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AccueilNuméros58Hommage à Marco Ciatti (1955-2024)

Texte intégral

© R. Bellucci/Ministero della Cultura, Opificio delle Pietre Dure, Archivio fotografico dei restauri.

  • 1 L’Opificio delle Pietre Dure est aujourd’hui un centre de restauration, de recherche et de formatio (...)

1Marco Ciatti, l’un des trois pilotes de ce numéro de la revue consacré à Cimabue, nous a quittés le 20 avril 2024. Né à Prato en 1955, historien d’art, diplômé de l’université de Florence, il entre dès la fin de ses études dans l’administration des biens culturels en Italie, d’abord à la Surintendance de Sienne de 1981 à 1984, puis à l’Opificio delle Pietre Dure1 (OPD) de Florence, où il est d’abord directeur adjoint du secteur de la restauration des peintures et des textiles pour devenir, en 2012, directeur de l’Opificio, poste qu’il occupera jusqu’à sa retraite en 2022.

  • 2 Forni U., [1866] 2004, Manuale del pittore restauratore. Studi per la nuova edizione, Bonsanti G., (...)
  • 3 Brandi C., 1963, Teoria del Restauro, Edizioni di storia e letteratura, Rome (1re édition).
  • 4 Baldini U., 1978-1981, Teoria del restauro e unità di metodologia, Nardini-Centro internazionale de (...)
  • 5 La sélection chromatique vise à réintégrer les lacunes de façon lisible de près, par un système de (...)

2On sait que l’Italie est un pays où les théories de la restauration des biens culturels, en particulier des peintures, se sont développées très tôt, au moins depuis le milieu du xixe siècle, avec le Manuel du peintre-restaurateur d’Ulisse Forni, paru en 18662 et la circulaire du 30 janvier 1877, publiée par le ministère chargé des Beaux-Arts et inspirée par l’un des fondateurs de l’histoire de l’art comme discipline en Italie, Giovanni Battista Cavalcaselle. On connaît bien la Théorie de la restauration de Cesare Brandi, directeur de l’Istituto centrale per il restauro à Rome, parue en 19633, et qui a guidé le travail de nombreux restaurateurs et conservateurs en Europe. On a une moindre connaissance, me semble-t-il, de l’« École florentine » de restauration, qui s’est progressivement construite, à la suite des dommages considérables provoqués aux collections florentines par la crue de 1966, autour des réflexions et de l’action d’Umberto Baldini4, directeur de l’Opificio de 1970 à 1983. C’est essentiellement la question de la présentation de l’œuvre et du traitement des lacunes qui, sinon oppose, du moins divise les écoles romaine et florentine : face au principe de la réintégration a tratteggio, verticale et un peu rigide, destinée à retrouver l’unité potentielle de l’œuvre d’art, lorsque celle-ci subsiste, prôné par Cesare Brandi, on voit se développer à Florence les concepts de « sélection chromatique » et « d’abstraction chromatique »5, conçus et mis en œuvre sous la direction de Baldini sur de nombreuses œuvres, notamment lors de la restauration, devenue célèbre, du Crucifix de Cimabue à Santa Croce, approche qui se veut plus souple et plus intégrée.

  • 6 Du 17 janvier 1995 au 16 mai 1996.
  • 7 Paolucci A., « Introduction », in Ciatti M., 2022, Sul “restauro” dei beni culturali. Viatico per g (...)

3Marco Ciatti s’inscrit dans la lignée des directeurs de l’Opificio, comme Antonio Paolucci ou Giorgio Bonsanti qui, à la suite de Baldini, ont progressivement façonné la démarche florentine, toujours respectueuse de la matière originale, favorisant la lisibilité des interventions, mais sans nuire à celle de l’œuvre elle-même et sans en méconnaître la valeur au profit d’une présentation trop « archéologique ». Antonio Paolucci, grand historien de l’art, qui fut directeur des musées du Vatican et un temps ministre des biens culturels6, disait de lui en 2022 : « Je crois pouvoir dire, sans craindre d’être démenti, qu’il n’existe pas, dans l’administration des biens culturels en Italie, un historien de l’art doté d’une expérience de la culture et des méthodes de la restauration qui soit comparable à la sienne7. »

  • 8 Comme l’Institut de physique appliquée, Centre Nello Carrara pour les applications des lasers, ou d (...)

4Parmi les nombreuses restaurations qu’il a dirigées, soit dans les ateliers de l’Opificio, soit sur le terrain, au sein des monuments florentins et au-delà, on peut mentionner la Dernière Cène de Giorgio Vasari, à Santa Croce, jugée pourtant irrécupérable après l’inondation, le Crucifix de Santa Maria Novella de Giotto, La Vierge au chardonneret de Raphaël, L’Adoration des mages de Léonard de Vinci, La Résurrection de Piero della Francesca à Sansepolcro, ou encore la Décollation de saint Jean-Baptiste du Caravage à Malte. Pendant de nombreuses années, il a dirigé la restauration de la Porte du Paradis de Lorenzo Ghiberti au baptistère de Florence, mettant au point des techniques innovantes à la fois pour la connaissance de la matérialité de l’œuvre et pour les techniques de conservation et de restauration elles-mêmes, sachant passer, pour le nettoyage et l’élimination des couches de corrosion, des méthodes chimiques, très longues et non sans danger, à l’emploi du laser, dont il a élargi l’usage au sein des ateliers. Sous sa direction, l’Opificio delle Pietre Dure a su s’ouvrir aux nouvelles technologies et ses laboratoires se sont dotés d’outils de pointe en imagerie comme en caractérisation des matériaux. Portant le plus grand intérêt à la matière de l’œuvre d’art, comme source incomparable d’information sur les artistes, leur milieu, leurs ateliers, sachant utiliser ces données comme outils précieux pour l’historien de l’art, il a su établir de fructueux partenariats avec des centres de recherche en physique-chimie et en optique en Italie comme à l’étranger8. Il s’était intégré dans les projets d’infrastructure européenne donnant accès pour les chercheurs européens aux techniques de pointe développées dans les laboratoires partenaires ainsi qu’aux archives scientifiques qu’ils détiennent, projets qui aboutissent aujourd’hui à la création du consortium européen E-RIHS.

  • 9 OPD Restauro, revue annuelle créée en 1986 et qui a publié en 2023 son 35e numéro.

5Il avait pour habitude de mettre en avant l’innovation intellectuelle et scientifique du trio, indissociable à ses yeux, de l’historien de l’art, du scientifique de la conservation et du restaurateur. Cette association étroite se reflète parfaitement dans ses très nombreuses publications, qui comprennent à la fois des réflexions théoriques et des exemples concrets d’opérations de restauration, d’œuvres majeures ou plus modestes qui ont, au quotidien, nourri sa réflexion au sein de l’Opificio, pendant près de quarante ans. Beaucoup de ses contributions ont nourri la revue annuelle de l’OPD9. Sa réputation internationale avait conduit de nombreuses institutions patrimoniales à le solliciter pour participer à des comités scientifiques de restauration, comme celui de la Maestà de Cimabue au Louvre.

  • 10 Ciatti M., Giusti A., Innocenti C., 2004, « Le “belle materie”: commesso lapideo et mosaico, arazzi (...)

6Si la peinture italienne de la Renaissance constitue le socle de son expertise, il s’est aussi penché, de manière à la fois théorique et pratique, sur la restauration des Arts décoratifs, qu’il appelle le belle materie10, mosaïques florentines, tapisseries, textiles, orfèvrerie, auxquels il applique, avec mesure et sensibilité, les principes qui président à la restauration des « Beaux-arts », prenant en considération la fonction de l’objet et l’impossibilité de séparer la matière « support » de la matière « image ». Les difficultés particulières que pose la restauration de tels objets nécessitent une approche innovante, prenant en compte le patrimoine immatériel des savoir-faire, dans le but de préserver la nature intrinsèque des objets, l’image qu’ils véhiculent, tout en assurant leur conservation, la lisibilité et la réversibilité des interventions.

  • 11 Ciatti M., 2022, Sul “restauro” dei beni culturali. Viatico per gli studenti, coll. Studi. Storia e (...)

7Marco Ciatti a aussi consacré une grande partie de sa vie à l’enseignement, et particulièrement à la formation des restaurateurs, dans le cadre de l’école de formation supérieure et d’étude de l’Opificio. C’est à ses étudiants qu’il a dédié son dernier ouvrage intitulé La « restauration » des biens culturels. Viatique pour les étudiants11, le terme de viatique prenant aujourd’hui le double sens de guide et de testament. C’est un condensé de son enseignement dans lequel il aborde, de façon aussi pragmatique que théorique, des questions fondamentales comme « pourquoi restaurer ? », « pour qui restaurer ? », « qui doit restaurer ? », « faut-il une nouvelle théorie de la restauration ? ». On y trouve aussi de nombreux conseils méthodologiques et techniques, fruits de sa longue expérience au contact des biens culturels et de ses riches dialogues avec les restaurateurs et les scientifiques de la conservation.

8Marco Ciatti avait des principes, une méthodologie rigoureuse, mais pas de dogme. Le contact rapproché avec tant d’œuvres si diverses au cours de ses quarante années de carrière à l’OPD lui faisait considérer chacune comme unique, dans sa substance comme dans son contexte actuel et non comme un terrain d’expérimentation. Il savait écouter, dialoguer et comprendre. C’est une grande perte pour le monde de la conservation.

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Notes

1 L’Opificio delle Pietre Dure est aujourd’hui un centre de restauration, de recherche et de formation sur la restauration des biens culturels, issu de la fusion en 1975 de l’ancien Opificio, fondé en 1588 par Ferdinand Ier de Médicis en tant que manufacture de cour spécialisée dans le travail des pierres semi-précieuses, et du Cabinet de restauration de la surintendance des biens culturels de Florence, fondé en 1932 par Ugo Procacci. En 1998 a été créée la branche formation des restaurateurs, la Scuola di Alta Formazione e Studio (SAFS).

2 Forni U., [1866] 2004, Manuale del pittore restauratore. Studi per la nuova edizione, Bonsanti G., Ciatti M. (dir.), coll. Studi. Storia e teoria del restauro, 2, Edifir, Florence.

3 Brandi C., 1963, Teoria del Restauro, Edizioni di storia e letteratura, Rome (1re édition).

4 Baldini U., 1978-1981, Teoria del restauro e unità di metodologia, Nardini-Centro internazionale del Libro, Florence, 2 vol.

5 La sélection chromatique vise à réintégrer les lacunes de façon lisible de près, par un système de hachures suivant les lignes du dessin. L’abstraction chromatique consiste en un principe de hachures croisées régulières, sans reconstitution de forme, basé sur la synthèse additive et soustractive des couleurs (jaune, rouge, vert et noir). Ciatti M., 2014, « La restauration picturale en Italie, histoire, théories et applications », Monumental, 2014-2, Éditions du Patrimoine, Paris, p. 90-95.

6 Du 17 janvier 1995 au 16 mai 1996.

7 Paolucci A., « Introduction », in Ciatti M., 2022, Sul “restauro” dei beni culturali. Viatico per gli studenti, coll. Studi. Storia e teoria del restauro, 37, Edifir, Florence, p. 7.

8 Comme l’Institut de physique appliquée, Centre Nello Carrara pour les applications des lasers, ou des laboratoires spécialisés dans les biens culturels, comme l’Istituto di scienze del patrimonio culturale (ISPC) du CNR.

9 OPD Restauro, revue annuelle créée en 1986 et qui a publié en 2023 son 35e numéro.

10 Ciatti M., Giusti A., Innocenti C., 2004, « Le “belle materie”: commesso lapideo et mosaico, arazzi, tessili, oreficerie », Lacuna, riflessioni sulle esperienze dell’Opificio delle pietre dure, Actes des colloques de Ferrare (7 avril 2002 et 5 avril 2003), Edifir, Florence, p. 65-74.

11 Ciatti M., 2022, Sul “restauro” dei beni culturali. Viatico per gli studenti, coll. Studi. Storia e teoria del restauro, 37, Edifir, Florence.

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Table des illustrations

Crédits © R. Bellucci/Ministero della Cultura, Opificio delle Pietre Dure, Archivio fotografico dei restauri.
URL http://journals.openedition.org/techne/docannexe/image/22667/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 401k
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Pour citer cet article

Référence papier

Isabelle Pallot-Frossard, « Hommage à Marco Ciatti (1955-2024) », Technè, 58 | 2025, 4-5.

Référence électronique

Isabelle Pallot-Frossard, « Hommage à Marco Ciatti (1955-2024) », Technè [En ligne], 58 | 2025, mis en ligne le 20 février 2025, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/techne/22667 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13c4n

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Auteur

Isabelle Pallot-Frossard

Présidente de la Fondation des sciences du patrimoine (isabelle.pallot-frossard[at]sciences-patrimoine.org).

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Droits d’auteur

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