- 1 Directeur du British Museum.
- 2 « Table ronde n° 2 : les restes humains ont-ils une place aujourd’hui dans les musées ? », dans Des (...)
1« Dans quelle mesure un reste humain est-il un artefact ? » Cette question, posée par Neil Mc Gregor1 lors du symposium international consacré en 2008 aux restes humains dans les musées2, apporte un éclairage intéressant au cas des préparations anatomiques sèches. La forme humaine, volontairement reconstituée à partir des « matériaux » du corps humain, sélectionnés et conservés, tend en effet à occulter le travail de préparation, travail qui confère à ces corps ou fragments un statut d’artefact. Corps recomposés pour servir un discours, médical ou anthropologique, les préparations anatomiques sont, à ce titre, exemplaires de la nature ambivalente de certains restes humains patrimonialisés.
- 3 Sur l’histoire de la chaire, voir Blanckaert, 1997.
- 4 Écorché. Homme d’origine soudanaise, Inv. 724/1977-17/26847. La préparation d’homme « de race cauca (...)
2La plus grande partie des préparations anatomiques sèches de la chaire d’Anthropologie du Muséum d’histoire naturelle de Paris a été réalisée sous le professorat d’Étienne Serres, entre 1839 et 18553. Si certaines d’entre elles servaient sans doute principalement de supports d’enseignement de l’anatomie humaine, d’autres ont occupé une place toute particulière dans l’élaboration et la justification des théories de celui-ci sur la hiérarchie des races. Une exposition comparative de ces préparations anatomiques était d’ailleurs proposée aux visiteurs dans la galerie d’anthropologie jusqu’en 1898. Parmi elles, deux corps entiers d’hommes, l’un « de race caucasique ou race blanche », et l’autre « de race éthiopique ou race noire », se faisaient pendant. La seconde, réalisée en 1853 par Henri Jacquart, aide de la chaire d’Anthropologie, est encore conservée dans les collections du musée de l’Homme4 (fig. 1).
Fig. 1. Préparation anatomique dite Écorché. Homme d’origine soudanaise, musée de l’Homme, 2008
© T. Bonneau.
3La présence de peau, de cheveux et d’yeux artificiels illusionnistes, caractères de classification déterminant, pour les anthropologues de l’époque, la race de l’individu, indiquait immédiatement le statut de ces pièces, bien différent d’une pièce médicale (fig. 2). Dans le contexte de l’anthropologie naissante, les préparations anatomiques sèches constituaient pour Serres, dans sa quête d’objectivation scientifique, un enjeu de taille dans la mesure où elles présentaient la matière originale et authentique de l’individu, comme le moulage sur le vif et le daguerréotype représentaient sa forme. Contrairement au domaine médical, où le choix entre anatomie artificielle et naturelle a longtemps été un sujet de divergences5, en anthropologie la matière réelle du corps était un élément indispensable à la démonstration et à la preuve, garant de la scientificité des théories.
Fig. 2. Détail de la figure 1
© T. Bonneau.
- 6 Pour une étude détaillée du procédé de réalisation, voir Bonneau, 2010.
4Cependant, produits d’un long travail de la part du préparateur6, les préparations anatomiques relèvent de la subjectivité de celui-ci. En effet, le corps subit de très nombreuses opérations pour sa conservation, ce qui en modifie considérablement l’aspect, obligeant le préparateur à employer de nombreux artifices pour donner l’illusion du naturel. Après les diverses opérations d’injections, de dissection et de macérations destinées à mettre au jour et à conserver les parties choisies du corps, celui-ci fait l’objet d’un patient travail de mise en forme à l’aide de châssis, de fils, d’épingles, de tiges et de cales (fig. 3). Squelette, muscles, tendons, nerfs, veines, artères et, éventuellement, peau, sont soigneusement disposés et maintenus en place le temps de la dessiccation. La préparation est ensuite peinte et vernie, ce qui permet non seulement de différencier les différents systèmes physiologiques, mais aussi de leur donner un aspect « réaliste ». Les dents détachées sont refixées et des yeux artificiels peuvent être ajoutés pour parachever cette illusion.
Fig. 3. Salle de dissection de l’amphithéâtre de Clamart où travaillait Étienne Serres
© BIUM.
- 7 Déramond, 1855, p. 45.
- 8 Jacquart, 1852.
5À l’issue de ce processus, la préparation apparaît comme une véritable recomposition, sujette à interprétation et, parfois, à transformation volontaire, dans le but de servir un discours. Dans son compte-rendu de l’ouverture de la galerie d’anthropologie en 1855, Émile Déramond indiquait ainsi l’objectif des préparations : « Les pièces anatomiques sont nombreuses : les plus belles, établissant le parallélisme de la race caucasique et de la race éthiopique, et confirmant l’assertion de M. Serres, que le système nerveux périphérique est plus développé chez le nègre que chez le blanc, sont dues à l’habile scalpel du savant anatomiste, aide de la chaire d’anthropologie, M. le docteur Jacquart7. » Les observations que celui-ci publia au moment où il réalisait la préparation anatomique de l’homme « de race éthiopique » permettent d’interpréter clairement certaines de ses dispositions formelles, comme par exemple la faible courbure de la colonne vertébrale, la dilatation des muscles transverses du nez ou encore la dissection d’une partie du cartilage thyroïde8. Elles démontrent que Jacquart réalisait celle-ci en adéquation totale avec les théories de Serres, dans le but de les illustrer et prouver leur fondement.
- 9 Firmin, 1885, p. 84-85.
6Cet aspect, qui s’oppose à la volonté d’objectivation, a été relevé dès le xixe siècle, comme en témoigne cette citation d’Anténor Firmin, membre de la Société d’Anthropologie de Paris, en 1885 : « [Jacquart] surtout a eu l’ingénieuse idée de rendre plus saisissante la démonstration de ce prétendu phénomène [“que le système nerveux périphérique est plus développé chez le nègre que chez le blanc”], par la savante préparation anatomique de deux pièces d’ensemble exposées au Muséum de Paris, galerie d’anthropologie. J’en avais toujours entendu parler avec une telle admiration que mon plus vif désir, en visitant le Muséum, fut surtout de les voir. Il est évident que l’œuvre du préparateur est au-dessus de tout éloge. C’est si bien fait qu’on pourrait s’illusionner, au point de croire que l’on est en face de la plus évidente réalité. Si on devait s’y conformer pour établir son jugement, l’affirmation des ethnologistes serait irréfutable. Il faut pourtant le répéter, il n’y a là qu’une simple œuvre d’art, qui prouve incontestablement le talent du préparateur, mais n’apporte aucun poids à l’opinion de Soemmering, au point de vue scientifique9. »
7Outils de démonstration scientifique et œuvres d’art hier, restes humains et artefacts aujourd’hui, les préparations anatomiques sèches d’anthropologie sont riches de ces tensions dialectiques, qui font d’elles des objets complexes, difficiles à appréhender. L’étude poussée de leur contexte historique et technique et de leur matière (observations, analyses, restauration) apparaît aujourd’hui d’autant plus indispensable à leur compréhension et à leur valorisation.