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I. Corpus

Couleurs et luminosités des miroirs (xviiie-xixe siècles) : objets fantômes versus objets conservés ?

Colours and luminosity of mirrors (18th-19th centuries): phantom objects versus preserved objects ?
Christophe Meslin
p. 38-47

Résumés

Cet article traite de la démocratisation française des miroirs, débutée au xviiie siècle et considérablement accentuée durant le siècle suivant, à partir du croisement entre deux types de corpus : d’une part, un corpus constitué d’archives variées, notamment technologiques et scientifiques, et d’autre part, un corpus constitué de cinquante-sept miroirs provenant de collections publiques et privées qui ont été analysés par spectrophotométrie de réflectance grâce à un partenariat avec le Centre de recherche sur la conservation. Dans une démarche interdisciplinaire mais initiée par de premières pistes historiques, il s’agit de restituer ici une enquête sur les disparités de qualité des miroirs des xviiie et xixe siècles, en particulier celles de leur couleur (ou neutralité) et de leur luminosité (du sombre au clair), tout en s’interrogeant sur les discordances ou recoupements entre les miroirs anciens décrits dans le passé et les miroirs anciens parvenus jusqu’à nous.

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Notes de l’auteur

Ce travail a bénéficié du soutien du LabEx Patrima Investissement d’avenir ANR-10-LABX-0094-01 – Fondation des Sciences du Patrimoine.

Texte intégral

  • 1 Revue générale de l’architecture et des travaux publics, volume XXI, année 1864, Paris, Paulin, 186 (...)

Aujourd’hui, un simple ouvrier pour ses trente centimes, et tout en prenant son café, se mire dans des glaces que Louis XIV n’aurait pu se procurer, que Venise n’aurait pu fabriquer.
À propos de l’inauguration de la salle de café-concert du Ba-Ta-Clan, février 18651.

Introduction

1Aujourd’hui, chacun peut disposer de miroirs, grands ou petits, aux qualités standardisées. Ces miroirs contemporains réfléchissent généralement plus de 90 % de la lumière qu’ils reçoivent et présentent un reflet avec une forte fidélité colorimétrique résultant d’une grande neutralité du médium, tant pour le verre que pour la surface réfléchissante appliquée. Aussi est-il difficile de se représenter les disparités de qualité que pointent les sources écrites pour les miroirs des xviiie et xixe siècles.

  • 2 Cette thèse a été réalisée au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines (CHCSC, EA 2 (...)
  • 3 Ce travail a été mené par deux physiciennes spécialisées en optique, Christine Andraud et Aurélie T (...)
  • 4 L’étamage, soit l’association du mercure et de l’étain sous la forme d’un amalgame, est la techniqu (...)
  • 5 L’objet – cadre, petit mobilier ou autres – qui porte ou incorpore un miroir peut tromper sur la da (...)

2Au cours de cette période, la production et la consommation de miroirs ont connu de fortes évolutions, comme le suggère la citation qui figure en exergue de cet article. C’est ce qu’a montré une thèse consacrée à la démocratisation des miroirs aux xviiie et xixe siècles2. Ce travail a mis en œuvre une approche interdisciplinaire, faisant dialoguer les sources textuelles et les objets conservés dans les institutions patrimoniales, notamment autour de la question de la couleur et de la capacité réflexive des miroirs. Pour les objets, l’approche qui a été adoptée est la spectrophotométrie de réflectance3. Non-invasive, l’approche spectrophotométrique permet d’obtenir deux données sur la qualité des reflets, à savoir leur luminosité (la réflectance) et leur couleur ou neutralité (coordonnées colorimétriques CIE L*a*b*). D’emblée, nous visions deux objectifs qui ne se recoupaient que partiellement. D’une part, il s’agissait de réaliser une sorte de typologie des miroirs conservés, permettant notamment de discriminer miroirs étamés et miroirs argentés4, voire de proposer d’éventuelles datations5. D’autre part, nous souhaitions confronter les objets conservés avec les objets disparus, les objets fantômes, ceux qui apparaissent dans les sources écrites et que l’on ne semble pas retrouver dans les collections.

3Cet article rend compte de la confrontation entre ces deux types de sources ou sous-corpus. Le premier ensemble, classique pour l’historien, est avant tout de papier. Il est constitué d’archives variées, notamment technologiques et scientifiques mais pas uniquement, ayant gardé la trace et par conséquent transmis jusqu’à nous des témoignages, des descriptions, des procédés, des analyses, des ressentis. Le second, plus familier des historiens de l’art, des conservateurs et des antiquaires, est constitué des objets eux-mêmes, à savoir cinquante-sept miroirs provenant de collections publiques et privées. Comment ces différentes sources dialoguent-elles ? Leurs enseignements sont-ils concordants ou discordants ?

Démocratisation et patrimonialisation des miroirs : deux phénomènes concomitants

  • 6 Meslin, 2020, p. 37-65.
  • 7 Contrairement à l’idée généralement admise, le monopole de fabrication et de vente accordé à la Man (...)

4La démocratisation des miroirs est un phénomène relativement récent et ramassé sur l’espace d’un siècle. À la veille de la Révolution française, on peut estimer d’après les inventaires après décès que les miroirs, dont la démocratisation est à peine amorcée, se trouvent dans moins d’un tiers des foyers français6. Si les populations urbaines (moins d’un quart de la population globale) connaissent alors dans leurs intérieurs un taux de présence de cet objet autour de 50 %, les campagnes constituent dans leur grande majorité une Terra incognita du reflet. Quant aux citadins qui ont entamé, ou poursuivent, l’apprentissage spéculaire de leur propre image, la plupart d’entre eux ne possèdent que de petits modèles, parfois même de simples fragments (fig. 1). De nombreuses sources indiquent qu’une part importante de ces petits miroirs provenait d’Allemagne7. Produits bas de gamme, ces miroirs étaient fréquemment qualifiés de « verdâtres ». Tant sur la question de la diffusion que sur celle de la qualité des miroirs, on ne saurait donc se fier aux trumeaux de cheminée et aux luxueux boudoirs de belles demeures préservées (et parfois restaurées jusqu’en leurs miroirs).

Fig. 1. Philipp-Herman-Eichens, Joseph Hornung, Contentement passe richesse – Toilette du petit Savoyard, 1844

Fig. 1. Philipp-Herman-Eichens, Joseph Hornung, Contentement passe richesse – Toilette du petit Savoyard, 1844

Bibliothèques municipales de Chambéry. On note la présence d’un morceau de miroir emmanché dans un socle en bois, posé sur le tabouret de fortune. Il n’est pas rare que les inventaires après décès du xviiie siècle fassent état de « miroirs brisés » ou « morceaux de glace ». La littérature du xixe siècle mentionne encore fréquemment ces fragments de miroirs, cloués sur un mur ou posés sur une cheminée.

  • 8 Autre signe de cette sensibilité patrimoniale à dimension historique plutôt prestigieuse et valoris (...)

5D’un point de vue patrimonial, les miroirs sont progressivement entrés dans les collections publiques et privées, en tant qu’objets d’art et d’histoire, en grande partie au cours du xixe siècle. Cette prise en considération patrimoniale s’est effectuée au moment où se déployait la notion de monument et d’objet historique et/ou d’art, mais également en pleine période de démocratisation intensive des miroirs domestiques, et les deux phénomènes ne sont pas sans interactions. Tandis que les miroirs se démocratisaient, notamment grâce à une chute des prix accélérée dans la seconde moitié du xixe siècle, l’intérêt des collectionneurs se portait très largement vers des miroirs plutôt luxueux aux cadres importants ou précieux8.

Corpus et représentativité

  • 9 Pour une présentation de l’ensemble des sources textuelles structurant le travail de la thèse et le (...)
  • 10 Meslin, 2020, p. 912-913, p. 924-925. Les données statistiques sur les importations de miroirs n’ex (...)

6Les sources textuelles disponibles pour l’étude des miroirs peuvent être regroupées en plusieurs catégories9. Elles relèvent pour une large part du domaine industriel et technologique. Les comptes rendus des expositions des produits de l’industrie française dès le début du xixe siècle, puis ceux des expositions universelles à partir de 1851, offrent des analyses fouillées et comparées des différents produits miroitiers disponibles sur le marché français. Des manuels et guides de verrerie et de miroiterie ainsi que des écrits de miroitiers et d’industriels de ce secteur peuvent être consultés pour les xviiie et xixe siècles, de même que les archives de la Compagnie de Saint-Gobain (conservées à Blois) et la série F/12 (commerce et industrie) des Archives nationales. Un ensemble composé de textes législatifs et réglementaires des Douanes françaises et de données statistiques disponibles pour le xixe siècle sur les importations miroitières, notamment le Tableau général du commerce de la France, se révèle aussi fort précieux10. Pouvant recouper cette catégorie, mais de facto plus spécifiques, les sources scientifiques des xviiie et xixe siècles proposent des analyses optiques ou chimiques des miroirs de ces périodes. Enfin, dans le cadre d’une histoire culturelle pour laquelle les sensibilités et les représentations sociales constituent des réalités aussi tangibles – fussent-elles psychologiques ou sensitives – que la matérialité des objets, le chercheur est invité à explorer le domaine des perceptions et des discours. Le théâtre populaire des xviiie et xixe siècles, la littérature populaire du xixe siècle, les magazines de mode, les manuels et écrits d’architectes, les affiches et discours publicitaires ou encore les correspondances privées offrent d’intéressants témoignages sur la présence (ou l’absence) et la qualité des miroirs, ainsi que les ressentis sur la matérialité de ces objets.

  • 11 Le bilan de cette campagne d’analyses menées sur cinquante-sept miroirs fera l’objet d’un article d (...)
  • 12 Nous remercions vivement les conservateurs et personnels des institutions nous ayant donné accès au (...)

7Concernant le corpus des cinquante-sept miroirs analysés11, il convient de dire qu’il s’est révélé très complexe à constituer. Tenter de retrouver ce que les archives indiquaient impliquait de trouver dans les collections non seulement des miroirs haut de gamme, mais également des miroirs bas de gamme, plutôt de petit format et sur une période couvrant les xviiie et xixe siècles. Or il est apparu que ce qui était un produit déjà largement diffusé dans les villes dès les dernières décennies du xviiie siècle brillait par son absence presque totale au sein des miroirs conservés. Au terme de la campagne, nous avons eu accès à quarante-sept miroirs issus de collections publiques et privées12 et à dix échantillons de chutes de miroirs au mercure provenant du fonds propre de l’antiquaire Vincent Guerre, par ailleurs restaurateur de la Galerie des glaces du château de Versailles. La quête des miroirs bas de gamme, principalement allemands, nous a conduits à prospecter dans les collections de l’ex-musée national des Arts et Traditions populaires, en dépôt au MuCEM. Sachant que ces petits miroirs allemands avaient été, via la France et l’Angleterre, un objet incontournable du commerce triangulaire, notre recherche s’est orientée vers les collections du musée du quai Branly et de la Maison rouge – Fondation Antoine de Galbert (désormais fermée) afin d’analyser notamment des objets africains incluant des petits miroirs. Ces collections, particulièrement celle du musée du quai Branly, nous ont permis de trouver les miroirs les plus atypiques de l’étude en termes de réflectance et de colorimétrie, à savoir les moins lumineux et les plus fortement colorés. Toutefois, il faut souligner leur extrême rareté dans ces collections. Cette rareté s’explique très probablement par le fait que l’intérêt ethnographique et celui pour le folklore, avec collecte d’objets, n’émergent véritablement que vers la fin du xixe siècle, alors même que l’industrie des miroirs avait connu depuis les années 1850 d’immenses progrès dans les qualités diffusées et une forte homogénéisation des techniques. Nous insistons sur ce point car il explique, pour partie, le hiatus qui se fait jour entre, d’une part, des témoignages multiples au cours du xixe siècle – aussi bien de la part d’experts industriels que de littérateurs – attestant la forte présence de miroirs qualifiés tout à la fois de « communs » et de « verdâtres », et d’autre part, la quasi-absence de ces miroirs parmi ceux encore conservés. Autrement dit, les quelques cas que nous qualifions d’atypiques dans notre corpus l’étaient certainement beaucoup moins au moment de leur production et de leur usage, au xviiie siècle et pour une large part du siècle suivant.

8Si la notion de corpus contient celle de cohérence, de représentativité, voire d’exhaustivité, la pratique historique nous apprend que tout corpus contient sa part d’invisible ou de non-dit, et que c’est dans la confrontation de divers corpus que des zones d’ombre peuvent s’éclairer. Schématiquement résumé, on peut dire que les « miroirs fantômes » de notre corpus éclairent et expliquent la grande sensibilité des hommes et femmes du xixe siècle pour des miroirs plus nombreux, plus grands, moins chers et, en l’occurrence, plus lumineux et plus neutres dans leurs reflets.

La couleur des reflets

  • 13 Justus von Liebig communique sur un premier procédé d’argenture en 1835, tandis que des procédés pl (...)

9La question de la couleur des miroirs produits aux xviiie et xixe siècles est celle qui donne à voir le plus de discordances entre l’approche archivistique et celle de l’analyse spectrophotométrique. Cette dernière fait apparaître des « signatures » colorimétriques de miroirs plus ou moins orientés vers le bleu, le rouge, le jaune (ou des croisements entre ces couleurs, notamment le vert) ou – pour les moins prononcés des miroirs – vers une neutralité, c’est-à-dire une « blancheur » des reflets, mais rien de complètement discriminant n’apparaît. Cette donnée colorimétrique ne permet pas de distinguer un miroir étamé d’un miroir argenté alors que nous avions placé là quelques espoirs du fait que l’argent tire plus sur le jaune que le mercure (plus bleu) et que les témoignages sur les premières argentures13 mentionnent cet aspect plus jaune (et plus lumineux) qui diffère des reflets du mercure associé à l’étain. C’est sans compter les grandes variations de couleur des verres utilisés qui peuvent, même pour des miroirs étamés, pousser la couleur du reflet – résultat final de l’association de deux matériaux – vers le jaune. Les coordonnées colorimétriques ne se sont globalement révélées intéressantes que pour confirmer, et préciser, ce qu’indiquait déjà un examen de visu, c’est-à-dire le constat d’une couleur fortement prononcée (et une faible luminosité). C’est particulièrement le cas pour une statuette magique Nkisi du Congo (fig. 2) des collections du musée du quai Branly, antérieure à 1886, incorporant un petit miroir de quelques centimètres carrés, probable vestige d’un bas de gamme aujourd’hui presque absent des collections, dont le reflet tire fortement sur le rouge-jaune (coordonnées L*66,54 ; a*1,72 ; b*15,51 ; et réflectance de 35 % à 550 nm).

Fig. 2. Statuette magique Nkisi, avant 1886, musée du quai Branly (inv. 71.1886.79.11)

Fig. 2. Statuette magique Nkisi, avant 1886, musée du quai Branly (inv. 71.1886.79.11)

© A. Tournié.

  • 14 Alain Corbin est un pionnier de cette histoire des sensibilités, notamment avec Le Miasme et la jon (...)
  • 15 Le Moniteur universel, 5 juillet 1855, p. 1.
  • 16 La Mode, octobre 1830 (non signé), p. 59 ; sauf erreur, ce traité ne sera édité sous le nom de Balz (...)

10Notre corpus de miroirs conservés semble bien pâle, et certainement pas assez coloré, au regard des sources textuelles. Sa relative homogénéité ne rend pas compte des cas extrêmes et fréquents que celles-ci mettent en valeur. À l’exception de quelques anciennes analyses chimiques ou physiques pourvoyeuses d’indicateurs chiffrés, ces témoignages ressortent avant tout d’appréciations sensibles et qualitatives. Mais, en rappelant que les niveaux de sensibilité et les seuils de perception ont aussi une histoire14, on peut avancer que le nombre et la variété de ces ressentis donnent à voir une réalité passée plus contrastée que celle que dessineraient les seuls miroirs conservés. Ces couleurs marquées et remarquées pouvaient résulter soit de la qualité du verre, soit de celle de l’étamage ou de l’argenture, et bien évidemment pour les cas plus prononcés, des deux matériaux. Dans le cas des miroirs allemands fréquemment critiqués pour leur couleur verte, les sources mettent avant tout le verre en cause. En 1855, Armand Audiganne, chef du service de l’industrie au ministère du Commerce, constate : « Dans les régions de l’Allemagne où se fabriquent le plus grand nombre de glaces communes, la matière première a souvent un ton verdâtre qui, loin de plaire […], est, au contraire, des plus disgracieux. Pour en amoindrir l’effet, on s’efforce de fabriquer des glaces extrêmement minces […]. Il n’est personne qui n’ait retrouvé son image dans de petits miroirs, empreinte d’une couleur verte peu flatteuse15. » C’est probablement à un miroir de ce type que se réfère Honoré de Balzac – par ailleurs très attentif à la présence des miroirs dans sa vie comme dans son œuvre – quand il écrit en 1830 un Traité de la vie élégante évoquant « les miroirs dans lesquels un jeune élégant se fait la barbe, chez un vieux campagnard, [qui] lui donnent l’air d’un homme prêt à tomber en apoplexie16 ». Sans aller jusqu’à une évocation de l’apoplexie, on peut examiner, du point de vue de la couleur des miroirs, le tableau d’Edgar Degas, Madame Jeantaud au miroir (1875). Berthe-Marie Jeantaud est l’épouse de Jean-Baptiste Jeantaud, compagnon d’armes de Degas durant le siège de Paris en 1870. Il est peu probable que le peintre ait cherché à enlaidir ou vieillir le reflet de son modèle. On peut plutôt supposer qu’il a été séduit par le jeu et l’écart de restitution d’une glace vraisemblablement assez terne et d’une coloration entre le grisâtre et le verdâtre renvoyant un reflet qui tranchait avec la carnation rosée et fraîche du visage, créant ainsi une sorte de vanité moderne (fig. 3).

Fig. 3. Edgar Degas, Madame Jeantaud au miroir, 1875, huile sur toile, musée d’Orsay (inv. RF 1970 38)

Fig. 3. Edgar Degas, Madame Jeantaud au miroir, 1875, huile sur toile, musée d’Orsay (inv. RF 1970 38)

© RMN-Grand Palais (musée d’Orsay)/Hervé Lewandowski.

  • 17 Les proportions de mercure ne sont données pour aucun des miroirs.
  • 18 Michaelis, 1846 ; Million, Reiset, 1847. L’ensemble des résultats de cette étude est consultable en (...)

11Une étude allemande de 1846 porte sur l’analyse physico-chimique du verre et de l’étamage de six miroirs allemands et d’un provenant de Prague (le n° V), dont la fabrication ne remonte pas à plus de deux ans. Les objets sont décrits en fonction du type d’images renvoyées : « images pâles très claires » (I), « images assombries » (II), « images tirant sur le vert » (III), « images tirant fortement sur le vert gris, images presque livides » (IV), « images claires tirant sur le cramoisi » (V), « clair dispersant fortement la lumière tirant sur le rouge cuivre » (VI), et « images parfaitement claires et pures » (VII). Le miroir n° IV, à priori le plus fortement coloré, et sûrement le plus bas de gamme, est celui dont le verre contient la plus forte proportion d’oxyde de fer, un puissant colorant vert, soit 1,4 % (les autres miroirs n’en contiennent pas ou, au plus, 0,6 %), et dont l’étamage, « après séparation du mercure17 », présente une proportion conséquente et atypique en plomb (40,4 %, avec traces d’arsenic, 58 % d’étain et 1,6 % d’éléments non identifiés) qui doit conséquemment plomber le reflet. Les autres étamages analysés ont une présence de plomb allant de « la trace » (dixit) à 26 %18.

  • 19 Hamon, 2000, p. 185.
  • 20 Morisot, 1814, p. 5 (du vocabulaire de la miroiterie). Le « safre » désigne alors un pigment bleu à (...)
  • 21 Bontemps, 1868, p. 439.

12Si les miroirs allemands « verdâtres » représentent incontestablement le bas de gamme, le bon marché, d’autres producteurs n’ont pas été exempts de modèles fortement colorés. Des années 1730 aux années 1750, les glaces de la Manufacture royale tirent sur le « jaunâtre19 ». En 1814, l’architecte J.-M.-R. Morisot mentionne plusieurs défauts de couleurs des glaces, comme celles qui réfléchissent « les objets bleus ou verts ou roux, défaut dans la matière qui provient de ce qu’on a mis trop ou pas assez de manganèse ou de safre20 ». Les glaces anglaises, quasiment absentes du marché français, étaient généralement assez vertes mais, en 1868, G. Bontemps remarque : « Encore, de nos jours, en Angleterre, où les glaces n’ont atteint, dans aucune fabrique, le degré d’incoloration des glaces françaises et belges, il est une fabrique qui persiste à donner à ses glaces une teinte bleue, qu’elle croit préférable à toute autre21. »

  • 22 Bontemps, 1868, p. 441 ; Chopinet, 2009.

13La seconde moitié du xixe siècle est marquée, dans le domaine de la couleur des miroirs, par deux innovations majeures qui ont également fortement diminué les coûts de production. Le chimiste Théophile-Jules Pelouze parvient, à partir de 1856, à produire un sulfate de soude totalement exempt d’oxyde de fer, et ce fondant va désormais remplacer le carbonate de soude, cinq fois plus cher22. Cette avancée industrielle permet d’obtenir des verres moins chers, mais également moins verts, et par conséquent plus clairs. L’autre innovation tient à la diffusion progressive de l’argenture. Nous avons déjà évoqué la teinte plus jaune que l’argent pouvait conférer aux reflets, mais c’est particulièrement sur le critère de la luminosité que le nouveau revêtement métallique des miroirs se fait remarquer.

La luminosité des miroirs

  • 23 Thompson et anonyme, 1796 (1794).
  • 24 Zywitzki et al., 2008, p. 126.
  • 25 Il s’agit de neuf salles exposant les trésors des princes de Saxe, soit près de trois mille chefs-d (...)

14Les archives du xviiie siècle, et plus encore celles du siècle suivant, soulignent de fortes disparités en matière de capacité réflective des miroirs, du sombre au clair. Une couleur prononcée du verre atténue la réflectance du miroir mais, nous l’avons déjà entrevu avec l’étude allemande de 1846, la qualité du revêtement métallique influe également. Sans être une méthode systématiquement discriminante, l’approche spectrophotométrique se révèle plus intéressante sur ce critère de la luminosité, sous la réserve des dégradations possibles qui viendraient abaisser certains résultats. Une étude de 1794 présente des mesures de luminosité des miroirs effectuées avec le photomètre de Benjamin Thompson, comte de Rumford (1753-1814), un pionnier de la photométrie. Même s’il convient de rester prudent sur la précision de l’instrument, cette étude nous apprend que, calculée sur une échelle de « 10 000 parties », la luminosité d’un miroir « des plus parfaits » perd 3 494 parties de la lumière envoyée, soit un taux de réflexion de 65 %. Et l’expérience effectuée sur « des miroirs communs23 » révèle un taux de réflexion inférieur à 55 %. La même étude mentionne aussi des verres à vitre (dont certains pouvaient servir à la fabrication de miroirs les plus bas de gamme) qui retenaient jusqu’à un tiers de la luminosité. Appliquer un amalgame d’étain et de mercure sur ce type de verres devait aboutir à des miroirs dont la réflectance ne pouvait être supérieure à 50 %, puisque la réflectance maximum du mercure – la partie la plus réfléchissante de l’amalgame – est de 73 % (qui, amputée d’un tiers, chuterait à moins de 50 %). Une étude beaucoup plus récente (2008)24, effectuée à l’occasion de la reconstruction du château de Dresde et de la recréation de miroirs au mercure pour les salles de la « voûte verte » (« Grünes Gewölbe25 »), mentionne une réflectance (reflectivity RVIS) de 59 % mesurée sur des miroirs originaux de la « voûte verte », datant des années 1720.

15Concernant les mesures obtenues sur les cinquante-sept miroirs du corpus, les réflectances (sur la longueur d’onde 550 nm, soit la réflectance visible maximum) s’échelonnent de 10 % à 76 %, mais les quelques cas en-dessous de 30 % ne concernent que des miroirs déjà fortement dégradés. En revanche, certains miroirs qui ne présentent pas ou peu de détériorations visibles à l’œil nu peuvent parfois avoir une réflectance comprise entre 30 % et 50 %. L’un de nos objectifs consistait à distinguer un miroir au mercure d’un miroir argenté, du fait que la réflectance maximum de l’argent, 97 %, est nettement supérieure à celle du mercure (73 %). L’approche permet de dire avec certitude que des miroirs à la réflectance supérieure à 73 % ne peuvent être des miroirs au mercure, et c’est le cas pour quatre miroirs du corpus. En revanche, elle ne garantit nullement que des miroirs à la réflectance inférieure à 73 % soient au mercure. En effet, en fonction de la qualité du verre, certains miroirs argentés – que l’on suppose parmi les premiers réalisés (ou s’étant oxydés avec le temps) – peuvent avoir une réflectance inférieure à ce seuil des 73 %. Et c’est sûrement le cas de certains miroirs du corpus qui, à l’œil nu, semblent encore assez lumineux et tirant plus ou moins sur le jaune, et dont les réflectances sont globalement entre 65 % et 72 %. Signalons un miroir doublement intéressant au sein des collections du musée des Arts et Métiers, daté d’avant 1881, et provenant de Saint-Gobain, présentant dans le même cadre une glace divisée en deux parties, l’une étamée, l’autre argentée (fig. 4). Les résultats sont relativement bas : la partie étamée a une réflectance de 49 %, tandis que la partie argentée en a une de 58 %. En supposant qu’il s’agit du même verre – probablement fortement coloré – pour les deux parties, le gain de la nouvelle technique sur l’ancienne est de 20 %. À l’inverse, parmi les dix échantillons de miroirs au mercure fournis par Vincent Guerre et présumés des xviiie et xixe siècles, un exemplaire se signale par une grande réflectance de 70 % (quatre miroirs ont une réflectance entre 53 % et 59 %, et six autres entre 62 % et 70 %). Le grand avantage de ces chutes issues de coupes réside dans la possibilité de constater les fortes différences de qualité des verres, et, sans surprise, le miroir le plus lumineux est réalisé sur un verre très neutre (fig. 5). Le miroir de Georges Louis Leclerc, comte de Buffon (1707-1788), composé de quarante-huit petits miroirs, est un objet entré dans les collections du musée des Arts et Métiers en 1814, mais une ancienne étiquette conservée suggère une réalisation autour de 1740. La réflectance de ces petits miroirs atteint les 66 %, ce qui correspond à un très bon niveau pour l’époque, quelle que soit la date retenue (fig. 6). Nous n’avons pas trouvé dans les collections prospectées de miroirs argentés d’une réflectance au-delà de 76 %, mais on peut être convaincu que les dernières décennies du xixe siècle proposèrent des modèles allant de 80 % à 90 % de réflectance.

Fig. 4. Miroir en deux parties, l’une étamée, l’autre argentée, Saint-Gobain, avant 1881, musée des Arts et Métiers (inv. 09567-0034)

Fig. 4. Miroir en deux parties, l’une étamée, l’autre argentée, Saint-Gobain, avant 1881, musée des Arts et Métiers (inv. 09567-0034)

© C. Meslin.

Fig. 5. Superposition de dix échantillons de miroirs étamés (amalgame étain-mercure), présumés des xviiie et xixe siècles, fournis par Vincent Guerre

Fig. 5. Superposition de dix échantillons de miroirs étamés (amalgame étain-mercure), présumés des xviiie et xixe siècles, fournis par Vincent Guerre

© A. Tournié.

Fig. 6. Miroir de Buffon (Georges Louis Leclerc, comte de), composé de quarante-huit petits miroirs plans, dans un châssis mobile, avec son pied, avant 1814 (sur étiquette ancienne collée, à l’encre : « PG. a. 34/1740 »), musée des Arts et Métiers (inv. 01740-0000)

Fig. 6. Miroir de Buffon (Georges Louis Leclerc, comte de), composé de quarante-huit petits miroirs plans, dans un châssis mobile, avec son pied, avant 1814 (sur étiquette ancienne collée, à l’encre : « PG. a. 34/1740 »), musée des Arts et Métiers (inv. 01740-0000)

© C. Meslin.

  • 26 Journal de pharmacie et de chimie, 1860, p. 315.

16Dès la seconde moitié du xixe siècle, les témoignages se multiplient sur la supériorité lumineuse des miroirs argentés. Un article du Journal de pharmacie et de chimie de 1860 évoque ainsi la diffusion de cette innovation : « Les miroirs à tain d’argent méritent sous bien des rapports la préférence sur ceux à tain de mercure ; d’abord ils réfléchissent environ 20 pour 100 plus de lumière, et ensuite leur confection est exempte des dangers qui accompagnent l’étamage des glaces par le mercure et l’étain. La supériorité des premiers peut être mise en évidence en suspendant contre un mur qui n’est pas directement éclairé deux glaces dont l’une est à tain d’argent et dont l’autre est étamée au mercure : la première, bien plus brillante, paraîtra comme douée d’une lumière propre26. » Notons la précision et la justesse scientifique du gain de luminosité pour deux verres identiques recevant les deux techniques. Toutefois, le ressenti et la réalité optique ont pu être nettement plus marqués quand un consommateur de 1860 troquait un miroir au mercure relativement bas de gamme avec une réflectance autour de 50 % pour un miroir argenté, réalisé sur un verre de meilleure qualité, et pouvant aisément atteindre une réflectance de 75 %.

17Sans être totalement discriminant sur les questions d’étamage et d’argenture, et sous la réserve de possibles dégradations entraînant une baisse de la réflectance de miroirs âgés de cent à deux cents ans, le critère de la réflectance de l’approche spectrophotométrique appliqué au corpus de miroirs conservés se révèle beaucoup plus convaincant en matière de caractérisation que celui de la colorimétrie.

Conclusion

18Nous mentionnions en introduction de cet article, à propos du corpus des cinquante-sept miroirs analysés, les « objets eux-mêmes ». Cette idée de réalité et d’identité directement accessible parce qu’incarnée dans une présence matérielle parvenue jusqu’à nous est à relativiser. D’un point de vue historique, ce corpus de miroirs conservés, appréhendé comme un échantillon de ce qu’aurait pu être la réalité diverse et complexe des différents miroirs disponibles au cours des xviiie et xixe siècles, présente très certainement trop peu de disparités en regard de ce qu’indiquent les archives. Toutefois, ce manque de disparité est plus marqué sur la question de la couleur (ou neutralité) que sur celle de la luminosité. Et, à l’image de la statuette magique Nkisi, ce corpus, avec ses cas extrêmes, nous aide à toucher du doigt, ou plutôt des yeux, ce qu’a pu être – outre l’absence dominante des miroirs jusqu’au début du xixe siècle – cette réalité passée d’une grande disparité de qualités colorimétriques et lumineuses des miroirs. Disparité que la standardisation et les progrès de l’industrie miroitière à partir de la seconde moitié du xixe siècle ont fortement érodée et que les premières campagnes de collectes ethnographiques ou folkloriques à la fin du xixe siècle n’ont pas suffi à restituer. Des objets invisibles, des objets fantômes, sont à prendre en considération.

  • 27 Les deux techniques de fabrication du verre destiné à devenir miroir, le soufflage et le coulage, s (...)

19L’approche spectrophotométrique, sans être véritablement discriminante (à l’exception de quelques miroirs argentés), n’en fournit pas moins une sorte de carte d’identité de colorimétrie et de réflectance pour chaque miroir analysé. Et en termes d’outil de préservation et conservation, on pourrait envisager que de telles mesures soient effectuées dans une périodicité à déterminer (cinq ou dix ans ?) sur des miroirs particulièrement fragiles ou plus largement sur des collections entières de miroirs afin de suivre leurs éventuelles dégradations dans le temps. Signalons par ailleurs le critère de l’épaisseur27 qui peut aider à déterminer l’origine, sinon la période, de multiples miroirs « patrimonialisés » – piste intéressante qui n’est apparue malheureusement qu’une fois la campagne d’analyses largement entamée.

20Enfin, il convient d’insister sur la dialectique vivante qui unit de façon indissociable les deux réalités que sont, d’une part, les matérialités, d’autre part les perceptions et les sensibilités. L’invasion de miroirs que connaît la France au cours du xixe siècle, et plus encore dans sa seconde moitié, dans les intérieurs privés comme dans les espaces publics, constitue une matérialité palpable et visible pour les contemporains de ces profondes mutations. Percevoir les différentes qualités des miroirs, se voir en grand, avoir des cadres et trouées miroitantes chez soi, aux angles extérieurs des magasins, ou encore dans l’intérieur des cafés, ont provoqué des mutations et des évolutions qui s’expriment dans une transformation des sensibilités et des regards et dans des formes culturelles renouvelées, plus ou moins « matérielles », comme la littérature ou la peinture. Sans être une autre histoire, il s’agit là d’une autre facette de cette démocratisation des miroirs.

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Bibliographie

Bontemps G., 1868, Guide du verrier – Traité historique et pratique de la fabrication des verres, cristaux, vitraux, Librairie du dictionnaire des arts et manufactures, Paris.

Chopinet M.-H., 2009, « Chimie industrielle et innovations dans les compositions verrières, fin xviiie-xixe siècle », dans Les innovations verrières et leur devenir, Actes du deuxième colloque international de l’association Verre & Histoire (Nancy, 26-28 mars 2009) [http://www.verre-histoire.org/colloques/innovations/pages/p302_01_chopinet.html].

Daviet J.-P., 1988, Un destin international – La Compagnie de Saint-Gobain de 1830 à 1939, Éditions des archives contemporaines, Paris.

Hamon M., 2000, « Essor et destinée du miroir du xviie au xxe siècle », dans G. Sennequier, P. Ickowicz, N. Zapata-Aubé (dir.), Miroirs – Jeux et reflets depuis l’Antiquité, Somogy Éditions d’art, Paris, p. 175-187.

Journal de pharmacie et de chimie, 1860, troisième série, tome 38, Victor Masson, Paris, p. 315-316 (« Sur les glaces argentées »).

Michaelis D., 1846, « Notizüber Spiegel », dans Archiv der Pharmacie, XCVII, Hannover, p. 131-136 [https://books.google.fr/books?jtp=136&id=IIBMAQAAMAAJ&] ; et version partielle traduite dans Million E., Reiset J., 1847, Annuaire de chimie, J.-B. Baillières, Paris, p. 194-198 [https://books.google.fr/books?id=vEgzAQAAMAAJ&].

Morisot J.-M.-R., 1814, Vocabulaires des arts et métiers en ce qui concerne les constructions, Ve vol., Firmin-Didot, Paris.

Thompson B. (comte de Rumford), et anonyme (pour traduction et commentaires), 1796 (1794), « De la perte qu’éprouve la lumière dans sa réflexion à la surface d’un miroir plan de verre », dans Bibliothèque britannique, tome I, « Sciences et arts », n° 3, février 1796, Genève, p. 358-359 [https://books.google.fr/books?id=RJE3AAAAMAAJ&].

Zywitzki O., Nedon W., Kopte T., Modes T., 2008, “Characterisation of baroque tin amalgam mirrors of the historical Green Vault in Dresden”, Applied Physics A, 92, p. 123-126 [https://doi.org/10.1007/s00339-008-4461-y].

Document inédit

Meslin C., 2020, Révolutions des miroirs/Miroirs des révolutions : démocratisation, diffusion et projection du reflet de soi (xviiie-xixe siècles). Thèse d’histoire, sous la direction de J.-C. Yon, université Paris-Saclay – université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.

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Notes

1 Revue générale de l’architecture et des travaux publics, volume XXI, année 1864, Paris, Paulin, 1864, p. 299 (si la date du recueil donne l’année 1864, l’article, qui mentionne l’inauguration « il y a quelques jours », ne peut être que de février 1865).

2 Cette thèse a été réalisée au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines (CHCSC, EA 2448) de l’université Paris-Saclay – UVSQ, en partenariat avec l’équipe Centre de recherche sur la conservation des collections du CRC (Centre sur la conservation des collections, USR 3224, CNRS, Muséum national d’Histoire naturelle, ministère de la Culture). Nous remercions chaleureusement l’équipe de la Fondation des Sciences du Patrimoine de son soutien : Étienne Anheim, Emmanuel Poirault, Romain Thomas et Anne-Julie Etter.

3 Ce travail a été mené par deux physiciennes spécialisées en optique, Christine Andraud et Aurélie Tournié. Nous leur renouvelons nos vifs remerciements pour leur collaboration.

4 L’étamage, soit l’association du mercure et de l’étain sous la forme d’un amalgame, est la technique traditionnelle, de la fin du Moyen Âge jusqu’à la seconde moitié du xixe siècle, conférant au verre sa capacité réfléchissante. Pour sa part, l’argenture ne se diffuse qu’à partir de la seconde moitié du xixe siècle, et il est important de noter que les deux techniques vont se côtoyer pendant plusieurs décennies.

5 L’objet – cadre, petit mobilier ou autres – qui porte ou incorpore un miroir peut tromper sur la datation du miroir lui-même : des miroirs brisés ont pu être changés des décennies, ou plus encore, après la réalisation du cadre ou du meuble-support ; certains dont l’étamage avait été altéré furent réétamés, et parfois même repolis ; inversement, des objets – généralement plus populaires et de petites dimensions – ont pu utiliser des fragments retaillés de miroirs déjà anciens.

6 Meslin, 2020, p. 37-65.

7 Contrairement à l’idée généralement admise, le monopole de fabrication et de vente accordé à la Manufacture royale des glaces (future compagnie de Saint-Gobain) à la fin du xviie siècle et renouvelé jusqu’à la Révolution n’est que relatif : d’une part, des compagnies françaises en infraction ou jouant sur les termes de la loi, et bénéficiant de certaines protections, telles Rouelle (de 1759 à 1778) ou Saint-Quirin (à partir de 1770), produisent et écoulent des glaces dans le royaume ; d’autre part, des exceptions au monopole sont régulièrement renouvelées concernant l’importation des petits miroirs allemands depuis au moins le milieu du xviiie siècle (un « flou » juridique persiste sur la question de leur dimension, et il est statué en 1781 que ces miroirs ne peuvent excéder douze pouces – 32,4 centimètres – de haut). Sur ces aspects, voir Meslin, 2020, p. 228-238 et p. 246-254.

8 Autre signe de cette sensibilité patrimoniale à dimension historique plutôt prestigieuse et valorisante pour les possesseurs, la mode des miroirs dits « de Venise » se développe à partir des années 1840. Il s’agit essentiellement de miroirs d’imitation à pans biseautés, fabriqués en France, en Belgique ou encore en Allemagne.

9 Pour une présentation de l’ensemble des sources textuelles structurant le travail de la thèse et les sous-corpus qu’elles ont constitués : Meslin, 2020, p. 912-938.

10 Meslin, 2020, p. 912-913, p. 924-925. Les données statistiques sur les importations de miroirs n’existent pas pour le xviiie siècle, mais un faisceau de sources commerciales pointe une pénétration certaine du marché français par les petits miroirs allemands avant la Révolution.

11 Le bilan de cette campagne d’analyses menées sur cinquante-sept miroirs fera l’objet d’un article détaillant le protocole et l’ensemble des données.

12 Nous remercions vivement les conservateurs et personnels des institutions nous ayant donné accès aux miroirs de leurs collections : le musée des Arts et Métiers, le MuCEM avec la collection de l’ex-musée des Arts et Traditions populaires, le musée du quai Branly, la Maison rouge – Fondation Antoine de Galbert, et les Archives de Paris, qui possèdent de nombreux objets manufacturés du xixe siècle. Par le fait du dépôt des archives du greffe du Conseil des prud’hommes de la Seine relatif aux modèles et dessins d’objets qu’il recevait, à partir de 1825, afin de les protéger en terme d’inventions ou d’innovations, les Archives de Paris sont en possession de ce qui se trouve être probablement la plus grande réserve d’objets du xixe siècle. Leur dépouillement n’a été, à ce jour, que partiellement réalisé.

13 Justus von Liebig communique sur un premier procédé d’argenture en 1835, tandis que des procédés plus pratiques sont brevetés, l’un en 1843 par l’Anglais Thomas Drayton, l’autre en 1855 par le Français Tony Petitjean. Ce remplacement de l’étamage s’opère relativement lentement malgré le gain tant pour la productivité que pour la santé des ouvriers exposés jusqu’alors aux vapeurs de mercure. Il faut à ce titre se défaire d’une légende, fréquente chez les antiquaires, affirmant que l’étamage au mercure aurait été interdit en France en 1850. S’il semble qu’une telle interdiction soit intervenue en Allemagne en 1886 [https://de.wikipedia.org/wiki/Spiegel], cette interdiction n’existe pas en France. Qui plus est, Saint-Gobain ne généralise l’argenture que durant les années 1870 (Meslin, 2020, p. 84-87). Il faut donc considérer que l’explosion de sa production de glaces au mitan du siècle (multipliée par 3,25 de 1851 à 1856 ; Daviet, 1988, p. 156) se réalise avec le procédé traditionnel de l’étamage. Cette relative lenteur dans la diffusion d’une innovation s’explique pour partie par le poids des habitudes, mais également par les premières déconvenues : sans un bon vernis protecteur au dos du miroir, l’argenture pouvait rapidement s’oxyder, laissant penser que le procédé n’était pas durable.

14 Alain Corbin est un pionnier de cette histoire des sensibilités, notamment avec Le Miasme et la jonquille. L’odorat et l’imaginaire social, xviiie-xixe siècles (Paris, Aubier-Montaigne, 1982). On peut également citer l’ouvrage d’Anne-Vincent Buffault, Histoire des larmes, xviiie-xixe siècles (Marseille, Rivages, 1986).

15 Le Moniteur universel, 5 juillet 1855, p. 1.

16 La Mode, octobre 1830 (non signé), p. 59 ; sauf erreur, ce traité ne sera édité sous le nom de Balzac qu’à titre posthume en 1853. On peut par ailleurs se demander si la couleur de l’apoplexie ne serait pas plutôt le rouge. Mais une recherche dans la littérature médicale du début du xixe siècle nous apprend que, selon Jean Rivière, le visage du malade peut être « rouge, ou pâle, verdâtre, ou violet, jaune, livide » (Dissertation sur l’apoplexie sanguine, 1811, p. 20), et Jean-André Rochoux souligne les variétés de coloration de la face en précisant qu’outre la rougeur, elle peut être « d’un pâle verdâtre, jaunâtre, livide, ou bien d’un violet foncé » (Recherches sur l’apoplexie, 1814, p. 72).

17 Les proportions de mercure ne sont données pour aucun des miroirs.

18 Michaelis, 1846 ; Million, Reiset, 1847. L’ensemble des résultats de cette étude est consultable en ligne (voir bibliographie).

19 Hamon, 2000, p. 185.

20 Morisot, 1814, p. 5 (du vocabulaire de la miroiterie). Le « safre » désigne alors un pigment bleu à base d'oxyde de cobalt.

21 Bontemps, 1868, p. 439.

22 Bontemps, 1868, p. 441 ; Chopinet, 2009.

23 Thompson et anonyme, 1796 (1794).

24 Zywitzki et al., 2008, p. 126.

25 Il s’agit de neuf salles exposant les trésors des princes de Saxe, soit près de trois mille chefs-d’œuvre de bijouterie et d’orfèvrerie.

26 Journal de pharmacie et de chimie, 1860, p. 315.

27 Les deux techniques de fabrication du verre destiné à devenir miroir, le soufflage et le coulage, se sont concurrencées jusqu’à la seconde moitié du xixe siècle. Il en est résulté sur le marché français la présence de miroirs épais (7 à 9 millimètres) et semi-épais (3 à 5 millimètres) fabriqués en France, mais aussi de miroirs très minces (en dessous des 3 millimètres, et souvent entre 2,5 et 1 millimètre) provenant d’Allemagne. Cette question de l’épaisseur était devenue si cruciale pour le négoce au début du xixe siècle qu’un instrument, le « pachomètre », fut inventé en 1824 afin de mesurer l’épaisseur des miroirs et glaces déjà encadrés, et que l’on trouve encore chez bien des miroitiers.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Philipp-Herman-Eichens, Joseph Hornung, Contentement passe richesse – Toilette du petit Savoyard, 1844
Légende Bibliothèques municipales de Chambéry. On note la présence d’un morceau de miroir emmanché dans un socle en bois, posé sur le tabouret de fortune. Il n’est pas rare que les inventaires après décès du xviiie siècle fassent état de « miroirs brisés » ou « morceaux de glace ». La littérature du xixe siècle mentionne encore fréquemment ces fragments de miroirs, cloués sur un mur ou posés sur une cheminée.
URL http://journals.openedition.org/techne/docannexe/image/7628/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 1,2M
Titre Fig. 2. Statuette magique Nkisi, avant 1886, musée du quai Branly (inv. 71.1886.79.11)
Crédits © A. Tournié.
URL http://journals.openedition.org/techne/docannexe/image/7628/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 200k
Titre Fig. 3. Edgar Degas, Madame Jeantaud au miroir, 1875, huile sur toile, musée d’Orsay (inv. RF 1970 38)
Crédits © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay)/Hervé Lewandowski.
URL http://journals.openedition.org/techne/docannexe/image/7628/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 644k
Titre Fig. 4. Miroir en deux parties, l’une étamée, l’autre argentée, Saint-Gobain, avant 1881, musée des Arts et Métiers (inv. 09567-0034)
Crédits © C. Meslin.
URL http://journals.openedition.org/techne/docannexe/image/7628/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 772k
Titre Fig. 5. Superposition de dix échantillons de miroirs étamés (amalgame étain-mercure), présumés des xviiie et xixe siècles, fournis par Vincent Guerre
Crédits © A. Tournié.
URL http://journals.openedition.org/techne/docannexe/image/7628/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 384k
Titre Fig. 6. Miroir de Buffon (Georges Louis Leclerc, comte de), composé de quarante-huit petits miroirs plans, dans un châssis mobile, avec son pied, avant 1814 (sur étiquette ancienne collée, à l’encre : « PG. a. 34/1740 »), musée des Arts et Métiers (inv. 01740-0000)
Crédits © C. Meslin.
URL http://journals.openedition.org/techne/docannexe/image/7628/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 704k
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Pour citer cet article

Référence papier

Christophe Meslin, « Couleurs et luminosités des miroirs (xviiie-xixe siècles) : objets fantômes versus objets conservés ? »Technè, 50 | 2020, 38-47.

Référence électronique

Christophe Meslin, « Couleurs et luminosités des miroirs (xviiie-xixe siècles) : objets fantômes versus objets conservés ? »Technè [En ligne], 50 | 2020, mis en ligne le 01 avril 2022, consulté le 10 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/techne/7628 ; DOI : https://doi.org/10.4000/techne.7628

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Auteur

Christophe Meslin

Chercheur associé au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines, université Paris-Saclay – université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (meslin-christophe[at]bbox.fr).

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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