Éditorial
Texte intégral
1« Archives de l’humanité, les restes humains patrimonialisés », le titre de ce n° 44 de la revue fait choc, de même que certaines de ses illustrations : comme l’évoque fort bien l’introduction des pilotes de ce numéro, Noëlle Timbart, Hélène Guichard et Alain Froment, tout ce qui montre, sans médiation, la mort et le corps humain privé de vie, que la plupart des traditions dissimule à la vue, heurte et fascine à la fois. Le terme même de patrimonialisation, qui fait de l’être humain après sa mort un bien, un objet après avoir été un sujet, provoque l’interrogation et la réflexion. Si, des deux concepts évoqués dans le titre, on a mis en avant le premier « Archives de l’humanité », c’est bien que ce qui justifie la présence de restes humains, si divers, momies, reliques, ossements, spécimens en fluide, peaux tatouées, dans des musées très divers aussi par leur objet scientifique, depuis le muséum d’histoire naturelle jusqu’au musée d’archéologie, en passant par les musées des Beaux-Arts et les musées d’université, c’est justement la somme d’information qu’ils renferment sur l’homme, son environnement et sa culture. Comme toute œuvre d’art ou objet archéologique fabriqué par l’homme, le reste humain est un document, une archive, que l’on peut et doit déchiffrer avec tout le respect dû à sa nature particulière, droit au respect qu’il partage avec tout bien patrimonial. C’est aussi cette spécificité du reste humain intégré dans une collection patrimoniale qui justifie que les questions posées par son statut juridique, son étude scientifique, sa conservation et sa présentation au public soient analysées dans une revue traditionnellement dédiée aux biens culturels plus traditionnels.
2En effet, de nombreux musées conservent des restes humains, que ceux-ci soient le thème principal de leur collection ou un item isolé, et s’interrogent à la fois sur leur conservation, souvent délicate, mais aussi sur leur présentation au public dans le respect à la fois de la nature particulière de « l’objet » et de la sensibilité du spectateur. La question, enfin, d’un droit à la restitution que pourraient revendiquer certaines populations, notamment dans les anciens pays colonisés, au nom du respect dû à leurs ancêtres, se pose également à eux.
3Le C2RMF s’implique depuis de nombreuses années dans les problématiques de connaissance et de conservation-restauration des restes humains dans les collections muséales et, en particulier, les momies : la base EROS, qui archive la documentation produite et recueillie par le C2RMF, comprend pas moins de 147 dossiers concernant des momies, que ce soit pour leur datation par le carbone 14, pour la caractérisation des matériaux, des produits d’embaumement et des restaurations anciennes, ou pour l’encadrement d’opérations de conservation menées dans ses ateliers. On peut citer, pour la datation, les momies du Muséum national d’histoire naturelle, du muséum et du musée des Confluences à Lyon, ou encore celles étudiées dans le cadre du projet de recherche pluridisciplinaire sur les momies coptes d’Antinoé. Le C2RMF a accueilli, pour leur conservation, les momies du musée Joseph-Denais à Beaufort-en-Vallée, du musée Anne-de-Beaujeu à Moulins ou une momie d’enfant, Ta-Iset, et son cercueil, du musée d’Histoire locale de Rueil-Malmaison.
4Les récentes expositions, « Quatre momies et demi » à Roanne en 2015, ou « Momies, un rêve d’éternité » au musée national d’Histoire et d’Art du Luxembourg en 2016, montrent l’intérêt renouvelé à la fois des responsables de collections, des scientifiques et du public pour ces témoins fragiles de l’histoire de l’humanité.
5Il nous faut donc remercier les pilotes de ce numéro thématique de Technè, qui nous offre aujourd’hui une palette très riche de sujets, depuis les questions complexes du droit jusqu’à celles, non moins difficiles, de la conservation et de la présentation au public, sans oublier les apports inestimables des sciences physiques, chimiques et biologiques à la connaissance de ces archives très particulières que constituent les restes humains patrimonialisés.
Pour citer cet article
Référence papier
Isabelle Pallot-Frossard, « Éditorial », Technè, 44 | 2016, 3.
Référence électronique
Isabelle Pallot-Frossard, « Éditorial », Technè [En ligne], 44 | 2016, mis en ligne le 19 décembre 2019, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/techne/903 ; DOI : https://doi.org/10.4000/techne.903
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page



