dans d’autres aspects. Ainsi, toujours selon Houseman, la néoritualisation se distingue par sa symbolique sans équivoque, où la relation signifiant / signifié est explicite et didactique et l’interprétation par inférence joue un rôle limité (2012 : 170). C’est aussi largement le cas dans les cérémonies des associations culturelles à Tahiti dont les significations sont expliquées à l’assistance en détail, au préalable des cérémonies. L’ancestralité fait toutefois figure d’exception, car sa revalorisation contemporaine est marquée par l’ambivalence : rejeter en bloc l’ensemble des récits de maladies spirituelles, d’apparitions et autres signes comme légendes et superstitions (dans une posture séculariste) tend à considérablement réduire les preuves de l’existence des ancêtres et à entraver la réconciliation. À l’inverse, accepter ces témoignages souvent négatifs limite leur dédiabolisation. En général c’est une posture d’incertitude qui est privilégiée, dédouanant les esprits dont la nature ou les intentions ne sauraient être mauvaises et rejetant la faute sur l’incompréhension ou la maladresse des vivants, en supposant par exemple la rupture d’anciens tabous oubliés. Redécouvrir la culture n’en est alors à leurs yeux que plus urgent.

17Cette relation ambiguë à l’ancestralité influe également de manière décisive sur le régime d’efficacité de l’action rituelle, en rappelant qu’un des aspects essentiels de la sécularité est non seulement sa mise en doute, mais une certaine défiance envers elle. Dans d’autres contextes, en proposant une approche du rituel inspirée de l’anthropologie des techniques, Lemonnier (2004), mais également Coupaye (2009) et Galliot (2015), ont montré le rôle central de l’action sur la matière : le battement du tambour, le soin apporté à l’igname, le marquage de la peau, se trouvent au cœur de l’efficacité attribuée au rituel. À l’inverse, lors des cérémonies culturelles de ces associations, l’action sur la matière et son efficacité sont si peu déterminantes que la plupart des gestes, paroles et objets ne sont pas jugés nécessaires.

18Un élément tient l’ensemble, c’est l’invocation des ancêtres effectuée par un officiant au début de la cérémonie et à laquelle fait écho en clôture leur conjuration. L’effectivité de leur présence est le prérequis pour « ressentir » la culture et donc entraîner son « réveil ». À l’inverse, toutes les autres actions peuvent être désignées comme « symboliques ». Par ce terme les participants soulignent qu’ils ne croient pas que ce soient les actions entreprises qui génèrent elles-mêmes les conséquences qu’on leur attribue. Par exemple le fait de brûler de la bourre de coco pour « ouvrir » le marae avant une cérémonie est dit symbolique : le marae n’était pas vraiment fermé, et le fait de brûler de la coco ne l’ouvre pas véritablement. Il s’agit de relativiser une relation de cause à effet dont la validation rapprocherait inévitablement ces pratiques du domaine du religieux.

  • 9 Négativité est le terme employé en français. Bien qu’il s’agisse d’un terme largement usité dans le (...)

19Néanmoins, de nombreuses séquences s’avèrent plus équivoques. C’est le cas de la traversée du torrent qui doit « laver la négativité » 9 que les participants portent dans leurs esprits. Il s’agit de ne pas polluer l’interaction avec les ancêtres avec les pensées et les soucis de la vie quotidienne contemporaine. Cette traversée du torrent est dite symbolique, car la purification n’est pas produite par le franchissement de l’eau dans un rapport de cause à effet. Ceux qui lui attribuent une efficacité, lui confère généralement une source plus psychologique de préparation, un moyen d’agir sur son propre esprit, par la médiation d’une action faisant écho à l’effet recherché. Cette logique est similaire à celle de la visualisation décrite dans les pratiques de type New Age (par exemple Luhrmann 1985), où c’est dans la capacité à utiliser son esprit que réside l’efficacité de l’action rituelle. Les gestes, paroles et objets qui la composent ne sont que des supports à cette fin et doivent donc être personnalisés par l’officiant. Comme s’il fallait tromper son propre esprit par des analogies pour rendre son influence spirituelle efficace. La différence essentielle ici est que les sorciers londoniens chez Luhrmann agissent sur des strates alternatives du réel par le biais desquelles ils cherchent à avoir une action dans le monde, alors que les participants des cérémonies culturelles ne souhaitent pas que leurs pratiques aient un effet de ce type en dehors de leur propre être, des ancêtres et de ce qui les lie : la culture.

20En effet, ces cérémonies ont un aspect expérimental. C’est bien pour redécouvrir comment faire que les participants interagissent avec les ancêtres. Les conséquences ne sont donc pas tout à fait maîtrisées, même lorsqu’elles sont a priori considérées comme « symboliques ». Parfois l’action rituelle dérape, comme ce fut le cas après une cérémonie où des offrandes avaient été déposées dans les ruisseaux de la vallée pour célébrer conjointement l’équinoxe de printemps et la journée internationale de l’eau. C’était la première fois que cette pratique était expérimentée, et lorsque deux mois plus tard, le niveau des cours d’eau avait historiquement baissé, les participants s’interrogèrent. Avaient-ils fait des erreurs ? Les offrandes elles-mêmes avaient-elles causé cet effet imprévu ? Quoi qu’il en soit, dans le doute, il fut décidé que cette cérémonie ne serait pas répétée.

21Il y a donc d’un côté une distanciation par rapport à l’action, mais également une incertitude profonde sur la manière dont on peut interagir effectivement et sans danger avec les ancêtres. Dans la construction des cérémonies, et de leur légitimation, cela s’exprime par une opposition conjointe aux catégories de « folklore » et « religion ».

La culture comme interstice entre « folklore » et « religion »

Le terme « folklore » désigne tout dévoiement de la culture à d’autres fins qu’elle-même, que ce soit à des fins politiques ou économiques. Est également rejeté comme folklorique tout ce qui peut s’apparenter à un faux-semblant, car « afficher » sa culture ne permet pas de la retrouver voire en occulte la nécessité, comme le déclare ici un membre du collectif No to’u fenua en 2008 :

« Savoir qui on est, ce n’est pas se refermer sur sa culture, sur sa communauté, la culture, c’est ce qui permet d’échanger. C’est l’affichage qui renferme alors que la réappropriation permet l’échange. Les gens se contentent d’afficher leur culture, alors qu’il faudrait qu’ils connaissent le sens de ce qu’ils font. Il faut se rapporter au passé, aux racines, pour que la culture ne soit pas un affichage. »

22Est donc considéré comme folklorique ce qui est trompeur, ce qui n’a pas de sens, mais en donne l’image, comme mimer une prière aux ancêtres ou faire croire que quelque chose est traditionnel ou sacré ou culturel alors que ça ne l’est pas ou plus. Pour ces militants, l’enjeu majeur est donc celui de l’authenticité, entendu ici comme une forme de sincérité.

23En termes d’actions, l’opposition au folklore trouve notamment sa source dans une différenciation par rapport aux manifestations collectives qui depuis les années 1960 s’inspirent du passé préchrétien. Ces « reconstitutions culturelles » ou « spectacles cérémoniels » reproduisent et réinterprètent des cérémonies anciennes, comme l’intronisation d’un ari’i rahi (roi ou grand chef). Il s’agit d’une forme de théâtre qui, sans être dénué d’ambiguïté, offre une distanciation ludique et artistique à la représentation de la société ancienne. Pour les associations culturelles, faire « véritablement » de la culture c’est refuser sa théâtralisation. C’est refuser de jouer un rôle. Il ne s’agit pas de commémorer un héritage, il s’agit de l’actualiser, en assumant son propre rôle et en assumant la présence des ancêtres, c’est-à-dire l’effectivité de leur invocation.

24Or, simultanément, l’action doit également se distinguer de la « religion ». Maintenir une césure stricte entre action religieuse et action culturelle permet de circonscrire ce qui est perçu comme une situation à risque, car si les membres des associations ne considèrent plus les ancêtres comme de « mauvais esprits », ceux-ci demeurent néanmoins des entités puissantes avec lesquelles on ne sait plus interagir depuis longtemps. En conséquence, non seulement rien ne leur est demandé, si ce n’est leur bienveillante présence, mais plusieurs séquences, comme celle de la traversée du torrent, servent à se protéger de potentiels effets indésirables.

25Cela étant dit, les participants sont libres de s’engager, à titre personnel, dans une relation à caractère religieux avec les ancêtres durant les cérémonies, tant que cela ne menace pas la dimension culturelle générale. À cette fin, en préalable aux cérémonies, un temps de silence est garanti pour que chacun puisse « faire le vide » ou effectuer une prière muette aux ancêtres, ou à Dieu, à qui certains demandent protection et pardon pour ce qu’ils s’apprêtent à faire. Apparaît à nouveau ici l’influence d’une forme de sécularité, où l’autonomie de l’action envers la sphère religieuse doit s’accommoder de la liberté et de la foi des participants tant que celle-ci n’est pas ostensible.

26Cette séparation a vocation à rendre compatible culture et religion en considérant qu’elles ne devraient plus être perçues comme des menaces l’une pour l’autre et, plus délicat, que les ancêtres (et les divinités préchrétiennes) ne concurrencent pas Dieu.

27Mais cette revalorisation de la culture s’accompagne également d’une dévaluation du rôle social de la religion au sein des associations. À Tahiti et dans les îles proches, l’Église protestante mā’ohi (EPM), héritière de la London Missionary Society (LMS) a longtemps été très largement majoritaire. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Outre l’importance grandissante du catholicisme, l’offre confessionnelle s’est progressivement diversifiée et surtout individualisée (Fer 2009 : 152-153) : pentecôtistes, mormons, adventistes, témoins de Jéhovah… Dans les îles de la Société, la religion est plus que jamais de l’ordre du choix personnel. En conséquence, l’EPM a perdu son statut de représentante de la population polynésienne, face à l’État français, dont elle a longtemps été l’un des principaux contre-pouvoirs (Saura 2008 : 64-68), comme à l’échelle villageoise, où les paroisses étaient au cœur des relations sociales. Au sein des associations, on en tire la conclusion que la religion n’est plus ce qui permet de se rassembler et de donner voix au peuple polynésien. C’est la culture qui est aujourd’hui le commun à partir duquel refonder les liens sociaux mis à mal par l’individualisme (envisagé lui-même comme un effet de l’occidentalisation).

28Conjuguer religion et culture c’est donc considérer qu’elles ne relèvent pas d’un même ordre. La première repose sur la liberté personnelle de choisir sa confession : « La religion, la question de l’âme, elle est individuelle […] Si une religion elle ne te convient pas, il y en a d’autres » (un membre de l’association Pere Aitu). À l’inverse, on ne choisit pas sa culture. Elle ne doit donc pas s’imposer comme un « dogme ». Certains membres ont ainsi été écartés « car ils voulaient amener leurs croyances à être acceptées par toute l’association, alors que c’est quelque chose de privé », me confiait l’un des fondateurs de Haururu. Les cérémonies culturelles doivent par conséquent refléter cette distinction et satisfaire tous les participants, quel que soit leur rapport à la religion. Il s’agit de permettre à des chrétiens, des athées, ainsi qu’à des personnes qui font le choix de rendre un culte aux anciennes divinités polynésiennes ou qui les intègrent dans des cosmogonies englobantes (d’inspirations New Age ou bouddhiste par exemple), de participer ensemble aux cérémonies.

29Se réconcilier avec les ancêtres est donc une démarche risquée, mais nécessaire, qui relève d’un savant équilibrisme. D’une part, les ancêtres ne peuvent agir et les participants ne peuvent croire qu’ils agissent. D’autre part, les ancêtres doivent bien être là et leur présence doit avoir un sens et une efficacité reconnus. Or ceci ajoute une nouvelle difficulté : comment rendre visible et intelligible cette démarche ? Par quels codes montrer que l’on se trouve en dehors de modalités que l’on rejette comme « folklore » et « religion » tout en faisant valoir la légitimité et la pertinence de nouvelles manières de faire ?

Esthétique d’une sacralisation alternative

Donner à voir le cadrage d’une cérémonie est une contrainte essentielle dans de nombreux contextes néorituels. Ainsi, Houseman (2016) analyse l’esthétique « kitch » particulière du néopaganisme comme un procédé de distanciation, grâce auquel un néochaman ou un néodruide montre qu’il ne se prend pas pour un chaman ou un druide, mais s’en inspire de manière appropriée, afin de revivifier un monde contemporain qui a perdu son lien à la nature et à la magie. Comme le souligne Houseman cette distanciation et l’importance de sa monstration à tendance à être traduite par les acteurs (et également les auteurs) en termes de jeu, c’est-à-dire, pour reprendre ici la définition fondatrice de Bateson, en leur associant le méta-message suivant « les actions auxquelles nous nous livrons maintenant ne désignent pas la même chose que désigneraient les actions dont elles sont des valant pour » (Bateson 1977 : 211).

30Les cérémonies du mouvement des associations culturelles de Tahiti ont des contraintes similaires en termes de distanciation, bien qu’elles ne puissent faire reposer celle-ci sur le jeu, rejeté comme « folklore ». À la place, ses membres se déclarent « toujours en recherche » et relativisent leurs pratiques comme imparfaites. Difficile, cela dit, de concrétiser autrement que par le jeu la prise de distance entre l’action effectuée et la valeur ou l’efficacité qu’on lui attribue, afin de la différencier de la religion. Visuellement c’est un défi. Par exemple, dans la scène dont témoigne cette photo (fig. 4), comment savoir si la posture des deux officiants, toute en retenue et recueillement, est l’expression d’une déférence ou bien d’une dévotion envers les ancêtres. Pour certains témoins c’est cependant ce qui distinguerait la culture d’un retour au paganisme. En réalité, en filigrane d’une symbolique de prime abord didactique et sans équivoque, c’est à travers la manière de réinterpréter les objets préchrétiens reproduits pour les cérémonies, ainsi que la détermination des marae adéquats pour leurs pratiques, que se donnent à voir les voies appropriées de réinterprétation du passé.

Figure 4

Figure 4

Cérémonie du coucher des Unu, marae Anapua, Tahiti, Mai 2008

© Guillaume Alevêque

  • 10 Rencontre avec le collectif No to’u fenua, 12/01/2008.

31Dans le projet d’éveil culturel des associations, « transformer la crainte des marae en respect dû à un site sacré » 10 apparaît comme une démarche essentielle et nécessite des pratiques à destination des ancêtres, mais également à l’attention de participants et de témoins plus ou moins sensibilisés aux démarches et aux objectifs des associations culturelles. Cette transformation de la relation au marae est vécue comme une progression, me confiait un adhérent de l’association Haururu :

« Au départ, on agissait plus vers l’extérieur du marae. C’est-à-dire qu’on n’était pas trop rentré dans le vif du sujet : aller sur le marae, présenter des offrandes sur le ahu… toujours dans cette crainte de l’image qui était véhiculée, diabolisée, “faut pas y aller”, “si vous y alliez y va se passer des choses”, “justement par le biais des recherches on se dit que sûrement il devait pas y avoir de choses malsaines. On se dit que sûrement c’était dans une demande d’aide qu’ils établissaient le lien avec les dieux, les ancêtres. C’est comme ça qu’au fur et à mesure, on a fait le pas”. »

32Mais le marae est aussi le symbole de l’idéal de communauté que représentent les associations culturelles :

« […] maintenant qu’on est [davantage] avec Haururu [une des principales associations culturelles], il y a beaucoup de choses qui se passent intérieurement [en soi], des fois on peut pas l’expliquer. Je veux dire que comme on est très souvent là-haut [dans la vallée] à partager, c’est toute une philosophie, on part du principe que personne ne détient la vérité et le peu qu’une personne peut apporter c’est un plus et c’est ça qui fait la richesse du partage. Je pense que c’est ça qui fait l’édifice de notre marae, chacun va apporter sa pierre, on est en train de construire notre marae, avec toujours ce lien entre la terre et le ciel avec les étoiles et tout ce qui concerne la lune, le soleil. […] C’est le vrai marae, c’est imagé, c’est-à-dire que toutes les recherches qu’on fait au niveau culturel, tout ce qui concerne nos tupuna, l’agriculture, la navigation, cela a un lien tout ça et le lien le plus fort c’est le marae, c’est le rattachement du Polynésien à sa terre qui sans ça serait un hotu pāinu [une graine dérivante] comme on dit. » (membre de l’association Haururu, mars 2008)

  • 11 Cette différenciation est d’abord géographique, Tahiti est une île volcanique très abrupte où la po (...)
  • 12 Entretien avec un membre de l’association Haururu, 07/11/07

33En ce sens, le marae est un « univers de sens » comme le nomme très justement Gagné (2014). Cela étant dit, au sein des associations culturelles, tous les marae ne sont pas propices aux « cérémonies culturelles », c’est-à-dire à la relation ritualisée entre les vivants et le passé. Une classification implicite des marae a ainsi émergé en épousant une différenciation entre littoral urbain et vallées 11. Du point de vue des associations, le littoral représente un mode de vie subit au quotidien (et qualifié d’occidental), où les individus ne sont pas libres de « vivre la culture sans tabou » 12. À l’inverse, les vallées sont devenues emblématiques de la quête de réappropriation de l’héritage culturel. En ce sens, ce sont des lieux où il est possible de « vivre en harmonie » avec la nature (grâce à la culture), mais également de se réconcilier avec les ancêtres.

34En écho à cette différenciation entre littoral urbain et vallées préservées, ni les marae « cachés » dans la brousse, en ruines et qui semblent ainsi intouchés depuis la christianisation, ni les marae urbains restaurés ne sont propices aux « cérémonies culturelles », c’est-à-dire à la relation entre les vivants et le passé. La forêt tropicale sauvage renvoyant à une relation aux ancêtres non maîtrisée (paganisme, sorcellerie), les marae dits « resacralisés » par les associations sont certes dans les vallées, mais se situent souvent en bord de piste. Entretenus et accessibles, ils appartiennent à un espace liminal où se conjuguent vestiges de la société préchrétienne et nature domestiquée. Le plus souvent, ils sont accompagnés d’aménagement tels que des reconstitutions de huttes cérémonielles et des panneaux pédagogiques. En ce sens, les marae utilisés par les associations ne sont pas ceux qui sont perdus au fond des vallées, mais ceux qui leur apparaissent menacés par la patrimonialisation qui a cours sur le littoral :

  • 13 Entretien avec un membre fondateur de l’association Haururu, 23/05/08.

« Le problème de tous ces sites qui existent, c’est qu’ils n’ont plus d’âme. Une fois qu’on a fait une cérémonie, un truc là-dessus, ça y est, ça redevient touristique, ça redevient noa comme on dit. Si vraiment on veut qu’il y ait quelque chose, il faut que les gens s’approprient ce marae. Pas en tant qu’objet de musée, parce que ce sont des objets de musée à l’heure actuelle. Le drame c’est qu’on en est là. Et donc, ils sont pas vivants. » 13

35La première utilisation que les associations font de ces espaces est ainsi de se les réapproprier et de les réinvestir en fonction de leurs propres usages. Par exemple, les huttes reconstituées sont détournées de leur usage patrimonial pour y organiser des réunions et des enseignements, ou pour y entreposer des objets cérémoniels. Ces marae autorisent une relation au passé qui échappe à l’artificialité folklorique des restaurations du littoral et aux implications païennes des ruines de brousse.

36Cette négociation délicate de la légitimité et de la délimitation de ces pratiques s’exprime également par la place centrale qu’y occupent certains objets. Prenons comme exemple les unu, de grandes planches de bois sculptées et ajourées. Leur présence dans les espaces cérémoniels des associations répond en premier lieu à une absence, celle des ti’i. En effet, bien qu’il s’agisse de la figure la plus connue de l’iconographie polynésienne, le tiki – ou ti’i en tahitien –, figure anthropomorphique sculptée, dessinée, gravée ou tatouée, ne peut que très difficilement représenter la jonction entre sacré et culture promue par les associations culturelles, car il a mené une double vie depuis la christianisation l’associant simultanément au « folklore » et à la « religion ».

  • 14 Les premières collections locales à la fin du xixe siècle, qui forment l’essentiel du fond du musée (...)

37Tout d’abord, depuis les iconoclasmes de conversion au début du xixe siècle et jusqu’à récemment, les images préchrétiennes ont été largement bannies de l’espace public. Les effigies anciennes découvertes par inadvertance étaient évitées, détruites, remises – ou vendues – à des Occidentaux 14, car elles représentaient une menace surnaturelle. À l’instar des marae, elles pouvaient matérialiser la persistance du passé païen dans le présent chrétien, autrement dit de quelque chose qui aurait dû être mort / vaincu / inanimé, mais qui était encore « vivant » (Babadzan 1982). C’était particulièrement le cas des objets figuratifs : les to’o, les pétroglyphes, mais surtout les ti’i.

38Dans un contexte tout à fait différent, au début du xxe siècle, la statuaire polynésienne a fait l’objet d’une appropriation américaine massive et prolongée au sein d’un mouvement connu aujourd’hui sous le nom de « tiki pop » (Sven 2014) et qui est irrémédiablement associée à l’essor de l’exotisme touristique et des bars à cocktails. De ce fait, à Tahiti, alors que le rejet des objets préchrétiens perdura jusqu’aux années 1980, dès les années 1970, les reproductions de tiki, essentiellement de style marquisien, s’imposèrent dans le tourist art grandissant des aéroports, des boutiques de souvenirs et des complexes hôteliers.

39En conséquence aucun ti’i ne semble convenir aux cérémonies culturelles. Un vrai ti’i est perçu comme irrémédiablement religieux 15. Il est impossible de l’utiliser pour une pratique culturelle sans être dans une transgression dangereusement proche des catégories du paganisme et de la sorcellerie. D’un autre côté, un ti’i contemporain est également inutilisable, il fait trop « folklore » 16. C’est une image qui renvoie davantage à une esthétique de l’exotisme touristique polynésien. Cette ambivalence abyssale entre la possibilité d’être une idole païenne comme un élément de décoration limite la sacralisation culturelle du ti’i et de fait, ils sont absents les cérémonies de ces associations. Il y a, en revanche, des unu.

40On sait peu de choses sur les unu sinon qu’ils étaient dressés sur les marae. Ils ont complètement disparu depuis la christianisation et n’existent plus aujourd’hui qu’à travers les témoignages d’époques, quelques croquis et de vagues descriptions. Or, cette disparition, les a en quelque sorte préservés de la stigmatisation chrétienne, car ils n’ont pas été catégorisés comme idoles. Elle légitime également leur réinterprétation contemporaine puisque la réappropriation du passé perdu s’effectue sans dénaturation d’une forme originale désormais inaccessible. La valeur patrimoniale des ti’i préchrétiens en fait des modèles indépassables. Ils seront toujours la référence de leurs réinterprétations. Mais pour les unu, l’interprétation artistique devient incontournable. Ne pouvant être un original, elle ne peut pas davantage être une copie, ce qui offre une distinction subtile qui lui permet d’être culturel sans être païenne. Les unu sont ainsi devenus au cours des années 2000 la matérialisation par excellence du sacré non religieux polynésien et se sont imposés comme un des éléments caractéristiques des monuments commémoratifs dans l’espace public (Alevêque 2019), comme ici le mémorial pour les victimes du nucléaire à Papeete (fig. 5).

Figure 5

Figure 5

Mémorial pour les victimes du nucléaire, Papeete, 2017

© Guillaume Alevêque

  • 17 Musée du quai Branly, n° d’inventaire 70.2012.26.2.

41Le taura tupuna est un autre exemple de cette matérialisation subtile de la démarche culturelle des associations. Cet artefact représente la communauté des vivants et des morts réconciliés et les liens renoués avec le passé en réinterprétant l’esthétique, la symbolique et l’usage des to’o mata 17. Là encore, on sait peu de choses de l’usage de ces objets pour la plupart marquisiens si ce n’est qu’ils étaient probablement des supports de récitations de généalogies des grandes familles pour la présentation rituelle des droits hérités sur des territoires. Contrairement à ces modèles le taura tupuna a la forme générale d’une pieuvre, figure polynésienne mythique. La « tête » de la pieuvre, un cône de tresses entortillées représente la réunion des généalogies, l’origine commune de tous les Polynésiens. Ses « tentacules » sont associés à des individus ou à des associations qui s’y sont liés lors de la cérémonie d’accueil en y attachant un petit objet distinctif.

  • 18 Comme des piles, les plumes rouges permettaient de stocker cette énergie divine, pour l’employer da (...)

42Mais en réinterprétant les to’o mata des Marquises, le taura tupuna fait également implicitement référence à une autre catégorie d’objets préchrétiens, les to’o. Constitués de tresses de fibres de coco d’une forme vaguement anthropomorphe, les to’o avaient un rôle central dans les pratiques religieuses préchrétiennes, car ils représentaient les dépouilles des dieux (Babadzan 1993). En ce sens, ils sont peu propices à la différenciation entre religion et culture. Comme les ti’i, ils ont un déficit d’image en quelque sorte. Mais ils ont également un problème de « sens » qui impacte directement leur pertinence en tant qu’objet de ritualisation. Voici un extrait d’entretien avec l’un des fondateurs de l’association Haururu concernant l’absence de toute référence au pa’iatua dans leurs pratiques, alors qu’il s’agit du rituel préchrétien le mieux connu, lors duquel on remplaçait les plumes rouges attachées aux to’o afin de les recharger en énergie divine 18 :

— Informateur : « On sait des choses, mais on ne sait pas assez, on ne sait pas comment c’était, c’était très secret.
— Moi : On a quand même de bonnes descriptions…
— I. : Oui et il y a, comment déjà, Babadzan qui a écrit dessus… Oui, mais on n’a pas le sensible.
— M. : le sensible ? Tu veux dire…
— I. : C’est très important ! On ne sait pas ce que cela signifiait. Qu’est-ce que c’était pour les gens. Aujourd’hui on ne peut pas faire n’importe quoi seulement parce que ça se faisait avant, il faut que cela ait un ressenti pour nous aujourd’hui, mais pas n’importe quoi : une signification dans la culture et ça, on ne l’a pas. [Silence] C’est dangereux aussi parce que c’est trop proche d’un culte. Le pa’iatua, certains voulaient le faire, mais on a dit que non.
— M. : Tu veux dire un pa’iatua sur le marae avec un to’o et tout ?
— I. : Oui un to’o, mais ça veut dire quoi hein ? On fait très attention avec ça, on prend notre temps, ce n’est que depuis cette année qu’on va sur les marae, même si G. a fait des trucs au début [sur les marae], mais c’était de la connerie.

43Dire qu’il n’y a pas « le sensible » du pa’iatua signifie qu’en l’état actuel de leurs connaissances, celui-ci ne représente plus rien dans la société contemporaine. Organiser un pa’iatua, ce serait considérer qu’à travers un to’o, le pouvoir des divinités ancestrales pourrait être emmagasiné dans des plumes afin d’être utilisées rituellement par les individus. Or, si aujourd’hui les membres des associations attribuent toujours aux ancêtres un certain pouvoir, il leur apparaît peu convaincant que celui-ci puisse transiter de cette manière. Ainsi, refaire un pa’iatua sans y croire serait du folklore, et le refaire en y croyant serait de la religion, dans les deux cas, l’action ne serait pas appropriée.

Sécularité, néorituel et christianisme

Dans cette configuration d’hybridation de logiques rituelles habituellement distinctes, la sécularité apparaît sous un jour nouveau quant à la manière dont elle peut peser sur les variantes à travers lesquelles l’efficacité rituelle est pensée. Pour en prendre réellement la mesure, comparons à présent ces cérémonies avec les traits les plus saillants des néorituels tels que Luhrmann (2012) les a résumés. Selon elle, le néopaganisme est caractérisé par la combinaison de trois traits. Il relève tout d’abord d’un « réalisme magique », au sens où le surnaturel est incorporé au banal. Il en est intrinsèquement discernable, mais la relation entre les deux demeure délibérément floue : « Les participants peuvent déclarer « la déesse m’a demandé d’aller faire un rituel en Irlande », tout en laissant souvent incertain le statut ontologique de cette demande » (ibid. : 139, ma traduction). D’autre part, ces pratiques sont proches du ludique et représentent un espace où les participants éprouvent la frontière entre le réel et l’imaginaire. C’est vrai, sans l’être, tout en l’étant quand même. Enfin ces pratiques sont « expérientielles », au sens où le contact avec le surnaturel est éprouvé physiquement et émotionnellement souvent à travers un état de transe.

44De fait, aucun de ces trois aspects ne s’applique aux cérémonies présentées ci-dessus. Le « réalisme magique » est clairement assimilable à ce qui relève de la « religion ». La dimension ludique est radicalement niée comme « folklorique », car on ne tourne pas la culture en dérision. Quant au caractère expérientiel, s’il est bien présent et essentiel, puisque la finalité est de ressentir la culture que l’on a en soi afin de la réveiller, cet effet est profondément intériorisé. La transe est inacceptable.

45Une clé de cette hybridation tient alors peut-être à la question du risque. Selon York (2005) la différence fondamentale entre chamanisme et néochamanisme est l’appréhension. Il y a un danger dans le premier qui n’est qu’une illusion à dépasser dans l’autre. Certes les cérémonies culturelles se rapprochent du néochamanisme dans le sens où l’objectif est de dépasser sa peur pour atteindre un état de complétion spirituelle et de liberté émotionnelle (se réconcilier avec les ancêtres et réveiller intimement la culture), néanmoins, elles s’en différencient par l’idée du risque encouru. Tout ne dépend pas ici de la capacité de la personne à se transcender. Les non-humains, c’est-à-dire les ancêtres et dieux, ont leur mot à dire sur les pratiques qui les affectent ou qui affectent leurs relations avec les vivants.

46En résumé, les cérémonies culturelles ne peuvent pas tout à fait être considérées comme « des réponses au scepticisme moderne » (Luhrmann 2012 : 138-139). Dire cela serait les opposer à la sécularité dont elles ne représentent pas un rejet, mais dont elles épousent les contraintes : pour être vraies, elles doivent être effectives, et pour cela, elles ne doivent pas s’appuyer sur ce qui pourrait s’apparenter trop directement à des « croyances ».

47Au vu des différences soulevées avec les néorituels, une hypothèse pourrait être que ces pratiques soient en réalité davantage un prolongement du christianisme local. Cela est sans doute impossible à trancher étant donné les débats toujours d’actualité concernant la filiation entre le christianisme et le séculier (par exemple, Scherer 2011, Pons 2013). Notons néanmoins qu’à l’instar des chrétiens « modernes » décrits par Keane (2007), un des éléments distinctifs des associations est leur insistance sur la sincérité des pratiques qui les éloigne du jeu et positionne la personne au centre de l’action davantage que la relation qu’elle constitue (il est hors de question de tromper les non-humains ou les autres participants).

48Cette « modernité » chez Keane, que l’on peut rapprocher de l’« individuation » chez Pons (2013), me semble participer du même mouvement que la sécularité, dans un rapport au monde où la religion est une catégorie objectivée du social dans un dualisme dialogique fait / croyance. Un de ces éléments caractéristiques est d’insister sur le fait que les êtres humains devraient avoir conscience de leur propre capacité d’action plutôt que de la projeter sur des non-humains (Keane 2013 : 160). Ce phénomène contribue à substituer des cadres naturels à des cadres sociaux (Goffman 1991), si bien que la relation à des agents non humains tend à devenir immatérielle et à s’intérioriser par la mystique, que l’on retrouve dans toute une variété de faits religieux contemporains, dans et en dehors du christianisme (Luhrmann 2012, Pons 2013), car c’est en soi que résident le mystère et la liberté d’avoir une influence qui ne contredise pas trop les lois que l’on attribue au monde et qui se trouvent séparées de la religion selon un dualisme matériel / immatériel. La sincérité devient ainsi nécessaire comme valeur morale, car c’est elle qui permet d’accéder à son intériorité et d’éprouver et de ressentir la transcendance que l’on attribue au divin, à la spiritualité ou à la culture.

49Cette mystique contemporaine est pourtant spécifique, elle n’implique plus de se fondre dans le divin comme le souligne Pons, mais représente un retour sur soi-même « – à la supposée “vraie identité” ou “soi original” – via la relation tissée avec ce partenaire spirituel qui le révèle. Cette “technique mysticiste” est en somme centrifuge, toute tournée vers l’individu. » (2013 : 10). C’est bien ce qui est en jeu dans la relation aux ancêtres et le ressenti de la culture au sein du mouvement des associations. Néanmoins, la nature spécifique de la culture dans cette mystique doit être prise en compte. Certes, du point de vue de ce mouvement de revitalisation, elle doit être réveillée, entretenue, mais elle relève d’un certain déterminisme, elle est innée, partagée et ne dépend pas de la volonté des personnes. La culture est partiellement indépendante de la défiance que la sécularité fait porter sur le divin et sur le fait que son existence dépend ou non des personnes qui y croient. La culture peut disparaître, c’est tout l’enjeu des cérémonies de prévenir ce danger, mais ce n’est pas parce que l’on ne croit pas à la culture que l’on n’en est dépourvu et qu’elle n’a pas d’influence sur notre existence. Ainsi, au-delà des enjeux politiques et économiques à travers lesquels les phénomènes de vernacularisation de la culture sont le plus souvent analysés en anthropologie, il convient de s’intéresser également aux représentations qui lui sont associées. Dans le cas présent, ce sont bien les caractéristiques attribuées à la culture qui paradoxalement font de la liberté religieuse une contrainte pour le rituel.

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Notes

1 Au sein de la grande famille des « néo- », je privilégie cette expression plutôt que néopaganisme, néochamanisme ou New Age, afin de spécifier une focalisation sur les logiques rituelles de forme de pratiques extrêmement diversifiées et pour déplacer le regard d’un domaine portant d’abord sur des ethnographies en Occident, alors qu’il s’agit d’un phénomène globalisé et glocalisé.

2 Je fais ici référence au terme de « démagification » préféré à « désenchantement » par Grossein pour traduire entzauberung chez Weber (2016).

3 Comme Asad (2003) l’a montré, l’anthropologie, en tant que discipline, est très marquée par la sécularité.

4 Cela prolonge l’analyse du phénomène de croyance proposée par Jean Pouillon (1979).

5 On peut souligner quelques traits distinctifs sociologiques pour ce mouvement. Ces membres, nés entre 1950 et 1980, représentent une génération ; vivants en majorité dans des espaces périurbains où les changements sociaux et environnementaux ont été très rapides. Beaucoup sont également des professionnels de l’éducation (ils représentent la première génération d’enseignants locaux dont le rapport au savoir et à la transmission porte une interrogation sur cette dimension de l’héritage colonial). Enfin, ils sont nombreux à avoir été élevés dans la foi protestante (historiquement prédominante dans les îles de la Société et aux Australes), dans des familles impliquées dans l’Église (souvent avec un père, un grand-père ou un oncle diacre ou pasteur).

6 Les marae sont des édifices lithiques composés d’une plateforme rectangulaire en pierres pavées parfois surélevée ou entourée d’une enceinte en pierres sèches. Le long d’un de leurs côtés se trouve le ahu, formé de pierres dressées ou d’un muret. Ces espaces cérémoniels ont été abandonnés suite à la christianisation et nombre d’entre eux ont été détruits. Pour une synthèse sur les recherches archéologiques concernant les marae voir Conte 2000 : 195-211.

7 Pour une présentation plus détaillée voir Alevêque (2023). Sur le militantisme, la citoyenneté et l’autochtonie en Polynésie française voir Gagné (2016) et Saura (2008).

8 Ce phénomène est comparable à celui de « sujet divisé » identifié par Robbins (2010) concernant la conversion des Urapmin de Nouvelle-Guinée.

9 Négativité est le terme employé en français. Bien qu’il s’agisse d’un terme largement usité dans les pratiques New Age, il s’agit aussi d’une traduction du terme tahitien ‘ino’ino (réduplication de ‘ino : « mauvais ») : « avoir de la rancœur, être irrité » (voir http://www.farevanaa.pf/dictionnaire.php).

10 Rencontre avec le collectif No to’u fenua, 12/01/2008.

11 Cette différenciation est d’abord géographique, Tahiti est une île volcanique très abrupte où la population vit exclusivement sur la fine bande littorale.

12 Entretien avec un membre de l’association Haururu, 07/11/07

13 Entretien avec un membre fondateur de l’association Haururu, 23/05/08.

14 Les premières collections locales à la fin du xixe siècle, qui forment l’essentiel du fond du musée de Tahiti et des Îles, ont été constituées par des religieux catholiques et des administrateurs coloniaux.

15 Par exemple celui-ci : https://www.britishmuseum.org/collection/object/E_Oc-TAH-78-a.

16 Ici, dans le cadre d’une « reconstitution culturelle » sur le marae Arahurahu en 1985 : https://www.quaibranly.fr/fr/explorer-les-collections/base/Work/action/show/notice/964427-reconstitution-du-marae-arahurahu.

17 Musée du quai Branly, n° d’inventaire 70.2012.26.2.

18 Comme des piles, les plumes rouges permettaient de stocker cette énergie divine, pour l’employer dans des pratiques propitiatoires. Le pa’iatua avait ainsi une importance politique majeure puisque les propriétaires des to’o contrôlaient l’économie rituelle dont relevait la circulation des plumes rouges.

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Table des illustrations

Titre Figure 1
Légende Cérémonie du lever des Unu à Fare Hape, Tahiti, Novembre 2007
Crédits © Guillaume Alevêque
URL http://journals.openedition.org/tc/docannexe/image/17829/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 926k
Titre Figure 2
Légende Le taura tupuna de l’association Haururu « intronisé » sur un haut tambour pahu.
Crédits © Guillaume Alevêque
URL http://journals.openedition.org/tc/docannexe/image/17829/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 70k
Titre Figure 3
Légende Unu de l’oiseau, marae Vaiotea
Crédits © Guillaume Alevêque
URL http://journals.openedition.org/tc/docannexe/image/17829/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 70k
Titre Figure 4
Légende Cérémonie du coucher des Unu, marae Anapua, Tahiti, Mai 2008
Crédits © Guillaume Alevêque
URL http://journals.openedition.org/tc/docannexe/image/17829/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 674k
Titre Figure 5
Légende Mémorial pour les victimes du nucléaire, Papeete, 2017
Crédits © Guillaume Alevêque
URL http://journals.openedition.org/tc/docannexe/image/17829/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 543k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Guillaume Alevêque, « À quoi ça tient ? », Techniques & Culture [En ligne], Suppléments aux numéros, mis en ligne le 15 décembre 2022, consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/tc/17829 ; DOI : https://doi.org/10.4000/tc.17829

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Auteur

Guillaume Alevêque

Guillaume Alevêque est anthropologue à l’université de Toulouse et chercheur associé au laboratoire interdisciplinaire Solidarités, Sociétés, Territoires (LISST). Ses recherches portent sur les processus et les enjeux de la réappropriation du passé en Polynésie française, ainsi que sur l’histoire de la christianisation (xviiie-xixe siècle). Il conduit également des travaux en anthropologie de la science concernant l’interdisciplinarité et les techniques de l’expérience au sein de projets portant sur le numérique (l’intelligence artificielle et l’internet des objets).

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