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III. Un défi interdisciplinaire

Les analyses physico-chimiques des encres noires et des parchemins médiévaux : combler les lacunes de la documentation écrite ?

Physico-chemical analyses of black inks and medieval parchments: Filling in the gaps in written documentation?
Pierre Chastang et Nicolas Ruffini-Ronzani
p. 70-77

Résumés

Cet article propose un retour réflexif sur deux projets de recherche interdisciplinaires mêlant histoire et physico-chimie, l’un portant sur l’analyse des encres utilisées par les bureaux d’écriture chartrains au cours de la seconde moitié du xive siècle, l’autre étudiant la composition du parchemin employé pour la confection des chartes et des manuscrits médiévaux de l’abbaye cistercienne d’Orval. L’article met en évidence que la forme et le contenu du travail interdisciplinaire dépendent étroitement des objets auxquels l’étude s’applique. On se propose d’explorer cet état de fait en confrontant la manière dont les matériaux de l’écrit sont décrits et présentés dans les sources écrites médiévales avec les données livrées à leur sujet par les analyses menées en laboratoire.

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Texte intégral

  • 1 Cohen et al., 2017, p. 324-325.
  • 2 Guyotjeannin, 1995.

1Dans une publication de 2017 présentant une recherche alors en cours sur l’analyse des encres noires utilisées pour l’écriture des manuscrits de la Genizah du Caire1, aujourd’hui conservés sous forme de fragments, les auteurs de l’étude formulaient de la sorte les attentes liées au recours à des méthodes physico-chimiques pour enrichir les connaissances des manuscript studies, traditionnellement fondées sur les savoirs érudits des humanités2 :

« The collected data should supplement the description based on Hebrew paleography and codicology. Moreover, a characterization of the writing materials would provide insights on trade, local technologies, and social structures. If sufficient data is collected, the tabulated results have the potential for use as a geo-chronological marker. »

  • 3 Miller, 2007.
  • 4 Herklotz, 2007.
  • 5 En Allemagne, le botaniste Julius von Wiesner († 1916) a ainsi étendu l’utilisation du microscope à (...)
  • 6 Son fondateur Alfonso Gallo († 1952) avait reçu une formation en lettres mais aussi en médecine à N (...)
  • 7 Glénisson, Hay (dir.), 1972.
  • 8 Faries, 2003 ; Clarke, 2001.
  • 9 Maniaci, 2002.
  • 10 Cohen, 2022, p. 1-4.
  • 11 Pour le débat, entre « sciences auxiliaires » et « sciences fondamentales », voir Guyotjeannin et a (...)
  • 12 Miller, 2005, p. 4
  • 13 Pour Le Caire, voir Goitein, 1967-1999.

2Parce qu’elles produisent une connaissance positive sur les artefacts nécessaires à la science historique, les données collectées par les méthodes de laboratoire sont présentées comme complémentaires (supplement) de celles de la paléographie et de la codicologie. Mises en série, elles permettent en particulier de disposer de marqueurs géochronologiques affinés grâce auxquels l’histoire des manuscrits – de leur production à leur dépôt rituel – peut être retracée, et les pratiques d’écriture des communautés peuvent être caractérisées et comparées. S’il introduit une discordance méthodologique, ce recours à la pluridisciplinarité perpétue et renforce la présence ancienne, au sein même des sciences historiques, d’une attention et d’un savoir portés aux objets eux-mêmes. Cette attention est marquée, dès la seconde moitié du xviie siècle3, par l’instauration d’un dialogue fécond avec les savoirs antiquaires4, prolongée au xixe siècle par les travaux séminaux de quelques pères fondateurs conscients des progrès de l’instrumentation scientifique5, puis stimulée au xxe siècle par la création d’institutions européennes qui ont intégré les méthodes de laboratoire à l’analyse du patrimoine écrit ancien conservé dans les bibliothèques et les archives – à l’image de l’Istituto centrale per la patologia del libro en Italie6. Depuis le début des années 19707, ce mouvement s’est accéléré à la faveur du développement des sciences de la conservation, de l’essor des technical studies appliquées à l’histoire de l’art et à l’étude des manuscrits8, ainsi que de l’apparition, au sein de la codicologie, de courants privilégiant une approche quantitative du livre9. Comme le rappelle Zina Cohen dans les pages introductives à la publication de sa thèse10, en conjecturant une continuité avec les savoirs érudits qui fondent la science historique11, les données produites par les méthodes physico-chimiques apparaissent comme venant s’associer aux savoirs traditionnels sur les matériaux de l’écriture (writing materials). Ces méthodes permettent en effet de produire des connaissances sur les artefacts demeurées inaccessibles aux savoirs traditionnels de l’historien et du philologue. La prise en compte des données produites entraîne parfois d’importantes mises à jour du récit historique. Dans le cas de la Genizah, les matériaux d’écriture analysés ont ainsi pu être replacés au centre d’un réseau d’acteurs, de savoirs, de gestes, de pratiques, etc., décrit à différentes échelles. En considérant « a large compass of materiality12 » résultant de la combinaison des savoirs traditionnels des humanités avec ceux de la chimie et de la physique des matériaux, les historiens ont pu restituer, à partir des fragments manuscrits analysés et des traces qu’ils portent, un ensemble d’interactions complexes, contribuant à renforcer l’intérêt porté aux communautés juives locales13.

Terrains et méthodes

3C’est dans une perspective analogue de prolongement des méthodes et des questionnements des savoirs traditionnels des humanités quant à l’étude matérielle des manuscrits qu’ont été conçus deux projets menés sur des objets différents – les encres d’une part, le parchemin de l’autre – et dans des contextes distincts – les hasards de la recherche par projet –, mais dont les éclairages se sont avérés complémentaires à propos de l’histoire des pratiques d’écriture durant la seconde moitié du Moyen Âge. Les apports de ces méthodes ne sont cependant pas les mêmes en fonction du type d’analyse déployé ou du matériau étudié. En effet, les connaissances produites ne se sont pas agencées de manière identique entre savoirs historiques et résultats des analyses, selon qu’elles portaient sur les encres ou sur les parchemins. De même, ces résultats d’analyse ont eu des effets différents sur la réévaluation de l’état de l’art dans le domaine des pratiques de l’écrit.

  • 14 La conférence publique de restitution des résultats du projet a été publiée : Michelin, Robinet (di (...)
  • 15 Le programme Évaluer l’activité d’un scriptorium par l’analyse des encres et du parchemin a été sou (...)
  • 16 Kopitoff, 2020.
  • 17 Ruffini-Ronzani et al., 2021.

4Prenant indirectement la suite du programme REMAC, qui avait déjà exploré le même terrain d’enquête14 (fig. 1), le premier projet (EVAS) se consacrait aux encres noires employées dans les bureaux d’écriture de la ville de Chartres à la fin du Moyen Âge15. Cette petite cité apparaissait comme un cadre géographique propice à l’application de méthodes de caractérisation des encres noires par spectrométrie de fluorescence X (mais aussi d’analyse protéomique des parchemins et de la gélatine des papiers) afin de disposer de données permettant de préciser l’organisation de la production écrite, l’approvisionnement en matériaux d’écriture et les pratiques de tenue et d’audit des registres. Au cours des phases successives du projet, la caractérisation de la matière – composition des encres, analyse des peaux, repérage de la présence d’un encollage du papier – a été insérée, par un traitement et un réagencement des données, dans le champ d’étude de la matérialité de l’écrit médiéval, « domaine frontière » qui met en contact l’étude de la physicalité des documents écrits avec l’ensemble des gestes, des processus de fabrication, des usages, des circulations, des mises en réseaux, etc. contribuant à leur vie sociale16. Mené à son terme deux ans plus tard, le programme d’analyse biocodicologique des parchemins de la bibliothèque et des archives de l’abbaye cistercienne d’Orval (Belgique) a poursuivi des objectifs convergents, en établissant des corrélations entre choix du support, qualité de l’exécution du manuscrit et usage social de son contenu17.

Fig. 1. Pied-de-mouche à l’encre rouge, liasse 159, frag. 8, Chartres, Médiathèque L’Apostrophe

Fig. 1. Pied-de-mouche à l’encre rouge, liasse 159, frag. 8, Chartres, Médiathèque L’Apostrophe

© CRC.

  • 18 Fiddyment et al., 2015.

5Les techniques d’analyse mobilisées ont relevé de deux approches différentes. Les parchemins issus des manuscrits de l’abbaye d’Orval ont été étudiés par la technique ZooMS – pour Zooarchaeological Mass Spectrometry –, mise au point par une équipe de recherche de l’université de York18. Cette approche repose sur la découpe des molécules de collagène présentes dans le parchemin en plus petits fragments nommés peptides, lesquels sont ensuite analysés par spectrométrie de masse. L’empreinte peptidique étant différente d’une espèce à l’autre, il est possible de déterminer avec une relative précision l’origine animale des parchemins étudiés. Les techniques employées pour l’étude des encres métallo-galliques chartraines relevaient de la spectrométrie de fluorescence X (XRF). Via l’utilisation de rayons X qui excitent la matière et contribuent à des émissions secondaires de rayons X d’énergie spécifique à chaque élément chimique, la technique permet de caractériser chacun des matériaux formant les objets analysés, c’est-à-dire, dans le cas présent, le parchemin ou le papier et les encres. Les analyses de spectrométrie de fluorescence X permettent, dès lors, de disposer de données pour calculer le rapport molaire – rapport du nombre de moles de chaque élément composant l’encre – qui caractérise les différents produits utilisés. Dans les deux projets, le recours à l’instrumentation et aux méthodes des sciences expérimentales peut donc apparaître comme un cas particulier, quoiqu’original, au sein d’une épistémologie de l’histoire dont le discours fait corps, depuis le xixe siècle au moins, avec des données issues de l’application des méthodes critiques, directement – par l’analyse de traces artéfactuelles – ou indirectement – par des témoignages écrits ou figurés.

Encres et supports : matériaux et pratiques d’écriture

  • 19 Une présentation complète de la documentation figure dans Ruffini-Ronzani et al., 2020, p. 186-188.
  • 20 Voir Bertrand, 2015, p. 243-291.

6Les encres chartraines ont été analysées sur une quarantaine de feuillets de registres des années 1378-1390 (tableau 1). Pour ces douze années, une vingtaine d’unités documentaires était conservée pour les institutions ecclésiastiques et laïques de Chartres19, ce qui permettait de construire une géochronologie précise des données expérimentales et d’insérer les résultats dans le questionnement initialement construit. L’enquête visait à établir l’existence ou non d’un ou de plusieurs « réseaux d’écriture » interinstitutionnels dans la ville20, les traits communs aux différents pôles pouvant être liés à des échanges interpersonnels et au partage de chaînes d’approvisionnement ou de chaînes opératoires. De type métallo-gallique, ces encres contenaient du soufre et du fer avec des proportions variables de zinc et de cuivre. Les mesures de spectrométrie de fluorescence X apportent néanmoins des données non sur les encres elles-mêmes, mais sur un de leurs éléments constitutifs : les « vitriols », c’est-à-dire les sels métalliques employés dans leur production aux côtés de matériaux d’origine organique. L’information sur le vitriol ne peut pas être interprétée sans précaution, d’autant que la distinction des cuvées d’encre n’implique pas, comme les historiens le croient parfois, un approvisionnement en sels métalliques provenant de lieux différents ou successivement prélevés en un même lieu. Les phases d’altération (météorisation) du minerai dans une mine rendent possible qu’un même prélèvement présente des variations de ratio entre sulfates de zinc et de fer. Un même achat auprès d’un fournisseur peut donc présenter une hétérogénéité que seule la préparation de la cuvée fait disparaître. Par conséquent, les données collectées par les méthodes expérimentales ont une valeur informative plus grande pour la phase chronologique ouverte par la solubilisation du vitriol dans la cuvée que pour identifier les étapes et les voies d’approvisionnement des fabricants d’encre.

Tableau 1. Frise chronologique des documents chartrains considérés comme potentiellement pertinents au terme des dépouillements préliminaires

Tableau 1. Frise chronologique des documents chartrains considérés comme potentiellement pertinents au terme des dépouillements préliminaires

Le gris foncé indique qu’il s’agit de registres restaurés, donc exclus de l’enquête (Ruffini-Ronzani et al., 2020, p. 188).

7Il a résulté de l’étude que les encres présentant une homogénéité de teinte dans un même document avaient été composées avec un même sel métallique, et que les variations de teintes, souvent interprétées comme un indice de discontinuité dans l’écriture par les historiens, ne signifient pas que les sels aient été différents. Il devient possible d’établir des continuités que le spécialiste des manuscrits médiévaux, attentif à l’apparence davantage qu’à la composition, n’est pas à même de percevoir. À l’inverse, certains tracés visuellement semblables peuvent correspondre à la présence de sels différents et résulter de cuvées distinctes. Ainsi, l’établissement d’une chronologie spécifique des écritures soutenue par la différenciation des cuvées – elle-même établie sur l’examen du rapport molaire – doit nécessairement associer d’autres données codicologiques, paléographiques et textuelles – emplacement et formats des textes sur les supports, graphies, datation des textes, etc.

8L’invariance du ratio zinc/fer que l’on constate pour les écrits d’une même institution sur plusieurs années permet de formuler deux hypothèses entre lesquelles les données physico-chimiques n’autorisent pas à trancher. La première est que les institutions fabriquent elles-mêmes en grande quantité les encres qu’elles utilisent dans leurs bureaux d’écriture. La seconde est qu’elles s’approvisionnent auprès de marchands qui leur fournissent les différents matériaux d’écriture qu’elles consomment. C’est un retour aux archives, en l’occurrence aux registres comptables chartrains, qui a permis de favoriser la seconde hypothèse. Ils mentionnent, pour la période d’étude, des achats groupés de papier, d’encre et de parchemin, auprès de fournisseurs que les historiens, faute de sources, connaissent très mal. Mais l’attestation comptable de ce commerce indique qu’au xive siècle, l’encre était l’objet d’une fabrication et d’un commerce par des marchands spécialisés et, qu’à Chartres, les institutions laïques et ecclésiastiques se pourvoyaient auprès d’un nombre très réduit de fournisseurs.

  • 21 Le caractère plus ou moins facilement falsifiable des parchemins selon leur origine animale a été n (...)

9L’étude des parchemins a reposé sur l’analyse d’un corpus cohérent de 1 490 échantillons prélevés sur 118 unités codicologiques issues du fonds de manuscrits de l’abbaye cistercienne d’Orval et sur 59 chartes conservées dans le fonds de la même institution. Dans ce dossier, à l’inverse de ce qui a été constaté pour les analyses d’encres, l’insertion de résultats expérimentaux au sein d’un ensemble de données extraites des documents d’archives – achats de peaux, comptabilités de parcheminiers, etc. – et leur mise en série à large échelle sont facilitées par la cohérence et la stabilité des espèces et des artefacts auxquels ces données sont liées : animaux et parchemin. Dès lors, les concordances et discordances qui apparaissent au terme des enquêtes peuvent être transcrites sans difficultés méthodologiques particulières dans le domaine des sciences historiques et être l’objet d’hypothèses provisoires assez solidement fondées sur les choix préférentiels en matière de parchemin – en attendant l’élargissement des référentiels disponibles par la multiplication des enquêtes. Ils combinent en définitive trois variables principales (fig. 2 et fig. 3 a-b) : 1) la disponibilité des peaux, 2) la hiérarchie symbolique et économique de la valeur des supports, 3) et les aptitudes propres aux différentes peaux à répondre aux attentes des scripteurs – visibilité des rasures, aptitude à être enluminées, etc.21

Fig. 2. L’influence du critère de la « qualité » sur le choix du type de peau animale dans le corpus de l’abbaye d’Orval (Ruffini-Ronzani et al., 2021)

Fig. 2. L’influence du critère de la « qualité » sur le choix du type de peau animale dans le corpus de l’abbaye d’Orval (Ruffini-Ronzani et al., 2021)

© N. Ruffini-Ronzani.

Fig. 3 a-b

Fig. 3 a-b

a. Épaisseur des feuillets des bibles miniatures étudiées par l’équipe BioArCh de l’université de York. Les données sont regroupées par espèces animales (Fiddyment et al., 2015, p. 15069) ; b. L’influence du critère de la « consistance » sur le choix du type de peau animale dans le corpus de l’abbaye d’Orval (Ruffini-Ronzani et al., 2021).

© S. Fiddyment/N. Ruffini-Ronzani.

  • 22 Ruffini-Ronzani et al., 2020, p. 196-197.

10Si les travaux de l’équipe de S. Fiddyment ont mis en lumière certaines spécificités régionales telle que la prédominance du parchemin de chèvre en Italie dans la production de manuscrits de qualité comme les bibles miniatures, la corrélation entre qualité de la réalisation, usage du manuscrit et choix biocodocologique – pressentie par les codicologues – est désormais confirmée par les résultats combinés des enquêtes récentes. L’étude sur Orval (fig. 2) souligne ainsi la hiérarchie entre le veau et les autres espèces animales, le mouton en particulier qui domine comme support des écrits administratifs des institutions chartraines22 :

« We have seen that a certain sense of quality must have played a key role. Basically, our survey has shown that the better a manuscript was executed, the stronger the likelihood that it was written on calfskin, which corroborates an existing conventional wisdom among codicologists. »

L’interdisciplinarité : de la méthodologie aux savoirs

11La commensurabilité des données est donc très différente dans le cas des encres et dans celui des parchemins. Pour les premières, la qualité historique de l’information est à la fois liée à la possibilité de distinguer, dans une échelle de temps large, des recettes et de retracer leur évolution, ainsi qu’à celle de différencier, dans une échelle de temps étroite, des cuvées qui seules permettent de savoir si différents scripteurs agissant en un lieu donné utilisent ou non la « même » encre.

  • 23 Star, Griesemer, 1989.
  • 24 Star, 2010.
  • 25 Fiddyment et al., 2015.
  • 26 Bischoff, 1993 ; Benoit, 2010.

12Le recours aux méthodes de spectrométrie de fluorescence X comme une information complémentaire à celle produite par la codicologie et la paléographie et, partant, s’insérant dans un ensemble de données commensurables, recouvre un écart qui renvoie moins à la dissemblance des méthodes scientifiques – le corps ou l’œil expert des humanités vs l’instrument des sciences expérimentales – qu’aux éléments ou objets précis auxquels les données sont associées. Dans un article publié en 2010 qui dresse le bilan de la fécondité heuristique quant à la notion d’objet-frontière (boundary object23), Susan Star distingue plusieurs dimensions caractéristiques de ce modèle. Celle qu’elle place sous la notion de « granularité » met en jeu l’agencement de pratiques de recherche à différentes échelles et l’émergence d’un vocabulaire qui permette de « faire les choses ensemble24 ». Les recherches menées sur Chartres et Orval montrent que la convergence et la divergence lexicale entre humanités et sciences expérimentales concernant les éléments à propos desquels sont produites des données se posent de manière différente selon que l’on considère les encres ou les supports. Dans le cas des parchemins, l’objet considéré est identique pour l’historien, pour le chimiste et pour les hommes du Moyen Âge – pergamena, à partir du début du ive siècle, désigne ce que les médiévaux et nous-mêmes nommons parchemin. Par leur mise en série, les résultats obtenus (fig. 4) dans le cadre des projets sur Chartres et sur Orval enrichissent et nuancent les études récentes dans le domaine de la biocodicologie25 et de travaux plus anciens fondés sur l’exploitation de documents d’archives ou sur la simple observation des peaux26.

Fig. 4. Proportions relatives des types de peaux animales utilisées dans chacune des trois régions étudiées (France, Angleterre et Italie), entre le xiie et le xive siècle (Fiddyment et al., 2015, p. 15068)

Fig. 4. Proportions relatives des types de peaux animales utilisées dans chacune des trois régions étudiées (France, Angleterre et Italie), entre le xiie et le xive siècle (Fiddyment et al., 2015, p. 15068)

© S. Fiddyment.

  • 27 Edwards et al., 2011.
  • 28 Boisseuil, 2017.

13La dissymétrie des usages lexicaux des disciplines notifie l’hétérogénéité des objets d’étude. Les chimistes parlent de « vitriols » et de sels métalliques quand les historiens parlent d’encres. La recherche des motifs de ces usages discordants apparaît ainsi comme un préalable à une évaluation de la qualité des données en lien avec leur contexte d’usage27. Dans le cas des encres, il s’agit de voir dans quelle mesure la caractérisation des vitriols entrant dans la composition des encres peut permettre de mieux connaître les modalités de fabrication et de commercialisation des matériaux utilisés par les bureaux d’écriture. Les sources textuelles complémentaires, éclairant leur acquisition, ne mentionnent pas le vitriol/vitriolum en tant que tel28, mais bien l’encre/atramentum, fondant une continuité terminologique entre les textes du Moyen Âge et le vocabulaire de l’historien qui place hors-champ les chaînes opératoires de production des encres.

14Ainsi la concordance et la discordance des données concernant l’étude des matériaux de l’écriture ne constituent pas une question unique et homogène. La première raison résulte de la variabilité des objets dont se saisissent les différentes disciplines. Elle rend nécessaire d’établir les conditions de comparaison et de combinaison des données. De plus, cette hétérogénéité des objets requiert d’établir, par l’échange interdisciplinaire, les échelles d’interprétation pertinentes ; si certaines données combinées peuvent accroître la connaissance d’un manuscrit ou d’une série de manuscrits particuliers, elles éclairent parfois davantage l’histoire longue des matériaux de l’écriture, de leur fabrication et de leur circulation. Enfin, le travail interdisciplinaire résulte moins d’une combinatoire des savoirs mue par une visée totalisante que comme un ensemble de méthodes qui permettent de progresser de manière itérative, en réinterprétant les données déjà acquises à la lumière de nouvelles informations collectées. Par conséquent, le rapport de concordance/discordance que l’on peut observer entre des données produites en un instant T a moins une valeur d’alternative qu’il ne constitue le principe d’un mouvement par lequel le savoir est produit dans des dynamiques de reprise et de récurrence.

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Notes

1 Cohen et al., 2017, p. 324-325.

2 Guyotjeannin, 1995.

3 Miller, 2007.

4 Herklotz, 2007.

5 En Allemagne, le botaniste Julius von Wiesner († 1916) a ainsi étendu l’utilisation du microscope à l’étude du papier à la fin du xixe siècle ; en France, le diplomatiste Arthur Giry s’est intéressé au xixe siècle à l’étude des encres, même si l’exposé qu’il donne de cette question dans les pages de son manuel de diplomatique consacrées à la critique externe des documents (Giry, [1894] 1925, p. 502-504) demeure très dépendant des travaux allemands du diplomatiste Harry Bresslau et du paléographe Wilhelm Wattenbach. Les archives d’A. Giry (Paris, Archives de l’École pratique des hautes études, fonds en cours de reclassement) témoignent de l’intérêt qu’il portait à la fin de sa vie à la fabrication des matériaux de l’écrit. Voir Lot, 1900, p. 43-45.

6 Son fondateur Alfonso Gallo († 1952) avait reçu une formation en lettres mais aussi en médecine à Naples. L’institut a, depuis 2007, fusionné avec le Centro di fotoriproduzione legatoria e restauro degli archivi di stato.

7 Glénisson, Hay (dir.), 1972.

8 Faries, 2003 ; Clarke, 2001.

9 Maniaci, 2002.

10 Cohen, 2022, p. 1-4.

11 Pour le débat, entre « sciences auxiliaires » et « sciences fondamentales », voir Guyotjeannin et al., 1989, p. 494.

12 Miller, 2005, p. 4

13 Pour Le Caire, voir Goitein, 1967-1999.

14 La conférence publique de restitution des résultats du projet a été publiée : Michelin, Robinet (dir.), 2018.

15 Le programme Évaluer l’activité d’un scriptorium par l’analyse des encres et du parchemin a été soutenu par la Fondation des sciences du patrimoine et par le DIM « Matériaux anciens et patrimoniaux ».

16 Kopitoff, 2020.

17 Ruffini-Ronzani et al., 2021.

18 Fiddyment et al., 2015.

19 Une présentation complète de la documentation figure dans Ruffini-Ronzani et al., 2020, p. 186-188.

20 Voir Bertrand, 2015, p. 243-291.

21 Le caractère plus ou moins facilement falsifiable des parchemins selon leur origine animale a été noté dès le xiie siècle ; voir Richard Fitz Nigel, [xiie siècle] 1983, p. 31. Sur les fondements possibles du choix de la peau de veau pour des productions de grande qualité, voir les hypothèses discutées dans Ruffini-Ronzani et al., 2021, p. 8.

22 Ruffini-Ronzani et al., 2020, p. 196-197.

23 Star, Griesemer, 1989.

24 Star, 2010.

25 Fiddyment et al., 2015.

26 Bischoff, 1993 ; Benoit, 2010.

27 Edwards et al., 2011.

28 Boisseuil, 2017.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Pied-de-mouche à l’encre rouge, liasse 159, frag. 8, Chartres, Médiathèque L’Apostrophe
Crédits © CRC.
URL http://journals.openedition.org/techne/docannexe/image/22330/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 660k
Titre Tableau 1. Frise chronologique des documents chartrains considérés comme potentiellement pertinents au terme des dépouillements préliminaires
Légende Le gris foncé indique qu’il s’agit de registres restaurés, donc exclus de l’enquête (Ruffini-Ronzani et al., 2020, p. 188).
URL http://journals.openedition.org/techne/docannexe/image/22330/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 232k
Titre Fig. 2. L’influence du critère de la « qualité » sur le choix du type de peau animale dans le corpus de l’abbaye d’Orval (Ruffini-Ronzani et al., 2021)
Crédits © N. Ruffini-Ronzani.
URL http://journals.openedition.org/techne/docannexe/image/22330/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 124k
Titre Fig. 3 a-b
Légende a. Épaisseur des feuillets des bibles miniatures étudiées par l’équipe BioArCh de l’université de York. Les données sont regroupées par espèces animales (Fiddyment et al., 2015, p. 15069) ; b. L’influence du critère de la « consistance » sur le choix du type de peau animale dans le corpus de l’abbaye d’Orval (Ruffini-Ronzani et al., 2021).
Crédits © S. Fiddyment/N. Ruffini-Ronzani.
URL http://journals.openedition.org/techne/docannexe/image/22330/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 196k
Titre Fig. 4. Proportions relatives des types de peaux animales utilisées dans chacune des trois régions étudiées (France, Angleterre et Italie), entre le xiie et le xive siècle (Fiddyment et al., 2015, p. 15068)
Crédits © S. Fiddyment.
URL http://journals.openedition.org/techne/docannexe/image/22330/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 400k
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Pour citer cet article

Référence papier

Pierre Chastang et Nicolas Ruffini-Ronzani, « Les analyses physico-chimiques des encres noires et des parchemins médiévaux : combler les lacunes de la documentation écrite ? », Technè, 57 | 2024, 70-77.

Référence électronique

Pierre Chastang et Nicolas Ruffini-Ronzani, « Les analyses physico-chimiques des encres noires et des parchemins médiévaux : combler les lacunes de la documentation écrite ? », Technè [En ligne], 57 | 2024, mis en ligne le 26 septembre 2025, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/techne/22330 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12cw5

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Auteurs

Pierre Chastang

Professeur d’histoire du Moyen Âge, UVSQ, université Paris-Saclay, Versailles (pierre.chastang[at]uvsq.fr).

Nicolas Ruffini-Ronzani

Chercheur FED-tWIN, université de Namur/Archives de l’État, Namur (nicolas.ruffini[at]unamur.be).

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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