Éditorial
Texte intégral
1La science de la conservation, qui irrigue la revue Technè et le présent numéro, regroupe les spécialistes des sciences physico-chimiques et, plus globalement, ce que les Anglo-Saxons appellent les natural sciences, dont la traduction en français, « sciences naturelles », porte à confusion. Les scientifiques de la conservation se retrouvent dans des laboratoires académiques, universitaires ou bien associés à des musées. Ils ont des objectifs variés, fondés sur une analyse fine et multi-échelle des différents matériaux constitutifs des œuvres, qu’elles soient monumentales, archéologiques ou conservées dans les musées. L’un des axes de recherche comprend les différentes études « archéométriques », c’est-à-dire la compréhension de la « chaîne-opératoire », concept puissant développé par l’archéologue André Leroi-Gourhan, qui consiste à mettre en évidence l’ensemble des gestes techniques pour réaliser un objet. Cela inclut la détermination des matériaux constitutifs, leur origine, leur transformation, mais aussi les études en datation et, pour l’archéologie, tout l’apport des sciences naturelles et de la biologie. L’autre axe original est celui de la conservation-restauration qui s’appuie sur une recherche précise concernant l’altération, la dégradation des matériaux avec le temps. À ces deux axes, on doit désormais associer le patrimoine numérique, traduction du terme anglo-saxon digital heritage, dont les spécialistes des bases de données et des techniques de visualisation sont également les partenaires des projets européens évoqués ici.
2En effet, depuis le début des années 2000, se sont succédés plusieurs programmes européens dont, à chaque étape, le nombre de partenaires s’est multiplié et où une activité plurielle, innovante et inspirée fut mise en œuvre. Jean-Louis Boutaine, l’ancien chef du laboratoire du C2RMF, le Professeur Bruno Brunetti, coordinateur des programmes LabS TECH, Eu-ARTECH et CHARISMA, témoignent dans le présent numéro de ces plus de quinze ans de structuration européenne. On peut considérer que le C2RMF est à l’origine de ces projets, avec la mise en route historique, en 1988, d’un accélérateur de particules au Laboratoire de Recherche des Musées de France (LRMF) situé au Louvre, puis le lancement de la première action européenne COST en 1995, activité de mise en réseau sur l’application de l’analyse par faisceaux d’ions aux objets d’art et archéologiques. Ces différents projets, qui aboutissent aujourd’hui au programme IPERION CH, sont des Initiatives d’infrastructure intégrée (I3), visant à coordonner des infrastructures de recherche et dont le pilier est un accès transnational aux équipements. Plusieurs types d’accès sont ainsi proposés : un accès, intitulé MOLAB, à un laboratoire mobile proposant la venue sur le site, le monument, le musée d’un ensemble de techniques analytiques pour caractériser in situ et de manière non invasive les œuvres patrimoniales ; un accès, dénommé FIXLAB, à un ensemble de grands instruments, AGLAE d’abord, puis à partir de CHARISMA, deux plateformes supplémentaires : la première, hongroise, avec le réacteur de neutrons de Budapest et le système de micro-analyse basé sur un accélérateur électro-statique de Debrecen ; la deuxième, française, avec le synchrotron SOLEIL et son laboratoire IPANEMA. Le projet CHARISMA a également étendu l’accès aux archives de laboratoires patrimoniaux, ARCHLAB. Les I3 comprennent aussi des activités de mise en réseau et de recherches développées pour améliorer le service rendu aux utilisateurs. La RMN (résonance magnétique nucléaire) portable en Allemagne, l’OCT (tomographie optique cohérente) en Pologne, l’imagerie Thz en France, l’interférométrie Speckle en Grèce sont quelques exemples de développements qui ont abouti à la mise en œuvre de nouvelles méthodes de caractérisation. Les activités de mise en réseau ont permis une mise en perspective conjuguée de plusieurs équipes autour d’œuvres du Pérugin, de Raphaël, de Léonard de Vinci, du Caravage pour la peinture, ou plus largement d’ateliers de la Renaissance lors d’un colloque au British Museum.
- 1 Bernard Noël, Magritte, P.O.L., Paris, 1998.
- 2 Ludwig Wittgenstein, Zettel n°314, G. E. M. Anscombe et G. H. von Wright (éd.), Berkeley et Los Ang (...)
3Cependant, l’intégration des différentes disciplines scientifiques nécessite encore un effort ! C’est avec une participation accrue des chercheurs en sciences humaines et sociales que pourra se mettre en place une vraie discipline de la science de la conservation, à l’interface entre les sciences humaines et les sciences physico-chimiques, dans un but commun d’intégration de l’approche classique des images avec l’approche matérielle, afin de mieux connaître, conserver et transmettre le patrimoine culturel. Bernard Noël débute ainsi un petit essai sur Magritte1 : « Qu’est-ce que le sens d’une image ? On nous a donné à croire qu’il se confond avec son explication, c’est-à-dire avec son épuisement. » On conçoit très bien cette interrogation sur la peinture particulière de René Magritte où images et mots dialoguent. Ainsi, avec une ambition déterminée et le souci d’aboutir à une explication solide et qui ne soit pas remise en cause dans un futur proche, ne convient-il pas alors de suivre le conseil de Wittgenstein : « La difficulté n’est pas, pour ainsi dire, de trouver la solution, mais de reconnaître la solution dans ce qui a l’air d’en être seulement la prémisse. [Cette difficulté] tient, je crois, à ce que nous attendons à tort une explication, alors qu’une description constitue la solution de la difficulté, pour peu que nous lui donnions sa juste place, que nous nous arrêtions à elle, sans chercher à la dépasser. C’est cela qui est difficile : s’arrêter2. » ?
4Le présent numéro de Technè, après un historique qui aboutit à la situation actuelle, avec en perspective la mise en place d’un réseau pérenne d’infrastructures – le projet E-RIHS (European Research Infrastructure for Heritage Science) –, décrit les différents accès et les principaux résultats obtenus grâce à la collaboration interdisciplinaire construite autour des œuvres étudiées. Quelques études illustrent la variété des problématiques de la science de la conservation qui trouvent dans les projets I3 successifs une possibilité de réalisation et, pour certains, d’extension. Jean-Louis Boutaine et Claire Pacheco, responsable du groupe AGLAE, sont les pilotes de ce numéro qu’ils ont conçu en choisissant les exemples les mieux à même d’éclairer le chemin emprunté par les laboratoires de recherche pour enraciner la science de la conservation dans les sciences humaines et sociales.
Notes
1 Bernard Noël, Magritte, P.O.L., Paris, 1998.
2 Ludwig Wittgenstein, Zettel n°314, G. E. M. Anscombe et G. H. von Wright (éd.), Berkeley et Los Angeles, University of California Press, 1967.
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Référence papier
Michel Menu, « Éditorial », Technè, 43 | 2016, 3-4.
Référence électronique
Michel Menu, « Éditorial », Technè [En ligne], 43 | 2016, mis en ligne le 19 décembre 2019, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/techne/564 ; DOI : https://doi.org/10.4000/techne.564
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