Image d’ouverture. Robe brodée par Zinaïda, Troitskoïe, juin 2014
La partie supérieure du dos de la robe est constituée d’écailles figurées, et sur la partie basse, deux pans comportent ce que les Nanaï appellent « l’arbre de vie ». © Anne Dalles Maréchal.
© Anne Dalles Maréchal
Les Nanaï habitent le long du fleuve Amour et de ses affluents en Extrême-Orient russe et dans le Heilongjiang en Chine (où ils sont appelés Hezhe). C’est une population dite chamaniste, dont la vision du monde repose sur un système d’échanges interdépendants entre les humains et les esprits. Dans cet article, je m’intéresserai à ce que les Nanaï appellent leur « robe de mariée ». Les mariages nanaï étaient constitués de plusieurs rencontres entre les familles pour discuter de la dot et du « prix de la mariée » (kalym en russe). Ils se terminaient le jour de la noce, lorsque la mariée quittait son village pour rejoindre celui de son époux (Gaer 1991 : 64‑82, Smoljak 1980). La fabrication de la robe de mariée se déroulait pendant la phase préparatoire du rite de mariage : dès leur plus jeune âge, les futures mariées et leurs parentes préparaient le trousseau et cette robe nuptiale, que les épouses gardaient ensuite dans le grenier familial, en vue de leurs funérailles. À leur mort, les proches en habillaient les défuntes.
1Les cérémonies de mariage nanaï ont été interdites à partir des années 1930 par le pouvoir soviétique et les femmes ne portent plus ce vêtement brodé lorsqu’elles se marient. La « robe de mariée » est toutefois encore fabriquée, et appelée ainsi, mais son utilisation a changé. Les brodeuses la confectionnent désormais uniquement en vue de leurs propres funérailles. Ces robes sont aussi exhibées à de nombreuses occasions lors des évènements publics organisés dans la région. Elles entrent de ce fait dans les discours patrimoniaux relatifs à la culture matérielle et une attention particulière est portée à « l’arbre de vie » brodé sur l’arrière des robes, parmi d’autres broderies élaborées au dos de ce vêtement qui se ferme sur le devant (fig. 1).
2Les photographies présentées dans cet article ont été réalisées entre 2011 et 2015 auprès de quinze artisanes brodeuses nanaï et hezhe, par observation participante et en prenant des cours auprès de certaines d’entre elles. Je propose de m’appuyer sur les discours de ces brodeuses pour tenter de comprendre les motifs et les techniques afin d’en saisir le rôle rituel lors des anciens rites de mariage. Cette approche éclairera ensuite l’utilisation contemporaine de ce vêtement dans les registres funéraires et patrimoniaux.
Le jour des noces, les fiancées partaient pour le village de leur futur époux, conformément aux règles d’échanges asymétriques qui régissaient les mariages nanaï. Les déplacements d’un village à l’autre se faisaient généralement en barque, et les mariées étaient accompagnées de leurs proches parents pour ce voyage qui pouvait prendre plusieurs jours. Elles quittaient alors la protection des esprits du clan de leur père, pour se placer, en arrivant à destination, sous la protection de ceux de leur époux. Sur le chemin, les mariées étaient considérées comme particulièrement vulnérables : elles ne bénéficiaient plus de la protection d’aucun esprit et étaient donc à la merci de tous ceux qui rodaient alentour. La robe nuptiale jouait alors un rôle rituel particulièrement important que j’aborde maintenant (Gaer 1991 : 68‑90 ; Smoljak 1980 ; Shirokogorov 1935 : 100‑102).
La plupart des Nanaï peuvent déchiffrer les différents éléments de cette robe, qui se présentent pour eux comme une langue picturale. L’arbre de vie, surtout, est généralement lu par les brodeuses à haute voix lorsqu’elles le présentent, de façon très libre, à qui souhaite voir leurs borderies. Voici dans ces figures la lecture de ces motifs, d’après ce que m’en ont dit mes interlocutrices.
Le jour de la noce, les mariées revêtaient un sous-vêtement spécial, une robe fine en tissu puis la robe brodée qui nous intéresse ici. Par-dessus, un plastron et une collerette venaient agrémenter la tenue. Les mariées portaient également un chapeau et des boucles d’oreilles. Comme les vêtements rituels en général chez les Nanaï, la tenue des mariées était richement brodée. Ces broderies jouaient un rôle rituel important : elles servaient de support précatif et de protections contre les mauvais esprits (Gaer 1991 : 64‑82 ; Smoljak 1991, Ivanov 1954). Les techniques de broderie observées auprès des brodeuses permettent de suggérer comment cette activation rituelle était rendue possible.
1. Broderie – Ljubov’, Kondon, 2014
Les racines de l’arbre correspondaient au type de territoire d’origine des mariées. Le nombre de générations vivantes de leur famille était indiqué dans les arches formées par les racines. Les animaux de part et d’autre du tronc étaient spécifiques à chaque clan. Sur cette broderie, la mariée serait donc née dans un territoire plutôt plat (une plaine ?), dans une famille dont quatre générations seraient encore en vie, et dans un clan dont le renne serait l’animal (d’après Nadežda, les Samar). Cette broderie constituait donc une sorte de carte d’identité clanique des femmes alors qu’elles quittaient le clan de leur père : les observateurs et accompagnateurs tout comme les entités invisibles pouvaient ainsi identifier les mariées.
© Anne Dalles Maréchal
2. Broderie – Raissa, Khabarovsk, 2015
Sur l’arbre de vie brodé, les accessoires chamaniques, tels qu’ils apparaissent dans le mythe des Trois Soleils, sont représentés par des petits ronds et des petites virgules accrochés aux branches. Ce mythe raconte qu’un jour, la vie ne fut plus possible à cause de trois soleils qui réchauffaient la Terre. Le premier chamane nanaï fut alors élu par les esprits pour tirer sur les soleils excédentaires avec son arc et ses flèches, et restaurer la vie. Le héros trouva dans le monde des esprits un arbre immense, aux branches chargés d’oisillons et d’accessoires chamaniques : les feuilles étaient des « miroirs », gros cercles en cuivre que le chamane porte autour du cou, et des « clochettes », cônes en métal que le chamane accroche à sa ceinture et dans lesquels il place les âmes qu’il soigne. Ce motif se présente donc comme une broderie narrative, c’est-à-dire une œuvre dont les signes visuels permettent de raconter une histoire, soit comme un moment de celle-ci ou comme une suite d’évènements qui se déroulent dans le temps. Cela suggère que l’arbre de vie brodé permettait au mythe d’être lu sur le dos de la mariée – ce qu’ont par ailleurs fait mes interlocutrices lorsqu’elles exhibaient les robes.
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3a-3b. Broderie - Zinaïda, Troitskoe, 2014
Les âmes des enfants du futur foyer sont pensées sous la forme de petits oiseaux sans aile, qui attendent leur venue sur terre sur un arbre situé dans le ciel. Sur les vêtements de mariage, les femmes proches des mariées brodaient le nombre d’enfants qu’elles leur souhaitaient. Sur cette robe, Zinaïda en a brodé cinq. Elle a répété ce souhait sur le sous-vêtement de mariage, dont les représentations d’âmes à naître sont placées directement sur le sexe de la mariée lorsqu’elle l’enfile comme une culotte. Les brodeuses semblaient ainsi créer un support pour permettre à ces âmes oiseaux de s’incarner chez les humains. La broderie constituait donc un outil rituel pour influencer le destin des mariées et l’avenir du foyer.
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4. Broderie - Svetlana, Sikachi Alyan, 2013
L’arbre de vie est réalisé avec une technique appelée « broderie sur tige ». Sur cette photo, Svetlana a découpé le motif dans de l’écorce, le plus souvent de bouleau. Elle coud ensuite ce support sur un tissu à l’aide de fils de coton moulinés et d’une série de points couvrant entièrement la tige (le point est appelé hujelbimje en nanaï (Kile 2004 : 129), soit un passé plat sur tige en français). Une broderie rigide et solide est fabriquée grâce à cette technique. Elle est constituée à la fois de matériaux souples (tissu en coton ou synthétique), solides (écorce) et mobiles (fils de coton).
La rigidité de la broderie et du tissu se visualise par tous, mais les non-brodeurs ne peuvent voir l’écorce cachée. Les brodeuses utilisent toujours de l’écorce pour la tige. L’écorce de bouleau est privilégiée notamment pour la bétuline (fongicide naturel aux propriétés antibactériennes et régénératrices) et le salicylate de méthyle (analgésique et anti-inflammatoire naturel) qu’elle contient. D’après mes informatrices, l’utilisation du bouleau dans la broderie vient du fait que l’on considère que cette écorce ne s’abîme pas et ne pourrit pas ; une fois préparée, l’écorce est très facile à manier pour y découper des motifs. Quand il n’y a pas d’écorce, certaines brodeuses utilisent un papier cartonné comportant souvent des motifs d’écorce, comme c’est le cas de Svetlana pour cette broderie-ci. Les brodeuses semblent ainsi fabriquer un arbre aussi réaliste que possible, avec un tronc en écorce, et implantent de ce fait l’arbre mythique dans le monde des humains.
© Anne Dalles Maréchal
5. Broderie – Ljubov’, Kondon, 2014
Sur la partie supérieure du dos de la robe conçue par Ljubov’ sont cousues des écailles en tissu. Elles sont fabriquées puis assemblées les unes sur les autres par un tuilage extrêmement régulier, obtenu par l’enchaînement de plusieurs techniques de couture. Ljubov’ découpe d’abord des formes d’écaille dans du tissu. Dessus, elle brode au point sur tige des motifs plus ou moins stylisés, centrés dans l’écaille. Ce sont des dragons ou des museaux d’animaux sauvages, qui, d’après la brodeuse, sont censés protéger le porteur du vêtement en repoussant les mauvais esprits. Les brodeuses appellent ce motif, constitué de deux spirales se faisant face, les « yeux nanaï » et le considèrent à la fois comme la protection la plus forte et comme un point typiquement nanaï.
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6. Broderie – Ljubov’, Kondon, 2014
- 1 L’aiguille est piquée dans le tissu d’arrière en avant, au-dessus puis en dessous du tissu et entra (...)
Les écailles sont ensuite arrangées par couleur ou par motif de façon à créer une harmonie visuelle de répétition. Ljubov’ appose un biais à chaque écaille : cette bande de tissu, coupée en oblique par rapport au droit-fil de la trame, permet à la fois de donner une certaine tenue à la forme voulue et d’empêcher l’écaille de s’effiler. Elle construit ensuite un tuilage en superposant les écailles les unes aux autres en quinconce. Les écailles sont cousues entre elles, les unes après les autres, avec un point « avant » temporaire 1 ; une fois toutes les écailles fabriquées et l’assemblage provisoire effectué, la brodeuse les coud ensemble avec un point « avant » ou « arrière » sous le biais, ou avec un point « invisible ». Ljubov’ reproduit ainsi les écailles telles qu’on les trouve dans la nature : assemblée de la sorte, la partie supérieure de l’écaille est invisible, comme insérée dans la poche qui contient l’écaille sur le dos du saumon, ressource nourricière première des Nanaï. Ljubov’ fabrique donc un épiderme d’écailles, en relief, constituée de multiples matériaux, qu’elle fixe ensuite en un seul élément à la robe terminée. Ce vêtement se mouvait parfaitement sur les omoplates et les épaules de la femme. Il offrait une sorte de cuirasse brodée aux mariées pour surmonter le voyage périlleux de la noce.
© Anne Dalles Maréchal
- 2 Cette fête a été principalement observée chez les Nivkh, une population vivant au nord de la région (...)
Les hommes ne portaient pas d’habits nuptiaux particuliers ; seules les femmes devaient revêtir un habit spécial, car elles seules changeaient de clan. La robe de mariée permettait de gérer ce changement d’état, de filles à épouses, et d’un clan à l’autre, et de s’en protéger. Avant la seconde moitié du xixe siècle, les mariées nanaï portaient des robes faites de peaux de poissons (Mel’nikova 2005, Šrenk 1903) qui étaient utilisées plus largement comme vêtements rituels par les femmes, notamment lors des fêtes de l’ours (considéré comme un esprit maître très puissant, pourvoyeur de gibier) au nord de l’Amour 2. Pendant ces fêtes, un ours, qui avait été capturé étant ourson et élevé par le clan, était mis à mort. À cette occasion, les femmes dansaient en tournant le dos à l’animal, et les broderies sur la robe servaient à les protéger des dangers liés à l’ours (Beffa & Delaby 1998, Ivanov 1963, Krejnovič 1988, de Sales 1980). Ces robes ne sont plus utilisées, mais peuvent être confectionnées pour des commandes (de musée par exemple, ou de particulier) ; peu de brodeuses savent encore tanner et broder les peaux de poissons. À première vue, l’organisation générale de cette robe semble assez éloignée de celle en tissu. Mais les écailles brodées sur les robes nuptiales en tissu rappellent celles du poisson, jadis utilisé. Une analyse des techniques et de l’organisation des motifs, tels qu’ils sont lus par mes informatrices, permet de surcroît d’effectuer un rapprochement entre la robe nuptiale en tissu et celle en peaux de poissons.
7. Peau appartenant à une brodeuse nivkh, Nikolaevsk 2014
Les Nanaï vivent de la pêche et ils ont accès à de nombreuses espèces de poissons (surtout des salmonidés) dont ils peuvent utiliser les peaux. Celles-ci sont d’abord grattées, pour être débarrassées des écailles et des résidus de chair. Une fois lavées, elles sont tannées, c’est-à-dire transformées pour qu’elles ne se décomposent pas et puissent être utilisées comme un textile. Il y a de nombreuses recettes de tannage, plus ou moins complexes : Natasha met les peaux à tremper dans un macérat constitué d’eau claire, de sel (ou de bicarbonate de soude), de vinaigre pendant quelques heures ; Valentina utilise plutôt des poudres d’écorce de bouleau à sec. Les peaux sont ensuite mises à sécher sur une surface plane, pour qu’elles ne se dilatent et ne se rétractent pas. Une fois complètement sèche, une peau devient très rigide.
© Anne Dalles Maréchal
8. Peau appartenant à Nadežda, Komsomolsk 2015
Les fibres de la peau de poisson sont comme tissées de façon régulière et il faut travailler la peau séchée de façon à étirer ces fibres pour la rendre souple. Natasha effectue ce travail des heures durant, froissant, tournant et enroulant la peau entre ses mains. Elle obtient une peau souple, très résistante et imperméable ; elle ne la graisse pas après ces procédés, mais certaines brodeuses le font, notamment avec les œufs de saumon (appelés « caviar rouge »). Les techniques utilisées par les Nanaï pour tanner les peaux de poisson supposent une suppression presque complète des écailles. Natasha gratte non seulement celles-ci, mais aussi les poches dans lesquelles elles se trouvent ; le macérat suivi du séchage complet de la peau ramollit les poches à écailles à tel point qu’elles disparaîtront presque entièrement pendant le froissage. Certaines brodeuses utilisent même une pierre ponce sur la peau travaillée. Natasha, quant à elle, sèche ses peaux tannées sur les fenêtres en plein soleil, de façon à les rendre translucides et à gommer presque complètement les traces d’écailles.bicarbonate de soude), de vinaigre pendant quelques heures ; Valentina utilise plutôt des poudres d’écorce de bouleau à sec. Les peaux sont ensuite mises à sécher sur une surface plane, pour qu’elles ne se dilatent et ne se rétractent pas. Une fois complètement sèche, une peau devient très rigide.
© Anne Dalles Maréchal
9. Bordure de robe appartenant à Nikola et Sophia Bel’dy, Najhin 2013
- 3 On pose une forme sur la peau et on découpe autour de façon à obtenir une applique.
Dans la confection des robes de fêtes, des motifs sont découpés dans de la peau de poisson grâce à des pochoirs 3 teints en bleu puis « appliqués » (collés puis cousus) dans le dos de la robe. D’après mes informatrices, les assemblages de motifs les plus volumineux représentent des dragons censés protéger les femmes qui portent la robe. La bordure du bas est teinte en rouge, de telle façon que les traces d’écailles ressortent par le jeu des couleurs. De petites pendeloques métalliques, dont le bruit est supposé faire fuir les mauvais esprits, sont attachées en ligne droite. La confection de la robe sous-entend donc l’amélioration des écailles du poisson. Les brodeuses redessinent les écailles (qui n’existent plus qu’à l’état de trace) grâce à des pigments, leur associent le dragon ainsi que des éléments externes (pendeloques), pour en faire des protections plus puissantes contre les esprits. Même si les techniques et l’organisation stylistique sont radicalement différentes des robes en tissu, les techniques semblent viser le même objectif : (re)fabriquer un épiderme d’écailles aux femmes qui portent ces robes.
© Anne Dalles Maréchal
10. Robe appartenant à Nikolaet Sophia Bel’dy, Najhin 2013
Sur le dos de la robe, des lignes de motifs horizontaux séparent l’organisation des broderies en trois niveaux qui représentent le monde d’en dessous (la rivière et les poissons), le monde du milieu (la terre et les oiseaux) et le monde céleste (lui aussi associé aux oiseaux). La constitution du monde en trois espaces verticaux se retrouve également dans la broderie de l’arbre de vie : le monde sous-terrain, représenté par les racines de l’arbre ; le monde terrestre, représenté par les rennes brodés de part et d’autre du tronc de l’arbre ; et le ciel, agrémenté de petits oiseaux. Sur ces robes nuptiales, en tissu comme en peaux de poisson, la brodeuse déploie aux yeux de tous cette cartographie du monde sur le corps de la mariée qui se tient debout.
© Anne Dalles Maréchal
Les femmes gardent leur robe nuptiale pour leur enterrement. Les Nanaï considèrent que l’âme d’un défunt reste parmi les vivants tant qu’elle n’a pas atteint le monde des morts (Bulgakova 2013, Šternberg 1933 : 478-490, Šimkevič 1896). Les funérailles nanaï ont pour but de faire accéder le défunt dans l’au-delà. Or, depuis la fin des années 1990, il n’y a plus de chamanes capables de faire accomplir au mort ce voyage chez les esprits et l’utilisation que les brodeuses font aujourd’hui de la robe nuptiale suggère que le rôle rituel des broderies est de compenser le manque chamanique.
11. Broderie – Klavdia, Najhin, 2014
Klavdia a fabriqué sa robe nuptiale en vue de ses propres funérailles. La confection de cette robe est très longue : plusieurs mois, voire années sont nécessaires pour coudre et broder ce vêtement qui met en œuvre l’ensemble des techniques nanaï concernées. Klavdia garde sa robe pliée proprement dans un placard, à l’abri, mais elle l’exhibe à chaque évènement public lors desquels les broderies sont exposées. Lors des 80 ans du district nanaï, Klavdia a donc exposé sa robe, qui atteste son savoir-faire, mais ne l’a pas portée. Comme pour le jour de la noce, la robe de mariée permet de gérer le changement de statut de la femme, cette fois de vivante à défunte. Elle protège celle-ci pendant son trajet vers l’au-delà, lui indique le chemin et raconte son histoire puisqu’on peut y lire son origine familiale et clanique.
© Anne Dalles Maréchal
12. Broderie – Ljubov’, Kondon, 2014
Les proches d’un défunt déposent des morceaux de tissu dans le cercueil. D’après Svetlana, l’un d’entre eux, brodé de motifs de la robe désormais uniquement funéraire, est placé sous la tête du mort. Pour elle, cette broderie peut être l’arbre de vie, ou uniquement l’animal associé au clan du défunt, brodé au pied de cet arbre. Grâce à ce code visuel, les brodeuses expriment l’identité du défunt. Comme une sorte de carte géographique, ce morceau de tissu lui servira de guide pour atteindre le monde des morts de son clan. Les brodeuses utilisent ainsi le potentiel narratif, rituel et cartographique de la robe nuptiale en vue de faire voyager les âmes sans l’aide d’un chamane.
© Anne Dalles Maréchal
13. Trophées chez Zinaïda, Troitskoe 2014
Le motif de l’arbre de vie est utilisé lors d’évènements de mise en scène des arts dits « autochtones » de la région tel le festival « le fil vivant du temps » organisé plusieurs fois depuis 2008, qui a réuni en 2013 à Khabarovsk pendant trois jours plus de 200 artistes, artisans et créateurs autochtones de Russie. Les trophées, remportés par Zinaïda en 2008 ou Natasha en 2013 lors de ce festival, étaient des arbres de vie gravés au laser à l’intérieur de cubes de verre. Élaboré non plus uniquement sur des matériaux souples et mobiles, le motif devient alors immobile, comme une trace immuable d’une identité nanaï liée à sa culture matérielle.
© Anne Dalles Maréchal
14. Salle de classe de langue nanaï, Najhin 2013
L’arbre de vie est aujourd’hui brodé, peint, découpé sur tout type de support et exposé dans des lieux de grande visibilité, considérés comme typiquement nanaï, comme ici, la classe de langue à Najhin. Sur cette représentation, il s’agit d’une copie de l’arbre de vie brodé sur une robe conservée au musée de Khabarovsk. La langue picturale des broderies y est transposée dans le discours patrimonial : l’arbre de vie donne à voir la carte d’identité du groupe nanaï dans son ensemble. Alors que les Nanaï n’ont plus de chamane pour gérer la relation avec les esprits, peut-être pouvons-nous nous interroger sur le caractère précatif et protecteur de ce motif : l’omniprésence de ce motif pourrait-elle être un signe de la transposition du rôle rituel de la robe nuptiale au contexte patrimonial ?
© Anne Dalles Maréchal
15. Raohe, 2015
Chez les Hezhe (les Nanaï de Chine), ce sont les matériaux qui entrent dans le discours patrimonial et les politiques culturelles à l’égard des minorités concernent principalement l’usage des peaux de poisson. Au contraire de ce que l’on observe chez les Nanaï, les brodeuses hezhe utilisent des techniques pour maintenir l’aspect des écailles : celles-ci sont grattées, mais les brodeuses laissent la première couche du derme sur lequel les écailles s’attachent dans de petites poches. Une fois lavée et grattée, la peau est placée dans un sac en plastique dans un mélange de farine (de millet ou de maïs) et d’écorce, de façon à procéder au tannage en la desséchant et en la dégraissant, sans toucher à l’intégrité des poches à écailles. La peau est mise à sécher sur un mur.
© Anne Dalles Maréchal et Aurore Dumont
16 & 17. Tongjiang, 2015
Une fois séchée, la peau très rigide est gardée telle quelle en vue d’être découpée et assemblée pour confectionner des décorations murales. Ici, l’artisane de Tongjiang fixe la peau à un tissu fin de doublure à l’aide d’un point de feston visible. Elle rembourre la décoration avec de la ouate et elle obtient ainsi un objet en relief dont la forme ne peut changer. À ses créations, elle attache parfois des nœuds de fils rouges qui sont considérés comme des « porte-bonheur » en Chine, renforçant ainsi le rôle rituel des écailles. Les peaux que les artisanes chinoises utilisent sont parfois teintes en différentes couleurs, et la teinture accentue dans ces cas-là la texture des écailles. De la fabrication des robes nuptiales, seule subsiste ici la matière, qui devient porteuse d’une identité visuelle.
© Anne Dalles Maréchal et Aurore Dumont
© Anne Dalles Maréchal
Les Nanaï font partie des « petits peuples autochtones du Nord, de Sibérie et d’Extrême-Orient de la Fédération de Russie », classification officielle des populations dites minoritaires (moins de 50 000 personnes) de Russie. En tant que tels, ils font l’objet de politiques culturelles et patrimoniales qui visent à sauvegarder et promouvoir des activités considérées comme traditionnelles. La broderie est particulièrement présente dans ce contexte, et un glissement de la robe à ses motifs et ses matériaux s’opère, soulignant par là même l’importance symbolique de ce vêtement.
3Les robes qui font l’objet de cet article, en tissu ou en peaux de poissons, interviennent pour des rites transformatifs dont l’effet se fait sentir tout au long d’une vie : lors de leur mariage, les femmes passent de fille à femme épousée et mère ; à leur mort, elles deviennent défuntes et rejoignent la communauté des morts dans l’au-delà. C’est précisément grâce à la capacité d’agir de ces assemblages brodés qu’ils interviennent dans les rites. En effet, ce sont des supports protecteurs, précatifs et narratifs, et cette puissance repose autant sur les référents symboliques de ce qui est illustré que sur la matérialité des broderies. La robe est contre le corps comme une cuirasse qui n’est pas que symbolique : les brodeuses travaillent à matérialiser un épiderme de dragon en recréant ses écailles. On s’efforce également de la rendre résistante au temps, par des processus de tannage complexe ou en la conservant dans le grenier familial. Les motifs sont distingués et bien visible, par effet de contraste et de couleur, de façon à en faire un code visuel. Cet objet brodé résulte d’un apprentissage complexe, d’une technicité appliquée et d’un agencement rituel – un long travail, en somme, long comme la vie d’une mariée ou d’un mort.